Salut !

On ne change pas une équipe qui ne change pas et c'est pour ça que comme tous les cinq mois, je me présente à vous avec un nouvel OS. Comme d'habitude, il crie bravo les lesbiennes tout du long. Évidemment, j'ai mis des plombes à le finir parce que je passe ma vie à commencer des milliards d'histoires à la fois pour n'en terminer aucune.

Trêve de bavardages, ceci est une mikayachi (encore) et as usual ça devait être giga court et arriva ce qui devait arriver. Le pire, c'est que j'avais un plan hyper détaillé et que je n'ai pas réussi à m'y tenir, c'est dramatique.

Enfin bref, je vous souhaite une bonne lecture !


Mika est amoureuse. Ça pétille à l'intérieur, le monde se teinte de couleurs chaudes. L'éclat des voix autour percute, transperce. Les angles deviennent carrés, les oranges se transforment en triangle et l'odeur du thé se mélange à celle des pages craquelées des livres. Elle s'émerveille les jours de pluie, les nuages offrent leurs secrets.

Son cœur a une fâcheuse tendance à se froisser.


Il y a deux choses que Mika apprécie dans sa routine : l'odeur du café chaud le matin qu'elle prépare pour les clients à l'heure où le soleil s'éveille. Les traits tirés, des cernes creux, se sont des gens griffés par le quotidien et le bitume de la route. On peut voir sur leur peau les chemins boueux, les traces de pneus et les feuilles mortes au coin de leurs yeux. Il y a une certaine mélancolie dans leur façon de se tenir : pas vraiment droit, plutôt cabossé, bossu à cause du macadam. De la grisaille sous les ongles qui se répercute avec l'amertume de la boisson fumante que Mika leur sert.

La seconde chose, c'est cette fille qui s'engouffre à une heure tardive dans la boutique. Que le temps soit chaud, glacé, tumultueux, peu importe les caprices du monde, Mika sait que cette jeune femme aux gestes joviaux se présentera toujours à elle.

Elle poussera la lourde porte en grimaçant, lâchera un soupir d'aise en s'asseyant au comptoir, avant de poser son visage entre ses mains, les coudes bien ancrés au bois dur. Mika verra enfin ses jolies fossettes qui se creusent lorsqu'elle la salue timidement, sa voix fluette résonnant avec force dans le restaurant désert. Mika fera comme à son habitude, elle cogitera en fixant les pancakes qui crépitent sur la poêle, en fera brûler un, deux, trois, et le quatrième sera le bon. Ses joues se coloreront de rouge — aucune d'elle ne saura vraiment si c'est la chaleur ou bien l'estomac de Mika qui se retourne comme une crêpe, qui se plaque aux parois de son ventre. L'assiette glissera jusqu'aux mains fines de sa cliente, elle essuiera les siennes sur son tablier sale alors qu'un silence tranquille envahira la pièce.

Le chat monte gracieusement sur une table vide et le regard de Mika accroche.


— Mika, tu as beau être la personne la plus courageuse que je connaisse, quand il est question d'amour, tu es pire que Kuroo.

Daishou sirote son milk-shake en mâchouillant sa paille. Les yeux plissés, il agite un doigt accusateur vers elle avant de reprendre :

— Tu passes tes journées à sortir des hommes saoulent de ton restaurant, tu finis même par te battre avec certains, mais tu es effrayée à l'idée de demander à une fille comment elle s'appelle.

— Les filles me font perdre mes moyens, tu le sais.

Son ami roule des yeux avant de balayer sa remarque d'un geste de la main.

— À d'autres. Avoue qu'elle te fait tourner la tête. Tu n'es pas réputée pour ta timidité ici. Au contraire, tu es carrément la reine du flirt.

— Il y a eu un bug dans la machine ? surenchérit Oikawa en ricanant.

— Ah non, tu ne vas pas t'y mettre aussi. Je ne suis pas sortie pour me faire cuisiner par les deux personnes les moins qualifiées pour draguer. C'est l'hôpital qui se fout de la charité.

Le son d'une clochette résonne alors que quelqu'un s'engouffre dans le café. Un courant d'air vient chatouiller la nuque de Mika. Elle tire les longues manches de son pull jusqu'au bout de ses doigts pour se réchauffer.

— Décris-la nous un peu, tu veux bien ? Je suppose que tu n'as pas de photos à nous montrer.

Elle secoue la tête avant de répondre :

— Petite, blonde, les cheveux toujours attachés. Elle porte des vêtements fleuris et elle a une grosse paire de boucles d'oreilles farfelue. Elle sourit beaucoup, et lorsqu'elle consomme, elle boit pratiquement une cafetière entière à elle seule.

— Très intimidante donc, se moque Daishou.

Elle lui balance son pied dans le tibia sous la table. Il grimace.

— Tu ne comprends vraiment rien. J'ai juste peur de passer pour une idiote si j'ouvre trop la bouche. Déjà que je bafouille simplement en prenant sa commande, comment veux-tu que je tienne une conversation sans me ridiculiser ?

— Imagine nos visages à sa place, ça devrait t'aider.

— Quelle horreur. J'ai eu une image avec ta tête sur son corps, c'est affreux.

Elle soupire, mastique un morceau de son muffin en silence. Cela fait bientôt sept mois que cette jeune femme vient tous les jours dans le restaurant où elle travaille — bouleversement discret dans son quotidien. Elle s'assoit systématiquement au comptoir, discute un peu avec Rei, la vieille dame qui tient la boutique. Maigrichonne, la voix chevrotante et le regard clair, Mika se demande si elle prendra un jour du repos. Elle n'a jamais osé la questionner sur ce qui la poussait à rester ici, au bord de cette route trop fréquentée où les visages se mélangent, tantôt bienveillants, tantôt méfiants. Une fois qu'elles ont fini leur conversation, Rei s'en va se coucher dans une des chambres miteuses à l'étage et laisse Mika s'occuper du magasin pour la nuit. Le néon dehors crachote une lumière jaune, les paupières s'alourdissent. C'est à ce moment-là que l'inconnue s'approche d'elle. Elle note sa commande tandis que Mika reprend ses esprits à la vitesse de l'éclair. Son corps devient aussi hasardeux qu'un lancer de dés : elle n'est plus maîtresse de rien.

— Ce qui est sûr, avise Oikawa après un court silence, c'est que tu dois briser la glace.

— Pourquoi ce ne serait pas elle qui le ferait, hein ?

— De ce que tu nous racontes depuis bientôt deux heures, cette situation a l'air de franchement l'amuser.

— Elle doit attendre que tu fasses le premier pas, avise Daishou.

— C'est un peu comme toi et Kuroo finalement, raille-t-elle. Aucun de vous ne veut se lancer.

— Ma petite Mika… Kuroo et moi on se déteste. On ne se tourne pas autour pour s'embrasser, mais pour se sauter à la gorge. Je cherche seulement le moment propice pour lui coller la plus grosse honte de sa vie.

— Tu es complètement malade, tu le sais ça ?

Il pose sa main sur son épaule, arborant un sourire terrifiant.

— Je suis rusé, ce n'est pas pareil.

— Tu peux être taré et rusé, renchérit Oikawa. C'est d'ailleurs ton cas.

— Oikawa, ce n'est pas le moment de te ranger du côté de Mika. On doit se serrer les coudes, je te rappelle.

— Vous devriez surtout m'aider, au lieu de vous chamailler. Mes tentatives se comptent en pancakes brûlés et ma patronne commence à s'agacer de l'odeur du restaurant.

Daishou cesse de tirer la langue à Oikawa tandis que ce dernier baisse lentement le bras qu'il s'apprêtait à abattre sur sa tête. Mika note dans un coin de son esprit que la prochaine fois, elle ne les laissera pas s'asseoir à côté. Il y a quelque chose d'épuisant rien qu'à les regarder faire.

— Honnêtement, à part te conseiller de prendre ton courage à deux mains entre deux pancakes fumants et de briser la glace, il n'y a pas grand-chose à ajouter. De toute façon, tu n'as rien à perdre, tu ne la connais pas.

— Elle vient tous les jours. Tu imagines s'il se passe un truc gênant ? Je n'oserai plus jamais prendre sa commande. Et je gère la boutique seule le soir. Rei se couche tôt.

— Dans le pire des cas, tu démissionnes et tu déménages à l'étranger, objecte très sérieusement Oikawa. Enfin, c'est ce que je ferais à ta place. Je serais mortifié si l'on m'ignorait.

— Ce n'est pas un peu radical de quitter le pays parce que tu prends un râteau ?

Oikawa hausse les épaules.

— Au contraire, ça me semble raisonnable. Il n'y a pas plus honteux que de se faire recaler. Nous sommes de ceux qui refusent les avances, pas le contraire. On a une réputation à tenir.

Mika ne peut s'empêcher de prendre sa tête entre ses mains : elle est venue chercher des conseils au pire endroit. Sa vie lui donne l'impression de n'être qu'un enchaînement de choix plus désastreux les uns que les autres. Tant pis, elle appellera l'unique personne sensée de son entourage ce soir. Il faut juste espérer que Kenma daigne lui répondre.

— Si je résume bien, la seule chose que vous avez à me proposer c'est d'aller lui parler ?

Ses deux amis se tournent vers elle avec un regard qui lui donne l'impression de venir d'une autre planète.

— Tu t'attendais à quoi ? Il n'y a pas dix mille solutions. Briser la glace, il n'y a que ça de vrai.

— Franchement, arrête de cogiter ! Il n'y a pas de raison que ça se passe mal, la rassure Daishou. Tu n'as pas la poisse comme Kuroo ou Bokuto, tu vas t'en sortir.

Gros soupir. Décidément, son meilleur ami n'excelle pas dans les encouragements. Elle garde le silence un moment, jouant avec des miettes qui traînent sur la table. Elle s'amuse à les coller sous ses doigts, le sucre rend sa peau gluante.

— Vous avez probablement raison, finit par admettre Mika. Demain, je lui parle. Si je ne le fais pas, vous pourrez choisir mes tenues pendant une semaine.

Oikawa se frotte les mains suite à cette annonce tandis que Daishou se redresse, intéressé.

— Mais c'est que tu prends des risques, en plus, siffle le jeune homme.

— Marché conclu, déclare Oikawa en se levant.

Comme chaque fois qu'ils font des paris stupides, Mika serre la main des deux garçons, déclame une phrase obscure en latin. Si elle se souvient bien, cela signifie : « chaque idiotie me rapproche un peu plus des enfers ». Mais la traduction est bancale, aucun d'eux n'a jamais pratiqué cette langue. Ils ont seulement trouvé que les syllabes sonnaient bien ainsi, avant de décréter que cela se rapprochait du latin.

Une fois dehors, Mika laisse Daishou et Oikawa partir ensemble, avant de rentrer chez elle. Son écharpe bien enroulée autour de son cou, le froid de l'automne effleure sur son visage. Sur le chemin, elle marche dans une grosse flaque d'eau, trempe ses chaussures. Elle ne peut s'empêcher de voir ça comme un mauvais présage. Le vent souffle fort, son bonnet s'envole. Des feuilles mortes glissent sur sa langue.


Mika est réveillée par le tintamarre habituel de son voisin. Elle peine à ouvrir les yeux, la tête brumeuse, égarée dans les limbes du sommeil. Confusion matinale. Elle se tourne vers son réveil : sept heures. De rage, elle jette son coussin. La cacophonie au-dessus continue. C'est toujours la même rengaine : un bruit de chaise qui glisse, une machine à café qui agonise, la radio qui hurle puis l'aspirateur qui se met en marche. Elle devrait probablement s'en plaindre. Gravir les vingtaines de marches qui la séparent de cet odieux personnage, prendre sa voix la plus glaciale, des éclairs à la place des yeux. Mais Mika n'est pas téméraire, elle n'aime pas autant le risque qu'elle voudrait le faire croire. Futée pour se sortir de situations embarrassantes, elle a toujours une maîtrise sur son monde.

Elle se contente de quelques coups de manche à balai au plafond, histoire que l'aspirateur se rendorme. Cela suffit pour avoir un peu de calme. Elle s'extirpe de ses draps, note dans un coin de sa tête qu'il est urgent qu'elle fasse une lessive. Le linge s'accumule au fond de la pièce — une montagne monstrueuse, mélange écœurant de couleurs.

