Chapitre 26

Penelope n'avait jamais été aussi anxieuse que lorsqu'elle avait quitté sa chambre pour rejoindre Josie au sommet du grand escalier principal. Les bruits environnants ne lui parvenaient plus que comme un grondement lointain tandis que les battements de son cœur résonnaient en elles comme des coups portés sur une batterie.

Toutes les candidates attendaient déjà, les unes derrière les autres, devant les nombreuses marches qu'elles allaient toutes devoir descendre. Et parmi leurs escortes, seule Penelope manquait encore à l'appel.

Le cœur de l'hispanique bondissait dans sa poitrine lorsque son regard tombait sur la stature droite de Josie. Penelope était toujours convaincue que cet événement n'était autre qu'un affront pour le féminisme, mais voir Josie ainsi vêtue de cette même splendide robe qu'elle avait porté, un an plus tôt, rendait cette compétition plus agréable pour la brune. Toutes les autres concurrentes étaient élégantes, elles-aussi, pourtant Penelope n'avait d'yeux que pour l'élue de son cœur.

La réciproque était toute aussi vraie, elle le savait. Dès lors que le regard de Josie était tombé dans celui de l'hispanique, un immense sourire était venu soulever les lèvres de l'aînée des jumelles Saltzman.

- Hey, l'avait-elle saluée dans un murmure afin de ne pas se faire davantage remarquée dans la foule.

C'était peine perdue, Josie le savait bien. Et pour cause, il fallait dire qu'elle était bien la seule concurrente à se présenter, deux fois de suite, accompagnée par une autre femme. Elles étaient, certes, au vingt-et-unième siècle, mais les couples lesbiens représentés lors de concours de beauté et bals des débutantes restaient encore on ne pouvait plus exceptionnels. Alors, bien sûr, lorsque Penelope s'était positionnée à ses côtés et que Josie s'était saisie de son bras, les murmures s'étaient naturellement élevés au sein de leur public mondain.

- Hey, avait répondu Penelope avec douceur. Tu ne portes pas la robe de ta mère ?

La surprise dans la voix de l'hispanique avait fait naître un petit sourire amusé sur les lèvres de sa compagne. L'aînée des jumelles Saltzman s'était attendue à cette remarque et, à vrai dire, elle avait également longuement hésité lors de son choix de tenue pour l'occasion. Son cœur lui avait crié de revêtir l'élégant vêtement que sa mère, et Hope, avaient porté avant elle. Mais tandis qu'elle se tenait là, debout devant son lit, à observer le tissu de soie bleu, son esprit avait livré une bataille acharnée sur ce qu'il lui incombait réellement de porter. Et finalement, après de longues minutes d'hésitation, Josie avait décidé d'opter pour cette même robe noire et mauve qu'elle avait déjà porté, lors de sa première présentation au bal des débutantes, un an et demi plus tôt. La raison était si simple que, lorsque ses explications quittèrent l'orée de ses lèvres pulpeuses, le cœur de Penelope fit une embardée dans sa poitrine, cognant son amour pour Josie.

- Non, avoua-t-elle en raffermissant sa prise sur le bras de sa belle, car je ne veux pas qu'on me perçoive comme le simple successeur de ma mère et de Hope. Cette journée, c'est notre deuxième chance. Et je veux que tout le monde ici me voit pour la personne que je suis vraiment. Aujourd'hui, je ne veux pas être une Saltzman parmi les autres, et encore moins une Mikaelson. Je veux juste être Josie.

La plus jeune des deux jeunes femmes marquait une pause dans son discours, laissant une pensée bien spécifique courir dans son esprit. Ses lèvres se pincèrent l'espace d'une seconde et, finalement, armée de tout le courage dont elle disposait à cet instant, ses orbes noisettes plongèrent dans le regard pétillant d'amour de sa compagne et sa voix fendit l'air de nouveau. Pas hésitante comme elle l'avait imaginé. Mais fluide, sincère, porteuse d'une promesse que Penelope fut aussi surprise qu'émue d'entendre.

- Et pourquoi pas, Josette Park.

Cette promesse, révélatrice des sentiments de Josie et de la vision qu'elle avait de leur couple, laissait Penelope un instant sans voix. L'estomac retourné, le cœur battant à rompre sa cage thoracique et un feu ardent au creux des reins, c'étaient les montagnes russes dans l'esprit de l'hispanique. Si certains de ses doutes subsistaient en elle à leur sujet, voilà qu'ils étaient désormais chassés à grand coup de sentiments.

Jamais, au grand jamais, Penelope ne s'était sentie aussi stable dans sa vie, qu'elle soit sentimentale ou familiale. Pour la première fois, une véritable perspective de futur s'offrait à elle et s'en était fort agréable.

- Ça, ça ne dépend que de toi, ma Jojo.

Les yeux dans les yeux, elles se toisèrent un court un instant, sourires aux lèvres et cœurs battants. La lueur dans leurs iris ne les trompait pas, ni l'une ni l'autre. Ni même l'audience. Car seul un aveugle n'aurait pas été capable d'y lire tout l'amour qu'elles se portaient, silencieusement et tacitement. Elles n'avaient plus besoin de mots. Tout avait été dit. Tout avait été sous-entendu.

