Une note importante: quand j'ai commencé à poster ceci, je me disais vaguement que je ne ferais que six chapitres. Mais après avoir terminé celui-ci, je doute que ce soit la fin de cette fiction, parce qu'il y a plusieurs choses que j'aimerais voir arriver et qui n'ont pas encore pu être placées.


Année terrienne 2215, année gamilon 1131. An quinze d'Erte et de Gemerase.

Il leur faut des heures, à elles deux, pour retrouver le signal. Des heures à taper sur le clavier, à jouer avec toutes les fréquences, toutes les ondes qu'elles connaissent, juste pour réentendre ces quelques sons. La communication n'est rétablie qu'au début de la journée suivante, juste au moment où elles auraient dû céder leur place à Nara, qui occupe le deuxième tiers de la journée. Elles sont donc trois dans la pièce quand se fait réentendre la voix de l'homme, quoique crachotante.

-À qui ai-je l'honneur?

-Nous sommes d'Erte et de Gemerase, dit Freyja, par habitude.

Sesu se penche sur l'écran.

-Nous sommes des survivants de Gamilas et de Terron. Vous utilisez les codes gamilons et vous parlez notre langue. Pouvons-nous savoir à qui nous avons affaire?

Un bref silence résonne.

-Je suis le général Elk Domel. Puis-je savoir votre nom?

-Enegan Sestrel. Je suis avec, euh, Freyja…

-Freyja Beschett.

-Suzuki Nara.

-Tu le connais? demande en chuchotant Freyja à Sesu, qui fait non de la tête.

-Combien êtes-vous?

-Nous devons être vingt-huit mille personnes, répond Nara. Peut-être vingt-neuf mille, aujourd'hui.

-Trente ou trente-et-un mille, corrige Freyja. Facilement.

Un rire se fait entendre, et des chuchotements étouffés par le grésillement.

-Vous vous en êtes mieux tirés que nous, reconnait quelqu'un d'autre avec un sourire dans la voix qui peut être entendu malgré la mauvaise qualité du son. Vous devez être plus productifs.

-C'est possible, dit Freyja, perplexe.

Sesu lui adresse un signe.

-Combien êtes-vous? reprend-elle. Où vous trouvez-vous?

-Nous sommes quatre mille trois cinquante-trois, répond cette même voix rieuse, moqueuse presque. Très précisément. Nous ne sommes pas beaucoup plus qu'à notre départ, mais pas beaucoup moins. C'est déjà une belle victoire.

Sesu ferme les yeux une seconde et elle le voit. Il lève la main vers elle, le sourire aux lèvres, d'un geste presque impérieux. Elle ne distingue pas son visage mais il est Bleu et blond.

-Je suis Abelt Dessler. Pouvez-vous me rappeler votre nom?

C'est Freyja, pourtant petite et menue, qui aide Sesu à sortir de la pièce, à s'assoir sur un banc.

-Ça va? s'enquit l'adolescente en tapotant les joues de Sesu, aussi intrusive qu'à l'accoutumée. Tu as mangé, aujourd'hui? Tu veux que je t'apporte de l'eau?

-Je prendrais bien de l'eau, murmure Sesu.

Une fois celle-ci partie, Sesu a quelques minutes de silence. Nara est toujours dans la pièce, elle discute d'un ton professionnel, relevant et transmettant les bonnes informations. Sesu se penche vers l'avant. Le banc est vert, un objet rapporté de Gemerase ou construit ici, difficile de dire. Toute l'enfance de Sestrel a eu lieu dans un décor de ces couleurs-là. Sesu se prend à caresser la surface lisse quand la voix de Freyja retentit.

-Est-ce que tu flattes le banc?

Sesu cesse aussitôt, mal à l'aise.

-Non, se défend-elle.

Mais Freyja opine, comme si elle avait déjà oublié. Elle lui tend un verre bien plein que Sesu accepte, fixant du coin de l'œil le sac qu'elle tient.