Sa journée s'écoule lentement. Les cours l'ennuient un peu : Kuroo est absent aujourd'hui. Elle n'a personne avec qui se moquer d'Atsumu qui comme tous les vendredis matin dort la bouche grande ouverte, le cou cassé en deux. Elle envoie tout de même quelques photos à son ami, prend des notes.

Ses jambes trépignent. L'impatience fleurit depuis son cœur, étend ses racines jusqu'au bout de ses ongles. Une grosse appréhension est coincée dans sa gorge. Les mots s'effilochent, il va falloir trouver les bons — les plus simples sont rassurants. Éviter de provoquer un accident sur la route, ne pas mettre le feu au restaurant, pas de casse, rien qu'un grand sourire et une voix confiante.

Lorsque sa journée se termine, il fait déjà nuit. Elle s'emmitoufle dans son manteau, allume le chauffage dans sa voiture. Ses joues se colorent de rouge alors qu'elle pousse un soupir d'aise. Cela ne l'empêche pas d'arriver à son travail avec vingt minutes de retard. Rei la réprimande un peu quand elle s'engouffre dans le restaurant. Il suffit de quelques excuses bafouillées et la vieille dame lui offre son éternel sourire.

Elle enfile en vitesse son uniforme : une longue jupe dans laquelle elle s'emmêle souvent les pieds, un chemisier rouge froissé. Elle jette un coup d'œil vers la grosse horloge qui se trouve au-dessus de la porte d'entrée. Son téléphone vibre au moment où elle passe derrière le comptoir.

« Bon courage ! :p On réfléchit quand même à tes futures tenues d'icône mode. Sait-on jamais. »

Mika sourit en voyant le message d'Oikawa suivi d'une photo de Daishou et lui qui lèvent des pouces en l'air.

— Qu'est-ce qu'on a dit sur le téléphone, jeune fille ?

Mika sursaute.

— Uniquement pendant les pauses… Pardon, Rei-san !

— Que je ne t'y reprenne plus, la prévient-elle en agitant un long doigt osseux vers elle.

Elle marmonne une réponse. Cela fait rire sa supérieure. Étrange adulte au regard d'enfant. Elle pose tout de même son téléphone dans une boîte prévue à cet effet. Un dessin avec une tête-de-mort est collé sur le couvercle. Mika roule des yeux : Rei et la demi-mesure.

Elle s'installe derrière le bar, en attendant que les clients du soir arrivent. Le restaurant est encore vide. Sa patronne sert deux verres à de jeunes adolescentes. Dans une demi-heure, il y aura la course effrénée du dîner. Des commandes par dizaine, le rêve d'avoir huit bras pour tout faire, ainsi que trois autres têtes pour ne rien oublier. Un brouhaha qui enflera avant de redescendre doucement. Les mains collantes et chaudes lorsque Tsukishima lui tendra des assiettes. Elle tentera un sourire, même si elle ne gagnera qu'un regard blasé — la vie est dure, mais elle ne perd pas espoir : un jour, elle verra une émotion traverser le visage de son collègue. Après avoir couru partout, glissé de table en table, s'être époumonée à force de répéter le nom des plats, le silence se fera enfin. Elle aidera Nishinoya à faire sortir les hommes ivres, avant de passer un gros gilet oublié par un client. Elle fumera une cigarette, la seule qu'elle s'autorise.

— Anecdote ?

Nishinoya s'assoit sur les marches donnant sur la petite porte arrière de la boutique. Il porte un simple haut à manches courtes malgré le froid.

— Pas ce soir. Juste un mec qui a voulu m'offrir un pourboire de douze mille yens en échange de mon numéro de téléphone.

— Et tu as fait quoi ?

— J'ai donné un faux numéro.

Elle fourre la main dans la poche de son chemisier, en sort les billets et les agite sous le nez de son ami. Il éclate de rire.

— On partage si tu veux. Tiens, prends en la moitié, offre-t-elle, la main tendue vers lui.

Noya accepte et la remercie. En échange, il fera la plonge à sa place. Il lui propose même de la remplacer pour qu'elle puisse rentrer chez elle, mais Mika décline l'offre. L'inconnue qu'elle a cherchée du regard toute la soirée n'est pas encore apparue. Elle sait très bien à quelle heure elle franchira la porte : quelques minutes après que le flot se soit complètement écoulé, lorsqu'il ne reste qu'elle, les serviettes en papier et la fatigue des employés.

Nishinoya tape ses mains sur ses cuisses avant de se relever.

— Bon ! Je vais aller faire la vaisselle, annonce-t-il. Après ça, je rentre, je suis claqué. En plus, je n'ai pas d'anecdote ce soir.

Mia hausse les épaules.

— Dommage. La prochaine sera la bonne. Tu travailles demain, au fait ?

— Non. J'ai mes partiels à préparer, Rei m'a dit de prendre le reste de ma semaine.

— Bon courage alors.

Il ouvre la porte, se retourne une dernière fois vers Mika, un grand sourire aux lèvres.

— N'oublie pas de me prévenir si Tsukishima sourit, fait-il en guise d'au revoir.

Elle ricane et fixe un moment la route éclairée par les lampadaires. Les gros bâtiments du centre commercial s'étendent de l'autre côté. L'endroit où elle travaille est l'un des derniers restaurants qui ne soit pas une chaîne, vestige de ces magasins qui offraient un peu de compagnie aux solitaires de la route.

Lorsqu'elle revient à l'intérieur, il ne reste que Rei qui l'attend pour lui donner les habituels conseils avant qu'elle n'aille se coucher. Bien que cela fasse deux ans qu'elle travaille ici, la vieille dame ne peut s'empêcher de lui rappeler les règles. Elle acquiesce, et une fois seule, elle s'empresse de récupérer son téléphone.

Une dizaine de messages d'Oikawa, trois liens vers des articles sur le communisme de la part de Sugawara qu'elle lira dans son lit et huit appels manqués de Kuroo. Rien d'inhabituel en somme. Elle téléphonera à son meilleur ami plus tard — probablement que Daishou et lui se sont encore disputés, que c'est la fin du monde, l'effondrement du cœur du jeune homme.

Le bruit de la clochette résonne. Mika se fige une seconde, avant de reprendre une contenance. Elle se redresse, lisse les plis de sa jupe.

— Bonsoir ! lance-t-elle de sa voix la plus enjouée.

La cliente lui répond d'un sourire et d'un hochement de tête discret. Son cœur panique, change de place, tombe au sol, avant de se coincer entre ses reins et ses omoplates.

La jeune femme s'assoit sur un des sièges en hauteur du comptoir et retire sa grosse écharpe. Elle farfouille dans son sac avant d'en sortir un livre aux coins cornus. Mika la fait patienter juste le temps de reprendre son souffle.

— Je vous mets la même chose que d'habitude ?

— S'il vous plaît.

Elle relève à peine les yeux, les sourcils froncés, captivés par les pages de son ouvrage. Mika aperçoit le titre, mais il ne lui évoque rien. Elle se détourne quelques instants, attrape une tasse sur une étagère. Sur la pointe des pieds, elle tournicote, prend la cafetière encore chaude, tout en faisant cuire des pancakes. Une odeur alléchante embaume tout le restaurant.

Funambule de la nuit, elle observe afin de saisir le bon moment. Elle dépose délicatement le café devant la fille. Cette dernière s'extirpe de son livre avant de la remercier. Mika en profite pour entamer la conversation. Sa voix tremble légèrement, comme un fil où un pied hésitant se tiendrait.

— De quoi ça parle Zola ?

Son interlocutrice la dévisage sans répondre. Sa bouche se tord d'un rire malicieux.

— Zola, c'est le nom de l'auteur.

Les joues de Mika chauffent d'un coup, sa tête tourne. Sa cheville s'est cassée dans le vide. Panique grinçante.

— Le livre s'appelle Germinal, ajoute-t-elle entre deux gloussements. Il raconte l'histoire d'un garçon français qui travaille dans les mines au dix-neuvième siècle. C'est assez terrible.

— Ça a l'air de te passionner.

— En effet, j'aime beaucoup. Il y a des scènes choquantes, mais c'est un très bon ouvrage.

Elle marque une pause, prend une gorgée de sa boisson encore brûlante.

— Chaque fois que tu viens ici, tu as un livre avec toi, constate Mika. Tu dois vraiment aimer ça.

— On dirait que tu m'observes beaucoup.

Sourire enjôleur ; Mika pique un fard.

— N… Non, non ! Enfin, c'est seulement qu'il n'y a pas beaucoup de monde le soir. Les nuits sont longues. Je n'ai pas grand-chose à faire.

— Donc tu t'occupes en retenant des informations sur tous clients qui viennent ici ? Est-ce que tu as un petit carnet où tu notes tout ?

Si cela est possible, Mika rougit encore plus. La jeune femme en face d'elle pose son visage entre ses deux mains.

— Et si je te répondais oui, tu partirais en courant ?

— Du tout, réplique du tac au tac sa cliente. Au contraire, j'adorais le lire. Les ouvrages qui racontent la nuit ont un goût différent sur les paupières.

Mika ne dit rien. Elles se regardent et tout s'effiloche autour d'elles. Les aiguilles se bloquent, les pages du journal qu'un homme n'arrête pas de tourner au fond de la pièce s'immobilisent. Même les mèches du chignon de Mika se suspendent dans l'air. Puis arrive la fissure. Le miroir éclate.

— Je crois que les pancakes sont en train de brûler, prévient doucement la fille.

— Merde !

Fêlure d'un contact qu'elle aurait voulu éternel. Elle se précipite vers la poêle, la jette dans le lavabo alors qu'une légère flamme avait commencé à naître. L'eau crépite, des milliers de bulles minuscules.

— Je suis désolée, il va falloir attendre un peu pour la nourriture, mademoiselle.

Mika fronce les sourcils. Elle oublie le liquide qui s'écoule du robinet, sa gêne s'envole. D'un geste large, elle se place tout prêt de la jeune femme.

— Dis-moi, quel est ton prénom ?

La concernée a un mouvement de recul. Elle fait lentement claquer ses ongles sur le comptoir.

— Sakura.

— Tu mens.

Les mots ont fusé, plus rapides que sa pensée. Il arrive que la vérité lui échappe — un peu trop souvent. C'est embêtant parce qu'il y a des silences précieux qu'elle ne peut pas vivre.

— En effet. Je suis surprise, les gens ont tendance à me croire sur parole.

— C'est à cause de ta tête d'enfant sage. J'ai appris à me méfier de vous. Un de mes meilleurs amis est pareil.

Elle passe distraitement sa main sur les deux petites barrettes étoilées qui se trouvent dans ses cheveux.

— Si je te disais Haruka ?

— Tu ne m'auras pas, tu sais.

— Et toi ?

— Mika. Mika Yamaka, si tu veux tout savoir. Pour tes recherches. Je suis convaincue que tu es une espionne.

— Ça te va bien. Ça confère une harmonie surprenante à ta personnalité.

— Mais tu ne me connais pas, rétorque Mika.

— Moi aussi je t'observe.

Son corps chavire, le vide l'attrape par la taille. Elle tombe. Un funambule n'a pas d'ailes — rien qu'une chance évasive.

— Moi qui pensais que tu étais plongée dans ta lecture…

Mika rit timidement. Comme un silence s'installe, elle s'en va refaire des pancakes. Alors qu'elle a le dos tourné, Sakura ou Haruka, peu importe son nom, l'appelle :

— Ça te dirait de jouer à un jeu ?

Elle se retourne, intriguée.

— Si tu trouves mon prénom, tu peux me demander une chose. J'accepterai ce que tu veux.

Un sourire au coin des lèvres, elle ne quitte pas un instant Mika des yeux.

— J'ai gravé ce moment dans ma rétine. Il n'y a plus de retour en arrière possible.

— Cela signifie que tu es d'accord ?

Mika hoche la tête avec un regard espiègle. Son fil a tenu bon.

— Tu feras attention, mais ta poêle fume encore.

— Ce n'est pas vrai ! s'écrie-t-elle.

Une heure et trois essais plus tard, Mika réussira enfin à servir sa cliente. Cette dernière n'avancera pas dans son livre. En outre, elle restera un peu plus longtemps perchée sur sa chaise, racontant des histoires où les femmes volent et les chats chahutent sur des nuages.


