Eh oui, la revenante est là !

Un grand désolée pour ces deux mois sans update, mais la vie a été un peu compliquée ; j'ai eu quelques soucis personnels, et je suis ensuite partie un mois à l'étranger. Je n'avais pas mon PC avec moi, donc updater l'histoire aurait été compliqué. Mais bon, je suis de retour, donc vous me pardonnerez, j'espère ? :-)

Pour être tout à fait honnête, j'ai aussi beaucoup de mal à écrire en ce moment, donc je me bats avec moi-même pour m'asseoir et taper au moins une page chaque jour. Dame Inspiration est partie en vacances aussi, je crois. Envoyez-moi des ondes positives, s'il vous plaît !

Ceci étant dit, il est temps de passer aux remerciements ; merci à ma beta Seekoei qui est la reine quand il s'agit de pointer les fautes et proposer des améliorations. L'histoire a vraiment gagné en qualité depuis qu'elle est là :-) Merci aussi à Le Bichon Mystérieux qui est toujours là pour me mettre un coup de pied aux fesses quand la motivation faiblit. Elle est litéralement l'assurance-vie de cette fic ! Et bien entendu, merci à SweetMaya et TheStoryofBreda pour leur indefectible soutien.

Bonne lecture à tous !


Chapitre 21 : L'amazone

D'un air un peu morose, Elena picore le fromage de chèvre qu'elle a acheté au marché.

Elle vient de s'installer à la terrasse vide de la taverne où travaille Vanora, sachant que cela ne dérangera pas cette dernière. Au moins, elle est à l'abri de la neige qui tombe paresseusement en minuscules flocons. C'est le genre de chute trop faible pour déranger vos activités quotidiennes, mais suffisante pour entretenir cet éternel tapis blanc qui semble ne jamais vouloir disparaître.

Pourquoi est-ce que j'ai été si heureuse quand il a neigé pour la première fois en décembre, déjà ?

Après trois mois à bouffer de cette météo et de ce même temps grisâtre et terne, Elena n'a qu'une seule hâte : voir réapparaître le printemps, l'herbe verte et drue, et un beau soleil bien brûlant. Jamais l'hiver n'a paru si long. On est pourtant à peine fin février, et la jeune fille sait qu'il leur faudra à tous encore endurer deux bons mois de froid. Son moral semble enterré dans la maussaderie aussi profondément que le sont ses pieds dans la gadoue noirâtre, mélange de boue et de neige, lorsqu'elle arpente les rues de la ville. Et il y a probablement deux raisons à cela : la première, c'est que depuis Yule, la vie a continué de s'écouler de façon aussi ennuyeuse que répétitive, et Elena se demande comment elle pourra endurer un tel quotidien pour le reste de ses jours. Est-ce son seul destin ? Se lever le matin pour se rendre à la blanchisserie et laver, frotter, raccommoder et tout recommencer le lendemain ?

Avant aujourd'hui, Elena s'est rarement demandé ce qui a pu causer le bond dans le temps dont June et elle ont été victimes et pourquoi elles plutôt que d'autres. Dans les films et les séries, quand ce genre de choses arrive, cela a une signification, un impact, une logique. Dans leurs cas à elles, c'est plutôt comme si elles s'étaient trouvées au mauvais endroit au mauvais moment. La jeune fille a cessé de nourrir l'illusion qu'elles puissent avoir une quelconque importance dans l'Histoire, et leur seule destinée est apparemment de vivre et de mourir comme les plus lambdas des citoyennes de l'Antiquité. Non pas qu'Elena aurait aimé être une sorte d'héroïne, simplement, quitte à remonter mille cinq cents ans dans le temps, l'univers aurait pu faire l'effort de leur offrir une vie sympa.

Mais la vraie raison de cette soudaine chute de moral, c'est sans doute celle qui suit.

Joyeux anniversaire, Elena. Trinque à tes dix-huit ans qui n'ont de toute façon aucune importance, puisque le temps n'est qu'une fichue plaisanterie qui ne respecte aucune règle.

D'après Ioena, on est le 25 février de l'an 463 après Jésus-Christ, et encore aujourd'hui, l'entendre fait dresser les poils sur les bras de la jeune fille.

Ça y est, elle est majeure, une adulte plutôt qu'une adolescente, et elle n'en revient pas de passer ce cap si important loin de chez elle. Elle ne ressent pas la mélancolie qui l'a envahie le jour de Noël, mais elle ne peut s'empêcher de se demander ce qu'elle aurait fait aujourd'hui, si elle se trouvait toujours au vingt-et-unième siècle. Une fête, peut-être ? À l'époque, elle n'avait pas beaucoup d'amis, pour ne pas dire aucun, et Mike aurait probablement profité de l'occasion pour faire rappliquer toute sa bande de potes. Il y aurait eu Brian, son coup de cœur d'adolescente, beaucoup d'alcool, et l'ombre pesante des questionnements sur son futur. Déjà à l'époque, Elena n'avait aucune idée ce qui l'intéressait véritablement au-delà des quelques causes écologiques pour lesquelles elle manifestait.

Et aujourd'hui, dix mois plus tard et mille cinq cents ans plus tôt, rien n'a changé.

June a au moins la chance d'apprécier son travail aux écuries. Elena aime la sécurité que lui offre son emploi au fort, mais meurt à petit feu d'ennui chaque jour.

Il faut dire aussi que la journée n'a pas commencé de la meilleure des manières. Elle s'est réveillée en sursaut, émergeant d'un rêve aussi étrange que pesant, dans lequel son chien, Tyson, lui disait qu'elle avait déchiré toute sa famille en disparaissant dans le passé et qu'elle n'était plus la bienvenue chez elle. Malgré le grotesque du songe, il a soulevé une question : quelle conclusion sa famille a-t-elle tirée de son absence ? La pense-t-on morte ?

- Difficile de passer une bonne matinée en s'interrogeant sur ce genre de trucs, soupire la jeune fille en se passant une main lasse sur le visage. Je me fatigue moi-même avec mes questions.

C'est à se demander si un jour elle parviendra à être en paix avec sa nouvelle vie. L'idée de passer les cinquante prochaines années à se torturer avec sa nostalgie du vingt-et-unième siècle n'est pas des plus réjouissantes.

À une dizaine de mètres de là, la porte en bois de la taverne s'ouvre et Vanora glisse la tête dans l'entrebâillement.

- Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, ma belle, mais il me semble que tu as outrepassé la durée de ta pause. Tu devrais retourner au fort avant que Jols vienne te chercher par la peau du cou.

- Oh mince ! s'exclame Elena en bondissant sur ses pieds. Je me suis perdue dans mes rêvasseries et je n'ai pas vu le temps passer. Merci !