-Qu'est-ce que c'est?

-Ça? fait Freyja en relevant la pochette de tissu doublé qui sert normalement à préserver la nourriture quelques heures. J'ai eu faim… et j'ai trouvé ça, ajoute-t-elle en sortant un petit pot en verre, tout juste trop gros pour bien tenir dans le creux de sa main, avec de la givre sur le couvercle.

Sesu tique.

-C'est de la crème glacée? Qu'est-ce que tu as donné?

-C'est une occasion spéciale, rétorque Freyja en baissant la main.

-Qu'est-ce que tu as donné?

-Rien. Je n'avais rien sur moi, alors j'ai payé avec du crédit.

-Je te rembourserai, dit Sesu tandis que Freyja s'assoit et commence à tout déballer.

Elles mangent, bouchée par bouchée, s'échangeant la minuscule cuillère fournie à l'intérieur du couvercle. La crème est d'un joli rouge foncé avec des morceaux de fruits, peut-être des mûres ou des cerises. Sesu laisse soigneusement chaque bouchée fondre sur sa langue. C'est encore meilleur que ce dont elle se souvenait.

-Tu te sens mieux, maintenant?

-Oui, dit Sesu.

Elle avale une dernière bouchée, résolue à laisser le reste à Nara. Elle aussi mérite d'en avoir.

-À ton avis, combien de temps avant que la nouvelle ne se répande?

-Je parie sur une semaine.

-Trois jours, dit Nara en les rejoignant.

-Trois jours? Je suis sûre que ce soir, tout Erte sera au courant, et que demain matin, même les ainés de la Deuselar auront appris.

Nara marque une pause.

-J'ai transmis le message, admet-elle. Ceux de l'Orpheus sont déjà au courant.

Elle prend avec plaisir la nourriture offerte par Freyja.

-Il le faillait. Vous pouvez rester, si vous voulez.

-Je dois aller dormir, dit Sesu, à regret.

Elle regarde Freyja, mais celle-ci secoue la tête.

-Non, je… commence-t-elle, puis elle s'interrompt, les regardant l'une après l'autre. Je pense que je vais rester, encore un peu.

Sesu opine, leur adresse un signe d'au-revoir avant de partir.

Quand Sesu rentre, Yûki est déjà couché et Kaoru n'est pas là. Seul reste Shiro, attablé devant son écran.

-Depuis combien de temps es-tu réveillé? lui demande Sesu.

-Ça ne doit pas faire beaucoup plus longtemps que toi, relève-t-il.

Il marque une pause de quelques secondes en la dévisageant.

-J'ai parlé à Kaoru, ajoute-t-il.

-Déjà?

-Déjà? répète Shiro, perplexe.

-Rien… Kaoru est repartie?

-Elle est rentrée chez elle juste avant ton arrivée. Qu'as-tu entendu?

-Pas grand-chose. Tu devrais demander à Nara ou à Freyja.

Sesu reprend son sac et s'apprête à s'éclipser quand le regard de Shiro l'arrête. Il sait déjà, comprend Sesu, qui se rend aussitôt. Pendant un instant, ils ne disent rien.

-Il t'a reconnue? demande finalement son père.

-Je ne sais pas, dit Sesu en regardant les murs. Ils étaient gamilons, je me suis présentée comme Enegan plutôt que comme Sanada. Peut-être que ça ne lui a rien dit- en tout cas, il n'a pas semblé me reconnaitre.

-Tu veux lui dire?

-Qu'est-ce que je peux faire d'autre?

-Tu ne veux pas lui dire?

-Je n'en sais rien, dit Sestrel en consentant, enfin, à s'assoir. Je sais que tu m'as dit que c'était possible, mais je… J'étais persuadée qu'il était mort. C'est tellement bizarre de savoir que ce n'était pas le cas.

-Pour moi aussi, admet Shiro.

-Qu'est-ce qu'il t'a dit, à toi?