Mika n'a pas pensé une seconde à Oikawa et Daishou. Ils ont visiblement l'air de lui en vouloir, mais elle n'en a pas grand-chose à faire.

— Hé ho ! Ici la terre ! Mika ?

Daishou claque des doigts devant ses yeux. Elle sursaute.

— Pardon. Je réfléchissais à… À mon cours de demain matin.

— On est dimanche demain, relève son ami.

— Je parlais de celui de lundi, voilà tout.

Daishou lui jette un coussin à la figure. Il s'étire avant de s'extirper des draps. Alors qu'il enfile son pantalon, il se tourne vers elle.

— J'ai été patient. Je ne t'ai rien demandé de la soirée, mais il va falloir que tu m'expliques. Sinon je pars maintenant.

— Tu avais dit que tu irais acheter des croissants !

— Je le fais à une condition : quand je reviens, tu me racontes tout.

Mika affiche une moue boudeuse avant de s'avouer vaincue.

— Marché conclu. Je te fais un café ?

— Je veux bien, s'il te plaît.

Elle lui tend les clés de son appartement et un petit sac. Il passe un pull par-dessus son tee-shirt. La porte claque. La solitude qui l'enlace est agréable. Elle se lève, frisonne lorsque ses pieds nus touchent le sol.

Le café a tout juste fini de couler lorsque son meilleur ami revient. Elle s'approche de lui, tapote son nez du bout de son doigt.

— Il est tout rouge, observe-t-elle. Il fait froid dehors ?

— Comme un mois de janvier. L'air est glacé.

— Voilà une boisson pour te réchauffer ! déclare Mika en lui tendant un bol fumant.

— Merci.

Daishou prend place sur la petite table de sa cuisine. Il fixe le lit qui se trouve face à lui, le regard vague. La jeune femme s'assoit à côté, attrape une viennoiserie et croque dedans à pleines dents. Elle est encore chaude et moelleuse. La nourriture fond dans sa bouche ; ça l'émerveille. Une nouvelle habitude vient de naître en elle : elle admire les petits détails. L'amour flotte tout autour, enserre son cœur.

Mika soupire, fatiguée. Elle a travaillé hier soir jusqu'à tard dans la nuit. Il y avait du monde et elle a peu parlé avec sa cliente. Néanmoins, elles se sont échangé de nombreux sourires ; discussion silencieuse.

Le bruit d'un papier qu'on froisse la ramène à la réalité. Les contours du restaurant s'estompent, se superposent à son appartement en fouillis.

— Chattends que tu me racontes, marmonne Daishou en grignotant son croissant. Combien de pancakes brûlés cette fois-chi ?

— Oui, oui.

Mika pose sa nourriture devant elle. Elle n'arrive pas à regarder son meilleur ami en face, alors elle fixe un cadre bancal sur un mur.

— Seulement deux, tu peux être fière de moi !

— Mmh… Pas mal en effet. Vous avez discuté ?

— Oui et c'était… lunaire ? Je ne sais pas comment qualifier ça, Daishou. J'ai cru que j'étais devenue muette au début. Les mots s'emmêlaient et j'avais l'impression de parler une autre langue. Tu l'aurais vue, assise sur ce tabouret, son livre à la main. Les pages étaient cornées de partout, tu aurais fait une syncope.

Le garçon grimace. Les livres sont sacrés, on en prend soin. Écrire, rendre l'ouvrage vivant est un crime selon lui. Mika n'est pas d'accord. À quoi bon lire si l'œuvre ne s'en souvient pas ? La lecture est une aventure. Ça laisse toujours des traces profondes en l'homme.

— Tu es donc amoureuse d'une meurtrière, conclut Daishou.

— Si elle est une meurtrière, je suis un monstre.

— Je n'ai jamais dit le contraire. Je suis convaincu que tu n'es pas humaine, Mika.

Cette dernière roule des yeux.

— Enfin, bref. J'ai tenté de l'approcher en parlant de son livre, mais je n'ai fait que me ridiculiser. J'ai confondu l'auteur et le titre. Pitoyable.

Son ami manque de s'étrangler avec son café en riant.

— Tu es irrécupérable. Et ensuite ? Ça a été le coup de foudre ? Elle s'est penchée en avant et vous avez échangé un long baiser langoureux avant de partir discrètement vous isoler dans les cuisines ?

— Je ne suis pas comme Kuroo et toi. Je sais me tenir, se moque-t-elle. Pas besoin de dire que je vais fumer une cigarette pour finalement revenir les cheveux en bataille et les joues rouges.

— C'est arrivé une fois ! s'insurge-t-il.

— C'était une fois de trop. Franchement, vous m'épuisez. Pourquoi ne discutez-vous pas ? Plutôt que de tout régler au lit. Ils existent des méthodes civilisées, tu sais.

— Oh par pitié, tu ne vas pas commencer à me faire la morale. Tu as mis une éternité avant de parler à cette fille. Au moins nous on échange régulièrement.

Mika balaie sa remarque d'un geste de la main.

— Si tu veux que je finisse de te raconter, il va falloir cesser les reproches.

— C'est toi qui as commencé, je te ferais dire.

— C'est faux ! Je vais faire comme si je n'avais rien entendu pour cette fois. Tu as une meilleure amie généreuse.

Daishou ne répond rien, mais il ne se gêne pas pour lui lancer un regard lourd de sens. Elle préfère l'ignorer.

— Enfin, pour ne pas rentrer dans les détails, après m'être ridiculisée, on a discuté pendant plusieurs heures. C'était incroyable. Un peu comme si le temps était suspendu. Elle est repartie en même temps que moi, tard dans la nuit. J'avais tellement envie de l'embrasser, si tu savais.

Mika se souvient de sa silhouette se découpant à la lueur de la lune. Un fantôme. Elle se demandait si tout cela était vraiment arrivé. Pourtant, lorsqu'elle l'avait revue le lendemain, elles avaient discuté à nouveau et la jeune femme était restée.

— C'est à vomir. Tu es terriblement amoureuse, ça me dégoûte, déplore Daishou.

— Merci, moi aussi je suis contente de moi. Tu es véritablement le meilleur ami parfait, ironise-t-elle.

— Et comment elle s'appelle ? demande le garçon après un court silence.

— Je ne sais pas.

Il la dévisage sans comprendre.

— Comment ça ? Vous avez discuté pendant des heures et tu n'es pas foutue de connaître son prénom !

— Elle n'a pas voulu me le dire. Enfin, elle m'en a dit plusieurs, mais ce n'était pas le bon.

— Je ne sais pas dans quel bourbier tu t'es encore fourrée, mais je te préviens : je déteste la boue.

Mika sourit. Il ne comprend pas — elle n'est pas sure qu'elle ait envie qu'il le fasse. Elle aime garder ça pour elle, son mystère. Cette fille menue qui tourne sur son siège, passionnée par des récits imaginaires.

— C'est un jeu entre nous, élude-t-elle simplement. Tout va bien, Daishou.

— Mouais.

Il n'a pas l'air convaincu, mais elle s'en fiche. À la place, elle attrape une autre viennoiserie. Daishou se plaint de Kuroo tout en s'extasiant sur son visage qu'il trouve « injustement splendide ». Mika ne relève pas, elle le laisse parler. Il y a des choses qui ne changeront pas : ses deux meilleurs amis font partie de celles-ci.


— Mathilde ?

Les yeux marron la fixent un instant. Elle hausse les sourcils.

— C'est un prénom français, fait remarquer la jeune femme.

— Je me disais que tes parents pouvaient avoir des goûts étranges. Et puis ça t'irait bien. Tes cheveux blonds me rappellent le personnage d'un roman français.

— Lequel ?

— Je ne me souviens plus. Il ne me reste qu'une vague impression.

Mika remplit pour la troisième fois la tasse de sa cliente. Cette dernière s'éternise dans le restaurant. Il est tard, aux alentours d'une heure du matin. Elles ne sont que toutes les deux.

— Ce n'est toujours pas ça en tout cas, avoue la fille. Plus le temps passe et plus tu proposes des prénoms saugrenus. Je ne suis pas extraordinaire. Je n'ai pas l'étoffe d'un personnage de roman.

Mika s'apprête à poser une question, mais se ravise. Cela fait un mois qu'elle collecte petit à petit des informations anodines sur cette jeune femme mystérieuse. Elle sait qu'elle aime lorsque ses pancakes sont bien dorés, qu'elle a tendance à tripoter son écharpe quand elle est gênée, qu'elle ne sort jamais sans un livre sur elle et qu'elle s'amuse souvent à écrire des poèmes sur les autres clients qu'elle croise ici.

Mika brûle de curiosité, mais elle n'a pas envie que son amie s'échappe. Elle a tendance à faire ça : si la question ne lui convient pas, elle esquive, ondule comme un serpent. Un sourire entendu et la conversation se poursuit en sens inverse. Pour qu'elle réponde, Mika doit piquer son attention, utiliser des chemins détournés.

— Et qu'est-ce que c'est une vie banale selon toi ?

Son interlocutrice se pince les lèvres comme chaque fois qu'elle réfléchit. Elle replace le haut de sa robe fleurie, agite ses mains aux nombreuses bagues. On entend le son d'une clochette, signe que quelqu'un vient de rentrer dans le restaurant.

— Je vais m'occuper de ce monsieur, mais je veux une réponse quand je reviens, la prévient Mika en agitant son index sous son nez.

L'autre hoche la tête alors qu'elle se dirige vers un homme d'une quarantaine d'années. Mal rasé, les traits tirés, il a une forte odeur de tabac froid. Mika prend sa commande, pressée de retourner derrière le comptoir.

— Alors ?

— Une vie banale… Ce n'est pas une si mauvaise chose. C'est calme, ponctuée de petits soucis. Il y a rarement beaucoup à dire.

— Ça ne répond pas vraiment à ma question, objecte Mika.

— Mais si ! C'est une vie où l'ennui prédomine. C'est celle des écrivains. C'est pour ça qu'ils écrivent. Ils ont tout le temps pour raconter l'histoire des autres.

— Donc tu t'ennuies, conclut-elle.

— Au contraire ! Je suis tellement fascinée par l'humain que j'en oublie de vivre.

Mika pose ses coudes sur le comptoir pour capter son regard. Leurs visages sont proches.

— Hinata ?

— Ça, c'est le prénom de mon meilleur ami. Dommage.

Elle est étonnée de cette remarque. Mika l'imaginait solitaire, voguant de personne en personne, écoutant leurs récits avant de s'en aller sans un bruit.

— Tu écris sur lui ?

— Évidemment. Il est fascinant. Haut comme trois pommes, il pourrait tuer un dragon. À la place, il préfère sauter très haut.

— C'est un amateur de saut en parachute ?

Son amie éclate de rire. L'estomac de Mika se tord. Ses mains agrippent le bois.

— Du tout, il est volleyeur. Il est vraiment impressionnant. On ne dirait pas la même personne lorsqu'il est sur le terrain. Si tu veux je t'emmènerai voir, au prochain match qu'il jouera.

Sa respiration se coince dans sa gorge. Elle a envie de prendre ses jambes à son cou, s'enfermer dans la cuisine afin de pouvoir hurler.

— J'ado- J'adorai, bégaie-t-elle.

Elle finit son café d'une traite, sort son porte-monnaie afin de payer l'addition.

— Je suis désolée, mais il est vraiment tard, je vais devoir y aller, déclare-t-elle. Je dois me lever tôt demain.

Mika hoche la tête. Elle attrape l'argent, le glisse distraitement dans la caisse.

— À demain, alors. Fais attention sur la route.

Sa voix est faible. Elle observe son amie pousser la porte avec son épaule et disparaître dans la nuit. Elle aurait aimé qu'elle reste un peu plus longtemps. Les gens se confient plus facilement les soirs de lune.

Mika souffle jusqu'à ce que son regard tombe sur les gants appartenant à la fille. Elle se jette sur eux, saute presque par-dessus le comptoir avant de se précipiter dehors.

— Mathilde ! crie-t-elle dans la nuit.