- Laisse les miettes, lui sourit cette dernière gentiment. Je nettoierai.

Tout en s'empressant de ranger la nourriture dans un tissu de chanvre et de nouer le tout avec une ficelle, la jeune fille jette un regard en direction du ventre arrondi qui dépasse de la porte.

- Comment se passe la grossesse, Vanora ?

Le visage de la serveuse s'éclaire immédiatement, et elle pose une main sur le bout pointu de son nombril.

- Merveilleusement bien. Ce sera un enfant de l'été. J'ai bon espoir que Bors sera pour une fois présent à la naissance.

- Je l'espère pour vous deux. Désolée, il faut que j'y aille !

La jeune fille dévale la terrasse de la taverne à toute allure et s'engage dans la rue. Elle court aussi vite que possible, bien que ses mouvements soient considérablement ralentis par la neige et qu'elle s'y enfonce parfois jusqu'aux mollets. Ordinairement, elle reste au fort avec les quatre autres lingères durant sa pause du midi, mais aujourd'hui, sa morosité l'a conduite à rechercher un peu de solitude et à prétexter une course pour Ioena. Quelques minutes plus tard, ce qui lui pendait au nez finit par arriver, et la jeune fille glisse sur une plaque de glace bien dissimulée sous la poudreuse, s'effondrant tête la première.

- Fait chier, se lamente-t-elle. On m'en veut aujourd'hui ou quoi ?

Les larmes lui piquent les yeux tandis que la neige glaciale entre en contact avec ses mains qu'elle a oublié de ganter. La poudre blanche s'est engouffrée dans ses bottes, brûlant la peau de ses jambes à travers l'épais collant de laine qu'elle porte pourtant sous sa robe. Ce que cette fichue neige peut être froide ! Elle tente de se redresser, mais son lourd manteau s'est entortillé autour de son cou et est bloqué sous l'un de ses genoux, donnant vaguement l'impression qu'elle tente de s'étrangler elle-même. Autour d'elle, des gloussements retentissent mais personne ne lui vient en aide, et les trois tisserandes occupées à jacqueter quelques secondes plus tôt détournent la tête lorsqu'Elena leur jette un regard noir.

Journée de merde.

- Besoin d'un coup de main ? fait une voix au-dessus d'elle.

Alors qu'elle lutte un peu stupidement dans la neige, une main forte se referme sur le col de son manteau et la soulève, la remettant sur pied.

- Merci, souffle-t-elle tout en se tournant pour découvrir son sauveur. Gauvain ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

- La même chose que vous, demoiselle. Je marchais tranquillement dans les rues de la ville, jusqu'à croiser une jeune femme en détresse. Mon âme de chevalier n'a pas pu s'empêcher d'intervenir.

Son beau visage arrondi se fend d'un sourire sincère et Elena ne peut s'empêcher de cligner des yeux béatement. Les tisserandes qui tout à l'heure se moquaient d'elle ont cessé leurs railleries et tendent désormais le cou dans leur direction, l'air curieux. Un peu mal à l'aise, la jeune fille se détourne de leurs regards pour souffler sur ses doigts frigorifiés. Le sang a quitté leur extrémité et Elena sait par expérience qu'elle doit se presser de les mettre au chaud.

- Prenez mon manteau, lance Gauvain d'un air soucieux, remarquant qu'elle tremble légèrement. Non, ne protestez pas, il est hors de question après toutes ces péripéties de laisser quelque chose d'aussi trivial que le froid vous emporter.

- Ce n'est pas nécessaire, vraiment…

Elena rougit, mais le chevalier se contente de l'ignorer en la débarrassant d'abord de son manteau à elle, puis en l'enroulant dans le sien. Ses doigts ont effleuré sa gorge et la ligne de sa mâchoire durant les quelques secondes qu'il lui a fallu pour le nouer, et il ne fait soudain plus si froid. Son manteau sent fort, un mélange de transpiration masculine et d'épices, et il est plus épais et de meilleure qualité que le sien. Le sens olfactif d'Elena a dû décliner depuis son arrivée à l'Antiquité, parce qu'alors que cette odeur lui aurait sûrement donné la nausée quelques mois plus tôt, elle a désormais quelque chose de réconfortant.

- C'est mieux comme ça, se contente de répondre le chevalier en faisant un pas en arrière pour l'examiner. Où allez-vous ?

- Au fort. Je dois reprendre mon service, et je crains d'être en retard. Il faut vraiment que j'y aille !

- Alors permettez-moi de vous accompagner. J'allais dans cette direction, de toute façon.

- Vous n'êtes pas obligé, vous savez…

Gauvain pose une main amicale sur son épaule, la poussant en direction du fort.

- Ce n'est pas un problème. J'espérais vous revoir, après la soirée de Yule, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous croiser. Maintenant que cette occasion est là, autant la saisir.

Elena, qui a commencé à marcher, sent le rouge lui monter aux joues et elle lui jette un regard furtif.

- Ah oui ? Pourquoi ?

La maisonnette d'Ioena ne se trouve qu'à vingt minutes de marche du fort. Il ne devait pas avoir si envie que ça.

- J'ai passé un bon moment lorsque nous avons dansé ensemble, répond le chevalier en haussant les épaules. On pourrait remettre ça, à la taverne, par exemple.

La jeune fille écarquille les yeux. Il y a quelque chose de totalement désinvolte dans sa voix, un peu comme s'il n'était pas plus intéressé par elle que par une autre fille, mais elle est tout de même surprise qu'un homme tel que lui puisse vouloir sa compagnie, au-delà d'une stupide danse lors d'une célébration religieuse. Elle est flattée mais préfère garder les pieds sur terre. S'il y avait plus qu'un simple désir furtif, il serait venu frapper à sa porte durant de ces deux derniers mois. De toute façon, il est trop beau, trop populaire, trop attirant. La jeune fille sait qu'elle se casserait les dents au beau milieu de toutes les charmantes villageoises qui lui courent après.

- Euh… bredouille-t-elle avant de s'éclaircir la gorge. J'apprécie la proposition mais j'évite les tavernes comme la peste depuis que j'ai failli y finir éventrée. Je pense qu'il vaut mieux que je me cantonne à mon train-train habituel : travail, puis maison.

- C'est dommage, mais plus sage, j'imagine. Si vous changez d'avis, n'hésitez pas à me le faire savoir. De toute façon, je ne vois pas qui oserait vous ennuyer en ma compagnie. Vous ne riez pas assez, Elena. J'ai vu votre expression quand vous marchiez tout à l'heure. Je ne peux imaginer quelle tragédie justifierait une mine si sombre, surtout sur le visage d'une jolie jeune femme.