-Tu crois que j'ai eu le temps de lui parler?

Sesu rit. Non, évidemment.

-Ce doit être perturbant pour tout le monde, dit-elle. Pas juste pour nous.

Shiro esquisse un sourire.

-Tu préfèrerais peut-être en parler avec Kaoru. Ou avec Falis.

-Je ne sais pas- et de toute manière, je ne sais même pas si je vais revoir cet homme un jour. Rien ne dit qu'ils viendront nous rejoindre.

-Si, déclare Shiro avec grand sérieux. Dès l'instant où il saura que tu es ici. Il trouvera un moyen de venir te retrouver.

Sesu voudrait en rire, mais elle sait qu'il ne plaisante pas. Et du peu qu'elle connait d'Abelt, elle sait qu'il a raison.

-Il a dû être tellement inquiet, reconnait-elle, passant la main sur sa nuque. Ne jamais savoir ce que j'étais devenue.

-Sûrement, répond Shiro.

Il ne l'a pas abandonnée, se répète Sestrel. Il n'a pas eu le choix. Et il pourrait bien revenir. Sesu s'aperçoit soudain qu'elle sourit.

-Je vais lui dire. Évidemment que je vais lui dire. Mais je ne sais juste pas comment.

Son père sourit mais ne dit rien. Sesu finit par se lever.

-Je suis fatiguée, déclare-t-elle. Je vais me coucher- et tu devrais le faire aussi. Nous en reparlerons demain.

Mais au lieu de se diriger vers sa chambre, elle contourne la table et fait un pas vers lui.

-Tu as été- tu es- un super père. Et je t'aime, vraiment.

La suite n'est pas formulée à voix haute, mais elle devine sa réponse dans son expression et son sourire. Lui non plus ne veut pas renoncer à cette vie-ci, à ce quotidien avec sa présence. Il ne dit rien, il la serre simplement dans ses bras, comme il y avait longtemps que ce n'était pas arrivé.

Le premier interrogatoire a lieu le lendemain, quand Sesu remet les pieds sur l'Orpheus, venant relever Nara. La terrienne y est toujours, discutant avec Jaric, une femme Bleue à peine mi-trentaine, élue par la force des choses à la tête du Zeelut quelques années plus tôt. Nara a un regard reconnaissant quand elle la voit arriver.

-C'est un défilé sans fin, dit-elle à Sesu lorsqu'elles sont enfin seules.

-La communication est en direct?

-Non. Personne n'a répondu depuis dix ou onze heures. Freyja dit que ça peut être à cause de beaucoup de facteurs- ne me demande pas de tous les répéter. Une éruption solaire entre eux et nous, un satellite qui s'est déplacé…

-Elle t'a fait une liste?

-Elle m'a laissé une liste. Mais c'est pratique. Je la montre à tous ceux qui viennent, ça tient lieu d'explications. Et j'ai rédigé un mémo, en dessous. Ça répondra à la majorité des questions.

-Je ne peux pas verrouiller la porte?

-Tu peux essayer. Et souhaiter très fort que le prochain visiteur ne soit pas trop insistant.

-J'aurais aimé pouvoir discuter avec eux seuls à seule.

Le sourire de Nara s'efface, remplacé par une expression soucieuse.

-Des gens que tu connaissais?

-Oui, admet Sestrel.

Nara opine. La seconde d'après, elle sourit à nouveau.

-Bonne chance, lance-t-elle en partant.

