— Murochin, c'est trop long et ennuyeux, faisons autre chose, j'arriverai jamais à ton niveau de toute façon…
Tatsuya retint un soupir.
Pincé dans une mine contrite, il se redressa avec raideur.
Leur dernière salve d'examens allait bientôt débuter et avec l'allégement de la pratique, les garçons tentaient de se préparer au mieux dans l'espoir d'affronter sereinement cette corvée obligatoire.
Comme à chaque fois depuis que Tatsuya était arrivé à Yōsen, Atsushi l'avait monopolisé pour ses révisions d'anglais.
Et si ces dernières s'étaient bien déroulées au cours des premiers jours, la maigre patience du titan commençait à atteindre ses limites autant que ses capacités dans cette langue invraisemblable.
Tatsuya reflétait le même niveau d'exaspération.
Sans jamais céder à l'énervement, il ne se retenait plus pour reprocher à Atsushi d'être de mauvaise foi, tant son incapacité à retenir le moindre conseil, ou appliquer une correction tout juste offerte, donnait envie de l'étriper.
Tatsuya offrait de son précieux temps de révision pour lui.
D'autant qu'Atsushi avait rechigné à aller travailler en salle d'études, préférant occuper le lit de Tatsuya, en s'allongeant de tout son long sur ce dernier, ne laissant qu'une place restreinte à son malheureux propriétaire.
Drapé d'un calme imperturbable, Tatsuya tempéra la remarque de son kōhai, comme pour maîtriser la tempête qui menaçait d'ombrager la bonne humeur initiale d'Atsushi :
— Quand j'ai commencé, c'était compliqué, mais quand on n'a pas le choix, il faut avancer, c'est aussi simple que ça. Si tu veux réussir tes examens il faut bosser.
— C'est facile de dire ça pour toi, t'as même pas à travailler pour passer tes exams d'anglais, Murochin.
— Non, mais je dois redoubler d'efforts pour d'autres matières, Atsushi. C'est l'avantage et l'inconvénient, d'avoir vécu loin d'ici tout ce temps. Si j'ai réussi à apprendre l'anglais à sept ans, tu ne peux pas dire que c'est trop compliqué, reprends ton exercice, qu'on en finisse.
Pensif, Atsushi l'observa.
Tatsuya pointait un fait logique autant qu'un appât.
Si un enfant de sept ans pouvait le faire, alors il devait être en mesure de réussir.
Pourtant, la perspective de travailler et réfléchir le fatiguait d'avance.
D'autant que depuis quelques semaines, voire mois, la présence de Tatsuya l'empêchait de se concentrer pleinement sur les sujets de leurs révisions ou discussions.
C'était très embarrassant.
Interrompant sa rêverie, Tatsuya le pressa de se concentrer à nouveau sur ses exercices.
— Tellement chiant…, siffla Atsushi en levant les yeux.
— Après ça je te laisse tranquille, vraiment, promit Tatsuya, armé de bienveillance.
Soupirant rageusement, Atsushi lui coula un regard en coin.
Tatsuya était allé jusqu'à l'empêcher de grignoter pendant qu'ils révisaient.
Le manque commençait à le ronger autant que son irritation puérile à l'idée de travailler.
Il se plia néanmoins à l'exercice, tentant de faire au mieux pour s'en débarrasser au plus vite.
Tatsuya le félicita en refermant le manuel scolaire, avant de lui tendre un sachet débordant de Maiubō et de chips.
— Tu vois ? C'est rapide quand tu y mets du tien et que tu t'appliques !
Atsushi grogna avec dédain alors qu'il dévorait un des Maiubō durement gagné. Tatsuya souriait avec gentillesse, adossé contre la tête de lit, enfin libre.
— Comment tu as fait pour réussir à tout comprendre en arrivant ?
Un rire léger quitta la bouche de Tatsuya. La naïveté d'Atsushi avait quelque chose d'attendrissant.
— Je ne comprenais presque rien quand on est arrivé à LA. Tout le monde parlait vite et avec un accent très différent de ceux que j'avais entendus au Japon ou de celui de mes parents.
— Mmmh, lâcha Atsushi, perplexe, mais attentif.
Tatsuya entreprit d'expliquer son parcours.
— Avant de nous expatrier, puisque nous avons appris qu'on devrait partir quelques mois avant le grand départ, mes parents m'emmenaient en cours d'anglais avec eux. Des fois avec les deux, des fois juste avec ma mère. C'était assez amusant !
Il sourit en se rappelant ces souvenirs.
Cela faisait plusieurs années qu'il n'avait pas replongé dans ses mémoires, lesquelles témoignaient d'un temps paisible et désormais insaisissable. Une nostalgie heureuse en comparaison aux derniers mois passés avec ses deux parents, alors en pleine gestion de leur divorce.