- Vous manquez d'imagination alors, réplique Elena avec douceur, parce qu'elle ne cherche pas à l'offenser.

Elle n'a pas exactement envie d'entrer les détails, et sa robe glaçante d'humidité commence à la faire grelotter. Elle ne rêve plus que d'un bon feu de cheminée et d'une couverture. Sa journée ne fait qu'empirer, et elle n'a aucune envie d'expliquer le tourbillon de ses pensées à Gauvain. Comme s'il allait la comprendre.

- Nous avons encore quelques minutes avant d'arriver à destination, insiste-t-il en la dévisageant de ses yeux francs. Expliquez-moi votre trouble.

Elena tourne la tête dans l'autre direction, évitant son regard.

- Je ne pense pas que vous comprendriez.

- Donnez-moi une chance.

La jeune fille hésite un moment et un long silence un peu maladroit s'étire entre eux. Il lui est compliqué d'expliquer la situation, parce qu'à cette époque de l'histoire on ne fête pas encore les anniversaires et qu'il n'y a même pas d'équivalent Celte ou Romain à ce mot.

- C'est mon… jour de naissance. Enfin, la date de mon jour de naissance.

L'air manifestement désorienté, Gauvain hoche la tête et lui fait signe de poursuivre.

C'est un bon gars, réalise-t-elle avec surprise. Il essaie vraiment d'écouter.

- Là où je vivais, les jours de naissance sont des dates importantes. On les appelle des anniversaires.

- A-nni-veur-sè-reuh, répète le chevalier avec lenteur, et sa prononciation fait sourire la jeune fille.

- C'est pratiquement ça, oui. On fait la fête, on se réunit en famille, avec des amis, on offre des cadeaux, on mange, on boit si on a l'âge légal… En bref, on célèbre. Un peu comme Yule ou Samain, j'imagine, à ceci près qu'il n'y a pas de traditions religieuses associées.

- Vous auriez dû me le dire avant, Elena ! s'exclame le chevalier d'une voix tonitruante, ce qui la fait sursauter. Vous n'avez pas le choix, ce soir je vous invite à la taverne. On va y boire des pintes de bière, chanter et danser. Si les anniveursèreuhs sont des jours de fête chez vous, il faut donc les fêter ! Pas de discussion !

Sur ces paroles, il met une grande tape dans le dos de la jeune fille, geste qui se veut chaleureux, mais comme le chevalier fait deux têtes de plus qu'elle et pas loin du double de son poids, elle se retrouve à faire un bond en avant d'un mètre.

C'est peut-être un bon gars, mais il n'est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir.

- Mais j'en ai pas envie, réplique-t-elle d'une voix un peu désespérée, tout en tentant de retrouver son équilibre. Laissez tomber, je savais que vous ne comprendriez pas.

Brusquement refroidi par son attitude défaitiste, Gauvain rentre la tête dans les épaules.

- Comme vous voulez. Cela vous aurait pourtant fait du bien.

- Tout ne se règle pas avec de la musique et de l'alcool, Gauvain, peu importe combien vous essayez de vous en convaincre.

Ils viennent d'atteindre l'entrée du fort et l'atmosphère entre eux a pris une tournure un peu aigre. Elle peut voir au visage de son interlocuteur qu'il essayait réellement de lui remonter le moral mais que peut-elle au fait qu'elle n'a pas grandi avec la sale manie de noyer ses troubles dans l'alcool, la fête et les prostituées, un peu à la manière dont les chevaliers semblent tenter d'oublier la dureté de leur vie ?

Non, moi mon truc c'est plutôt de me rouler en boule sous une couverture et d'attendre que ça passe.

- Vous avez les lèvres bleues, constate Gauvain en s'arrêtant pour lui faire face. Vous devriez aller vous mettre au chaud. Gardez mon manteau.

Regrettant brusquement ses paroles trop dures, Elena tend une main timide pour toucher son avant-bras.

- Merci de m'avoir accompagnée. Où allez-vous maintenant ?

- À la taverne, pour continuer de me distraire bêtement avec de l'alcool et de la musique, réplique-t-il avec un sourire en demi-teinte. Au revoir, Elena.

Son ton n'invite plus à la discussion, alors la jeune fille se détourne et s'engouffre dans le fort. Tout en tentant d'ignorer la petite voix qui lui souffle qu'elle vient de mettre une nette distance entre Gauvain et elle, Elena se dirige d'un pas pressé vers la blanchisserie. La moitié de son corps est désormais engourdie par le froid et le bâtiment en pierre ne l'aide en rien à se réchauffer. Enfin, elle passe une large porte en bois et se retrouve dans la pièce où elle travaille chaque jour.

- D-d-désolée… grelotte-t-elle à l'intention de ses collègues. Je suis tombée dans la neige en venant et j'ai… un peu froid.

- Oh mon Dieu ! s'exclame Maellen en bondissant sur ses pieds et en saisissant ses mains. Tu es trempée, Elena. Viens près du feu, tu vas perdre des doigts et attraper une pneumonie si tu ne te réchauffes pas très vite.

Ronane, Adenor et Brianne lui font immédiatement une place près du foyer tandis que Maellen la force à s'asseoir sur une chaise. Cette dernière détache le manteau de Gauvain, qui commence à prendre l'humidité.

- Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j'ai hâte que le printemps arrive ! J'aurais dû hiberner avec les marmottes en attendant, plaisante Elena, mais ses dents continuent de claquer, et elle réalise que son état est bien plus sérieux qu'elle ne l'imaginait.

Heureusement qu'elle a la possibilité de vite se mettre auprès d'un bon feu.

- Il reste encore presque deux mois de neige, lui fait remarquer Ronane. Débarrasse-toi de ta robe, elle est mouillée. Tu vas attraper froid.

- À qui appartient ce manteau ? interroge soudain Maellen, qui s'est désintéressée d'Elena et contemple le vêtement dans ses mains avec curiosité. Je ne t'ai jamais vu le porter et il est paraît un peu grand pour être celui d'une femme.

Quatre regards brusquement inquisiteurs se tournent dans sa direction et Elena grogne doucement. Hors de question de se retrouver avec une nouvelle rumeur sur les bras ! À l'époque, c'était sa prétendue relation avec Lancelot qui faisait jaser, mais ses amies sont tout à fait capables de lui inventer une romance torride avec Gauvain.

- Padrig, répond-elle sèchement en tirant sur sa robe pour l'enlever.

Alors qu'Adenor et Maellen se sont jointes à ses efforts pour défaire les lacets du vêtement, la porte de la blanchisserie s'ouvre. Elena pousse un petit cri tout en couvrant sa poitrine, mais il ne s'agit que d'une jeune servante qui tient une pile de couvertures dans ses mains.