Quand la porte se referme, Sesu jette un coup d'œil tenté vers l'ordinateur de Freyja, qu'elle a délibérément laissé ici, déverrouillé. C'est ce à quoi elle occupe sa journée, entre deux passages; lire les mots de Freyja. La jeune fille n'a pas, comme elle, des pages et des pages de textes et de brouillons, mais Sesu y trouve des notes, des pense-bêtes, pour la plupart manifestement oubliées depuis très longtemps. Certaines parmi les plus récentes évoquent leur projet et cela fait sourire Sesu. Il y a aussi beaucoup de musique, de livres et de films, que Sesu se risque parfois à ouvrir. Du fantastique et de la science-fiction qui date d'avant 2190. Des remakes de vieilles séries humoristiques. Des romans gamilons considérés comme cultes, souvent les mêmes que Sesu a lu. À son grand désarroi, il y a toute une section qu'elle est incapable de lire- des romans écrits ou des épisodes sous-titrés dans un alphabet qu'elle ne connait pas.

-Qu'est-ce que tu fais? demande soudain la voix de son frère.

Sesu bondit de son siège.

-Yûki! Je ne t'avais pas entendu… je ne vous avais pas entendu entrer, se corrige aussitôt Sesu en croisant le regard de Falis.

Sesu regarde brièvement autour d'elle. La console. Les deux uniques chaises.

-Tu es venue me poser des questions, toi aussi?

-On est venus dîner, dit Yûki, perplexe.

-Bien sûr, dit Sesu en l'aidant à s'assoir sur le siège encore un peu trop haut pour lui.

Sa mère, elle, reste debout. Un peu à l'écart, la posture légèrement trop raide, comme si elle attendait quelque chose. Mais à la défense de Falis, la femme ne dit vraiment rien. Elle mange avec eux, surveillant son fils.

-Tu regardais un film? s'enquiert innocemment Yûki.

-Ce n'est pas mon ordinateur, répond Sesu. Freyja l'a laissé là.

-Ce n'est pas la jeune fille qui vient après toi? relève Falis.

-Si. Elle le récupèrera tout à l'heure.

-Je peux regarder le film?

Sesu sourit.

-Tu peux. Mais je ne sais même pas en quelle langue il est.

-C'est une des langues de Saltz, déclare soudain Falis.

Elle pointe l'écran.

-La plus répandue, il y a cinquante ans. C'est sûrement la langue maternelle des parents de ton amie… ou la seule qu'elle ait pu apprendre.

Sesu regarde les lettres d'un autre œil, perturbée. Oh.

-Elle ne te l'avait pas dit?

-Non. Ça n'a pas dû lui sembler important, j'imagine.

Puis, avant que Falis ne puisse faire une autre remarque:

-Tu savais, pour Abelt?

Falis reste imperturbable.

-Je ne savais pas si c'était vrai.

-Qui est Abelt? s'étonne Yûki.

Sesu passe les doigts dans ses cheveux, le regardant. Il a les yeux de Falis, cet enfant, mais ce regard-là est celui de Shiro, tout aussi désarmant.

-Mon père. Avant Shiro.

L'expression sérieuse du garçon disparait soudain, et il regarde sa sœur avec curiosité. Il devait s'en douter depuis longtemps, se dit Sesu, même si personne ne lui a rien dit.

-Je croyais qu'il n'était jamais venu.

-Ce n'est pas le cas, lui dit Sesu en se demandant si quelqu'un a déjà parlé de la mort, et comment, à cet enfant de huit ans. Mais il est vivant. Juste très, très loin d'ici.

-Tu dois beaucoup lui avoir manqué, souligne judicieusement Yûki.

-Sûrement, répond Sesu, doucement. Mais, Yû, il s'est passé tellement de choses, depuis.

Le petit opine avec un sérieux qui ferait rire Sesu. Il jette ensuite un regard vers sa mère, debout à quelques pas.

-Tu savais, que nous n'avions pas le même père?

-Bien sûr que si, répond Yûki en levant les yeux au ciel. Mais papa est là pour nous deux, de toute façon.

-Et maman aussi, précise Sesu en jetant un regard de biais vers Falis.

-Maman aussi?

La femme ne dit rien, mais Sesu arrive à voir un sourire sur ses lèvres, comme si elle l'encourageait à continuer.

-Enfin, ce n'est pas elle qui m'a eue. Mais disons qu'elle l'est devenue. Comme papa, d'ailleurs.

