Année terrienne 2205, année gamilon 1119. An cinq d'Erte et de Gemerase.

Après de longues minutes, la station du Deuselar se dessine dans le vide, immense. Assez grande pour accueillir ce qui doit être toute la population Bleue.

-À peine un tiers, corrige le père de Sesu. Et la Deuselar est un navire.

-C'est différent?

-Ce n'est pas pareil. Un navire peut se déplacer. Une station est immobile.

-Ce n'est pas comme si la Deuselar bougeait beaucoup.

Shiro esquisse un sourire amusé.

-C'est vrai… mais dis-toi plutôt que Gemerase tout entier est une station. Et que la Deuselar n'en est qu'une petite partie.

Sesu se tourne vers lui.

-Parce que tu trouves la Deuselar petite, toi?

Il se met à rire.

-Non, Sesu. Mais à l'échelle de Gemerase, Deuselar est encore petite.

Sesu jette un coup d'œil perplexe vers le vide de l'espace.

-Tu ne verras rien, lui prédit Shiro. Nous ne sommes pas bien placés vis à vis du soleil… (et avant de poursuivre ses explications en long et en large, il parait soudain se rappeler qu'il parle à une fillette de dix ans.) Enfin, si tu veux, je te montrerai des photos.

Sesu opine machinalement. Shiro sourit et la ramène contre elle, sans se soucier des regards. Ceux qui se demandent sans oser se l'avouer ce que fait une enfant bleue et blonde avec un homme brun aux yeux bridés. Accoster, finalement, est presque un soulagement. Ils s'engagent dans les couloirs du Deuselar, Sesu quelques pas devant. Falis vit à une vingtaine de minutes de marche du sas par lequel ils sont entrés. Elle parait surprise de les voir.

-Tu ne m'avais pas dit qu'elle viendrait, lance-t-elle à Shiro.

Elle sourit, cependant.

-Entrez, dit-elle en reculant. Toi aussi, princesse. Dépêche-toi.

La pièce est minuscule. Sesu s'assoit sur le lit, près de Falis. Shiro trouve à s'assoir sur une caisse renversée, sort de ses poches des emballages d'aluminium. Il parait que d'ici un an ou deux, il y aura assez de produits frais pour se passer pour de bon de ces substituts de repas sans goût et sans texture. En attendant, Sesu savoure en silence du pad thaï en cubes.

-Vous n'êtes quand même pas venu juste pour diner?

-J'espérais pouvoir te convaincre de revenir vivre avec nous, avoue spontanément Shiro.

La femme sourit et Sesu sait déjà ce qu'elle va dire.

-Pour lui, c'est ça?

-Aussi, admet Shiro. Tu serais mieux sur l'Icarus- et lui aussi.

-Non.

-Si.

-Non- ce n'est pas à propos de lui. Mais moi, je n'irai pas.

Comme Shiro semble sur le point de reprendre la parole, Falis l'interrompt:

-Puis-je rester seule avec elle quelques minutes?

Shiro hésite, jette un coup d'œil vers la fillette, acquiesce finalement. Quand il sort, la femme et la fillette se dévisagent une minute.

-C'est qui, lui? questionne Sesu.

Mais Falis ne répond pas.

-Est-ce qu'il t'appelle toujours…?

-Sesu, oui.

C'était ainsi que Shiro prononçait son nom, à une époque, et puis Kaoru en a fait de même, et finalement la tendance s'est perpétuée et la plupart des scientifiques de l'Icarus- surtout des Bruns, même s'ils ne parlent pas toujours de la même façon que Shiro et Kaoru- la surnomment ainsi.

-C'est un prénom de Bleue, Sestrel.

-Mais tu es Bleue, Sestrel. Tu es de Gamilas. Pas de la Terre.

-Mais mon nom de famille est Sanada!

Falis éclate de rire. C'est si sincère, si surprenant aux yeux de la fillette que celle-ci en reste bouché-bée quelques secondes.

-Oh, princesse, dit-elle avec une certaine tendresse, puis elle ajoute: Ton père aurait sûrement ri, lui aussi.

Silence. Sesu fixe ses ongles, évitant le regard de Falis pour éviter d'avouer qu'elle ne se souvient pas de lui.

-Shiro dit la même chose, finit-elle par dire, mais au vu du regard de Falis, elle comprend que la femme a deviné.

Elle sourit toujours, néanmoins.

-Que dit Shiro?

-Que papa aurait trouvé ça drôle, probablement. Que je m'appelle comme un terron.

La formulation aujourd'hui désuète arrache un sourire à Falis.

-Tu portes aussi mon nom, Sestrel.

Malgré elle, la jeune fille ricane.

-Je sais… Il dit qu'on est tous pareils, aussi.

-Et tu crois qu'il a raison?

Sesu soutient son regard.

-Ce serait ridicule de croire le contraire.

-On dirait que tu récites une formule apprise par cœur.

-Je vis avec des Bruns et je suis Bleue. Je sais ce que ça veut dire.

Falis se penche légèrement. Est-elle curieuse, intriguée? Inquiète?

-On t'a déjà fait des remarques sur ta couleur de peau, princesse?

-Non, se défend Sestrel. Nous ne sommes pas nombreux, sur l'Icarus. Et Shiro a choisi presque chacun d'entre eux.

Falis hésite encore. Cela se voit. Au bout de longues secondes, elle pose une main sur son ventre.

-Je vais avoir un enfant, tu le savais?

-Non, s'étonne Sesu. C'est l'enfant de Shiro?

-Non, réplique Falis, un sourire amusé au coin des lèvres. Mais il sera métisse, et je ne serais pas surprise qu'il s'en doute. Il n'y a que des Bleus qui vivent ici, et certains sont amers… La vie n'est facile pour personne, mais elle le sera encore moins pour lui. Mais peut-être… avec toi et Sanada, à l'écart…

-Ça veut dire que tu as changé d'avis?

-Je ne sais pas, confie honnêtement Falis. J'avais pensé à le faire adopter par une famille Brune ou à chercher un couple mixte. Je n'avais même pas pensé à Sanada, mais s'il est prêt à accueillir un autre enfant, c'est l'option que je préfèrerais.

-Et pour toi?

-Je suis Bleue, répond Falis en haussant les épaules. Je suis pure. Shiro ne peut pas modifier l'environnement de l'Icarus pour y accueillir une seule pure.

-Qu'est-ce que ça veut dire, "pure"?

-Malade, princesse. Comme les autres Bleus de ce navire. Mais lui, il ira bien- tout comme toi.

Malade? s'étonne Sesu, profondément perplexe. Falis a l'air en bonne santé- comme tous les autres. Mais peu importe ce que veut dire la femme, Sesu la sent… presque contente. En paix, même. Elle parle avec tendresse en prononçant ces derniers mots. Sesu en conclut qu'elle dit vrai.

-Tu viendras le voir?

-Je viendrai vous voir, tous les deux, quand je le pourrai.

Ça ne veut pas dire grand chose. Mais Sesu décide de s'en contenter.

Quand Shiro revient finalement, elles sourient toutes les deux.