- Pardon, fait cette dernière en rougissant. Je ne voulais pas vous importuner. On m'a demandé de vous apporter des couvertures, Elena.

Adenor jette un regard curieux à son amie avant d'aller prendre les couvertures des mains de la servante.

- Ah oui ? Et qui vous a donc demandé ça ?

- Oh, c'est Messire…

Non, pitié, tais-toi. Pour le bien de ma santé mentale, tais-toi.

- … Gauvain. Je l'ai croisé à l'entrée du fort, et il m'a dit qu'Elena en aurait sûrement besoin.

Autour d'elle, les yeux des quatre lingères s'arrondissent comme des merlans frits.

- Tu n'aurais pas oublié de nous dire quelque chose, Elena ?

- Alors comme ça, on fait des cachotteries avec ses amies ?

- Depuis quand tu parles à Gauvain ?

- Si c'est pas adorable !

Elena pousse un gémissement tout en se passant une main sur le visage. Elle va entendre parler de cette histoire jusqu'à ce que les oreilles lui en tombent, elle le sait déjà.

- Ce n'est vraiment, vraiment pas ce que vous croyez.

- Tiens, tu parles, la raille Maellen en tendant le manteau à la jeune servante. Si vous revoyez Gauvain, n'hésitez pas à lui rendre son manteau, Elena n'en a plus besoin. Le manteau de Padrig, mon œil, oui !

- Et maintenant, tu nous racontes tout, lui ordonne Brianne.

Avec un soupir et tout en s'enveloppant d'une couverture, Elena ouvre la bouche pour leur narrer la version la plus banale et la plus ennuyeuse de sa rencontre avec Gauvain. Pas question de mentionner qu'il comptait l'inviter à sortir à la taverne ! De toute façon, ce n'est pas comme si ça avait la moindre importance.

Pourtant, dans un coin de son esprit, une petite voix lui murmure qu'il n'a pas dû être si fâché par ses propos puisqu'il a pensé à lui faire envoyer des couvertures. La pensée est étrangement réconfortante.


- Tenez, votre dû, fait June en tendant une bourse remplie de pièces en or.

L'agriculteur face à elle s'en empare avec un sourire sec et sans même un remerciement, il grimpe sur son cheval et s'éloigne en trottinant. Derrière lui, ses ouvriers s'empressent de monter dans une grosse charrue tirée par des ânes et de le suivre. Avec un air ironique, la jeune fille les regarde disparaître dans les rues de la ville.

- Quelle politesse, marmonne-t-elle tout en mettant un petit coup de pied dans la neige. Il est plus honnête qu'Arzhel, mais ça ne le rend pas moins con.

C'est tout de même une bonne chose de faite ; les écuries ont reçu leur approvisionnement en foin pour le mois et le nouveau collaborateur semble décent. Il est toutefois bien délicat pour quelqu'un qui fait affaire avec une écurie, puisqu'il ne supporte pas l'odeur du crottin, et June a donc dû lui donner rendez-vous au marché pour le payer.

Tout en s'emmitouflant dans son manteau, à tel point que seuls son nez, ses yeux et le sommet de son crâne sont encore visibles, June se met en marche vers les écuries. Elle prend son temps en arpentant les rues, laissant son regard parcourir le brouhaha environnant. On est en milieu d'après-midi, et la ville est bien vivante. Des vendeurs tentent de la diriger vers leurs échoppes mais la jeune fille se contente de secouer la tête en continuant son chemin. À un carrefour, qui mène à des allées étriquées peu empruntées, son attention est attirée par des petits cris, sortes de glapissements qu'elle ne parvient pas à identifier. On pourrait presque croire à des braillements de nouveau-né, mais pas tout à fait non plus.

C'est quoi ça ? s'interroge-t-elle silencieusement tout hésitant à aller voir de ses propres yeux.

Sa curiosité finit par être plus forte que sa méfiance, et elle se laisse guider par les étranges sons. Ils résonnent de plus en plus bruyamment et s'accompagnent bientôt de rires.

Enfin, June débouche sur une scène qui la laisse aussi stupéfaite que révulsée : au beau milieu d'une petite cour abandonnée, une bande de gamins encercle ce qui ressemble à un animal agonisant. La pauvre bête, un oiseau, se traîne péniblement sur le sol jonché de détritus et tente de s'éloigner de ses persécuteurs. Une de ses ailes est dépliée et pend anormalement sur le côté.

C'est un aigle ! constate-t-elle avec stupéfaction.

Un des gamins ramasse un caillou par terre et le jette sur l'animal, dont le plumage s'hérisse et les piaillements s'affolent. Surexcités, les autres enfants éclatent de rire et se mettent en quête de rocs à jeter sur l'aigle, comme s'il s'agissait du jeu le plus amusant au monde.

Furieuse et écœurée, le cœur tordu par la pitié, la jeune fille se campe près d'eux et prend la parole :

- Arrêtez ça tout de suite ! Qu'est-ce qui ne va pas chez vous, sérieusement ?

Mais elle connaît déjà la réponse. La ville du Mur grouille de petits groupes comme celui-ci, généralement composés d'enfants orphelins ou sans domicile. Certains n'ont pas six ans tandis que d'autres, les leaders le plus souvent, peuvent être âgés de seize à dix-sept ans. Ils sont vêtus de guenilles, couverts de terre et de crasse et mal nourris, et alors qu'ils auraient toute la sympathie de June dans d'autres circonstances, il vaut mieux se méfier d'eux. Ils sont d'excellents pickpockets et n'hésitent pas à recourir à la violence pour racketter et piller, utilisant leur nombre à leur avantage. Ils sont un produit de la misère de l'Antiquité, mais ils n'en restent pas moins dangereux. Ce groupe en particulier est composé de sept membres, ce qui reste encore gérable, mais la jeune fille sait à quel point ils peuvent être une plaie pour les commerçants du coin. Même les coriaces soldats romains ne sont pas parvenus à les débarrasser de ce fléau.

J'ai de la chance, pense-t-elle, le cœur battant la chamade. Aucun d'entre eux n'a plus de quatorze ans.

Trois des gamins tiennent un bâton à la main et ils arborent une mine franchement patibulaire. De quoi vous couper tout désir maternel pour le restant de vos jours.

- Qu'est-ce que tu veux toi ? lui crache l'un d'entre eux, qui souffre d'un horrible strabisme. Tire-toi d'ici avant que je te mette mon bâton dans la tronche. C'est notre aigle, on ne fait que s'amuser avec.

- Il n'a pas l'air d'apprécier l'expérience, réplique June en désignant l'animal du menton. Je ne sais pas où vous l'avez trouvé ou comment vous l'avez capturé, mais ce que vous faites, c'est mal. Je l'emmène avec moi.

