Année terrienne 2215, année gamilon 1131. An quinze d'Erte et de Gemerase.
Le premier poste que prend officiellement Sestrel à ses dix-neuf ans, après ses années d'apprentissages et deux ans passés dans les cultures, est à la communication sur l'Orpheus, près de l'Icarus, sur le conseil de Kaoru. Ce n'est pas un métier, l'écriture, enfin, plus ici. Pas encore. Ici, elle a le temps d'exercer ses loisirs comme elle le peut, pourvu qu'elle reste attentive à ce qui se passe sur ses écrans. L'idée plait à Sesu.
…
-Qu'est-ce que tu fais, Sesu?
-J'écoute. Tu veux t'assoir?
Yûki ne se fait pas prier. Sesu se dépêche d'essuyer ses doigts collants avec un vieux chiffon avant qu'il ne touche à quoi que ce soit des consoles, ce qui serait une horreur à nettoyer.
-Où est papa? demande-t-elle quand elle estime que les mains de son frère sont à peu près propres.
-En train de travailler, répond Yûki avec une moue de dédain tout à fait digne de Falis, comme si c'était évident.
Sesu dépose sur un coin de table ses écouteurs.
-C'est pour moi? s'enquiert-elle en désignant le sac qu'il tient.
Les yeux de son frère se mettent à briller comme s'il aillait rire.
-Kaoru m'a dit de te donner ça, avoue-t-il en lui tendant le sac de tissu.
Sesu l'ouvre rapidement. Une pomme, du pain et des chips.
-Tu en veux? propose-t-elle par automatisme à Yûki, qui n'hésite pas une seconde.
Ils croquent la pomme à tour de rôle avant de se séparer le pain salé et les chips. Sesu lui tend sa bouteille d'eau lorsqu'il a soif et essuie distraitement les miettes au fur et à mesure.
-Pourquoi il y a tous ces onglets ouverts? la questionne soudain Yûki en désignant l'ordinateur de Sesu.
-Oh, des notes personnelles.
-Tu parles à beaucoup de gens?
Sesu pouffe.
-Non, pas vraiment, au contraire.
-Alors, pourquoi tu le fais?
-Parce qu'il faut bien que quelqu'un le fasse. Et parce qu'on me laisse lire en paix, aussi.
C'est une vraie raison: rester le tiers de la journée à écouter le silence et imaginer le vide n'a rien de très enviable, et les candidats sont plutôt rares. Mais Sestrel apprécie bizarrement ces instants de calme. Yûki se met cependant à rire en l'entendant et ses couettes tressautent. Il commence à avoir les cheveux longs. Peut-être qu'un jour quelqu'un prendra la décision de les faire couper.
-Oh, allez, le taquine sa sœur. C'est génial, lire.
Elle aimait déjà, elle, quand elle avait huit ans. Il esquisse une moue boudeuse, mâchonne une dernière miette.
-Tu sais ce qu'est un canard, toi? demande-t-il, faisant référence au dernier texte que Sesu lui a donné.
-Un oiseau.
-Un quoi?
-Un animal. Nos grands-parents en gardaient pour leur tenir compagnie.
Il opine après un instant.
-… et un cygne?
-Un plus beau canard.
-Ça sert à quoi, de parler d'oiseaux?
-C'est un très vieux conte. Ce n'est pas nécessaire de parler d'oiseaux. C'est une morale avant tout.
-Une morale?
-Un conseil, si tu préfères.
-Tu parles comme papa.
-Merci.
Comme il commence à accorder un peu trop d'attention à l'écran le plus près de lui, Sesu enregistre et referme le fichier.
-C'était une autre de tes notes personnelles?
-Oui.
-Tu veux que je lise mais pas ça?
-C'est ça.
Il ne proteste pas.
-C'est quoi, la morale de tes notes, Sesu?
-Je ne sais pas, admet la jeune femme. Je ne sais pas.
Quand elle regarde Yûki à nouveau, ce dernier l'observe d'un air perplexe.
-Je peux jouer à un jeu? demande-t-il, désignant l'écran vide.
Sesu acquiesce.
-Bien sûr.