— On avait deux professeurs et les deux étaient vraiment géniaux. Mes parents essayaient de me parler anglais le plus possible, surtout les dernières semaines passées ici, mais encore plus quand on est arrivé. Au début, ils me laissaient répondre en japonais et progressivement ils ne répondaient plus si je n'essayais pas d'abord en anglais. Ils ont vite arrêté puisqu'après quelques mois, j'étais déjà plus à l'aise qu'eux.
— Tu étais triste de partir ?
Assis à côté d'Atsushi, les yeux rivés au plafond pour se remémorer l'ensemble avec clarté, Tatsuya réfléchit.
— Je ne crois pas. Je pense que je ne comprenais pas vraiment ce qu'il se passait. C'était un peu comme partir en vacances, et en plus je passais beaucoup de temps avec ma mère pour aider à préparer, acheter de nouvelles choses, aller aux cours d'anglais ensemble. C'était comme un jeu, je n'avais pas trop le temps de penser au fait que j'allais partir. Je veux dire, dans le sens ou cela impliquait de partir longtemps.
Il fît une pause pour laisser ses souvenirs flous remonter à la surface. Atsushi le pressa alors :
— Et ensuite, Murochin ?
— C'est rare que tu sois aussi curieux ou enclin à réclamer qu'on te raconte quelque chose, railla Tatsuya, en posant un regard amusé sur son immense kōhai.
Atsushi haussa les épaules. Le récit de Tatsuya était franchement intéressant, Atsushi s'étonna de ne pas l'avoir entendu plus tôt.
— Murochin n'en a jamais parlé, c'est tout.
— Tu ne m'as jamais posé la question, rétorqua Tatsuya.
— Mmmmh…, murmura Atsushi, concentré et désireux d'entendre la suite.
Pour une raison qui lui échappait, il avait hâte d'en apprendre davantage sur son ami.
Il se plaisait à imaginer Tatsuya enfant, s'émerveillant de chaque nouveauté.
Un peu comme il lui arrivait encore de le faire, lorsqu'il découvrait un pan de culture japonaise laissée inexplorée ou qu'Atsushi préparait ses improbables Nerunerunerune.
— Murochin, continue, implora-t-il.
Tatsuya lui offrit un sourire affable, avant de se tourner à nouveau vers le plafond immaculé.
— Bon je ne sais pas trop où j'en étais, mais en gros je suis rentré à l'école primaire après quelques semaines, entre temps on est allé à d'autres cours d'anglais pour que je ne sois pas trop perdu. J'avais aussi découvert les programmes TV pour enfants, donc je m'étais un peu habitué au débit de parole. Je suis rentré dans une école de notre quartier, purement anglophone. C'était assez bien. Par la suite, au collège, comme mes parents étaient assez satisfaits de mon niveau d'anglais, ils m'ont scolarisé dans une école internationale ou je faisais aussi du japonais.
— Mais, Murochin parlait quelle langue à la maison alors ?
— En japonais. C'était assez difficile de ne pas mélanger avec l'anglais-
— Murochin le fait toujours, le coupa Atsushi.
Tatsuya grimaça, embarrassé.
— J'essaie de faire attention quand même.
Atsushi l'observa en coin, c'était rare qu'il réussisse à vexer Tatsuya. Il posa son immense main sur la tête parfaite de son ami, afin de le décoiffer gentiment.
— C'est pas très grave, Murochin. J'aime bien, parce qu'il y a que toi qui parles comme ça, alors on reconnait tout de suite.
Tatsuya qui s'appliquait à approcher l'excellence dans tout ce qu'il faisait, ne pouvait que se sentir un peu gêné par une telle remarque. Mais venant d'Atsushi, l'observation revêtait une sorte de tiédeur agréable.
— Pour changer de sujet sans trop m'éloigner, c'est aussi grâce à ça que j'ai commencé le basket. Comme c'est une activité très répandue, et à la popularité incomparable, c'était le meilleur moyen pour s'intégrer et se faire des amis. Mes parents m'ont poussé à essayer et ça m'a vraiment permis de me fondre dans la vie nord-américaine.
— Murochin a commencé le basket pour mieux parler anglais, éluda Atsushi comme pour lui-même.
— Entre autres, oui. Ça m'a aidé pour tellement de choses. Sans le basket, je pense que tout aurait été plus compliqué, assura Tatsuya avec satisfaction.
Atsushi lui servit un regard circonspect. C'était donc là l'origine de l'amour de Tatsuya pour cette discipline.
— Et toi ? Tu n'as jamais expliqué comment tu avais commencé. C'est assez bizarre maintenant que j'y pense, on a parlé de nos choix de lycée, mais jamais de pourquoi on s'était mis à jouer alors qu'on passe le plus clair de notre temps à l'entraînement.