- C'est qu'elle cherche les problèmes, la dame, en intervient un autre. Tu sais qui on est ? Tu sais pour qui on travaille ?

- J'en ai aucune idée et honnêtement, je m'en fiche. Rien de personnel, je veux juste récupérer l'oiseau, et vous pourrez tranquillement retourner à vos occupations favorites. C'est-à-dire harceler les gens et être de vrais casse-pieds, de manière générale. C'est un bon compromis, non ?

- Et sinon ? la défie le bigleux en levant son bâton. Si on préfère garder notre tout nouveau jouet pour nous, tu vas faire quoi ?

Déterminée mais la main un peu tremblante, June tire son petit couteau de sa poche. Ces gamins ne comprennent rien d'autre que les menaces et la violence, ils ont passé trop de temps dans la rue à s'affronter entre bandes.

- Sinon je te taille une nouvelle face. Ça ne pourra que t'arranger, de toute façon. La réponse te convient ?

À son grand soulagement, torturer l'oiseau n'est apparemment pas une activité suffisamment distrayante pour que les gamins décident de prendre le risque et sa bravade fait mouche. Avec une pluie d'insultes et de crachats, les enfants s'éparpillent dans les rues alentour et finissent par disparaître. D'un air ébranlé, la jeune fille se passe une main sur le front et range son couteau. Il n'a jamais vraiment été question de s'attaquer physiquement à des enfants, elle n'en aurait pas été capable, mais sa menace aurait très bien pu se terminer en lynchage à coups de bâton. Elle a eu de la chance, encore une fois.

Je passe trop de temps dans les rues, réalise June, le cœur serré. Si je n'apprends pas à vraiment me défendre, il finira par m'arriver quelque chose, un jour.

Quelque chose de définitif.

Repoussant ses inquiétudes dans un coin de son esprit, la jeune fille se laisse tomber près de l'oiseau. C'est effectivement un aigle, bien qu'elle imaginait cette espèce plus imposante, et les plumes blanches à l'extrémité de sa queue arrondie font contraste avec le reste de son plumage noir et brun. Il a un bec recourbé bien acéré et de longues serres qui ne donnent aucune envie de s'en approcher. Malgré son apparence hagarde actuelle, c'est un bel animal et June l'observe avec fascination. Epuisé, il ne parvient même pas à s'éloigner d'elle et se contente de la regarder en faisant claquer son bec et en émettant de longs glapissements.

- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? murmure la jeune fille d'un air peiné.

Elle n'a aucune connaissance sur les oiseaux et celui-là semble considérablement affaibli. Pour ne rien arranger, son aile forme un angle étrange et il est incapable de la bouger. Clairement, il n'est pas sur le point de reprendre son envol maintenant qu'elle l'a sauvé. Il a besoin de soins et June se sent aussi désarmée que la première fois qu'elle s'est retrouvée face à un cheval blessé. Elle ne peut tout de même pas l'abandonner, si ?

L'aigle lève la tête du sol, son œil noir toujours fixé sur elle, et émet le plus petit et suppliant des piaillements.

- T'as gagné, je vais te trouver de l'aide, décide June en retirant son manteau. S'il te plaît, ne me mords pas. Je fais seulement semblant de ne pas avoir peur. La vérité, c'est que je suis terrifiée à l'idée que tu me crèves un œil. Mais tu ne ferais pas ça, n'est-ce pas ?

L'oiseau épie chacun de ses mouvements d'un air attentif mais se laisse envelopper dans le vêtement. S'il lui fait confiance ou s'il est juste trop faible pour se défendre, la jeune fille est incapable de le déterminer. Il se débat à peine lorsqu'elle replie son aile brisée le plus délicatement possible et le soulève dans ses bras. Les serres de l'aigle sont désormais emmitouflées dans le manteau mais son bec crochu repose tout près de son visage et elle serre les dents. Il n'y a plus qu'à prier pour qu'il ne s'impatiente pas.

Et maintenant je fais quoi ?

Elle aurait pu tenter de l'amener chez Ioena en espérant que celle-ci ait des connaissances vétérinaires, mais la marche jusque chez la guérisseuse est trop longue avec ce fardeau et les écuries sont bien plus proches. Par ailleurs, le chevalier Tristan s'y trouvait tout à l'heure, occupé à panser son cheval fou. Puisqu'il semble avoir de l'expérience avec les animaux à demi-sauvage, June a bon espoir qu'il sache quoi faire de l'aigle.

Vaudrait mieux, parce que les chances pour que mon nouveau copain survive à mes soins si je dois les prodiguer sont plutôt faibles.

- Ne t'inquiète pas, le rassure-t-elle gentiment tout en pressant le pas. Je connais peut-être quelqu'un qui pourra t'aider. N'aie pas peur quand tu le verras, il n'a vraiment pas l'air sympathique mais pour être tout à fait honnête, tu ne donnes pas non plus envie de t'approcher. Et pourtant, tu ne mords pas, donc je suppose qu'on peut aussi avoir bon espoir pour Tristan.

L'aigle semble trouver son discours aussi incohérent qu'elle mais il se laisse porter. En chemin, des regards curieux se tournent dans leur direction et quelques personnes s'écartent précipitamment en remarquant l'aigle emmitouflé contre la jeune fille. Ils atteignent les écuries quelques minutes plus tard et June prie en silence pour que Tristan s'y trouve toujours. Autrement, elle n'a aucune idée de quoi faire de l'oiseau.

Heureusement, à en juger par les deux lapins morts qu'il tient par les pattes arrière, il revient tout juste d'une chasse à cheval et marche dans sa direction. Elle cligne des yeux en regardant les proies se balancer entre les doigts de l'homme.

Charmant.

Soudainement protectrice, June resserre ses bras sur l'aigle. Est-ce une bonne idée de le lui confier ? De son côté, Tristan lui jette un regard inexpressif avec cette même expression d'ennui qu'il arbore toujours, comme si le reste du monde n'était qu'une vague nuisance. Ses yeux s'arrondissent brusquement en découvrant l'oiseau.

- Que fais-tu avec ça ? interroge-t-il de son habituelle voix grincheuse. Où l'as-tu trouvé ?

- Bonjour à vous aussi, riposte June avec mauvaise grâce avant de mettre de côté l'exaspération qu'il lui inspire. Vous pourriez m'aider avec cet aigle ? Il a une aile cassée et je ne sais quoi d'autre. Je n'ai aucune idée de ce que je suis censée faire.

- Il est blessé ?

Le chevalier paraît soudainement intéressé, ou en tout cas aussi intéressé qu'il est possible pour lui de l'être, et il noue ses proies de chasse à son ceinturon.