…
Il n'y a pas de date pour le début de la guerre. Enfin, si, en ce qui concerne la Terre. Les premiers navires iscandariens sont apparus dans ce système solaire le 1er avril 2191. La première attaque sur Terre a été ordonnée le 4 août et a eu lieu le 17 août de la même année. L'humanité s'est réfugiée sous terre, selon les régions, entre septembre 2191 et janvier 2192. Après cela, c'est difficile de dire quoi que ce soit jusqu'aux événements du Yamato en 2199 et du départ des derniers survivants pour se retrouver en orbite.
Du côté de Gamilas et d'Iscandar, c'est beaucoup plus imprécis, cependant. Quand ont eu lieu les différentes conquêtes d'Iscandar? Saltz, Delheid, Gamilas elle-même?
Comment se fait-il que les dates les plus précises qu'elle a obtenues lui proviennent de Falis? Mais en fouillant un peu, Sesu découvre qu'elle a raison. Abelt Dessler avait bel et bien une fille dont personne ne connaissait la mère, et, si personne ne se souvient de son nom, elle est née la même année. Alors elle abandonne ses livres et ses notes pour un moment et s'aventure sur la Deuselar, là où résident la plupart des Bleus, surtout les plus âgés, posant des questions à ceux qui veulent bien lui répondre. Et curieusement, malgré ce à quoi elle s'attendait, la colère et l'amertume, la plupart d'entre eux sont étonnamment volubiles… sûrement heureux de voir une jeune Bleue s'intéresser autant à son histoire.
-Si tu avais pu y être, dit un homme.
-Oh, elle y a été, dit Falis, qui l'accompagne. Mais soyez réaliste, la grandeur de Gamilas avait disparu depuis longtemps avant sa naissance.
D'autres, comme Falis, n'éprouvent pas la même nostalgie. Certes, ils se sentent parfois enfermés dans ces boites de métal géantes ou ont peur de l'avenir, mais être tout près de la Terre ne leur inspire pas un sentiment différent de s'ils étaient restés au sein de Salezar. Sesu demande pourquoi.
-C'était très laid, répond une femme.
-Iscandar n'est plus là, dit une autre.
-Nous étions en train de suffoquer.
-Et vous respirez mieux, ici?
-Non.
-Oui. Gamilas se dégradait depuis longtemps.
Sesu note tout, soigneusement.
-Qu'arrivait-il?
Les réponses divergent, là aussi. Un lui parle des ondes du soleil de Salezar qui n'étaient plus filtrées par l'atmosphère. Un autre évoque une pollution, peut-être radioactive. Il ne le sait pas lui-même.
-Était-ce pire que sur Terre?
-Pire que Terron? Je ne sais pas. Plus vicieux, en tout cas. Rien que la technologie d'Iscandar aurait pu réparer.
-Iscandar aurait pu faire ça?
-Je ne sais pas, répondent certains, honnêtement, tandis que d'autres jurent que oui. Iscandar avait le pouvoir de détruire des planètes, mais à l'inverse extrême, elle pouvait restaurer des mondes entiers.
-Alors, c'était différent sur Iscandar? Aurait-elle pu faire quelque chose pour Gamilas?
La réponse, cette fois, est plutôt unanime. Non. Ce qui affectait Gamilas, la pollution et le soleil, affectait tout autant Iscandar.
-Ne t'en fais pas, glisse une femme à l'oreille de Sesu. Beaucoup plus que tu ne le penses ont des ancêtres iscandariens. Cela ne change rien à qui nous sommes.
-Comment avez-vous…?
La femme désigne vaguement les yeux de Sestrel, ces fameux yeux pâles, avec un sourire, mais elle n'a pas le temps de dire quoi que ce soit tandis qu'un homme s'exclame à la ronde:
-Au moins, nos enfants iront bien.
-Oui, c'est vrai.
Sesu hésite, à ce moment-là, le nez sur ses notes, mais Falis lui sourit.
-Et vous… vous êtes d'accord avec ça? Avec l'idée que vos enfants naitront avec des yeux marrons et des teints gris et écriront votre langue comme des langues de la Terre?
