Année terrienne 2207, année gamilon 1121. An sept de Terra et de Gemerase.

Sesu a douze ans quand elle commence à lire tout ce qui lui tombe sous la main. Peu de livres ont survécu à la destruction de Gamilas, mais d'autres textes ont été écrits entretemps. Ils parlent de la guerre. De cette planète qu'elle connaît à peine. D'Iscandar, aussi, parfois.

-Que cherches-tu? lui demande Shiro.

-Je ne sais pas, admet Sesu. J'ai juste envie de savoir.

Ses yeux rient quand il la regarde.

-Savoir quoi? La vie sur Gamilas?

-Je l'ai connue quand j'étais petite. Comment se fait-il que je ne m'en souvienne pas?

-Tu étais trop petite, dit Shiro. Une enfant de quatre ans n'a pas de mémoire à long terme.

Il baisse les yeux quelques secondes sur Yûki qui mordille son poing joyeusement. Il a maintenant quatorze mois et ressemble déjà à Falis; le visage en cœur, les yeux verts, les doux cheveux blonds. Seule la couleur de peau est différente.

-Je crois que je peux retrouver de vieilles vidéos, ajoute-t-il en enlaçant Sesu de son bras libre. Tu aimerais les voir?

Il y a plusieurs vidéos et elles se ressemblent toutes, en quelque part. Elles parlent d'une petite Sestrel qui a deux, trois ou quatre ans, vêtues de jolies robes à la mode gamilon et les cheveux longs. Il y en a même une où elle ne doit avoir que quelques mois.

-J'avais les yeux dorés, souligne-t-elle, surprise, à Shiro.

-Quand tu étais petite, oui. C'était avant que je te connaisse. C'était ceux de ta mère, parait-il.

-Tu ne l'as jamais vue?

-Non.

-Tu sais qui elle était?

-Oui.

-Mais tu ne me le diras pas.

-J'ai promis de ne pas le faire.

Avant que Sesu ne puisse demander pourquoi, son père apparait dans le champ du projecteur et elle se tait. Il lui ressemble. Il est bleu et blond comme elle, mais le nez droit, la mâchoire carrée. Sesu ne peut distinguer de quelle couleur exactement sont ses yeux, mais ils ressemblent au gris violacé des siens. Il la tient dans ses bras, riant avec elle. Il parait être si aimant avec elle que Sesu a un pincement dans la poitrine.

-Comment il s'appelait? demande-t-elle à voix basse.

-Abelt, répond Shiro après un court instant de réflexion.

Il apparait, lui aussi, occasionnellement, durant les dernières vidéos. Lui et Mamoru, dont Sesu ne se souvient pas davantage. L'homme était déjà malade et est mort avant d'atteindre Erte, et tout ce que Sesu sait de lui est que le Yukikaze était son navire et qu'il était l'amant de Kaoru et de Shiro, à l'époque. Sesu ne sait que vaguement ce que ça fait, de voir un couple brisé ainsi par la perte d'un de ses membres, mais elle la voit aujourd'hui, la distance qui demeure entre Shiro et sa conjointe malgré l'amour qu'ils se portent.

-Il a pris soin de toi, à une époque, lui dit Shiro.

-Je ne me rappelle pas.

-Je sais. Mais tu l'adorais et il t'adorait. Il aurait dû être là, ajoute-t-il dans un soupir.

Mal à l'aise, Sesu baisse les yeux et regarde, encore. Falis est présente elle aussi, une fois, avec une femme qui doit être sa sœur, toutes les deux vêtues d'un uniforme, mais il n'y a aucune apparition, absolument aucune, d'une dame Bleue aux yeux dorés. Comment est-ce possible? Comment se fait-il que parmi tous les gens qui l'ont aimée, sa mère soit absente?

-Elle m'avait abandonnée?

Shiro regarde ailleurs.

-Elle t'aimait beaucoup, elle aussi. Mais elle ne pouvait pas être avec ton père.

Il fait glisser l'appareil vers lui et l'hologramme s'éteint.

-Je suis désolé de ne rien avoir pu garder d'elle.

Sesu voudrait s'excuser, tendant la main pour attraper l'appareil, mais sans même sembler apercevoir son geste, son père glisse le projecteur dans sa poche. Elle baisse aussitôt la main, déçue.

