Merci pour l'alerte.
Bonne lecture.
AFFECTATION
Katniss
Je suis pleine d'appréhension à l'idée d'arriver dans ma nouvelle « maison ».
C'est ma deuxième affectation. Dans l'autre maison, j'y suis restée six mois et le Commandant est tombé malade. Cela a l'air grave. Du coup me voilà expédiée ailleurs comme un colis. De toute façon, je suis de la marchandise. Je ne suis rien, personne. Je ne porte plus mon prénom, j'étais Dewarren, maintenant je vais devenir Deglenn. Le Commandant Glenn Foreman est parait-il intraitable. J'ai entendu dire cela pendant les courses quotidiennes pour mon autre « famille ».
Famille, mon cul.
Ma seule famille est Prim. Et je ne sais pas où elle est. Nous étions ensemble au Centre rouge Rachel et Lea. Nous avons été lobotomisées dans cet endroit. Un lieu infâme qui sert de lieu d'apprentissage pour devenir une bonne servante. Il est dirigé par des tantes fanatiques. La pire était tante Lydia. Elle est toujours la pire d'ailleurs. J'en frissonne rien qu'en repensant à ce que nous avons subi, à tout ce dont nous avons dû renoncer. Et depuis je n'ai plus de nouvelles de ma sœur. Elle a été affectée dans un autre district pour que nous ne nous croisions pas. La séparation a été terrible…
Je sors des toilettes, j'arrive pour le lavage de cerveau habituel dans la salle d'examen quand je vois sortir une servante du bureau de tante Lydia. Elle porte ses ailes, je ne peux pas voir son visage. Elle porte aussi sa cape rouge. Elle va quitter le Centre la pauvre. Ou la bienheureuse, je ne sais pas.
-Bonne chance, dis-je malgré moi.
Elle se tourne brièvement vers moi. C'est le choc. Prim !
-Où l'emmenez-vous ? Paniqué-je.
Prim, encadrée par deux tantes, s'éloigne dans la tenue complète rouge sang des servantes. Ce que nous étions devenues. Des esclaves.
-Une famille l'attend, s'agaça tante Elisabeth.
-Non !
Je cours vers elle. Je veux les en empêcher. Je déchire la manche de l'autre tante. Une décharge similaire à celle d'un tazer me ramène à la raison. Je m'effondre.
-Nous règlerons ça quand je reviendrai, me menace la tante en se penchant sur moi.
Elles repartent. Je suis sonnée mais je me relève aussi vite que je peux. Elles ont déjà tourné dans un couloir. Je cours à leur poursuite. Je suis lente, je crie, elles se retournent vers moi. Prim secoue la tête pour que j'arrête.
Mais je n'ai pas arrêté…
J'ai encore les marques de mon châtiment sur le corps : des coups de lanières sur les mains. Mes paumes sont lézardées, des cicatrices indélébiles. Je n'ai plus jamais touché personne depuis.
Mon ancien gardien m'accompagne, c'est un jeune homme boutonneux, trop zélé, trop relou, il m'a cassé les bonbons pendant des mois, toujours sur mon dos. Je ne suis pas mécontente de le quitter. J'espère qu'ici, je tomberai mieux. Il frappe à la porte d'entrée. C'est l'entrée principale. C'est la seule fois que je pourrai y passer, après je rentrerai dans la maison par l'entrée de service comme les gardiens, les marthas, le chauffeur.
Mon cœur semble sortir de ma poitrine.
L'épouse ouvre et je regarde le sol. Je tente un regard vers elle alors que je n'ai pas le droit.
J'ai du mal à me soumettre aux nouvelles lois, à cet asservissement brutal et j'en ai payé maintes fois le prix. J'ai évité le mur que parce que le Commandant Warren Woodward me voulait physiquement, ce qui est interdit bien sûr mais ces hommes de hautes fonctions contournent allégrement les lois sans être punis tandis que les femmes (même les épouses) n'ont droit à aucun écart.
Son air curieux me rassure. Elle n'a pas cet air revêche comme l'épouse de ma première affectation. Elle congédie le gardien que je salue d'un « partez en paix » hypocrite et je rentre à l'intérieur.
Dans le salon, elle me permet de m'asseoir. Ça aussi, c'est inédit. Nous avons une brève discussion. Je ponctue de « oui Mme Foreman, non Mme Foreman ». Je la détaille discrètement. Elle a un certain âge, au moins quarante ans. Elle est aussi blonde et blême que je suis mate et brune. Ses yeux bleus sont azurs, impassibles. Sa tenue traditionnelle d'épouse d'un bleu prononcé se fond avec la déco des murs d'un bleu canard un peu triste.
-Venez, je vais vous présenter Claire, notre martha qui vous emmènera dans votre chambre que vous ne quitterez que pour manger, faire les courses et pour la cérémonie.
Je fronce les sourcils, c'est peu comme temps de sortie. Je reprends vite contenance avant qu'elle ne s'en aperçoive, elle s'est déjà détournée pour me conduire aux cuisines. Je remarque que la déco est bien différente de ma précédente maison. Tout semble provenir d'un château, les tableaux, les fauteuils, le tapis, la table basse. Il y a de la noblesse dans ce style ancien. J'ai l'impression d'être dans un autre monde.