Yûki parait perplexe un instant, puis ses traits s'éclairent.

-Peut-être qu'Abelt pourra faire partie de la famille. Comme Kaoru.

Sestrel esquisse un sourire.

-Ce n'est pas exactement pareil…

Mais c'est si simple, pour toi. Si ça pouvait l'être en vrai.

-Mais j'aimerais beaucoup, Yû. Vraiment.

Son frère sourit, tout comme sa mère.

Ce n'est que quand il est vraiment tard que Sesu quitte les locaux, seule. Freyja ne s'est pas présentée. L'ordinateur de l'adolescente dans sa poche, Sesu erre un moment. La structure du Zeelut est la même que celle de la Deuselar, mais l'intérieur est complètement différent. Il y a moins de gens et plus d'enfants, plus de métisses aussi. Des Bruns qui parlent gamilon sans le moindre accent, comme Freyja, et de rares personnes dorées ou rouges plutôt que brunes ou turquoises plutôt que bleues. Certains font partie des derniers-nés de Gamilas, comme Sesu et Freyja, mais d'autres, moins fréquents, sont plus vieux. Ils avaient peut-être dix ou vingt ou quarante ans, au moment où ils ont quitté Gamilas. Sesu sait qu'elle ne devrait pas les dévisager comme ça, mais elle arrive mal à s'en empêcher. Elle n'en a jamais vu autant dans un même lieu. Et ils sont beaux, d'une manière singulière.

Il lui faut des heures, finalement, pour trouver là où habite Freyja. C'est un logement pour deux personnes, bien que relativement petit, et remarquablement bordélique. Sesu ne se souvient pas d'avoir déjà vu ça. Sont-ils des objets de la Terre?

-Ils ont été créés ici, dit une femme Bleue, une trentaine d'années tout au plus, en entrant dans la pièce, comme Sesu pose la main sur un étrange cube en verre coloré. Et ils m'appartiennent.

Sesu le repose aussitôt.

-Qu'est-ce que c'est?

-Un vieux jouet terrien- enfin, un vieux modèle de jouet. J'aime ce genre de choses.

-Ça, c'est un jouet? Ce n'est pas cassant?

-L'original était en plastique. Celui-là était un test. C'est un objet de collection, maintenant.

-Ou un presse-papiers, dit Freyja.

Ne l'ayant ni entendue ni vue arriver, Sesu a besoin de quelques secondes pour se ressaisir. Freyja est en tenue de nuit, les cheveux emmêlés. Rose, la tenue. Vraiment très rose. La femme, elle, sourit.

-Effectivement. Tout dépend comment tu vois les choses.

-Il y avait déjà du plastique, sur Terre? relève Sesu, persuadée que le matériau était propre à Gamilas.

-Si, opine Freyja en haussant les épaules. Mais ils n'utilisaient pas des algues.

-Ils se servaient de quoi, alors?

-Je ne sais pas, admet l'adolescente avant de changer aussi vite de sujet. Je suis désolée. Je ne me suis pas réveillée.

-Je m'en doutais. Je suis juste venue te rendre ça, dit Sesu en sortant l'appareil de sa poche, cherchant en vain un endroit où le déposer.

Freyja tend aussitôt les mains.

-Merci. Je pensais que- enfin, tu aurais pu le laisser là-bas.

-Nara est partie se coucher il y a longtemps. J'ai abandonné mon poste à la soixante-douzième personne venue faire une enquête- ne t'en fais pas, Kaoru- Niimi- était d'accord- et je n'avais pas assez confiance.

Leurs mains s'effleurent une seconde, et curieusement, l'adolescente ne se dérobe pas. C'est la toute première fois que Freyja se laisse toucher ainsi, délibérément, mais cela ne dure qu'une seconde.

-Merci, répète Freyja.

Elle fait un pas en arrière et s'immobilise soudain.

-Tu veux… manger quelque chose?