-Ce n'est pas grave, murmure-t-elle.

C'est vrai, quelque part.

Par la suite, Shiro l'encourage beaucoup. Parfois, durant leurs journées dans les laboratoires, au lieu de lui demander de l'aide pour Yûki ou de vérifier ce qu'elle apprend, il la laisse lire une heure ou deux. Elle ne comprend pourquoi que le jour où il revient avec des livres papier, trois en tout.

-Comment as-tu eu tout ça? s'étonne Sesu, incrédule.

Le papier est si rare, ici. Quelques plantes cultivées sur Erte fournissent des fibres végétales, mais elles sont d'abord utilisées pour les vêtements. Sesu comprend quand elle prend le premier entre ses mains. Il est vieux et usé, les pages écornées, et en japonais.

-C'était à toi? demande-t-elle. C'était un objet de la Terre?

Il opine doucement.

-Oui, Sesu.

La jeune fille le dévisage, sidérée. Comment peut-elle accepter? Il sourit.

-Je les connais tous par cœur, dit-il avec un certain amusement. Et ils sont faits pour être lus.

Le sachant sincère, Sesu reprend précautionneusement le premier, le plus petit. Il est en japonais mais traduit en gamilon, annoté de marques pâles sur le papier, de l'écriture de Kaoru, faites à la graphite. Ça aussi, c'est rare. Sesu sait ce que sont les crayons de graphite pour en avoir vu dans des séries et des films, mais s'il y en a encore sur Erte ou sur Gemerase, ils sont traités comme des reliques.

-Qu'est-ce que c'est?

-Des poèmes. Un cadeau de Kodai… Mamoru, précise-t-il inutilement.

Sesu soupèse l'objet dans sa main. Il semble être le plus accessible des trois. Les deux autres sont des pavés et elle doute un peu que Kaoru ait tout traduit. Les lire sera long, et ils sont sans doute très loin de son champ d'intérêt… mais enfin, de vrais livres! De quoi se plaint-elle?

-Merci, dit-elle enfin, réellement reconnaissante.

Quand Falis leur accorde finalement une de ses visites, Sesu ne peut s'empêcher de lui montrer son nouveau trésor. La femme sourit, Yûki dans les bras.

-C'est un choix judicieux, pour l'âge adulte, souligne-t-elle.

-Je n'ai que douze ans. Je croyais que la majorité sur Gamilas était de vingt-deux ans.

-L'indépendance était à quatorze, rectifie Falis.

Sesu referme le tiroir.

-Est-ce qu'il y a des gens qui te manquent, sur Gamilas?

Falis parait surprise, mais l'instant d'après, elle sourit.

-Pas tellement. J'étais très seule, enfin, les dernières années. J'avais quelques amis… mais pas de famille. Je pense qu'en ce sens, je suis mieux ici.

Elle baisse les yeux vers son fils, et Sesu laisse passer un instant entre Falis et Yûki, ce dernier babillant joyeusement. C'est à peine s'il arrive à prononcer quelques syllabes, mais il s'exprime. Il arrive à prononcer "mama" et "papa", maintenant. Cela durera-t-il? Peut-être, se dit Sesu. Il grandira avec Kaoru et peut-être le conjoint ou la conjointe de Falis, mais il aura bel et bien deux parents.

-Et Abelt? demande-t-elle soudain. Tu le connaissais?

-Sir… commence Falis, incrédule, puis elle se ressaisit. Shiro t'a parlé de lui?

-Pas beaucoup. Tu le connaissais?

-Pas personnellement, mais oui.

-Et tu connaissais ma mère?

-Non.

La réponse est immédiate. Elles se dévisagent curieusement pendant quelques secondes. Jamais n'a été évoquée entre eux cette autre femme. Avec Shiro, ç'a a toujours évident- après tout, un père Brun ne peut pas engendrer une Bleue et, même si Sesu ne s'en rappelle pas, elle a toujours plus ou moins su que Shiro est arrivé dans sa vie alors qu'elle était déjà petite fille. Avec Falis, ça l'est moins. Elles sont toutes les deux Bleues et blondes et se sont toujours connues. Sesu a pourtant toujours su que Falis ne l'a pas mise au monde avant même la confirmation de Shiro, même si elle ne saurait pas s'expliquer comment. Ce qui l'unit à la femme est d'une autre nature.

