Un anniversaire inattendu
Dans le cadre du challenge a fan art's promise 2022, voici un cross-over entre l'univers de la Passe-Miroir et celui du Seigneur des Anneaux !
Dans un château vivait un membre de la Toile. Ce n'était pas un château au milieu d'une forêt ou d'une ville, garni d'objets dispendieux et de tableaux de maître, non plus qu'un château entouré d'un beau jardin entretenu et de parterres fleuris. Même si, à dire vrai, il ressemblait à ce genre de château.
C'était un château de la Citacielle, ce qui implique mensonge et illusion.
Ce membre de la Toile était un ambassadeur, et il s'appelait Archibald. Les membres de la Toile habitaient tous dans la Citacielle depuis que celle-ci s'était élevée dans les cieux. Ils vivaient dans ses plus hauts sommets, en compagnie de leurs cousins Dragons et Mirages, tous des humains à la peau et aux cheveux clairs, dotés de pouvoirs psychiques/mentaux légués par leur ancêtre à tous : Farouk, l'esprit de famille.
Les membres de la Toile était très considérés car en étant tous reliés les uns aux autres, ils offraient une forme d'objectivité à un monde qui en était cruellement dépourvu. Ainsi, la cour aimait et craignait tout à la fois la Toile et sa multitude d'yeux.
Parmi tous ceux de sa famille, Archibald était le plus inconséquent et le plus frivole. Sachant qu'on ne s'attachait à lui qu'en raison de ce qu'il représentait, un membre de la Toile, le maître du domaine diplomatique du Clairdelune, le propriétaire du seul lieu permettant d'atteindre Farouk, il ne se liait à personne, ne s'intéressait qu'à lui et à son propre plaisir, et prenait garde de ne jamais rien faire de concret.
Ceci est le récit de la première fois où Archibald agit généreusement pour les autres et où il s'impliqua avec âme et esprit afin d'être utile et agréable au plus grand nombre, sans autre contrepartie que celle d'apporter un peu de bien au monde.
Dans le manoir, la chambre d'Archibald se distinguait de toutes les autres. D'abord car elle se situait dans l'aile la mieux située, aux meubles dorés et scintillants, soulignant son statut de maître des lieux. Ensuite, parce qu'une large porte ouvragée la fermait. Enfin car c'était un espace gris, nu et froid, sans fenêtre ni fioriture, sans parquet ni peinture, n'hébergeant qu'un lit aux ferronneries usées, au matelas défoncé et à la literie élimée.
Allongé sur le lit, Archibald faisait tourner entre ses doigts un sablier gris. D'un air songeur, il le fit virevolter en l'air et le rattrapa d'un geste précis. Hildegarde, la talentueuse architecte de la Citacielle capable de plier l'espace à sa volonté, une volonté d'ailleurs bien trempée soi dit en passant, le lui avait glissé ce matin même au détour d'un couloir, abrité dans une petite boîte en bois et accompagné de paroles mystérieuses.
« Joyeux anniversaire, Augustin. J'ai fait ce sablier spécialement pour toi. Quelques jours de vacances, taillés sur-mesure. »
Ces mots avaient tintés aux oreilles d'Archibald comme des cloches mal accordées.
Pas parce qu'elle l'avait appelé Augustin, du nom de feu son arrière-grand-père.
Elle l'appelait toujours comme ça. En raison d'un vague air de famille.
Pas parce que ce n'était pas son anniversaire.
Certes, Hildegarde s'était trompé sur la date, mais de peu, son anniversaire devant avoir lieu la semaine suivante. Et il n'était pas rare qu'on le lui souhaite en avance, chacun cherchant à se démarquer pour obtenir ses bonnes grâces.
Mais un sablier personnalisé ? Voilà qui était étonnant ! Il s'agissait d'un objet presque aussi mythique que les sabliers jaunes. À sa connaissance, Hildegarde n'avait jamais donné suite à la moindre demande de sablier personnel, quel que soit la somme promise en échange. Celui qu'elle lui avait confié avait une couleur qu'il n'avait jamais vu auparavant, d'un gris métallisé aux reflets d'un bleu profond, et il ne portait aucune inscription, aucune indice sur l'endroit où il mènerait une fois activée.
Autre élément étonnant, Hildegarde avait mentionné une durée de plusieurs jours, alors que les durées standards n'excédaient jamais une journée.
Oui, tout cela était vraiment étonnant.
Pouvait-il se permettre de prendre quelques jours de vacances improvisés, sans en informer qui que ce soit ? Dans la semaine l'attendaient pêle-mêle une réunion au ministère sur la révision des privilèges vestimentaires, un point à l'intendance concernant l'état des canalisations, une fête décostumée et la ratification de divers contrats inter-familiaux avec Farouk. Sans compter les banquets exotiques, les parenthèses galantes et les pièces de théâtre inédites.
Donc, pouvait-il se permettre de prendre quelques jours de vacances ? Bien sûr que non !
Archibald sourit.
Et dégoupilla le sablier.