Néanmoins, Penelope jugeait le moment opportun pour glisser sa main libre dans la poche de sa combinaison, les lèvres pincées, et en ressortir avec énormément de précaution une petite bourse qui attirait aussitôt l'œil de la plus jeune d'entre elles. Les prunelles de Josie prirent une teinte plus surprise, plus perplexe, mais l'hispanique ne lui laissait pas l'occasion de la devancer en lui posant des questions.

- Je pense que c'est le moment parfait pour t'offrir ce cadeau, déclara-t-elle en récupérant l'élégant bracelet fait de corail que la bourse contenait. Je le traîne partout depuis Noël…

- Qu'est-ce que c'est ?

Arborant un air plus mystérieux, et sans se départir de sa douceur, Penelope avait pris le temps de se saisir de la main libre de Josie et de lui glisser le bracelet autour du poignet. Ce n'est qu'à cet instant que Josie fut en mesure de contempler le bijou et d'en découvrir la beauté, coinçant ainsi ses mots au plus profond de sa gorge tant elle était émue du geste de sa bien-aimée.

- Ce n'est pas grand-chose, en réalité. Une vieille tradition familiale, expliqua l'hispanique avec davantage de gêne. Les hommes de ma famille ont l'habitude d'offrir une bague de corail lorsqu'ils demandent l'amour de leur vie en mariage…

Penelope marquait une pause, d'un laps de temps juste nécessaires à ce qu'elle ordonne ses pensées.

- Alors je sais que ce n'est pas une bague de fiançailles, ni même une demande en mariage, mais je me disais que peut-être… on pourrait créer notre propre tradition. Juste parce qu'on est encore un peu jeunes pour se marier.

- C'est une bonne idée, approuva Josie, la voix entamée par les sentiments se bousculant au creux de son estomac. Mais quelle signification est-ce que tu veux lui donner ?

Le simple fait que Josie ne fasse pas soudainement marche arrière, comme elles avaient toutes les deux si souvent pu le faire par le passé, suffisait à insuffler en Penelope le peu de courage qui lui manquait pour continuer sur sa lancée.

- Josie, j'aimerai que tu acceptes d'emménager avec moi, à la rentrée.

- On habite déjà ensemble, Pen, fit remarquer celle-ci en fronçant les sourcils avec perplexité.

- Non, je veux dire… vraiment. Tu sais, on sera diplômées à la fin de l'année et je sais que tu penses partir à l'université pour étudier la médecine. Je me suis renseignée et je pense qu'un cursus en langues étrangères me plairait. Donc je me disais qu'on pourrait louer un appart ensemble, sur le campus.

La surprise s'emparait aussitôt des traits de l'aînée des jumelles Saltzman. Non pas parce que cette demande était étrange, mais bel et bien car elle n'avait pas une seule seconde penser que Penelope ait pu, elle aussi, réfléchir à leur avenir au-delà de leur vie au pensionnat.

Toutefois, ce fut cette même surprise qui, aussi soudainement qu'elle était apparue sur le visage de Josie, avait fait naître le doute dans l'esprit de Penelope. Son air sérieux se transformait alors, déchiré par la panique.

- Tu n'es pas obligée de me répondre tout de suite si tu n'es pas sûre, s'empressa-t-elle d'ajouter, je comprendrais que tu veuilles rester ici avec ton père et ta sœur.

Prise d'un élan de culpabilité, principalement engendré par la prise de conscience qu'un tel silence, après une telle proposition, risquait forcément d'être mal interprétée, Josie avait voulu répondre. Signifier à Penelope que celle-ci se trompait, qu'elle n'avait aucunement besoin de réfléchir à sa réponse, car elle était déjà toute réfléchie. Evidente.

Mais Josie n'en eût pas l'occasion. Elle devrait attendre encore un peu avant de pouvoir soulager l'esprit désormais tiraillé de sa belle, puisque la voix de la présidente du jury du bal de débutante venait de résonner dans la grande pièce, appelant leurs noms.

- Et notre dernière concurrente à descendre les marches de ses escaliers cette année, Miss Josette Saltzman, escortée par Miss Penelope Park.

Bras dessus, bras dessous, les deux adolescentes avaient reporté leurs regards devant elles, prenant garde à descendre les marches sans que Josie ne tombe, comme ça avait été le cas, un an et demi plus tôt. Puis, de manière tout aussi précautionneuse, elles avaient rejoint les autres candidates et leurs partenaires sur la piste de danse, face à face.

- Oui, déclara subitement Josie, juste assez fort pour que seule sa belle parvienne à l'entende.

- Oui ? Répéta cette dernière en fronçant les sourcils, peu sûre de la signification qui en découlait.

- Je serais ravie d'emménager officiellement avec toi, à la rentrée.

Le sourire qui ornait le visage de la jeune Saltzman n'eût d'égal que l'explosion de bonheur qui submergeait sa compagne. Penelope aurait voulu lui sauter au cou, la serrer contre elle, la gratifier d'un baiser dans lequel tout son amour serait passé, néanmoins, elle savait que ce n'était pas le moment. Mais ce n'était pas grave car elle savait aussi qu'elle aurait tout le loisir de le faire plus tard. Et qu'importe l'issue qu'aurait cette compétition, au fond, elles avaient déjà gagné.

Elles avaient réécrit leur histoire. Et leur vie ensemble ne faisait que commencer…

FIN.