- Tu as un endroit calme où on pourrait s'installer ?

L'aigle remue dans les bras de June, comme s'il perdait patience, et la jeune fille hésite un instant.

- Le box de poulinage est libre. On a déplacé Mistrig et son poulain il y a une semaine maintenant. C'est grand, et une bonne couche de paille recouvre le sol. Ça évitera qu'il se fasse mal en remuant.

- Montre-moi, lui ordonne le chevalier.

June lui indique le chemin du menton et l'homme s'y dirige d'un pas déterminé. Elle pensait devoir le supplier de lui rendre service, un peu comme lorsqu'elle l'a rencontré dans les couloirs du fort alors qu'elle fuyait les soldats romains, mais il n'a pas hésité une seconde.

- Vous croyez qu'il faut que je fasse appel à Ioena ou à un médecin ? Vous connaissez quelque chose aux oiseaux ? Hé, s'indigne la jeune fille en saisissant le chevalier par l'avant-bras, vous allez arrêter de m'ignorer ? Je vous ai posé une question.

Tristan se tourne vers elle, l'air renfrogné.

- Tu crois peut-être qu'Ioena ou un quelconque médecin dans cette ville se spécialise dans l'ornithologie ?

- Non. Et vous si ?

- J'ai passé les dix dernières années à rabibocher mes compagnons chevaliers durant nos missions. C'est mieux que rien, pas vrai ?

Ils n'y ont pas tous survécu, ironise June intérieurement, mais elle se tait parce que la dernière chose dont elle a besoin, c'est que Tristan prenne la mouche et l'abandonne avec un aigle sur les bras.

- C'est le box sur votre gauche, indique-t-elle lorsqu'ils arrivent enfin.

Tous deux s'y engouffrent, et la jeune fille va immédiatement déposer son lourd paquet dans la paille. L'oiseau hulule faiblement tandis qu'elle le délivre du manteau. Il a fait preuve d'une patience et d'une intelligence remarquables en se laissant transporter, parce qu'il devait être à l'agonie ainsi emmailloté.

- Oui, l'aile est bien cassée, constate Tristan d'une voix calme. Ce n'est pas joli joli d'ailleurs. Je ne sais pas s'il pourra à nouveau voler un jour.

- On doit bien pouvoir faire quelque chose, insiste June qui n'a aucune envie de perdre espoir. Les os peuvent se réparer chez les humains, je ne vois pas pourquoi ça ne marcherait pas aussi avec les aigles !

- Ce n'est pas franchement le plus inquiétant. Il faudrait déjà qu'il survive aux prochains jours. Il est dans un piteux état, mal nourri, probablement déshydraté. Rends-toi service et t'attache pas trop à lui. Il pourrait ne pas passer la nuit.

- Je n'ai pas l'intention de baisser les bras. Je vais lui chercher de l'eau, je reviens.

- Rapporte-moi des bandages. Je vais voir ce que je peux faire pour son aile, mais je ne promets rien.

June s'en va en courant chercher ce qu'il a demandé, ainsi qu'un petit bol qu'elle remplit d'eau claire. En chemin, elle ignore les palefreniers qui tentent de l'interpeller et une fois de retour dans le box, un peu inquiète à l'idée d'avoir laissé un animal si vulnérable sous la garde de Tristan, elle découvre une scène aussi étrange que touchante. Le chevalier caresse le sommet de la tête de l'oiseau de son pouce rugueux, tout en lui parlant d'une voix apaisante dans une langue qu'elle ne reconnaît pas. C'est probablement du Sarmate, et June fronce les sourcils en les observant. Elle finit par se racler la gorge pour annoncer son retour et Tristan lève la tête vers elle.

- Qu'allez-vous faire avec ces bandages ?

- Essayer de maintenir son aile. Moins il la bougera, plus il y a de chances pour qu'elle guérisse. Tu vas m'aider. Il se tient tranquille pour le moment, autant en profiter.

Ensemble, ils saucissonnent le membre blessé de l'animal qui n'a de cesse de les regarder de ses grands yeux ronds et noirs. L'opération, un peu délicate, leur prend de longues minutes, et la jeune fille se mord les lèvres avec concentration, tentant d'infliger le moins de souffrance possible. Finalement, après avoir tendu le bol d'eau à l'aigle, June se laisse tomber contre la paroi du box, soudain épuisée. Tristan paraît tout aussi exténué, et elle réalise qu'il a mis au moins autant de cœur qu'elle a soigner l'animal.

- Je t'ai demandé tout à l'heure où tu l'avais trouvé. Tu ne m'as pas répondu.

- Près du marché. Je l'ai entendu « crier », des gamins le tourmentaient dans une ruelle. J'ai dû les menacer pour les faire partir.

- C'est courageux, se contente de répondre le chevalier d'un air impassible. Je sais maintenant pourquoi il est si faible.

June hausse les sourcils, l'invitant à s'expliquer.

- Il a été capturé pour la fauconnerie. J'imagine qu'il devait être vendu au marché, mais son aile a dû se briser durant le transport, ce qui le rend tout à fait inutilisable. Le marchand l'a abandonné sur le bas-côté, sachant qu'il finirait de toute façon par mourir de faim. Tes gamins lui sont tombés dessus avant.

Des fois, je me demande si Elena n'a pas raison quand elle dit que les gens de l'Antiquité sont dénués de la moindre empathie.

- Et c'est quoi le plan pour les prochains jours ? s'enquit June en regardant l'aigle poser la tête sur la paille et fermer les yeux. Je suppose qu'il lui faudra encore beaucoup de soins et de surveillance.

- Peux-tu le garder ici ? Je viendrai te relayer pour soigner sa blessure et lui apporter à boire et à manger.

- Je pense, oui. Je doute que ça dérange quiconque. Mais, hésite la jeune fille, qu'est-ce que ça mange un aigle ? Je ne pense pas avoir ce qu'il faut sous la main.

Tristan lui indique un des lapins qui pend à sa ceinture et elle ne peut s'empêcher de grimacer.

- Pensais-tu le nourrir de foin ? se moque-t-il. Lui trouves-tu un air à manger des graines et de la salade ?

June se contente de pincer les lèvres avant de se lever en époussetant sa robe. Ça y est, elle vient d'atteindre le plafond de sa tolérance à la présence de Tristan. Son attitude désinvolte et son mépris l'insupportent au plus haut point.

- J'espère que vous êtes prêts à me relayer dès maintenant, fait-elle avec un sourire froid, parce que j'ai promis à une amie que je la rejoindrai ce soir.

Tristan hausse les épaules et s'installe confortablement dans la paille, un bras nonchalant replié sous sa tête.

