Année terrienne 2205, année gamilon 1120. An cinq d'Erte et de Gemerase.
Sanada Yûki Enegan nait sur la Deuselar trois mois après ce jour. Sur Terre, ils seraient en octobre. Sur Gamilas, ils en seraient au deuxième mois de l'année. Sesu peut le lire sur les deux calendriers affichés sur un des murs de leurs appartements privés, à Shiro et à elle. Elle ne sait pas grand chose de ce qui se passe: Falis appelle durant la nuit et Shiro disparait aussitôt, lui ordonnant de se rendormir, ce que la jeune fille n'arrive pas à faire. Elle erre dans la maison, regarde les étoiles derrière les mètres de vitrage ce qui apparait d'Erte à cette heure, l'ombre qui masque le monde à des cycles réguliers. Elle tourne ensuite son regard en direction de Gemerase, même si elle ne voit rien. Là où Shiro est parti, sûrement. Sesu se retourne vers les étoiles et sourit. Elles font de l'ombre et sont éclairées, elles aussi, aussi vivantes que Gemerase et Erte.
-Tu ne dors pas? s'étonne Kaoru en entrant dans l'appartement.
Elle tient dans ses mains un tout petit chat en peluche. Sesu se demande ce qu'elle a bien pu faire pour l'obtenir, si elle l'a racheté en échangeant quelque chose d'autre ou si elle l'a fait fabriquer en se condamnant à porter la même chemise pour les prochains mois. C'est un cadeau généreux, pour un bébé qui ne sera même pas son propre enfant.
-Non, dit-elle en désignant le pichet de smoothie aux fraises sur la table. Tu as faim?
Vers sept heures du matin, alors que Sesu somnole, Shiro appelle. Le bébé est né. Lui et Falis sont là en fin de matinée. Ils ont l'air épuisés- Falis est même assise dans un fauteuil- mais ils ont le même sourire, tous les deux.
-Ton frère, dit Shiro en désignant du menton le paquet qu'il tient dans ses bras, entre les sacs qu'il porte. Tu veux le prendre?
Sesu hésite, mais Falis lui fait signe qu'elle peut, alors elle s'assoit et tend les bras, et Shiro le dépose sur ses genoux avec précaution. C'est un tout petit bébé, le teint grisâtre qui tendra plutôt vers le bleu au fil des années et de grands yeux. Il a déjà des cheveux. Il sera blond, comme Falis et elle.
-A-t-il un nom? s'enquiert-elle.
-Pas encore, répond Shiro en posant sur la table un paquet de couches en tissu.
-Pas Mamoru, dit Falis. Cet enfant aura des problèmes.
Kaoru lui adresse un regard surpris mais Shiro rit, un peu jaune.
-Il en aura déjà. … Hoshi, propose-t-il spontanément. Étoile.
-Alima, lance Sesu sans réfléchir.
Shiro paraît surpris et Falis, incrédule.
-Alima? s'étonne Kaoru, elle-même incapable de reconnaitre le mot.
-Qu'est-ce que ça signifie? demande Shiro.
-Ce n'est pas du gamilon, les détrompe Falis. C'est de l'iscandarien.
Le regard de la femme persuade Sesu d'avoir fait une erreur, mais son expression se radoucit la seconde d'après.
-Ton père était un aristocrate. Pas étonnant qu'il ait voulu que tu connaisses l'iscandarien… mais je suis impressionnée que tu t'en souviennes.
Puis elle se retourne vers le couple.
-Ça veut dire espoir, je crois.
-Espoir, répète Shiro avec un petit rire nerveux.
Il marmonne quelques mots dans sa langue maternelle avant d'arrêter son choix sur l'un d'entre eux. Quand il le prononce à haute voix, c'est d'abord Kaoru, sa compagne, qu'il regarde en premier, au lieu de Falis, comme s'il attendait d'abord son approbation, puis son attention revient vers la femme et la fillette Bleues.
-Yûki, répète-t-il, fermement. Tendresse et espérance.
…
Falis reste une semaine, puis une autre, puis une autre. Yûki, finalement, a quatre mois quand sa mère retourne sur la Deuselar. Elle prend cette décision seule, sans prévenir qui que ce soit. Ce jour-là, quand Shiro et Sesu rentrent des laboratoires, Falis a fait ses bagages et s'apprête à disparaître.
-J'aurais préféré être partie, admet la femme, reposant son sac pour prendre Yûki une dernière fois avant de s'en aller.
-Tu es sa mère.
-Et je serai toujours sa mère, même de là-bas. De toute manière, tu savais déjà que je ne resterai pas. Je t'avais prévenu. Et tu t'en occupes déjà très bien.
-Tu t'en vas pour de bon? se désole Sesu.
Falis l'embrasse, glissant les doigts dans ses cheveux blonds.
-Je reviendrai, princesse.
-Tu dis ça à chaque fois, réplique Sesu, de mauvaise humeur.
Au lieu de la disputer, la femme s'agenouille.
-Je le dis parce que c'est vrai. Il faut que je reste sur le Deuselar, mais je reviendrai.
Elle dépose Yûki dans les bras de Sesu. La fillette l'accepte de mauvaise grâce.
-Tu m'en veux, Sestrel?
Comme Sesu ne répond pas, elle ajoute:
-Je suis désolée.