Ses yeux mettent quelques secondes à s'habituer à la pénombre. Les lampadaires du parking éclairent faiblement l'endroit, où trois voitures et un camion sont garés. Elle aperçoit la jeune femme au volant d'un véhicule tout cabossé à la peinture écaillée. Elle ne l'entend pas. Mika s'approche, toque à sa fenêtre. Elle fait un bond lorsqu'elle la remarque penchée en avant, agitant ses gants avec de grands gestes.

Elle peine à ouvrir sa vitre qui se bloque au milieu et refuse d'aller plus loin.

— Tu les avais oubliés, se sent obliger d'expliquer Mika.

— En effet. Je me disais bien que j'avais froid aux mains.

Elle les enfile alors que Mika les fait passer par l'embrasure de la vitre. Ses doigts sont recouverts d'un cuir noir abîmé. Cela lui donne des allures d'agents secrets des années cinquante. Un véritable personnage de cinéma, pense-t-elle.

— Enfin, je ne crois pas qu'ils vont me servir à grand-chose, ajoute l'autre. Ma voiture ne veut pas démarrer.

Elle tourne la clé. Le moteur crachote, se bloque, puis s'arrête. Son amie réessaie plusieurs fois, avant d'abandonner au bout du cinquième essai.

— Merde ! peste-t-elle.

— C'est embêtant… lâche bêtement Mika qui ne sait pas quoi dire.

— En effet.

— Tu n'as personne qui pourrait venir te chercher ?

— À une heure du matin ?

La jeune femme se mord le pouce. Un éclair de panique dans le regard. Cependant, elle reprend vite contenance.

— Si tu veux, je peux te ramener chez toi, propose Mika en rougissant.

Son interlocutrice se tourne vers elle.

— Tu ferais vraiment ça ?

— Ça ne me dérange pas, tu sais. Il suffit que je prévienne Tsukishima. Je finis dans une heure et il n'y a quasiment aucun client la nuit.

Elle sourit, visiblement soulagée avant de se renfrogner.

— Le truc, c'est que j'habite vraiment loin d'ici… Je ne vais pas te faire faire autant de route. Autant que j'attende demain matin pour appeler quelqu'un. Je vais dormir dans ma voiture.

— Tu ne vas pas rester dans ce froid ! s'indigne Mika. C'est décidé, tu viens chez moi. On en a pour un quart d'heure. Et ne t'avise pas de refuser, c'est un ordre.

Elle ne sait pas d'où provient cet aplomb. D'habitude, elle n'est que bégaiements et hésitations face à elle. Les mains sur les hanches, elle est prête à emmener son amie de force.

Il y a un long silence. L'éternité s'étend alors que Mika frisonne — elle est sortie sans son manteau et elle va bientôt se transformer en statue de glace.

— Très bien, capitule l'autre. Je crois que je te serais reconnaissante à vie.

— N'exagère pas. C'est normal que je t'aide.

Son interlocutrice hausse un sourcil, mais ne fait aucun commentaire. L'esprit de Mika trébuche. Ce n'est pas de l'amitié, c'est une relation de la nuit. Lunaire. Elle est comme un astronaute qui porterait sa combinaison sur terre : engoncée et maladroite.

Elle court vers le restaurant pour prévenir Tsukishima de son départ. Celui-ci approuve d'un simple hochement de tête. Elle sait qu'il ne dira rien : elle peut compter sur lui. De toute façon, Rei s'en fiche un peu. Si elle a offert ce travail à Mika, c'est aussi parce qu'elles ont un lien inexplicable. Famille sans vraiment l'être, un peu comme le feu réconfortant d'une cheminée.

— C'est bon ! annonce-t-elle en réajustant son manteau dans le froid. Ma voiture est au niveau du lampadaire.

Toutes deux s'engouffrent dans l'habitacle alors que Mika monte le chauffage. Malgré la chaleur qui se diffuse, elles sont frigorifiées.

— Tu as gardé ta tenue de travail, fait remarquer la fille.

— Ah mince ! Tant pis, je me changerai chez moi.

— Avec si peu sur le dos, tu vas tomber malade.

— J'ai un manteau bien chaud. Tout va bien, maman, plaisante Mika.

L'autre lui donne une petite tape sur l'épaule en soupirant. Elles n'échangent aucun mot durant le trajet profitant tranquillement de la musique. De temps à autre, Mika lance des coups d'œil dans la direction de la jeune femme : cette dernière a posé son menton contre la paume de sa main, sa tête tournée vers le paysage. Des éclats sporadiques ricochent contre les fenêtres. La grande route est déserte, elles ne croisent que quelques poids lourds avec leurs chauffeurs aux regards las. Lorsque Mika s'engouffre vers la sortie, Yachi demande :

— Tu habites dans Tokyo ?

— Oui. Enfin, pas dans la ville même, je suis un peu excentrée.

— Citadine, donc.

— Pas toi ?

Elle a un sourire mystérieux, emprunt d'une légère mélancolie.

— Je préfère la campagne. J'aime beaucoup les feuilles qui bruissent. Aucun autre son. À part mon cœur qui bat, si je me concentre bien.

Elles laissent ses mots flotter. Lorsque Mika ouvre à nouveau la bouche, elles sont arrivées.

— Et voilà ! Cinq minutes de marche et on y est !

Alors qu'elles avancent côte à côte dans les rues désertes, elles croisent un homme seul. Emmitouflé dans un gros manteau de cuir, il est appuyé sur le comptoir de son camion. Vendeur à la sauvette, la lumière qui éclaire son stand grésille. Mika plisse les yeux pour lire la pancarte située devant le véhicule.

— Marrons chauds…, murmure-t-elle.

— Bonsoir mesdames ! les salue avec entrain le vieil homme.

Son amie se rapproche, intriguée. Mika est à sa suite. Elle remarque que le vendeur est âgé, ses cheveux grisonnants brillent sous la lumière blanche. Il a des allures de magiciens avec sa longue barbe.

— Bonsoir monsieur ! .

— Combien coûtent vos marrons ? demande doucement son amie.

— 650 yens !

Mika est surprise de croiser cet homme à une heure si tardive. Ce quartier est d'habitude inanimé, figé par l'hiver. Déboussolée, l'idée qu'elle soit en train de rêver lui effleure esprit. Lorsque son regard se pose à nouveau sur la pancarte, elle remarque que celle-ci est entourée de runes.

— Vous êtes un mage ?

Le vieillard la dévisage d'un œil vif, un sourire en coin. Son nez cabossé frémit.

— Désolé, je ne vends pas de grimoires, seulement des marrons chauds.

— On va vous en prendre pour deux s'il vous plaît ! intervient alors la jeune fille.

Mika se tourne vers elle, surprise. L'homme lâche un rire rocailleux.

— C'est parti ! Faites attention, ils pourraient être ensorcelés… Les marrons ont l'odeur de l'amour.

Il leur fait un clin d'œil tandis qu'il s'affaire dans son camion. Une douce senteur de grillé se répand.

— Monsieur, j'aurais une question pour vous, se lance brusquement Mika.

— Tout ce que vous voulez, demoiselle. Le temps que les marrons chauffent, je répondrai à tout ce que vous désirez.

Il ne relève pas les yeux, trop occupé avec la cuisson. Il chantonne des paroles dans une langue inconnue. Mélange de mélodies tantôt grinçantes, tantôt roulantes ; des montagnes enneigées brillantes sous le zénith.

— À votre avis, comment s'appelle-t-elle ?

Elle désigne sa amie — c'est un surnom qu'elle lui donne souvent dans sa tête, ça lui permet de ne pas la laisser s'échapper, une singularité douce dans ses pensées. Il passe sa main dans sa barbe.

— Et si elle n'en avait pas ? avise-t-il après un long moment. Tu es une voyageuse, pas vrai ? Tes cheveux sentent la mer.

La concernée ne répond rien — son silence éternellement énigmatique.

— Connais-tu le chant des sirènes ? lui demande-t-il alors.

— Je ne suis pas Ulysse.

— Mais tu n'es pas Pénélope non plus. Tu n'as pas vraiment de chez toi, je me trompe ?

Mika voit bien que quelque chose lui échappe. Un combat est en train d'éclore sous la terre.

— Me comparez-vous à Patrocle ? Exilé et sans famille ?

— Je n'oserais pas. Je n'apprécie pas les histoires d'amour qui finissent mal.

La jeune femme est visiblement vexée. Elle a croisé ses bras et elle ne pipe plus un mot. L'homme attrape deux petites pochettes dans lesquelles il fourre les marrons tout chaud.

— Voilà pour vous !

Alors que Mika s'apprête à payer, il l'arrête.

— Je vous les offre. Vous avez piqué ma curiosité.

— Me-, Merci… bafouille-t-elle.

Le papier se froisse dans les mains de Mika, alors qu'elle enserre bien les petits paquets.

— Mademoiselle ! appelle-t-il.

La fille relève la tête, à contrecœur. Ses cheveux blonds se dressent sur son crâne, reflet de son agitation.

— Télémaque. C'est à lui que tu ressembles. Seulement, n'oublie pas de rentrer chez toi. Les marins s'égarent souvent. C'est toujours terriblement triste quand ils ne reviennent pas.

Elle ne lui répond rien et se contente de fourrer un marron chaud dans sa bouche. Elle lance un regard à Mika.

— Au revoir, monsieur. Et merci encore !

Il agite la main alors qu'elles s'éloignent rapidement, Mika entraînée par le pas pressé de la fille. Elle se retourne, mais le fourgon a disparu. Sur la place, il n'y a plus qu'une fontaine où l'eau a gelé. Les pavés se colorent de mille nuances de vert avant qu'elles ne s'estompent.

— C'était bien un mage, alors, s'émerveille Mika.


Mika est réveillée par le soleil qui embrasse son visage. Elle ouvre difficilement les yeux, éblouie par un rayon chaud. À côté d'elle, le lit est vide. Elle se redresse, s'étire en bâillant avant de se lever. Un café tiède flotte dans la cafetière. Elle attrape un petit papier posé sur la table. Une écriture fine et serrée a griffonné quelques mots à la va-vite.

« Merci beaucoup pour hier soir. Je suis repartie voguer aujourd'hui. La mer m'appelait. J'ai fait du café pour me faire pardonner. A très vite. »

Il n'y a pas de signature, mais Mika imagine très bien la jeune femme penchée en avant écrire sans un bruit. Elle la voit enfiler ses collants, son pull froissé pendant sur son avant-bras. Un mirage lointain. Alors qu'elle relit le mot, elle envoie valser une poussière qui s'était coincée dans son œil.

Son corps pèse une tonne. Elle se recouche, étend ses membres en étoile sur son lit. Elle fixe le plafond, l'esprit ailleurs. Elle repense à hier soir, le cœur lourd. Une discussion aussi houleuse que l'océan. Son amie qui s'endort, qui vient se blottir contre elle. Ses doigts qui glissent sur sa peau, alors que Mika se retourne pour observer son visage aux traits asymétriques dans la pénombre.

— Tu fais des études ? l'interroge alors Mika.

— Oui.

— De quoi ?

Elle sait qu'elle ne devrait pas insister. Mais dans la nuit, tout semble possible. La vérité a l'air plus proche, l'effleure presque.

— J'étudie les gens et le monde, élude-t-elle.

— Pourquoi parles-tu toujours en énigme ?

Son interlocutrice détourne le regard. Elle se met sur le dos, fixe le plafond sans rien dire.

— J'essaie de ne pas mentir, confesse-t-elle. Tu sais Mika, je pense que tu fais trop facilement confiance aux gens. Peut-être que je ne suis pas celle que tu crois.

Elle se pince les lèvres. Mika trouve ça adorable. Elle a envie de goûter sa peau.

— Alors quoi ? Tu es une meurtrière ? Une évadée de prison en fuite qui se cache ?

— Qui sait ? Les voyageurs sont des menteurs après tout.

— Tout ce que tu m'aurais raconté serait faux ? Tu es comme le vendeur de tout à l'heure ? Un mirage ?

— J'aimerais bien, avoue-t-elle dans un souffle.

Elle a dit cela tellement bas que Mika n'est pas certaine qu'elle ait vraiment parlé. Elle enlace ses doigts aux siens.

— Menteuse ou pas, j'apprécie ce que tu me montres. Tant pis si ce n'est pas la vérité, je peux me contenter de cela.

L'autre dégage brusquement sa main, s'échappe de son étreinte.

— Tu es stupide. Tu vas t'écraser contre les rochers à t'entêter ainsi.