Il est sacrément tard pour dire oui, et Sesu n'a pas réellement faim. Mais elle n'a pas réellement sommeil non plus, et franchement, elle n'a rien d'autre à faire. Yûki doit dormir, à cette heure, et Falis avec lui. Shiro aussi, sûrement.

-Oui, j'aimerais bien.

La femme s'éclipse, et voilà comment Freyja et Sesu se retrouvent assises à table, l'une en face de l'autre. C'est un peu bizarre. C'est la première fois qu'elles se retrouvent ainsi, sans rien entre elles pour occuper la discussion.

-C'était qui? demande Sesu.

Freyja rit.

-Tella.

-Je veux dire… Pour toi, elle était qui?

-Une cousine, répond Freyja avant de se rétracter. Enfin, tu… tu vois bien que non, mais mon père avait le même nom que le sien. Et dans la confusion, on a pensé que nous étions de la même famille… parce qu'elle était gamilon et que… Enfin, euh…

-Que tu en venais aussi?

-Oui, opine maladroitement Freyja. C'est pour ça que nous sommes restées ensemble.

Elle garde une seconde de silence.

-On me croit souvent terrienne, ajoute-t-elle. À cause de mon prénom… il parait que c'était aussi un prénom existant, à quelques endroits, sur Terre.

-C'est vrai.

-Comment sais-tu?... Oh. Niimi-san.

-Ça ne te dérange pas? Qu'on se trompe ainsi?

-Je ne sais pas, admet Freyja. Je suis toujours Brune, en fin de compte. C'est difficile de faire la distinction.

Avant que l'une d'elles ne puisse ajouter quoi que ce soit, elle attrape un petit gâteau dans la corbeille et le tend d'emblée à Sesu.

-Tu en veux?

Sesu accepte. Peut-être que Freyja n'a pas envie d'évoquer tout ça. Elles mangent en silence- ce fameux silence qui vaut presque mieux que les mots.

-Cela va changer beaucoup de choses, fait soudain remarquer Freyja.

-C'est vrai.

-De nouvelles têtes. Un nouvel endroit où vivre.

-Tu sais que je sais tout ça, pas vrai?

Freyja rougit d'une drôle de façon, baisse la tête.

-Je sais, oui. J'ai juste besoin de l'exprimer.

Elle marque une pause.

-Ce sera bizarre, qu'ils nous rejoignent ou pas. Personne ne cessera de chercher d'autres survivants. Peut-être redécouvrirons-nous l'univers. Nos navires en sont encore capables.

-C'est ce que tu voudrais?

-Je ne sais pas. Tella pense que l'inverse pourrait se passer. Que ce sera peut-être le déclic nécessaire pour nous installer pour de bon sur une planète. Mars ou la Lune… ou un autre monde plus facile à coloniser. Tu aimerais ça, toi?

-Je ne sais pas. Il faudrait voir.

-Tu te porterais volontaire?

-Oh, je ne crois pas que je serais très utile, sur une colonie en devenir.

Freyja a un tic nerveux.

-Peut-être pas, accorde-t-elle.

-Tu aimerais ça?

-Je n'en ai aucune idée… mais ce serait une expérience.

-Sûrement, dit Sesu en lui souriant.

Évidemment, Freyja ne voit pas du tout le futur de la même façon qu'elle. Mais bizarrement, c'est un peu rassurant.

-Ça ne t'inquiète pas, toi?

-Si. Mais pas pour les mêmes raisons.

-Lesquelles, alors?

Sesu hésite quelques secondes, mais à quoi bon? Elle en a déjà beaucoup dit à Freyja.

-Mon père y est.

Elle n'a pas besoin d'ajouter quoi que ce soit. Elle peut lire sur le visage de Freyja que celle-ci comprend, et l'adolescente doit en faire de même car elle ne dit plus rien. Sesu se prend vite à observer ses gestes, ne détournant la tête que quand Freyja surprend son regard.