— Il y a un terrain pas très loin d'une aire de jeux proche de chez nous, et on m'a invité à jouer un jour. C'était assez facile alors j'ai continué, et ensuite mes grands frères ont insisté pour que je vienne jouer avec eux et leurs amis.
— Ah, je comprends mieux, ça devait être terrible de jouer contre vous, s'amusa Tatsuya.
— Pourquoi ?
— Tes frères sont aussi grands que toi ?
— Mmmh pas vraiment, enfin plus que Murochin, quand même. Mais j'étais déjà plus grand que les autres, même s'ils étaient au collège ou au lycée…
Tatsuya marqua un temps d'arrêt.
Il était loin d'être petit, les Murasakibara devaient donc tous être immenses. D'autant qu'Atsushi venait de préciser qu'en primaire, il dépassait déjà la plupart des lycéens.
Son enfer avait dû commencer très jeune.
— Tu dis tout le temps que ça t'ennuie de jouer, mais en fait tu adorais ça à ce moment-là, n'est-ce pas ?
Comme blasé, Atsushi renâcla. Il mordit quand même à l'hameçon.
— Quand je venais jouer ils me donnaient des snacks pour que je reste, alors c'était bien. Et c'était plus... uh… plus facile qu'à l'école parce qu'au basket j'étais qu'avec des gens plus âgés alors je devais pas tout le temps faire attention à pas les bousculer ou leur faire mal.
— Et au collège ?
— Mes parents nous obligeaient à choisir un club parce que ça leur laissait le temps de travailler. Et comme tout le reste avait l'air chiant et que j'étais déjà bon en basket, j'ai pris ça.
— Donc c'est aussi grâce à ça que tu t'es fait des amis, conclut Tatsuya.
— Commence pas à croire que j'aimais ça ou autre, Murochin. C'était surtout parce qu'il fallait choisir quelque chose…
— Pourquoi avoir continué au lycée ?
— Je t'ai dit que mes parents insistaient pour qu'on fasse une activité, feula-t-il en détournant le regard, piqué dans sa fierté. Et en plus Masakochin est venue me chercher pour jouer ici.
— Ne te vexe pas, je demande par simple curiosité, tempéra Tatsuya.
Atsushi soupira. Il ne pouvait pas blâmer la curiosité de Tatsuya après l'avoir assailli de questions sur son expatriation.
— C'est bien d'avoir poursuivi. J'ai eu beaucoup de chance en persévérant, je me suis fait plein d'amis, dont Taiga, j'ai pu être entraîné par une ancienne joueuse pro, c'est assez incroyable en fait. Et toi Atsushi, si tu n'avais pas continué tu ne te serais pas fait tous ces amis à Teikō et tu ne serais jamais venu jouer avec nous, ici à Akita.
— Et on aurait pas perdu la Winter Cup, marmonna-t-il rageusement.
Tatsuya roula des yeux.
— Perdre fait partie du jeu, Atsushi… Ce n'est agréable pour personne.
— Ugh, la prochaine fois qu'on sera contre eux, je les écraserai dès le début, surtout Kagami…
Tatsuya ricana, le faisant se renfrogner davantage.
— Quoi ?
— Rien. Tu es assez amusant lorsque tu te vexes, concéda-t-il, un sourire moqueur aux lèvres.
— Je me vexe pas, maugréa Atsushi.
— Non, bien sûr, railla-t-il, peu convaincu.
Désireux de changer de sujet, Atsushi demanda :
— Quand est-ce que Murochin repart ?
— Le dernier vendredi, dès qu'on termine les cours et qu'on commence les vacances. Je rentre à Tōkyō pour repartir directement à Los Angeles.
— Pendant toutes les vacances ?
— Non, juste la première semaine, je pensais te l'avoir déjà dit…
Atsushi haussa les épaules.
— Murochin va rapporter des snacks, se réjouit-il.
— Fais-moi une liste de ce que tu aimerais, invita Tatsuya.
— Je sais pas ce qu'il y a… Murochin n'a qu'à envoyer des photos quand il voit un truc qui a l'air bon.
— Avec le décalage horaire et le temps que tu me répondes, je vois difficilement comment gérer ça. Je ne reste qu'une semaine.
— Murochin sait à peu près ce que j'aime, se rassura-t-il. S'il y a des sortes de Nerunerunerune qu'on a pas ici, je veux goûter.
Tatsuya arbora une mine sceptique.
— Je n'avais jamais vu ça en vrai avant de te connaître, Atsushi.
— Eeeh, sérieux ? Ça doit être horrible de vivre là-bas.
Déconcerté, Tatsuya rit.
— Pas vraiment, on trouve beaucoup de choses, c'est une ville avec beaucoup d'expatriés tu sais... J'adorais y vivre, j'ai hâte de rentrer.