— Donne-moi ta vérité alors.

Cela sonne presque comme une supplication. Mika implore, à genoux. Pendue à son cou, désespérée d'aimer si fort. Une image, un reflet. Peut-être qu'elle est tombée amoureuse d'une peinture inachevée.

— Je n'ai jamais dit que je ne te l'avais pas déjà montrée, objecte son amie. J'ai seulement esquissé l'idée que tout cela ne pourra être qu'un songe.

— Je ne rêve jamais. Mes nuits sont toujours sombres.

La jeune femme lâche un ricanement quelque peu méprisant. Mika se rembrunit.

— Je finirai par te dire mon prénom, mais ça ne sera pas une journée heureuse.

Le sang de Mika se glace. Elle cherche la main de son amie sous les draps, mais elle semble s'être évaporée.

— Je m'étais presque faite à l'idée que tu t'appelais Mathilde, plaisante-t-elle.

Elles rient toutes les deux. Mais les apparences refusent de disparaître : c'est une blessure plus profonde qui se dresse entre elles.

Son ventre se retourne. Les souvenirs s'estompent. Elle essaie de téléphoner à Daishou, mais il ne répond pas. Oikawa est occupé, parti en voyage pour voir sa sœur à l'étranger. Kuroo dort, il est trop tôt pour le réveiller. Décidément seule, elle broie du noir. Elle passe sa journée à ressasser encore et encore la nuit précédente. Elle aurait aimé se distraire, mais elle ne travaille pas et ses cours lui semblent désuets. Le café a un goût plus qu'amer sur sa langue. Acre, et brûlant, elle refoule ses larmes.

Elle aperçoit les marrons d'hier. Il en reste quelques-uns. Elle croque dedans, mais ils ont durci.

— Marrons d'amour, avait-il dit. C'était un mage menteur.

Lorsque lundi arrive, c'est le soulagement qui envahit tout son être. Elle croise Kuroo à l'université, mais elle ne lui raconte rien. Elle n'y parvient pas. L'écume bloque les mots dans sa gorge. L'espoir perce ses poumons, quand elle part travailler en fin de journée. Elle attendra longtemps sa cliente. Personne ne viendra. Elle réprimandera trois adolescents sans trop savoir pourquoi. Ils sont trop plein de vie à son goût, porteur d'une douceur mensongère. Des hormones déréglées, un cafouillage sur le papier vierge.

— Tout va bien, ma chérie ? lui demande Rei, soucieuse. Ne t'égare pas trop dans tes songes ou le courant t'emportera.

Mika ignore sa remarque. Elle se contente de resserrer le nœud de son tablier. De l'encre sur les mains, son cœur est indélébile.


Deux semaines se sont écoulées depuis cette soirée. Des images dansent souvent devant ses yeux — cheveux blonds, écharpe beige et une silhouette fluette, aussi légère que le vent. Elle les chasse en secouant la tête. Tout le monde lui fait remarquer qu'elle a l'esprit ailleurs. Elle se contente de sourire sans jamais rien répondre.

— Bonsoir, lâche-t-elle d'un ton traînant alors que la sonnette du restaurant retentit.

Mika n'est pas trop d'humeur. Elle a voulu échanger ses horaires avec Nishinoya, mais celui-ci est tombé malade. Résultat, elle se retrouve à passer la nuit ici, ses devoirs sur le comptoir — elle a une dissertation à rendre pour demain. Elle aurait pu la faire plus tôt : ses doigts refusaient de tracer les lettres.

— Bonsoir, lui répond une voix familière.

Elle sursaute. Les yeux rivés sur son cours, elle n'ose pas relever la tête. Le tabouret qui se trouve juste en face d'elle racle contre le sol. Un bruit d'un tissu qui se froisse, des mains hasardeuses qui farfouillent dans un sac. Un livre à la reliure abîmée glisse sur le comptoir.

— Je pourrais avoir un café, s'il te plaît ?

— Bien sûr, acquiesce Mika sans la regarder.

Elle se détourne, attrape une tasse. Elle marque une pause, prend le temps de respirer. Tout d'un coup, elle sent des bras enlacer sa taille. Mika se fige.

— Tu m'as manqué.

Mika aimerait se dégager. Elle voudrait s'énerver, lui dire tout ce qu'elle a sur le cœur. À la place, elle attrape le visage de la fille, l'approche du sien. Elles se dévisagent en silence. Puis Mika dépose un baiser sur ses lèvres comme si c'était la seule réponse logique à tout ça.

— Je n'aurais pas pensé que tu avais ce goût-là, lâche alors Mika.

La jeune femme la regarde un instant, avant de l'embrasser à nouveau. Mika frissonne, place ses mains sur ses épaules, finit par en glisser une dans ses cheveux. Le restaurant est vide tout autant que le reste du monde : il n'y a plus qu'elles. Elle dépose des baisers au creux de son cou, hume son odeur, caresse le tissu de sa robe. Son amie sourit, s'écarte un peu et prend le temps de la regarder.

— Tu es belle.

Mika se penche en avant, mais l'autre se détache complètement.

— Il est l'heure de lever l'ancre.

La fille serre la main de Mika une dernière fois. Elle récupère son sac et paie son café qu'elle n'a même pas bu. Incapable d'esquisser un geste, les larmes roulent sur son visage. Son bateau prend l'eau et la marée déborde au bord de ses yeux. Mika remarque qu'elle a oublié son livre. Elle l'attrape, commence à courir vers la sortie pour rappeler son amie afin de le lui rendre lorsqu'un bout de papier glisse de l'ouvrage.

« Pour la fille de la pénombre. C'est une histoire qui occupera tes nuits. »

Rageusement, Mika froisse le mot. Elle s'apprête à le déchirer, mais se retient in extremis. Elle passe un doigt sur ses lèvres alors qu'elle observe le livre.

— Les Furtifs, lit-elle.

De la taille d'une brique, la couverture est grise, les pages jaunies. Alors qu'elle le feuillette, elle remarque que certaines phrases sont soulignées, des mots entourés. Il y a même des annotations sur les côtés. Elle reconnaît l'écriture fine et précipitée. Elle envoie valser l'ouvrage à l'autre bout du comptoir. Tsukishima aperçoit ses larmes. Il ne sourit pas, mais la prend dans ses bras sans un mot. C'est une étreinte surprenante. Elle ne dit rien et ses sanglots redoublent. Mika s'accroche un peu plus fort : l'océan la tétanise.


— Mika. Si tu n'ouvres pas cette porte, je te promets que je vais entrer de force, menace Oikawa.

Elle se cache sous sa couette. Les draps remontés jusqu'au visage elle crie :

— Je vous ai dit que je ne viendrai pas ! Je ne me sens pas bien, une grosse grippe.

— Arrête ta comédie ! Tu ne fais aucun effort. Et tu joues très mal la malade, intervient Daishou.

Mika grogne. Cela doit faire dix bonnes minutes qu'Oikawa et son meilleur ami sont devants chez elle à tambouriner contre la porte. Elle refuse de leur ouvrir : Mika leur a déjà expliqué qu'elle n'avait pas la tête à sortir. Son esprit avait décidé de tourner en boucle sur le même souvenir. Impossible de profiter de l'instant présent. Elle était devenue un poids, gonflée de mélancolie. Un cœur brisé n'est jamais drôle.

— OK, tu veux la jouer comme ça ? J'appelle ton frère, on va voir ce qu'il en pense.

Mika se fige.

— Tu n'oserais pas, Daishou. Si tu fais ça, tu signes la fin de notre amitié.

— Oh, je vais me gêner. Je sais qu'il a les clés. Ça te ferait du bien une bonne soufflante, ça ne sert à rien de se morfondre. Tu es ridicule.

— Mais vous allez me foutre la paix, oui ? J'aimerais déprimer tranquillement, c'est trop demander ?

— Déprimer c'est pour les losers, relève Oikawa. Tu vaux mieux que ça Mika.

Elle lâche un gros soupir. Lorsqu'elle aperçoit leurs visages après s'être finalement décidée à les laisser entrer, elle regrette immédiatement.

— Si vous faites un seul commentaire, je vous dégage de chez moi avec un coup de pied aux fesses, les prévient-elle. C'est clair ?

Les deux garçons hochent vigoureusement la tête. Oikawa s'avance vers la fenêtre pour ouvrir les volets. Une lumière orangée pénètre dans la pièce et laisse entrevoir un capharnaüm sans nom. La vaisselle s'amoncelle dans l'évier, des cahiers traînent au sol et des chaussettes sales s'accumulent sur une chaise à côté de son lit. Ils échangent un regard.

— J'ai dit aucun commentaire.

— On a rien fait ! s'insurge Daishou.

— Vos airs dépités suffisent.

— Kuroo m'a confié qu'il ne t'avait pas vu en cours cette semaine, la réprimande alors Daishou.

Mika croise les bras sur son vieux tee-shirt gris, trois fois trop grand pour elle.

— Ça y est, vous êtes enfin ensemble ? ricane-t-elle. Si j'avais su qu'il fallait que je disparaisse pendant quelques jours pour que ça arrive, je l'aurais fait plus tôt.

Oikawa siffle d'admiration. Daishou lui donne une tape sur l'épaule.

— Je ne suis pas venue ici pour subir le Mika ronchon mode. Ce n'est pas parce qu'une jolie cliente un peu mystérieuse t'a brisé le cœur que tu vas rester chez toi à broyer du noir. On est pas dans une série américaine.

Mika se renfrogne. Elle n'a pas revu son amie après qu'elle lui a laissé ce livre en cadeau d'adieu. Il trône sur sa table de nuit. Elle a dû le lire quatre fois depuis qu'elle a disparu, dissipé dans la ville. Elle pourrait presque le réciter les yeux fermés.

— Tu es en train de me dire que je n'ai pas le droit d'être triste, rétorque Mika.

— Tu sais bien que non. Mais en tant que meilleur ami, il est de mon devoir de ne pas te laisser t'enfoncer trop loin dans ta tête. Je connais tes pensées et ce dont elles sont capables.

— En plus, ajoute Oikawa, j'ai ramené de quoi nous préparer. Kuroo a dit que les déguisements étaient obligatoires.

Il agite un sac débordant de vêtements et d'accessoires. Mika est écœurée rien qu'en apercevant tout ça — sortir de chez elle, c'est la dernière chose qu'elle souhaite.

— Si tu veux un argument convaincant, on te laisse t'habiller.

— Si tu savais comme ça me donne soudainement envie de venir, ironise-t-elle. Pouf, le blues s'est envolé miraculeusement avec tant de perspectives !

Oikawa affiche une moue vexée.

— Écoute-moi bien. Daishou, toi et moi on va aller à cette soirée. Cet idiot va enfin conclure avec Kuroo pendant que nous, on se mettra une belle cuite. Toi, car tu en as grandement besoin et moi… parce que j'en ai envie.

— Et qu'Iwaizumi lui manque, ajoute l'autre garçon.

— Et qu'Iwaizumi me manque, tout à fait.

Mika serre le poing. Sans savoir pourquoi, elle fond en larmes. Elle se sent pitoyable. Une inconnue l'a cassée en deux et elle n'est qu'une idiote pour être tombée droit dans le panneau.

Et il y a sa tête qui refuse de passer à autre chose, qui ne cesse de lui rappeler cette jeune fille amoureuse des livres. Elle lui a offert tant de mots, tant de discussions tardives. Elle venait de la lune, lui parlait des étoiles et des mirages de l'espace. Mika aurait voulu visiter Saturne avec elle. Elle aurait souhaité expliquer tout cela à ses amis. À la place, elle était tombée amoureuse.

Ils ne disent rien. Ils s'approchent doucement, s'assoient à ses côtés. Oikawa enserre délicatement ses doigts tandis que Daishou passe une main rassurante dans son dos. Elle hoquette, renifle — un spectacle raté.

— Je suis désolée. Je… Je ne voulais pas que vous me voyiez ainsi.

— On t'a connu dans un pire état, admet Oikawa.

— Ça, c'est sûr. Tu te souviens quand tu étais debout sur le comptoir d'un bar à vociférer que les femmes étaient des œuvres d'art ?

— Ou la fois où tu as embrassé Kuroo en lui racontant que tu aurais préféré que ce soit sa sœur ? renchérit le jeune homme.