-Je suis désolée, fait Sesu.

-Tu n'as pas à l'être. Tu n'es pas la première à me trouver étrange.

La jeune femme baisse les yeux.

-C'est pour ça que tu as pris ce travail?

-Parce que je suis bizarre et complètement inadaptée?

-Ce n'est pas ce que j'aillais dire.

-Mais la réponse est quand même oui.

Sesu sourit… ce qui, curieusement, freine Freyja.

-Qu'est-ce qui te fait sourire? s'enquiert l'adolescente avec une étrange prudence.

-Je ne me moquais pas, dit Sesu en souriant. Simplement, je me disais que… je ne dois jamais avoir rencontré quelqu'un comme toi.

-C'est un compliment…?

-Oui, Freyja.

L'adolescente sourit timidement, et pour la première fois, Sesu peut voir ses yeux sans que Freyja ne fuie son regard. Ils sont jolis, marron pâle et vert et un peu bleu, aussi. Ils s'accordent si bien avec sa peau pâle et sa chevelure d'un roux sombre. Peut-être que Sesu devrait lui dire. Mais au moment où elle pense à le formuler à voix haute, elle craint de briser la magie de ce moment, alors elle garde ses mots en réserve pour la prochaine fois.

Et c'est précisément à ce moment, alors qu'elles se contemplent l'une l'autre avec des sourires idiots, que Tella revient.

-Tu es là pour la ramener? demande-t-elle à Sesu.

-Je…

-Je vais partir après le déjeuner, Tella, fait aussitôt Freyja. Laisse-moi quelques minutes.

La femme acquiesce et repart à nouveau. Sesu adresse un regard interloqué à Freyja.

-Est-ce qu'elle vient de te mettre dehors?

-Elle sait que je suis attendue, se - la? - défend Freyja. Et je ne reste jamais longtemps ici.

-Que fais-tu de tes journées?

-Je marche.

La réponse est simple et éloquente, et pourtant il faut à Sesu quelques secondes pour comprendre.

-Tu marches?

-Oui.

-Pendant six heures?

-Pas exactement. Pas d'une traite, en fait. Mais je me promène. Ça me permet de conjurer la claustrophobie.

Sesu regarde à nouveau la minuscule pièce. Ah. Bien sûr.

-Et toi? la questionne soudain Freyja. Tu fais quoi de ton temps libre?

-Je lis.

-Ah.

C'est un drôle de "Ah", un peu amusé. Déçu, peut-être?

-J'ai ouvert ton ordinateur, il fallait que je te dise.

-Ah, fait encore Freyja, d'un ton différent, un peu surpris.

-J'ai vu beaucoup de romans- dont un certain nombre que j'ai aussi lu.

-J'ai du mal à lire, avoue l'adolescente. Sildis- la mère de Tella- a déjà pensé que j'étais dyslexique ou que j'avais des problèmes de vue, mais non. J'ai juste du mal à fixer mon regard sur une ligne, surtout sur un écran.

-Tu voudrais que je te les lise? suggère Sesu sans trop y penser.

Freyja la regarde, un petit sourire amusé au coin des lèvres, comme si elle ne la prenait pas au sérieux.

-Tu ferais ça?

-Ça m'aide à me détendre. Peut-être que ça pourrait t'aider, toi aussi.

-Oh, dit Freyja, on a tous ses propres manières de s'évader.

Elle sourit.

-Mais merci.

Ça ne voulait dire ni oui ni non. Mais curieusement, Sesu n'est pas surprise. Peut-être que Freyja lui en reparlera, peut-être pas. Dans tous les cas, eh bien, elle aura proposé l'idée.

-Tu en veux un autre? suggère soudain Freyja, remarquant les mains vides de Sesu.

La jeune Bleue ravale un rire en se resservant. Elles ne parlent plus d'avenir, de parents disparus ou de leurs problèmes respectifs. Elles se contentent de finir leur repas.