Et elle part. Elle laisse un drôle de vide, pas juste physiquement. C'est si étrange!
-Nous étions habitués, dit Shiro, le lendemain, au retour dans leur appartement, après une journée passée dans les laboratoires. Mais c'est vrai, elle nous avait prévenus.
Sesu baisse les yeux vers le berceau de Yûki.
-J'ai l'impression qu'elle nous abandonne.
-Elle ne l'a pas fait. Ce n'est qu'une impression… et puis elle n'est pas loin.
-C'est parce qu'elle est pure?
-C'est ce qu'elle t'a dit?
-Oui.
-Et elle t'a expliqué?
-Non.
-Elle a été irradiée. Comme beaucoup de gamilons l'ont été jusqu'à… jusqu'à une dizaine d'années avant ta naissance. Toi, tu ne vas bien que parce que des mesures ont été prises pour protéger les nouveau-nés.
-Elle est malade? Vraiment malade?
-Elle peut vivre très vieille tant qu'elle reste sur la Deuselar, adaptée à sa condition. Ici, chaque jour augmente lentement ses risques de tomber malade.
-Elle ne peut pas être guérie?
-En quarante ans, personne n'a jamais trouvé comment. Ce n'est pas notre petite communauté qui risque de trouver la réponse.
Entre eux, Yûki se met à bailler. Sesu remue machinalement son berceau.
-Alors, pourquoi elle ne vient pas plus souvent? Pourquoi elle ne peut pas s'installer ici?
-Je lui ai proposé, admet Shiro. Mais elle se sent mieux en vous observant de loin.
Comme Yûki commence à pleurer, il se lève pour aller chercher un des biberons préparés le matin même, laissant Sesu face avec le bébé. Il a faim et rien d'autre ne le calmera, Sesu le sait, mais elle reste désemparée face à cette petite créature.
-Est-ce qu'il est arrivé à mon père? lance-t-elle quand Shiro revient.
L'homme tique.
-Non. Il est mort sur Gamilas.
-Et ma mère?
Shiro incline légèrement la tête.
-Je ne pensais pas que tu le savais, murmure-t-il dans un petit rire. Oui, elle est… elle est décédée aussi.
-Tu n'en es pas certain?
-Non. Il y a toujours une mince possibilité que d'autres gamilons se soient échappés à temps et se soient installés ailleurs dans l'univers. Mais nous envoyons des messages depuis six ans et nous n'avons toujours aucune réponse.
-Alors ils sont morts.
-C'est possible.
-C'est tout ce que tu peux dire?
Il rit.
-Tu deviens exigeante, Sesu.
-Est-ce que ça veut dire que nous sommes seuls?
-Seuls? Non, nous ne sommes pas seuls. Il y a des planètes avec de la vie intelligente, exactement comme nous. Il y a Delheid, et Saltz, et… et même quelques millions d'altériens qui survivent sur leurs lune… et certainement d'autres peuples qui vivent ailleurs dans l'univers… mais tous les mondes que nous connaissons- ceux qui étaient sous la domination d'Iscandar- ont leurs propres problèmes à gérer.
-Parce qu'Iscandar est morte?
Shiro lui adresse un regard étonnamment triste.
-Oui, Sesu. Mais nous n'en sommes pas certains.
Sesu soutient son regard, perplexe. Pourquoi est-il triste? Ne sont-ils pas les méchants de l'histoire? Ceux qui ont réduit la Terre en poussière rouge et détruit Gamilas?
-C'est compliqué, se contente de répondre Shiro, Yûki toujours dans les bras.
-C'est compliqué? Tu disais il y a cinq minutes que mes parents étaient morts…
Et sa voix disparait dans un chuchotement, quand Shiro la regarde à nouveau. Il ne parait pas fâché. Ni triste, d'ailleurs. Son expression est neutre, difficile à définir.
-Je n'en sais rien, admet-il.
-Tu ne sais pas…?
-Je n'ai jamais connu ta mère, mais ton père si, et je… Je ne sais pas. Quelque part, j'aime croire que si nous avons survécus ici, lui aussi a pu le faire.
Il se met à rire, soudain.
-Il nous a surpris tant de fois! Imagine qu'il attende quelque part, exactement comme nous.
Devant l'air confus de la fillette, il finit par se rétracter.
-Je ne veux pas te donner de faux espoirs. Juste te dire que c'est possible.
Sesu finit par opiner.
-Je suis contente d'être avec toi, dit-elle après un long moment.
Shiro lui sourit. Yûki, lui, s'est rendormi.
-Moi aussi, Sestrel.
C'est la première fois depuis des années qu'il utilise son nom complet. Pour une raison ou une autre, cela fait rire Sesu.
Malgré ce qui est affirmé plus haut, je ne suis pas certaine de ce que le prénom Yûki signifie, ayant trouvé plusieurs sources plus ou moins contradictoires. J'avais vaguement envisagé que cet enfant s'appelle bel et bien Alima, et puis je suis tombée par hasard sur une page qui affirmait qu'espérance était une signification d'un des kanjis pouvant être utilisés pour ce prénom, et j'ai trouvé l'idée drôle (alors même que Sanada donne ce prénom par hasard).
J'en profite pour poser la question ici: quel(s) personnage(s) de Gamilas les quelques lecteurs de cette fics auraient envie de voir apparaitre?