- Aucun problème, je passerai la nuit ici. J'ai eu des matelas bien moins confortables.

- Il y a des couvertures dans la sellerie, si jamais vous avez froid. Je viendrai prendre la relève demain matin. Je ferai de mon mieux pour veiller sur l'aigle pendant la journée, mais il faut tout de même que je travaille.

- Ne t'inquiète pas, je serai dans les parages. Les Pictes se font étonnamment discrets cet hiver et j'ai tout mon temps. Il semblerait que nous allons beaucoup nous côtoyer durant les prochains jours.

- Quelle chance, marmonne June en refermant la porte du box derrière elle. J'en trépigne d'impatience.


- Un aigle ? s'exclame Elena, dont les yeux s'arrondissent. Vraiment, tu jures que tu ne me mènes pas en bateau ? C'est incroyable quand même !

- Juré, lui affirme son amie en plongeant sa cuillère dans le potage qu'Ioena leur a concocté. Il est dans le box du poulinage, en attendant qu'on trouve quoi en faire.

- Oh ben, je viendrai aux écuries demain. J'ai tellement envie de le voir !

- Génial, ça fera sûrement plaisir à Tristan, s'esclaffe June d'un air goguenard. Il est resté avec l'aigle et le surveille pendant la nuit.

Aussitôt, Elena grimace et paraît moins sûre d'elle. Bien évidemment, son amie n'ignore rien de la méfiance que lui inspire le chevalier.

- Je n'ai plus tellement envie, finalement. Dis, tu es sûre qu'il ne va pas le manger ou s'en faire un plaid ? On ne sait jamais, avec lui.

June éclate de rire, mais la jeune fille se contente de la regarder d'un air inquiet. Elle n'a pas oublié le rôle que Tristan a joué dans le sauvetage de son amie, mais il reste imprévisible et l'effraie toujours autant. Elle n'envie pas la proximité que celle-ci aura avec lui durant les prochains jours.

- Aussi bizarre que ça puisse paraître, le sort de cet aigle semble vraiment lui tenir à cœur. On verra bien de toute façon. Et toi, t'as fait quoi aujourd'hui ?

Elena baisse les yeux sur son bol de potage, pour éviter les regards gentiment interrogateurs d'Ioena et June. Toutes trois sont réunies autour de la petite table de la maisonnette, pour partager un repas en l'honneur de son anniversaire. La vieille femme n'a pas réellement l'air de comprendre la raison de cette célébration, mais comme Elena a eu le moral dans les chaussettes toute la journée, elle a voulu lui faire plaisir.

- Oh ben pas grand-chose, élude la jeune fille. Je suis allée travailler, j'ai écouté Brianne nous raconter ses préparatifs de mariage et puis je suis rentrée. Une journée banale, quoi.

Il est hors de question de leur parler de sa rencontre avec Gauvain et de leur marche jusqu'au fort. Ou des couvertures qu'il lui a fait envoyer. La dernière chose dont elle a besoin, c'est des railleries de June et de la curiosité d'Ioena. Elle a déjà assez donné avec les filles de la lingerie.

- Une journée banale, hormis pour le fait que c'est ton anniversaire, lui rappelle June en lui pressant gentiment l'épaule. Félicitations pour tes dix-huit ans, tu es une grande fille maintenant.

- Ça, ça reste encore à voir, renchérit Ioena, les yeux pétillants de malice. Elle atteindra ce statut lorsqu'elle cessera de ronchonner en faisant la lessive et en allant au puits.

- Dites, j'ai bien fait de décider de le fêter avec vous, maugrée Elena en roulant des yeux. Vous n'êtes pas censées être super-gentilles envers moi, justement ?

Son amie lui sourit affectueusement tout en lui ébouriffant les cheveux.

Elena est en train de se demander si elle doit se vexer lorsqu'on toque doucement à la porte. Surprises, les trois femmes échangent des regards interrogateurs et Ioena se lève pour aller ouvrir. Interrompant son mouvement, Elena lui touche le bras et la prend de vitesse.

- Ne bougez pas, j'y vais. Ça me fera des vacances de vous et de vos moqueries, plaisante-t-elle. Je m'attends à vous retrouver avec une meilleure attitude !

Tout en tirant la langue à June, elle ouvre la porte et se retrouve nez à nez, bouche bée, avec Gauvain. Derrière elle, on entend résonner les criquets, les deux autres femmes étant tout aussi stupéfaites par ce nouvel arrivant. Il la regarde en fronçant les sourcils et Elena réalise qu'elle a toujours la bouche ouverte, dans une expression d'ahurissement total. Elle s'empresse alors de la refermer.

- Bonsoir ? fait-elle, et c'est tout autant une question qu'une salutation.

- Bonsoir, lui sourit-il. J'espère que je ne dérange pas.

- Euh… non pas du tout. On était à table. Vous voulez entrer ? ajoute-t-elle précipitamment, pour ne pas paraître impolie. Il y a du potage.

- J'ai déjà mangé et je suis attendu, donc j'espère que vous ne m'en voudrez pas de refuser cette invitation.

- Pas du tout, non.

Un ange passe, et Elena se tortille maladroitement sur le seuil de la porte. Elle peut sentir les regards inquisiteurs de June et Ioena dans son dos, et Gauvain lui-même semble gêné.

- On s'éloigne un peu ? propose-t-elle à voix basse.

Le chevalier hoche la tête, et la jeune fille jette un rapide regard par-dessus son épaule, captant les expressions intriguées des deux femmes derrière elle. Avec une légère hésitation, elle referme le battant et s'écarte de quelques mètres de l'entrée, suivie de Gauvain.

- Je crois que je vous…

- Je voulais vous…

Tous deux ont pris la parole en même temps, et Elena se retrouve brusquement à sourire, tandis que l'homme s'esclaffe brièvement. Le malaise s'est comme évanoui, remplacé par une atmosphère bien plus amicale.

- Désolée, reprend la jeune fille, qu'alliez-vous dire ?

- Priorité aux dames, Elena, surtout celles dont c'est l'anniveursèreuh.

Elle se passe une main dans les cheveux avant de se lancer :

- Vous m'avez vraiment croisé dans un mauvais moment tout à l'heure, et j'étais d'une humeur affreuse. Je n'ai pas voulu insinuer que vous étiez stupide ou quoi que ce soit avec cette histoire de taverne. En bref, je voulais m'excuser. Et tant qu'à faire, vous remercier de m'avoir fait envoyer ces couvertures. Vous m'avez sauvée d'une belle hypothermie et les dix doigts toujours miraculeusement attachés à mes mains vous en remercient.