-Avons-nous le choix? Nous ne sommes plus assez nombreux.
-Ce seront des impurs, dit même un homme, retournant le mot à son sens premier.
-Mais ils vivront! répond une vieille femme avec amusement, comme si elle était résignée au point où elle ne peut plus qu'en rire. Qu'adviendra-t-il de si grave si nos deux races se mélangent en une seule? Vous l'avez dit vous-même, nous n'avons plus le choix si nous voulons survivre- mais n'est-ce pas ce que nous voulons, tous? Ne pas mourir ici- que nos descendants vivent?
Personne n'ose rétorquer. L'ambiance est tendue, soudain, mais c'est si drôle que Sesu doit mordre sa langue pour ne pas rire. Falis a la tête baissée et ses épaules tremblotent. La femme les regarde et finit par comprendre.
-Vous…
-Mon fils.
-Mon frère.
Elles parlent en même temps. La vieille femme trouve cela très drôle, elle aussi.
…
Une brève légende indique que la vidéo a été prise le huitième mois de 1112- quelque part en avril ou en mai 2199, donc. Peu après la capture du Yukikaze et l'arrivée des premiers terrons sur Gamilas. Sestrel n'avait que quatre ans, à l'époque. Doucement, Sesu relance la vidéo. La reine Starsha, la souveraine d'Iscandar la Grande, se tient devant Abelt Dessler dans les appartements de ce dernier. On ne devine qu'il s'agit d'un hologramme qu'à la façon dont sa peau luit doucement. Ses traits sont impassibles.
-Qu'es-tu en train de faire? demande-t-elle, dans sa voix ce qui ressemble à de la colère.
Il se lève, prudemment. La craint-il? Difficile de le dire. Mais Sesu arrive à sentir quelque chose entre eux. L'écho d'une histoire commune, quoi que celle-ci puisse être. Il la regarde et il est visible qu'il sait déjà de quoi elle parle.
-Que veux-tu dire? la questionne-t-il pourtant.
-Ces terrons, riposte-t-elle. Ceux-là mêmes qui sont arrivés hier à la même heure.
Un ange passe.
-Que comptes-tu faire d'eux?
-Rien.
-Rien?
-Ils ne sont que quelques dizaines, Starsha. Je ne crois pas que leur vie ou leur mort change quoi que ce soit.
Elle hésite visiblement, et soudain elle renonce. Cela se voit dans ses gestes.
-Bien, murmure-t-elle, d'un ton bas, presque épuisé. J'imagine que tu peux faire d'eux ce que tu veux.
À cet instant, Starsha lui tourne le dos, et le père de Sesu tend la main vers elle, alors qu'il ne peut la toucher. Pendant une longue seconde, Sesu peut distinguer de la tendresse entre eux, juste avant que l'image ne s'éteigne. La jeune femme éteint l'appareil et ferme les yeux, ne sachant si elle veut mémoriser ou effacer de derrière ses paupières l'image de cette femme blonde aux yeux dorés.
…
Quand Sesu rouvre les yeux, Freyja- celle qui devait la remplacer- est assise à côté d'elle, les mains sur le clavier. La jeune fille retire aussitôt ses mains, mais pas assez vite, esquisse un geste d'excuse.
-Ton ordinateur n'était pas verrouillé… mais je suis désolée, ajoute-t-elle très vite. Je n'aurais pas dû.
Comme Sesu commence à remballer ses affaires personnelles, Freyja rouvre la bouche, comme incapable de réprimer plus longtemps sa curiosité. C'est une adolescente Brune facile à repérer- Sesu a-t-elle déjà vu des cheveux de cette couleur et un teint aussi pâle chez une autre Brune? Elle n'est pas beaucoup plus jeune que Sesu, assez vieille pour être une des dernières-nées sur Terre, ce qui rend d'autant plus curieux son prénom de Bleue. Freyja est un drôle de cas.
-C'est vrai que Sanada-san était du Yamato?
Sesu hésite, coupée dans son élan, finit par opiner.
-Oui. C'est un des rares survivants. Pourquoi veux-tu savoir?
-Parce que tu ne parles pas beaucoup du Yamato. Ni de la Terre, d'ailleurs.
