Winner is coming
Chapitre 7
Le ténébreux
Pour un Elu du Maître de la Lumière, Stannis Baratheon avait la mine sombre. Il avait été défait sur la Néra, alors qu'il s'apprêtait à prendre Port-Réal à ces usurpateurs de Lannister. Il avait toujours su que ces gens-là étaient nocifs, mais le Roi Robert, son crétin de frère, s'était laissé dominer par eux. Renly avait à son tour essayé de lui prendre son trône, mais lui, il s'en était débarrassé. Pour ce faire, il avait dû rompre le vœu solennel qu'il avait contracté devant les Sept Dieux de ses pères, et s'était uni à la plus terrifiante créature de Westeros et d'Essos : la sorcière rouge, Melisandre, la prêtresse d'Ashaii. Cette femme hantait ses nuits : sa chevelure de feu, son regard de braise, ses courbes dansantes, tout, chez elle, faisait oublier à Stannis l'austérité des devoirs conjugaux qui le liaient depuis tant d'années à la reine Selyse. Stannis avait cédé à ses pulsions, l'avait prise à la hussarde sur la table d'Aegon, et depuis, elle se refusait à lui. « Vous êtes faible, lui disait-elle, vous devez reprendre des forces avant de repartir au combat. »
« Plus vite je repartirai, mieux mon droit sera consolidé ! », répondait Stannis.
« Ayez la foi, mon roi ! », lui répartissait Melisandre, qui avait réponse à tout.
La foi ? Stannis avait essayé, pourtant ! Il avait sacrifié au dieu de Melisandre tout ce qui portait, de près ou de loin, du sang royal dans les veines, au motif que ce dernier recelait d'immenses pouvoirs. Il avait envoyé au bûcher son beau-frère Florent, puis avait fait assassiner, par un fantôme né de son union avec Melisandre, son propre frère Renly, il avait même été jusqu'à faire rechercher un bâtard de son frère Robert dans les ruelles de Culpucier pour lui pomper le sang… A présent, il avait acquis à prix d'or un otage à Lord Omble : Rickon Stark, descendant des Rois du Nord. Un peu archaïque comme offrande mais bon, on fait avec ce que la guerre nous laisse. D'autant que son frère aîné Robert (le Stark, pas le Baratheon) s'était auto-proclamé Roi du Nord, réveillant par-là l'ancien sang des Rois de l'Hiver. Dans cette perspective, il n'était pas dit que la valeur de Rickon Stark fût plus importante que ce que Stannis voulait bien en faire passer : Robb Stark ayant été assassiné, Brandon son cadet ayant disparu, Rickon pouvait être bien plus que le petit dernier du vieux Ned Stark, mais le légitime Roi du Nord en personne. Après tout, Robert aussi avait usurpé son trône, et même si Stannis faisait passer les fils Stark pour des traîtres (d'autant que leur père, le défunt Ned, l'avait reconnu, lui), il devait bien convenir en son for intérieur que la légitimité de Rickon sur le Nord valait bien la sienne sur les Sept Couronnes. Raison suffisante pour l'éliminer.
Pendant que le dernier des Baratheon ruminait ses noirs desseins, Brandor arrivait en vue d'un port nordien.
« Bon, fit-il, je vais essayer de vendre un maximum d'objets de mon butin, et avec ce que j'ai, je tâcherai de gagner Peyredragon ! »
« On est censé venir avec toi ? », demanda Eté.
« Ça va dépendre de ce que je gagne ! », fit Brandor en embarquant ses affaires sur le dos et en partant à grandes enjambées dans la neige, laissant ses animaux sous le couvert d'un sous-bois.
« Je m'en fiche, fit le cheval, pour ma part, je suis éreinté ! Vas donc à ta brocante, gros maître, que je puisse souffler ! »
« Allons, l'ami, du courage ! », lui dit le loup. « Au fait, quel est ton nom ? »
« Bucéphale. »
« Oh ! C'est classe ! »
« Pas tant que ça : ça veut dire « tête de veau »… »
Pendant que nos deux bestiaux dissertaient, Brandor s'improvisait marchand. Le problème est qu'il n'avait pas vraiment d'idée de la valeur de ce qu'il vendait. Et vu l'insécurité latente qui régnait à Westeros, le dernier des paysans ne fut pas mécontent de trouver un pigeon prêt à lui refourguer une épée pour quelques piécettes.
Une fois qu'il eût écoulé son stock, Brandor se rendit au port. Il avait tout de même conservé une épée et un couteau, ça peut toujours servir.
« Holà, l'ami ! », fit-il à l'adresse d'un marin. « Saurais-tu où je peux trouver un navire en partance pour Peyredragon ? »
« A c't'h'ure-ci, nul' part, pardi ! »
« Aïe, fit Brandor. Mais penses-tu pouvoir m'y emmener demain… Voyons, j'ai… euh… »
Le marin avisa la somme que lui présenta Brandor. Il cracha par terre.
« Euh… je dois prendre ça comment ? »
« Com'quoué qu'ça vaut point tripette, c'tas d'pi'cettes ! »
Brandor s'agaça. Il saisit l'homme par le col et lui marmonna : « Ecoute, bouseux : je suis Brandor, de la Maison Hodstark ! Tu ne connais pas ? Je m'en moque ! Je dois me rendre à Peyredragon pour libérer Rickon, le Roi du Nord ! »
« Bah j'savais point… », dit l'homme.
« Et j'ai encore une ou deux armes pour motiver les traîne-savates dans ton genre, c'est clair ? »
« Oui-da, m'sieur ! »
« Et tu vas me trouver de la place pour mon loup-garou et mon destrier, c'est compris ? »
« Ah ! Pasqu'y'a des bestiaux, en sus ! »
Le marin soupira, mais embarqua, de nuit, un homme géant, un loup géant, et un lourd cheval de bataille dans son esquif.
Il pria les Anciens dieux, et même les Nouveaux, et aussi le Dieu Noyé (sait-on jamais !) que tous ces gros lourdauds ne fassent pas couler son bateau en cours de route…