Mika rit avant de s'étouffer avec sa salive. Elle tousse, ses épaules tressautent.

— Si vous pouviez éviter de me rappeler ce genre de choses. Plus jamais je ne bois une goutte d'alcool.

— Arrête. Je t'ai dit que ce soir, c'était la fête. Toi et moi on a des bêtises à faire ensemble.

Oikawa lui lance un clin d'œil. Mika sourit, essuie ses yeux humides du revers de la main.

— Tu as peut-être raison, souffle-t-elle. Ça me ferait certainement du bien de sortir.

Daishou tape dans ses mains, ravi. Il se lève d'un coup, attrape deux trois vêtements qui traînent par terre et annonce :

— On va t'aider à mettre un peu d'ordre. Ensuite, on se prépare et on débarque avec au moins une heure de retard. Règle de base, les meilleurs n'arrivent jamais en premier.

Oikawa hoche la tête.

— Finalement, je t'ai bien éduqué. Tu as retenu mes leçons, je suis ému.

— Oh la ferme. Viens plutôt m'aider à nettoyer tout ça.

Mika sourit en les regardant. Elle se mouche si fort qu'elle pourrait faire trembler tout l'immeuble.

— Merci beaucoup.

Pendant un instant, le restaurant, la jeune fille et l'odeur nocturne deviennent de véritables inconnus. Comme dans un songe, Mika oublie ses peines.


— Putain, vous abusez ! Deux heures de retard !

Kuroo a les mains sur les hanches, visiblement très agacé. Habillé tout en noir, il arbore un maquillage discret avec un fard rouge sous les yeux. Daishou le dévisage de haut en bas.

— Tu es censé être déguisé en quoi, tu m'expliques ? Et puis ça va, on s'est appliqué pour ta soirée, tu devrais être content.

Il fusille Daishou du regard avant de boire une gorgée de son verre.

— Un démon, mais j'ai paumé mes cornes et Bokuto m'a pris les ailettes que je m'étais faites. C'était lui que je cherchais avant de vous apercevoir débarquer comme des voleurs.

Tout d'un coup, il remarque la présence de Mika. Ses traits s'apaisent alors qu'un grand sourire éclaire son visage. Il s'empresse de la serrer dans ses bras. Cette dernière grimace avant de se rappeler le bien que lui procurent les étreintes de son ami.

— Tu vas mieux ? J'étais vraiment inquiet de ne pas te voir en cours, tu sais. C'était long sans toi ! En plus, tu as loupé un Atsumu en pleine forme. Il n'arrêtait pas d'essuyer des vents par Sakusa, c'était incroyable. J'ai noté toutes les réflexions qu'il s'est mangé, du grand art.

— Il faudra que tu m'envoies ça. Et que tu te maquilles plus souvent aussi, ça te va bien ! le complimente Mika.

— Attention, il va prendre la grosse tête si tu lui dis ça.

— La ferme Daishou.

Oikawa passe sa main sur l'épaule de Mika.

— On va vous laisser vous chamailler, déclare-t-il en mimant des guillemets avec ses doigts. Vous m'excuserez, mais c'est épuisant de vous regarder faire. J'ai promis à Mika que ce serait une bonne soirée. Kuroo, où peut-on se servir un verre ?

Ce dernier ne prête même pas attention aux remarques du garçon. Il leur indique la cuisine au fond du grand appartement, avant de lancer une pique à Daishou. Oikawa entraîne Mika avec lui, tandis qu'elle jette un regard à ses deux amis, amusée.

— Tu penses qu'ils vont enfin conclure ce soir ? demande-t-elle à Oikawa alors qu'il lui sert un verre.

— J'espère pour nous. J'en ai plus qu'assez de supporter Daishou se lamenter et me parler de Kuroo à longueur de journée.

— Si ça peut te consoler, je vis la même chose avec Kuroo.

— Ils me désolent, fait Oikawa en secouant la tête. On dirait des lycéens. Quand est-ce qu'ils vont finir par mettre leur fierté de côté ? Je te jure, parfois j'ai juste envie de les enfermer dans un placard et de les laisser là-dedans pour toujours.

— On aurait la paix au moins.

— Ça ferait du bien. Rien qu'une journée, le rêve.

Ses épaules se relâchent alors qu'il imagine la scène. Mika ne peut s'empêcher d'éclater de rire. Elle replace sa robe verte, avant de réajuster les ailes qu'elle a dans le dos. Quand elle aperçoit son reflet dans un miroir, elle se sent bien. Oikawa a fait du bon travail : son visage scintille grâce aux paillettes et ses yeux or et rose lui donnent une véritable allure féerique.

Une fois servis, ils retournent au salon. L'atmosphère chaude et extatique de la soirée roule sur la peau de Mika. Un sourire se dessine sur ses lèvres. Elle attrape la main d'Oikawa et l'entraîne danser. Ils se retrouvent très vite au milieu de la foule où les gens ondulent doucement. Parmi les ombres colorées à la lueur d'une lumière de velours, ils se fondent dans le décor. Mika se déhanche, s'amuse à lancer des clins d'œil à son ami. Il la fait tournoyer ; leurs pas sont légers, presque frivoles. Si Mika aimait les garçons, elle serait probablement tombée amoureuse d'Oikawa — c'est étrange comme les cœurs peuvent être compliqués.

Il n'y a pas d'étoiles sur le plafond, mais elle a l'impression que le crépuscule scintille au-dessus de sa tête. Des musiques aux mille couleurs ricochent dans sa cage thoracique. Mika a un piano désaccordé dans son esprit qui détraque le monde. Le temps s'écoule et Oikawa lâche sa main. Il rejoint un garçon que Mika connaît vaguement. Elle aperçoit ses cheveux bruns dans la pénombre. Bientôt, elle se retrouve seule sur la piste de danse. Entourée d'inconnus, elle oublie tout, s'égare dans ses souvenirs.


Il y a une chose qui a toujours redonné espoir à Mika : le rire des enfants. Ça vous fendille le cœur, fait craquer vos genoux, ça fissure une artère. Ça lui rappelle que le temps a passé et qu'il file encore. Elle n'est déjà plus dans ce moment où l'herbe ne frôlait pas ses pieds, mais ses cuisses, où les arbres ressemblaient à des montagnes et les oiseaux à des avions. La vie était un mystère si dense qu'elle s'inventait une langue pour se protéger des soldats de papier. Le langage des adultes n'avait rien de mélodieux, il grattait sur les murs, forçait les racines à sortir de la terre. Et puis un beau jour, Mika avait réalisé qu'elle les comprenait, que sa langue s'était mélangée à la leur. Elle aimait toujours le chocolat chaud et les contes. De grosses larmes avaient coulé, un truc lourd qui pesait sur ses épaules. Il pleuvait plus souvent au coin de ses yeux. La marée montait sans jamais redescendre. Voilà qu'elle était prise dans un typhon, emportée par un vent violent. La peau griffée, les mollets écorchés, elle se battait avec une épée rouillée. Tout d'un coup, elle entendait l'écho des enfants. Quand les feuilles devenaient si épaisses qu'elle n'apercevait plus la lumière du jour. L'insouciance passait ses doigts sur son visage, apaisait ses pensées qui ricochaient dans tous les sens. Alors tout allait mieux : elle avait à nouveau de la peinture sur les mains.


— Joli costume ! l'interpelle une voix légère.

Les pieds de Mika s'écrasent sur terre. Elle se brise les chevilles. Elle se retourne pour répondre, mais elle ne voit personne. C'est alors qu'elle aperçoit une silhouette se faufiler dans la foule. Prise d'une envie d'aventure, la jeune femme s'engouffre à sa suite. Son corps se frotte à la vie des autres (mélange de sueur et de parfums écœurants), elle marmonne de brèves excuses dès qu'elle bouscule quelqu'un. Le souffle court, elle a la sensation d'étouffer. Lorsqu'elle réussit enfin à s'extirper de cette masse, elle tourne la tête de tous les côtés. Son regard capte un mouvement sur la gauche : elle s'élance à nouveau.

La maison s'allonge alors que des éclairs de tissus disparaissant à chaque coin de couloir éclaboussent sa rétine. L'appartement devient château. Une demeure cache toujours une mer en son centre. Une règle enfantine qui refait surface.

— N'oublie pas que tu voles ! s'exclame en riant cette voix familière.

Soudainement, les pieds de Mika décollent du sol. Les ailes dans son dos s'animent, engendrent une brise glacée. Elle ne maîtrise pas bien son corps, se cogne à plusieurs reprises contre les murs.

— Les bleus sont les marques d'un véritable périple, se murmure-t-elle à elle-même.

Puis la course de Mika se stoppe net. Elle se retrouve face à un cul-de-sac. Il n'y a personne, plus un bruit. Un vase avec des fleurs fanées trône sur une table de salon toute en rondeurs. Le sol est habillé d'un tapis épais, dans les tons d'oranges et marrons qui assombrit considérablement l'endroit. Les murs en bois et aux poutres imposantes ont quelque chose de solennel. Une époque où Mika aurait pu être reine.

— Ce n'était pas un costume alors.

Mika fait volte-face, avant de se trouver nez à nez avec une jeune fille. Un sourire mesquin et un visage masqué dont elle ne peut voir que les yeux. Elle porte une robe bouffante qui occupe tout le couloir.

— Qui es-tu ?

La question a fusé si vite que Mika n'a pu la retenir. Méfiante, elle croise les bras. Ses pieds touchent enfin le sol. Elle sent à nouveau la terre tourner.

— Tu ne me reconnais pas ?

Le sourire de son interlocutrice s'agrandit. Elle passe une main devant sa bouche, ses épaules se secouent alors qu'aucun rire ne résonne.

— Tu ressembles à une poupée, observe Mika.

En la regardant de plus près, elle remarque des fils transparents qui brillent sous la faible lumière. Partant de chacune de ses articulations, ils semblent se perdre dans l'obscurité du plafond. Sa peau d'ivoire scintille. L'inconnue penche la tête sur le côté, visiblement très amusée.

— J'ai envie d'un café, annonce-t-elle brusquement.

Elle saisit Mika par le bras d'une poigne ferme. Celle-ci n'a pas le temps de protester qu'elle est entraînée dans un tourbillon de tissu qui se froisse. Une seconde plus tard, elles sont assises dans des fauteuils très bas, autour d'une table tout en verre, à hauteur de leurs nez.

— Comment t'appelles-tu ?

— Catherine ! Un peu de thé, Mika ?

— Tu n'avais pas dit que c'était du café ?

— Ça peut être ce que tu veux. Enfin, je ne pense pas qu'ils nous autoriseraient à boire de l'alcool.

— En effet, nous faisons uniquement des boissons chaudes, mesdames.

Mika sursaute. Elle n'avait pas entendu le serveur arriver. Ses cheveux d'un roux flamboyants illuminent la pièce aux hauts plafonds. Il dépose des biscuits minuscules sur la table. La fille feuillette une carte aux pages jaunies. Mika plisse les yeux et s'offusque des prix exorbitants.

— Dommage… fait la femme en fourrant une miette de gâteau dans sa bouche. En plus, votre nourriture n'est pas très bonne.

Le garçon hausse les épaules avant de tourner les talons. Catherine fait une petite moue et dirige son corps fluet vers Mika. Elle secoue sa tignasse blonde tout en prenant à nouveau la parole :

— Il est temps d'avoir une discussion.

— Comment ça ?

— C'est toi qui m'as trouvée, Mika. Si tu es là, c'est pour une seule raison.

Elle marque une pause, boit une gorgée et grimace.

— Comment va ton cœur ? Tu l'entends toujours ?

Mika fronce les sourcils. Elle bégaie quelque chose d'incompréhensible, mais son interlocutrice l'interrompt d'un geste de la main.

— Qu'est-ce qui fait le plus de bruit ? Le typhon ou la mer ?

Son corps se retrouve brusquement plaqué contre le fauteuil. Une douleur vive éclate dans son dos. Le souffle coupé, elle ne réplique rien.

— C'est bien ce que je pensais. Une affaire d'amour volée. Ça faisait longtemps.

Les ailes de Mika frémissent.

— Qu'est ce que cela signifie ?

— Tu es train de te fissurer. Mais ne t'inquiète pas, ça se répare.

Elle se désigne comme si c'était une explication suffisante.