Un battement de paupières plus tard, Archibald se retrouva couché sur un chemin de terre serpentant le long d'une colline verdoyante et dont le tracé était traversé à intervalles réguliers de rondins robustes. « Fort peu agréable » commenta-t-il en s'étirant. Il se releva tout en se massant le dos.
En bas du chemin se trouvait un joli portail de bois, enserré dans une haie touffue et odorante, qui donnait sur un chemin de terre plus large, apte à accueillir charrettes ou carrosses et qui desservait les autres collines des alentours. En haut du chemin, une porte bleue et ronde dotée en son milieu d'une poignée ronde était encloisonnée dans le sol. À droite et à gauche de celle-ci, des petites fenêtres, rondes également, étaient incrustées dans le monticule.
Il s'en approcha. Il ne vit que les rideaux qui les encadrait et un visage rond qui le fixait. La fenêtre s'ouvrit et le visage se mit à parler :
– Bonjour monsieur ! Vous venez pour votre anniversaire ? demanda-t-il d'un ton joyeux.
– Oui, répondit Archibald, décontenancé de débuter une conversation sans en tenir les rênes.
- Très bien ! Vous devez donc être le monsieur pour lequel la grande dame à réserver la maison. Je vous ouvre !
Un instant plus tard, la porte bleue s'ouvrit pour laisser le passage à Archibald qui s'y engouffra avec curiosité. Au milieu du couloir aux murs arrondis se tenait l'homme qui venait de lui parler. Son nez en trompette se situait exactement à la hauteur du nombril de l'ambassadeur, tandis que le chapeau haut de forme de ce dernier pouvait aisément débarrasser le plafond de ses toiles d'araignée. Dans l'hypothèse où il y en aurait eut, car la maison semblait nettoyer de frais.
Le petit homme leva son visage vers Archibald, un visage à le chevelure brune abondamment frisée, à la peau hâlée par le soleil et aux oreilles légèrement pointues.
– Bienvenue dans votre trou, monsieur ! Je m'appelle Alfric Tressefil, des Tressefil de Grand'Cave, et la grand dame m'a missionné pour vous accompagner le temps de votre séjour ici. J'ai tout bien mis en ordre avant votre arrivée et je viens même de finir de préparer un plat de pommes de terre aux oignons.
Sur ces mots, Alfric l'emmena jusqu'à une pièce faisant office de salle à manger. Un feu ronflait à côté d'une table en bois décorée d'une nappe simple et encadrée par deux longs bancs. Le couvert y était dressé pour deux personnes. Alfric ôta des flammes la marmite fumante et la déposa au centre de la table, répandant dans son sillage une odeur alléchante.
Les deux hommes s'installèrent face à face et Alfric servit généreusement le repas, garnissant les gamelles de pommes de terre chaudes et remplissant les gobelets de bière ambrée. La discussion s'installa tranquillement, paresseuse comme un chat se lovant près d'un feu.
Archibald se présenta, mentionnant son rôle d'ambassadeur et présentant le Pôle, dont Alfric n'avait jamais entendu parlé, comme une zone gelée, tant pour le corps que pour le cœur. Il se dit doté de pouvoirs magiques, mais incapable de produire des explosions de couleur avec ses doigts ou d'invoquer des illusions de dragon dans le ciel, au grand regret du petit homme.
De son côté, Alfric indiqua qu'il n'était pas un nain, mais un hobbit, une race ancienne de la Terre du Milieu, robuste et paisible, préférant la bière à la guerre et la fourche à l'épée.
– La grande dame vient parfois dans nos contrées, quand l'air de chez elle devient irrespirable, d'après ce qu'elle dit. La dernière fois qu'elle est venue, elle a dit à tout le village qu'il fallait s'attendre bientôt à voir arriver un homme appartenant aux Grandes Gens, un homme aux cheveux d'or et à la vêture misérable. Et elle m'a chargé de m'occuper de lui. Enfin, de vous. Elle a aussi dit que ce serait votre anniversaire et qu'une fête serait organisée à cette occasion.
– Cette brave Hildegarde ! Et oui, mon anniversaire aura lieu dans sept jours, jour pour jour.
Il sortit le sablier gris du fond de sa poche et regarda le sable en train de s'écouler.
– Et vue le temps qu'il me reste à passer dans le coin, je crois que je vais passer cet évènement, ici, parmi vous. Et ça tombe bien. Les fêtes, ça me connaît. Par quoi commence-t-on ? Choisir le menu ? Sélectionner les jeux et les musiques ? Établir la liste de mes cadeaux d'anniversaire ?
– On peut lister ce que vous avez, histoire d'être sûr que tout le monde repartira avec quelque chose.
– Il ne faudrait pas plutôt lister ce qui me manque pour qu'on puisse me l'offrir ?
– Vous l'offrir ? Mais monsieur, pendant un anniversaire hobbit, c'est celui dont c'est l'anniversaire qui offre des cadeaux à ses invités. Certainement pas l'inverse. Ça signifierait ne recevoir des cadeaux qu'une fois par année. Vous imaginez !
– Pas vraiment, murmura Archibald.