Sesu lui jette un regard sidéré.
-Tu as tout lu? …J'ai dormi combien de temps?
-Une heure, dit Freyja, penaude. Après que je sois arrivée.
-Écoute, je ne sais pas ce que…
-Et c'était bien.
La jeune femme reste bouche-bée une poignée de secondes. Ça fait des mois qu'elle écrit, et pourtant elle n'avait jamais sérieusement envisagé que quelqu'un le lirait un jour. Encore moins que ce quelqu'un aimerait ça. Freya se tord les mains, nerveusement.
-Tu comptes en faire quelque chose?
-Je ne sais pas.
-Le Yamato a été coulé en mars 2199, ajoute Freyja, ses tics nerveux toujours bien présents. De même que la Terre a lancé sa dernière attaque. Et nous sommes venus… peut-être trois ou quatre mois après.
Et Sestrel, en la regardant, en vient à la seule conclusion qui découle de cette information.
-Tu veux m'aider?
Freyja hoche la tête un peu trop vivement, mais cette joie n'arrive pas à atténuer la stupéfaction de Sesu.
-Tu le veux vraiment?
-Oui, dit Freyja en souriant, se détendant visiblement.
Sesu sourit. Elle a l'air sympathique, et cela lui fera quelqu'un avec qui passer la journée.
-Okay, décide-t-elle en se rassoyant. Alors, Freyja, connaitrais-tu quelque chose d'Iscandar, par hasard?
…
Elles passent des semaines ainsi, à faire des recherches chacune de leur côté et à se retrouver au début de la nuit. Elles en arrivent à la même conclusion frustrante: tout ce qui reste d'Iscandar réside dans la mémoire des survivants de Gamilas. Il n'y a aucun document, rien d'autre n'a été préservé que des souvenirs, et ceux-ci se font rares.
-On dirait que personne ne veut s'en souvenir, souligne Freyja. Pourquoi toi?
-C'est faux, dit Sesu. Il y en a d'autres, forcément.
-Peut-être- mais ça ne me répond pas.
-Parce qu'à chaque fois que j'essaie d'approfondir un sujet, j'en reviens à Iscandar. Toute la civilisation gamilon tournait autour d'Iscandar. Le monde entier obéissait à la volonté d'Iscandar. Ils avaient une supériorité technologique sur nous, ils avaient toute une culture qui leur était propre… leur histoire est mêlée à la notre, que nous le voulions ou non. Et maintenant, à chaque fois que j'essaie d'en savoir plus, on me répond que personne ne sait. Que tout a été oublié. Beaucoup d'aristocrates étaient plus ou moins proches d'Iscandar, tu le savais? Elle était vénérée! C'est impossible qu'il n'en reste aucune trace.
Freyja la dévisage et Sesu la regarde en retour, mais elle finit par baisser les yeux la première.
-Ma mère était d'Iscandar, finit-elle par admettre dans un murmure.
Ce ne sont que cinq petits mots, mais ils lui paraissent tellement forts. À côté d'elle, Freyja n'a pas bougé. Ni surprise ni recul.
-Je suis désolée, dit-elle.
-Parce qu'elle était iscandarienne?
-Parce que tu as dit "était".
Et Sesu se retient tout juste d'éclater de rire quand elle voit distinctement Freyja ravaler sa curiosité avant de rouvrir la bouche. Elle pourrait lui demander qui elle était ou lui poser d'autres questions, mais elle ne le fait pas.
-Quoi que tu veuilles faire avec tes écrits, dit-elle dans ce qui semble être une tentative de réconfort, revenant à la conversation précédente, je suis sûre que tu pourras le faire sans.
Sesu lui adresse un pâle sourire.
-Je sais.
Cela pourrait vouloir dire merci, si Freyja a envie de le voir ainsi. Elle devrait sûrement ajouter quelque chose. Difficile à dire. D'autant plus que Freyja pourrait elle aussi répondre, mais elle ne le fait pas. Elles restent un instant dans ce silence confortable jusqu'à ce que retentisse dans leurs écouteurs un son qu'elles n'attendaient plus depuis longtemps.