— Plusieurs choix s'offrent à toi, selon cette carte. Mais elle n'est pas source absolue de savoir. Les vents tournent.

— Quelles sont mes options ?

Catherine la dévisage comme si elle venait de dire une énormité. Elle a une fois plus ce tressautement aux épaules et cette main décidément agaçante devant sa bouche.

— Les égarés ont interdiction de regarder les cartes. S'ils le faisaient, ce serait la fin du monde.

— La fin du monde, rien de bien dramatique, raille Mika.

— Je peux te dire une chose : il y a plusieurs chemins et tu ne dois pas en négliger un seul.

Une horloge sonne bruyamment. Les vitres du café se brisent. Des éclats de verre se plantent dans la peau de Mika tandis qu'ils fendillent celle de Catherine. Des morceaux de porcelaine s'étalent sur le carrelage.

— Qui paie ? demande sans plus de délicatesse le serveur qui est arrivé sans bruit.

— La jeune fille. Mais plus tard, enfin c'est comme d'habitude, vous devriez être habitué à force, Hinata.

Puis les rideaux se déploient. Les ampoules éclatent et Mika ne voit plus rien.

— La carte est dans ta besace, chuchote Catherine avant qu'elle ne perde pied.

Lorsque Mika ouvre à nouveau les yeux, elle entend une musique étouffée au loin. Assise sur la cuvette des toilettes, elle a extrêmement chaud. Un coup brusque la fait sursauter.

— Bon, tu ne veux pas te dépêcher de sortir de là ! s'agace quelqu'un de l'autre côté. J'ai envie de pisser !

— Charmant, déclare Mika au garçon qu'elle croise en déverrouillant la porte.

Ce dernier lui lance un regard noir, avant de marmonner des insultes. Elle lui fait un grand sourire tout en levant son majeur vers lui.

Alors qu'elle est de retour dans le salon, une jeune fille la bouscule.

— Par…

La fin de son excuse meurt sur ses lèvres. Elle écarquille les yeux, sonnée.

— Mathilde ?

— Tu sais bien que ce n'est pas mon prénom, réplique son interlocutrice comme si tout était normal.

Sa voix casse quelque chose dans le cœur de Mika. Une colère bouillonnante lui vrille soudainement la tête.

— Tu es partie.

Elle aurait voulu que ce soit un reproche, mais ces simples mots ne reflètent qu'un immense regret.

— Il le fallait.

— Mika ! l'interpelle Daishou. Où est-ce que tu étais passée ? Ça fait deux heures que je te cherche !

Elle détourne le regard quelques secondes de son amie.

— J'étais juste aux toilettes. Je ne suis pas partie si longtemps que ça.

— Je t'assure que tu as disparu pendant un moment. Qu'est-ce que tu fais toute seule ?

— Je ne suis pas seule, je parlais avec...

Alors qu'elle s'apprêtait à désigner la jeune femme du doigt, elle remarque que cette dernière s'est volatilisée. Son bras retombe mollement contre sa jambe.

— Laisse, fait-elle après un court silence. J'ai trop chaud, je sors fumer une clope à l'air frais, je reviens.

Daishou n'a pas le temps de répliquer qu'elle s'enfuit à toute vitesse. Elle attrape son manteau avant de claquer la porte d'entrée. Une fois dehors, le calme lui fait l'effet d'une gifle. Elle frotte ses mains frénétiquement sur ses bras pour se réchauffer.

Alors qu'elle coince une cigarette entre ses lèvres, son regard capte deux silhouettes à quelques mètres d'elle. Elle reconnaît tout de suite le serveur de cet étrange café. Les voix sont agressives, sur le point d'éclater sous le poids d'une colère sourde. Elle s'approche discrètement, curieuse d'entendre une discussion houleuse.

— Kageyama t'en veut à mort, et il a raison ! Tu as disparu pendant un mois et demi, sans nous donner de nouvelles !

— Vous n'êtes pas mes parents à ce que je sache ! s'énerve l'autre.

Elle reconnaît immédiatement la voix de sa cliente. Une envie irrépressible d'interrompre la conversation la saisit — Mika aussi a beaucoup de choses à lui dire.

— Quel est le rapport ? On s'inquiète pour toi ! Tu aurais au moins pu répondre à nos messages.

— Je suis désolée, OK ? J'avais vraiment besoin d'être seule. Il y avait trop de bruit là-dedans.

Elle désigne sa tête. Mika attendrie, tire sur sa cigarette.

— Je sais bien, on commence à être habitué. Mais il faut que tu arrêtes de fuir dès que tu tombes amoureuse.

La fumée se coince dans la gorge de Mika. Elle crachote, mettant à mal sa discrétion. Les deux jeunes gens cessent de parler et se tournent vers elle. Gênée, elle agite la main comme pour les saluer :

— Oh, ne vous embêtez pas, vous pouvez continuer. Je ne raconterais rien de toute façon. Je suis muette comme une tombe.

— Mika ?

Son amie la reconnaît immédiatement. Mal à l'aise, elle s'apprête à faire demie-tour.

— C'est elle ? s'exclame alors Hinata. Tu ne m'avais pas dit que c'était une des meilleures amies de Kuroo !

Elle aperçoit le regard paniqué de la jeune fille. Mika a un rire nerveux. La situation lui semble surréaliste.

— Meilleure amie est le terme poli pour sous-entendre que je suis la seule qui trouve sa compagnie tolérable. Enchantée, Hinata.

Ce dernier fronce les sourcils.

— Tu connais mon prénom ?

— Elle m'a parlé de toi, une fois, explique-t-elle en désignant la fille. Il paraît que tu es un joueur de volley remarquable.

Il pique un fard, passe une main dans ses cheveux.

— J'essaie en tout cas !

— Bon et bien…

— Je vais vous laisser, la coupe brusquement Hinata. Vous devez avoir des choses à vous dire.

Il donne une tape encourageante dans le dos de la fille. Elles n'ont pas le temps de répondre quoique ce soit que la porte d'entrée se renferme déjà.

— Je ne sais pas s'il saute haut, mais pour sûr, il est rapide, marmonne Mika en écrasant le mégot de sa cigarette sous sa chaussure.

Son amie a un rire timide.

— Je t'ai promis qu'on irait voir un de ses matchs ensemble, rappelle-t-elle.

— Et puis tu t'es volatilisée.

Des reproches amers.

— Je sais. Mais on a tout le temps.

— Tu m'as laissé sur le bord de la route. Un bout de papier comme souvenir.

— Tu as lu le livre ?

Mika se mord la lèvre. Elle ignore sa question. Elle pense à Toni Tout-fou et sa fougue. Une jeunesse brûlante. Elle a l'impression d'avoir vieilli d'un coup.

— J'ai continué à rater des pancakes.

— Ça montre que tu vas bien. Les habitudes demeurent.

Elle serre le poing. Mika meurt d'envie de la secouer pour que les feuilles de cette mélancolie qui lui collent à la peau tombent enfin. Il faut que l'hiver se finisse.

— Tu ressembles à Catherine, lâche-t-elle sans trop savoir pourquoi.

Les phrases se forment d'elles-mêmes, tissent des liens étranges.

— Le personnage de Germinal ? Tu l'as lu finalement ?

Une bourrasque vient soulever le manteau noir de la jeune fille. Une mèche de cheveux se plaque sur ses lèvres.

— Peut-être bien.

Elle n'a aucune idée de pourquoi elle reste évasive. La colère lui donne envie de tout gâcher. Elle se remémore les cartes. Si elle avait pu, elle les aurait déchirées. Elles ne disent rien pendant un moment.

Soudainement, elle lui attrape les mains. Mika relève la tête, plante son regard dans ses yeux.

— Je t'aime.

La fille a un mouvement de recul. Comme brûlée, elle se dégage de la prise de Mika.

— Tu es horrible. Tu n'as pas le droit de dire ça.

Mika a un sourire triste.

— Je t'aime, répète-t-elle. Si j'avais pu choisir, j'aurais voulu que les choses soient autrement.

Des larmes roulent sur les joues de son amie.

— Tu sais que c'est plus fort que moi. Je suis une peureuse, Mika. Je n'y peux rien.

— Ce n'est pas grave. C'est une blessure qui guérira. Un peu comme lorsque les pancakes brûlent. Il suffit d'en refaire.

La jeune fille rit entre ses pleurs. Elle s'essuie les yeux avec sa manche, renifle bruyamment avant de déclarer :

— Je vais y aller. Il faut que je reprenne la route.

— Tu t'en sortiras sans carte ?

— Je n'en ai jamais eue besoin.

— Évidemment. Ça te ressemble bien.

Alors qu'elle s'avance, Mika la retient une seconde de plus. Elle dépose délicatement un baiser sur sa joue. La colère est envolée. Elle reste un long moment sous le perron, bien après qu'elle soit partie. Personne ne la cherchera. Elle réalisera au bout d'un temps que son paquet de cigarettes est vide. Alors elle rentrera chez elle sans prévenir qui que ce soit. Le lendemain, le ciel est sans nuages ; un temps parfait pour naviguer.


Mika observe le jour décliner doucement. Il est presque vingt et une heures, la nuit se fait attendre. Les journées se rallongent, le soleil brille plus longtemps. Une chaleur agréable persiste malgré les soirs qui demeurent frais.

— Tu t'en vas ? questionne-t-elle Nishinoya lorsqu'elle le voit passer habillé d'une simple tenue et non de l'uniforme.

— Ouais. Je finis plus tôt aujourd'hui. Désolé, je t'abandonne encore.

— Je vais commencer à croire que tu ne m'aimes pas, plaisante Mika.

Ce dernier roule des yeux. Il revient sur ses pas, donne un coup sur l'épaule de son amie.

— Je ne peux que t'apprécier. Tu es bien trop douée pour inventer une vie secrète aux clients. Tu devrais rédiger un livre, sérieux. Tu n'as jamais essayé ?

Mika sourit. Elle pense à cette cliente, son imagination débordante. À côté, elle n'est qu'une amatrice.

— Pas vraiment. Quand je m'ennuie ça m'arrive d'écrire des poèmes.

Elle a un petit carnet dans son sac. Tous les mots sont dédiés à la jeune fille qui l'a abandonnée. Mais ça ne fait plus aussi mal qu'avant. Mika sait que les voyageurs sont ainsi. Ils ont perdu leur ancre et ils sont tous partis au petit matin. On croise des navigateurs, mais il est impossible de les retenir.

— Il faudra que tu me montres ça !

Elle hoche la tête et salue le garçon de la main, alors qu'il franchit la porte.

Elle soupire. Le restaurant est vide en ce samedi. Les gens sont sortis et les routes sont désertes. Les soirées sont à la fête. Pourtant, Mika va passer sa nuit dans ce lieu abandonné. Cela ne la dérange pas vraiment. Elle a des cours à connaître. Les partiels approchent et l'ennui la pousse à réviser. Daishou l'a tout de même copieusement grondée lorsqu'il a su qu'elle travaillait les quatre week-ends à venir.

Elle pense à sa cliente. Peut-on faire le tour du monde en cinq mois ? Peut-être que son bateau a eu un accident, que la coque s'est brisée et que le navire gît au fond de l'océan. De toute façon, Mika n'a pas cherché à savoir. Elle a pourtant revu Hinata à plusieurs reprises. Il est passé au restaurant, d'abord pour avoir des nouvelles de leur amie, en vain. Puis ils ont discuté et le garçon est revenu. Il arrive qu'il vienne de temps à autre. Mika ne pose jamais de questions, elle préfère découvrir Hinata, son amour pour le volley et ce Kageyama. C'est agréable de l'écouter parler ; il lui raconte ses journées alors qu'elle lui offre un Coca-Cola. Parfois, il l'invite chez lui et ils jouent tous les deux à la console en s'échangeant des banalités. Mika trouve cela étrange, un peu comme si la jeune femme lui avait laissé un cadeau sans le vouloir. Des relations noueuses, tellement emmêlées que Mika s'égare.


— C'est marrant parce qu'on voit nos parents et on se dit qu'on ne finira jamais comme eux. Ça nous semble impossible, à des milliers de kilomètres de la vérité. Un peu comme si l'univers nous criait que ça ne peut pas arriver, tu saisis ? Personne n'a envie d'échouer dans une petite ville, d'aller au travail, de faire toujours le même trajet en voiture, une routine tellement prévisible qu'elle nous donne des migraines.