-Tu savais?

Sesu sourit simplement.

-J'ai fini par deviner.

-Et tu ne m'en veux pas?

-Non. Même si tu es souvent absente.

Falis a un demi-sourire.

-Au moins, moi, j'étais là.

-Comment nous sommes-nous rencontrées?

-J'étais une garde, répond Falis en souriant un peu plus fort.

-Une quoi?

La femme rit.

-Allez, lève-toi. Je pense que j'ai beaucoup de choses à te raconter.

Falis porte Yûki contre elle tandis qu'elles marchent. L'Icarus n'est pas si grand, mais assez pour mettre plusieurs minutes à en faire le tour.

-Que sais-tu, de la politique de Gamilas?

-Rien.

-Ah. Alors… tu as entendu parler de la reine Starsha?

La jeune fille opine, confuse et un peu effrayée.

-Eh bien, Gamilas avait aussi un roi, mais il ne portait pas ce titre. "Leader" serait plus approprié. Il y a eu de nombreuses luttes de pouvoir dans l'histoire de Gamilas, et la dernière a eu lieu il y a environ quarante ans, lorsqu'un seigneur Dessler a pris le pouvoir. Abelt, ton père, était son neveu.

Sesu l'écoute, subjuguée.

-C'est vrai?

-Oui, Sestrel. C'est vrai. Tu peux même vérifier, si tu le veux. Mais ne répands pas la nouvelle, ajoute aussitôt Falis. Le problème est que… Ton père a… a pris beaucoup de décisions controversées.

-C'est pour ça que Shiro a promis de veiller sur moi?

Falis opine avec un sourire.

-De te protéger, oui. J'ai promis aussi, ajoute-t-elle. Depuis plus longtemps que lui, même.

Elle sourit et Sesu est bizarrement émue. La femme n'est peut-être pas une mère pour elle, mais ce qui s'en rapproche le plus, certainement.

-Et ma mère? ose-t-elle demander en prenant la main libre de Falis. Que sais-tu d'elle?

-Presque rien, et crois-moi, c'est la vérité. C'était ton père qui t'élevait, et il n'a jamais voulu dire qui elle était.

Mais quelque chose dans la voix de Falis fait tiquer Sesu.

-Mais tu devais bien savoir quelque chose, non?

La femme sourit, le regard vide, baisse la tête.

-Écoute, je… C'est peut-être mieux que tu l'apprennes maintenant…

-Apprendre quoi?

-J'ai toujours pensé que ta mère était iscandarienne.

Silence. Sesu réalise en retard la portée de ces mots.

-Ça ne peut pas être vrai, dit-elle d'une voix tremblotante. Mon père ne peut pas m'avoir eue avec une femme d'Iscandar!

Elle s'apprête à lâcher la main de Falis mais la femme la retient d'une poigne ferme, dans un réflexe.

-Sestrel… Sestrel, répète la femme, attirant la fillette vers elle, maladroitement, le poids de Yûki toujours contre sa hanche, immobilisant son autre bras.

Quand Sesu est à nouveau calme, Falis pose une main sur sa joue. La fillette la dévisage, muette, les grands yeux pâles rivés sur elle. C'est depuis toujours cette couleur qui fait douter Falis. Ce n'est pas une couleur courante pour une gamilon, et son regard de bébé l'était encore moins. Et puis il y a toute cette histoire, à propos de son père… tue comme par hasard après la naissance de Sestrel.

-Je n'en suis pas certaine, dit-elle à la fillette. Je ne suis certaine de rire. Mais, Sestrel, ils étaient comme nous… si tu savais… des idiots qui se prenaient pour des dieux et qui ont fait des mauvais choix.

Peut-être la dernière phrase en demande-t-elle trop à Sestrel, en ce moment. Falis recule.

-Je n'en sais rien, répète-t-elle plutôt. Mais si tu le veux, cela restera notre secret.

C'est une étrange offre- n'a-t-elle pas dit que les origines de Sesu étaient déjà un secret? Mais même si elle semble fausse, Sesu opine. Elle reprend d'elle-même la main de Falis et elles refont ensemble le chemin inverse.