- Ce n'est pas si grave et il n'y a pas de quoi, lui répond Gauvain d'un air désinvolte. J'ai affaire à plus ronchon que vous à peu près tous les jours depuis dix ans. Galahad, Tristan et Arthur pour ne pas les nommer.

- Merci, sourit Elena avant de froncer les sourcils. Pourquoi êtes-vous venu alors, si ce n'est pas à ce propos ?

Le grand gaillard blond se tord les mains l'espace d'une seconde, et la jeune fille observe son petit manège avec étonnement. Il y a quelque chose de particulièrement étrange à voir un homme si costaud se tortiller avec gêne.

- J'ai réfléchi à notre conversation et j'ai réalisé que je n'avais pas compris ce que vous essayiez de me faire entendre. Je suppose qu'à défaut d'être perspicace, j'ai été pourvu d'autres talents comme celui de réduire mes ennemis en bouillie !

Il vient de faire une blague, mais Elena se retient de grimacer. Elle ne trouve toujours rien de drôle aux guerres et aux massacres que s'infligent les peuples.

- Ce que j'essaie de dire, c'est que j'ai mis votre situation et la mienne en parallèle, et je pense avoir compris. Votre famille, votre village, vous manquent, n'est-ce pas ? Vous ne vous sentez pas à votre place ici.

Il semble parler par expérience, réalise la jeune fille. En quelques mots, il a mis le doigt sur ce que je ressens depuis des mois et que j'ai du mal à exprimer, par peur de saouler les gens.

Elle sent les larmes lui piquer les yeux mais s'empresse de les refouler. Elle est incroyablement reconnaissante de ce soutien inattendu.

- Quelque chose comme ça, oui, souffle-t-elle avec émotion avant de se reprendre. Désolée, c'est plus fort que moi, quand quelque chose me touche, j'ai tendance à me transformer en fontaine.

- Ah oui ? marmonne Gauvain, qui paraît horrifié à l'idée de devoir affronter des larmes. Euh, dans tous les cas, tout ceci m'a amené à penser que nous avons une tradition à peu près similaire à vos anniveursèreuhs en Sarmatie. À quelques détails près.

- Non, vraiment ? Vous fêtez les jours de naissance ?

Le chevalier fouille dans une poche de son manteau et lui tend une petite statue de la taille de son poing. S'en emparant, Elena l'examine avec fascination. Elle représente une femme sur un cheval cabré, les seins nus et l'air féroce, brandissant une lance. Taillée dans un bois solide et sombre, son ouvrage n'est pas d'une finesse exceptionnelle mais l'artiste avait suffisamment de talent pour lui faire transmettre une émotion ; la persévérance.

- C'est une Amazone, clarifie Gauvain, une figure importante de la mythologie Sarmate. Avant les… Romains, notre peuple était puissant, malgré son nomadisme. On comptait presque autant de femmes que d'hommes parmi nos guerriers.

- J'aime beaucoup, acquiesce la jeune fille tout en continuant de faire tourner la statue entre ses doigts. Merci de me l'avoir montrée.

Le chevalier fronce les sourcils d'un air offensé.

- Je ne vous la montre pas, je vous l'offre. Elle vous donnera du courage. Elle m'a aidé quand j'étais plus jeune. Ma mère me l'a donnée avant que je rejoigne l'armée romaine, précise-t-il.

Le bois poli par les années à être manipulé glisse sous l'empreinte de ses doigts, et la jeune fille sourit en regardant la statuette, un sentiment qu'elle ne parvient pas à identifier lui serrant l'estomac.

- J'en prendrai soin, promet-elle avec sincérité. Mais elle ne vous manquera pas ?

- Vous pourrez toujours me la rendre, le jour où vous n'en aurez plus besoin. Ou pas. Je n'ai pas oublié ce que l'on ressent la première fois qu'on se retrouve loin de chez soi et de ses proches, avoue Gauvain avant de lui indiquer la maisonnette du menton. Je vous raccompagne ? Votre potage va être froid.

- Volontiers mais avant, c'est quoi que vous célébriez en Sarmatie, si ce ne sont pas des anniversaires ?

Le chevalier se racle la gorge d'un air gêné avant de lui répondre :

- Ne vous vexez pas hein, mais ça m'a rappelé cette tradition que nous avions de faire des offrandes à un proche disparu chaque année le jour de leur mort. On dépose des objets sur leur tombe, comme des fleurs, des choses qui leur ont appartenu, des bijoux ou…

- … des statuettes ? devine Elena avec une expression incrédule. Mon anniversaire vous a fait penser à une tradition mortuaire ?

Ça a vite viré au glauque.

- Vous ai-je offensée ?

Après un instant d'hésitation, la jeune fille finit par éclater d'un rire incontrôlable. Aussitôt, le visage de bon vivant de Gauvain s'éclaire, et il la rejoint dans son amusement.

- Pas du tout, en fait, parvient-elle à dire entre deux hoquets. C'était juste… inattendu. Je n'aurais pas dû me faire tout un monde de cette histoire d'anniversaire, mais je suppose que mon cerveau en avait décidé autrement. Merci, sincèrement.

Ravi d'être parvenu à la dérider, Gauvain se plante les mains dans les poches dans une attitude qui se veut nonchalante.

- Ne me remerciez pas. À défaut d'être parvenu à vous convaincre d'aller faire un tour à la taverne, je serai au moins parvenu à vous faire rire. Ne croyez cependant pas que je renonce à la première option. Ce n'est que partie remise.

- N'y comptez pas trop. Bonne nuit, Gauvain, le salue Elena en agitant la main.

- Bonne nuit, Elena.

Les doigts toujours serrés sur la statuette, la jeune fille tourne le dos au chevalier et se dirige vers la porte de la masure. Elle sait, sans avoir besoin de vérifier, qu'il la suit des yeux et ne s'éclipsera pas avant qu'elle ait rejoint la sécurité de la maisonnette.

Par pitié, Elena, efface cet air béat de ton visage avant que June te voit.


J'espère que ce chapitre aidera mes lectrices les plus romantiques à me pardonner toute l'attente que je vous ai forcé à endurer avant qu'il y ait une once de mignonnerie, ha ha.

J'avais adoré l'écrire en plus, notamment la partie avec l'aigle. J'ai cette idée depuis 8 ans au moins, donc pouvoir enfin la "mettre sur papier", c'était une petite victoire personnelle.

Je suis très curieuse sur ce que vous avez pu penser de tout ça. Alors ils sont chous ou pas, Gauvain et Elena ? Et Tristan et June ? Ils s'entretuent ou pas, dans le prochain chapitre ?

On se retrouve le mois prochain, week-end du 14 au 15. En attendant, je vous souhaite de bonnes fêtes et un bon début d'année 2023 !