Mika ne veut pas écouter cette conversation. Elle regarde Daishou fourrer une chips dans sa bouche. Oikawa bois tranquillement une bière, s'apprête à répliquer :

— Pourtant, il y a beaucoup de chance pour que l'on finisse comme ça, tu sais. C'est la vie de la majorité des gens. Qu'est-ce qui te fait croire que ça ne t'arrivera pas ? Il n'y a que dans les histoires qu'une personne banale déroge à la règle.

— Tu vois, c'est exactement ça que je disais tout à l'heure ! Si tu pars dès le début défaitiste, c'est sur que je te retrouverai dans une petite maison avec Iwaizumi et un chien en bordure de Tokyo.

— Mais peut-être que j'ai envie de ça ? Ce ne serait pas si mal après tout, une vie calme avec Iwaizumi où tu n'existerais pas. Magique, rêve-t-il.

Daishou lui jette une capsule de bière à la figure.

— On sait tous que ça ne t'arrivera pas, intervient Kuroo. Soit tu mourras jeune pour avoir agacé la mauvaise personne, ou bien tu seras un avocat reconnu qui terrifiera le monde entier.

Le concerné fait mine d'essuyer une larme au coin de son œil.

— Ça me touche ce que tu dis là. Dans les deux cas, tu me prévois un avenir radieux.

— J'ai hâte de voir ce que nous réserve le futur. J'espère que tu auras disparu de ma vie, Kuroo, assène Daishou.

Oikawa pousse à un sifflement impressioné.

— Arrête de mentir. Tu vas finir par épouser ce garçon. Ça sera terrible et le pire c'est que vous serez débilement heureux.

Les deux hommes ont la même réaction : un bruit de vomi suivi d'une exclamation d'indignation.

— Il n'a pas tort. Il n'y a que vous qui vous voilez la face, objecte Mika. Oui, on vous a vu vous embrasser à ta soirée, Kuroo. Vous n'avez aucune excuse. Et puis j'ai hâte de faire un discours rempli d'anecdotes ridicules sur vous deux.

— Tu n'oserais pas. Tu ne trahirais pas ton meilleur ami de la sorte.

— Je vais me gêner.

Elle lui tire la langue avant de taper dans la main d'Oikawa. Un silence tranquille s'installe. L'esprit ailleurs, Mika réalise que la marée monte. Si le monde pouvait se figer pour l'éternité, elle ne lui en voudrait pas.

— Et toi Mika, tu te vois où plus tard ?

Celle-ci relève la tête. Tous les regards sont tournés vers elle. Elle préfère fixer le mur qui se trouve en face d'elle. Elle se concentre sur une affiche froissée d'un concert auquel elle a assisté pendant le lycée avec Daishou et Kuroo. Ils avaient manqué les cours pour ça. Elle se rappelle encore de la soufflante que sa mère lui avait donnée lorsqu'elle l'avait surprise rentrer chez elle à six heures du matin.

— Je ne sais pas trop, admet-elle après un moment de réflexion. J'aime comment sont les choses aujourd'hui. Je ne vois pas trop l'intérêt de chercher à se projeter si loin.

— Bah, il faut bien pourtant ! On ne restera pas jeune pour toujours !

Sa gorge se serre. Les mots de son ami lui coupent le souffle.

— C'est dans la tête tout ça. Si je veux, je pourrais demeurer enfant pour l'éternité.

— C'est une manière polie de dire que tu n'arrives pas à te projeter ou je rêve ? se moque gentiment Oikawa.

Les deux autres garçons ricanent.

— Ou bien qu'elle est immature, surenchérit Kuroo.

— Ou qu'elle n'est pas capable d'assumer des responsabilités. En même…

Mika n'écoute pas la suite. Il y a quelque chose qui se brouille, du coton partout, tellement que ça déborde. Les paroles se mélangent. Elle croit entendre la voix de l'alter ego d'Hinata, ce serveur tout tordu. Bientôt, des tasses en porcelaines l'ensevelissent. Elle suffoque.

Un truc se brise à l'intérieur. La remarque du jeune homme a provoqué un océan dans ses yeux et des rivières sur ses joues. Elle essuie rapidement ses larmes avant de bredouiller :

— Je vais aller racheter quelques bières, je reviens.

Elle sort en trombe, sans écouter ses amis qui l'appellent. Une fois dehors, elle se met à courir. Elle se retrouve au milieu d'un parking désert, sans savoir de quelle manière elle a atterri ici. Ses pas l'ont menée juste à côté d'un konbini. Mika tousse pendant de longues minutes. Sa vue redevient normale, son cœur se calme. Tout autour d'elle, il y a une fine pellicule de blanc. Elle passe une main dans ses cheveux : elle est poussiéreuse.

Une obscurité légère flotte dans l'air tandis que les lampadaires de la ville commencent à s'allumer. Elle observe ce qui l'entoure. Il n'y a qu'une voiture en piteux état de garée, ainsi qu'une vieille dame qui peine à porter son sac de courses. Le bitume est fissuré sous ses pieds et la macadam résonne dans ses jambes. Mika frissonne, elle regrette de ne pas avoir pris sa veste — son haut à manches courtes ne suffit pas à garder la chaleur de son corps qui s'évapore dans les feuilles.

Elle essuie distraitement ses larmes avant de s'engouffrer à l'intérieur du magasin. Elle salue le jeune caissier qui l'ignore, attrape un panier. Elle se met à errer dans les rayons. Mika a déjà oublié ce qui l'a amené ici — excepté ce besoin irrépressible de fuir.

Le son grésillant d'un présentateur radio résonne dans les couloirs.

Elle renverse un paquet de pâte celui-ci éclate au sol. Mika lâche un juron. La voix monocorde qui s'écoule dans le magasin est interrompue par un ton enjoué et nasillard :

— Il est bientôt 21 heures ! Une promotion de 50 % sur le troisième paquet de pâtes acheté !

Mika grimace. Le bruit crisse sous ses dents.

— … la mort de milliers d'espèces à cause du plastique. Les océans pollués, une catastrophe…, reprend brusquement le présentateur.

— … promotionnel ! Le pesto et le sel disponible gratuitement à la caisse !

— Les forêts brûlent et les gens s'en fichent parce qu'ils ont le cœur brisé.

— Pour les grands amoureux des coquillettes, des spaghettis ou des tortellinis, il y en a pour tous les goûts !

— Il faut offrir…

Elle se penche en avant. Suspend son mouvement, l'oreille tendue.

— Des livres aux enfants !

Elle réfléchit à l'amour, au plastique et à ces pâtes qui pourriront la mer. Si elle en achète deux paquets, peut-être qu'elle n'aura pas à rembourser celui qui est réduit à une simple flaque.

— Ils disent qu'on a le cœur brisé, mais est-ce qu'ils pensent à celui de la Terre ?

Mika remarque deux pieds très proches de son visage. Elle sursaute. La voix est familière. Elle fait remonter lentement son regard. Des genoux presque ronds à peine dissimulés sous un collant tout effiloché, des clavicules bien dessinées, profondes. Un cou qui surprend, donne l'impression de se tordre dans tous les sens et de jolies mains protégées dans des gants.

— Hirumi ! bafouille-t-elle.

Crac. Elle écrase une pâte — ou une vingtaine, qu'importe — en reculant d'un pas. Son interlocutrice a un sourire.

— Toujours pas.

La jeune fille s'accroupit. Elle commence à compter les détritus au sol en chantonnant les chiffres.

— Que fais-tu là ? ne peut s'empêcher de demander Mika.

Elle se mord la lèvre à l'instant où les mots s'échappent. Elle devrait partir, prévenir le caissier loquace, dénoncer son amie pour se protéger de ce terrible crime, s'enfuir très loin. À la place, elle opte pour une technique similaire à celle de la fille — à la différence qu'elle attend que les pâtes collent à sa peau, la sensation est gluante, surprenante.

— C'est le vent qui m'a ramenée sur les côtes.

— Il y a eu des tempêtes ?

— En quelque sorte. Je devais repasser ici avant de partir pour de bon. J'avais oublié un truc important.

Tourbillons en eau profonde. L'illusion se dissipe.

— Alors tu t'en vas vraiment cette fois-ci ?

— On finit toujours par revenir chez soi. Le temps est long pour ceux qui attendent, je suppose. Pénélope avait l'air de s'ennuyer sur Ithaque.

— Sauf que je ne fais pas partie de ta maison. Je ne sais même pas ton prénom.

Mika remarque qu'elle s'est coupé les cheveux. Les mèches éparses ont laissé place à deux chignons et une frange volante. Elle dirige sa colère vers cette coiffure. Soudainement, elle lui en veut d'avoir changé sans elle, de l'avoir laissée sur le bord de la route, dans son restaurant qui tombe en ruine que la terre finira par brûler ou avaler.

— Pourquoi tu ne m'as pas proposé de t'accompagner ? fait-elle après un long silence.

Son amie croque dans une pâte crue.

— Parce que tu aurais refusé.

— Comment aurais-tu pu le savoir ?

Elle plante son regard dans le sien. Aspire son souffle ; Mika se retrouve à même le carrelage.

— Tu préfères les cartes à l'aventure. Soyons honnêtes, tu n'étais pas prête à tout laisser tomber pour une inconnue comme moi, et tu as bien raison. Il n'y a que les insensés ayant perdu foi en l'amour qui font ça. Ils n'ont plus de corde depuis longtemps, alors ils voguent.

— Un peu comme toi, c'est ça ?

— Un peu comme moi, oui, admet-elle.

C'est la première fois qu'elle ne passe pas par des chemins détournés. Elle offre une vérité limpide à Mika. Puis d'un seul coup, ça la frappe ; en plein plexus, tellement fort que les rayons semblent s'effondrer sur ses épaules.

— Alors c'est pour ça que tu m'as embrassé, pas vrai ? Tu voulais voir si tu étais encore capable d'aimer.

Elle se sent si stupide. Idiote d'avoir cru que la jeune femme avait pu lui offrir son cœur.

— Tu m'as pris pour une sacrée conne.

L'autre en face d'elle rigole. Cela rend Mika folle de rage.

— Tu vois, c'est pour ça que je t'ai aimé. Et que je t'aime encore un peu, parfois. Tu ne comprends jamais rien, Mika. Toujours à côté. Tu ne sais pas à quel point tu peux être touchante tout en étant maladroite et cassante. Tu es fascinante.

Mika est abasourdie. Elle ouvre la bouche. La referme. Elle a des allures d'un poisson ahuri qui manquerait d'eau.

— Si je suis revenue tous les soirs, c'était pour toi. Tu n'es pas bête, mais tu doutes de toi. Alors oui, Mika, je t'aime. Mais j'ai des choses à vivre seule. Des blessures un peu ringardes à panser.

— Tu rentreras une fois guérie ? Je t'offrirai une tournée de pancakes gratuite.

— J'espère que lorsque je serai de retour, tu ne travailleras plus là-bas.

— J'adore cet endroit, tu sais. Peut-être que tu m'y retrouveras.

Sur les routes malmenées, quand il n'y aura plus que les océans et que les immeubles flotteront comme des bateaux au mat brisé.

Il y a un long silence. Soudainement, elle lui balance ça en pleine figure, comme une pierre qui s'écrase dans une marre, qui remue la terre.

— Yachi.

Elle aurait pu lui demander n'importe quoi. Un vœu noueux, une promesse immortelle. Mais elle garde les lèvres closes. Voyant qu'elle n'ajoute rien, l'autre étend ses jambes. Elle lui ébouriffe les cheveux gentiment avant de tourner les talons. Son sac à dos saute contre ses épaules. Elle disparaît dans une allée et quand elle entend la sonnerie du magasin, elle sait. Les tourments s'estompent.


J'adore les femmes, mais j'aime aussi les histoires d'amour inachevées, sorry not sorry. J'espère que ça vous a plu ! N'hésitez pas à laisser une review parce que même si je poste une fois tous les 5 ans, ça me motive vraiment à continuer d'écrire mes bêtises de gay disaster, sachez le. En plus, ce n'est pas le café dégueu de la fac et mes quatre de sommeil qui vont me maintenir en vie.

Des bisous et à la prochaine !