Claire pétrit le pain, à l'ancienne, pas le choix, maintenant tout doit être sain et fait main. Je la plains. Je n'aime pas cuisiner, j'ai toujours été friande de pizzas, de plats surgelés. Je préférais travailler que d'être la bonne de quelqu'un dans un foyer avec un mari actif et des enfants à ma charge. J'étais heureuse avant. Dire que je me plaignais. Je ne savais pas ce que j'avais. Maintenant, je sais ce que j'ai perdu.
Claire est menue, plutôt jolie malgré cette tenue verte infâme imposée aux marthas. Je ne vois pas la couleur de ses cheveux à cause du fichu sur sa tête. Elle ne me sourit pas, nous ne pouvons pas nouer d'amitié dans ce monde. Elle s'essuie les mains sur son tablier et me demande de la suivre. Deux étages plus haut, je me retrouve dans une chambre épurée. Les murs sont blancs, il y a un lit et une table de chevet, une lampe et c'est tout.
Je soupire, j'étais mieux lotie chez les Woodward. Claire me jette un coup d'œil rapide plein de reproche. Elle me montre le placard, la salle de bain attenante. Tout est grisaillé, ça donne pas envie de se laver.
-Installez-vous et venez déjeuner dans une heure.
Elle s'en va. Je dépose ma valise rouge et je refais le tour des lieux.
Déprimant.
Une prison vétuste et lugubre malgré les murs. Je range mes robes d'été, mes bottes, mes coiffes. Je m'assois sur le rebord de la fenêtre. Je tire le voilage beige, j'ai vue sur le devant de la maison mais pas sur la route. Je vois la place centrale face au garage. Il y a une maison au-dessus de ce garage. Je pense que c'est là que vit le chauffeur. Ils ont tous un chauffeur. Je n'ai pas encore croisé leur gardien. Je perçois un mouvement dans mon champ de vision périphérique. Un grand SUV noir apparait. Un homme habillé de noir en descend et contourne la voiture pour ouvrir la portière. Je vois enfin le Commandant mais c'est trop fugace pour que je n'aie eu le temps de le détailler. J'ai juste eu le temps de constater qu'il avait les cheveux gris. Décidément, j'étais abonnée aux vieux.
Je ferme les yeux, nauséeuse. Je place mon front contre la vitre. Quand je les rouvre, je sursaute. Le chauffeur m'examine avec intensité. Il est très blond, un blond très doux qui contraste avec sa tenue. Elle ne lui va pas d'ailleurs cette couleur. Il me fait un signe rapide de la main. Choquée je laisse retomber le rideau et je recule. Il n'a pas le droit de fraterniser avec moi. Il n'est rien, comme moi. Je le plains, statut inférieur, il n'a pas de femme. Personne avec qui s'envoyer en l'air. Mais au moins personne ne le viole, lui. Finalement, il est chanceux. Je me rapproche de la fenêtre, il n'est plus là. Ouf.
Le temps passe, je suis tentée de penser à ma sœur mais je m'y refuse. C'est trop douloureux. Je ne dois pas craquer. Je ne sais pas comment faire pour m'enfuir. Nous avons essayé Prim et moi car elle dépérissait loin de son enfant. Nous avons tant essayé. En vain. Les punitions ont été terribles. Prim tolérait de moins en moins leurs sévices. Nous avons capitulé.
Une petite sonnette retentit. Il est l'heure de manger. Je descends sans entrain. Il n'y a aucun miroir nulle part, pas moyen de vérifier si je suis présentable. Claire sert d'abord le Commandant et son épouse dans la salle de réception. Notre table est située dans l'allongement de la cuisine. Une petite pièce qui entourée de baies vitrées ouvertes. Je m'y installe, le gardien arrive, un homme plutôt âgé, pas loin de la soixantaine. Les gardiens sont souvent des hommes trop jeunes, trop vieux ou trop handicapés pour partir en guerre contre les autres sectes religieuses. Il s'installe aussi, marmonne un « bénit soit le fruit », je lui répondis automatiquement « que le Seigneur ouvre », puis c'est au tour du chauffeur d'entrer. Nous avons le même échange sans pour autant nous regarder. Sa voix est grave, semble très douce. Il va se laver les mains, je suis concentrée sur mon assiette vide. Il prend place près de l'autre gars. Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Il est en face de moi. Je sens son regard sur moi contrairement au gardien qui se moque bien de savoir qui est à sa table. Gênée, je vais voir si Claire a besoin d'un coup de main. Elle me remercie mais décline. Elle doit nous servir et cela doit terriblement la vexer. Je retourne à ma place. Je me laisse servir, nous mangeons en silence c'est la règle. Tout est fade mais je mange quand même. Je vois une main saisir mon verre et me servir de l'eau. Ce n'est pas Claire. Cette main est masculine, veinée, dorée, très belle.
Il m'enquiquine ce chauffeur à m'inspirer de telles idées.
Il se lève et commence à débarrasser. Claire s'y oppose mais il lui sourit et elle lui cède.
Etrange.
« Personne ne dira rien, n'est-ce pas ? » demande le Chauffeur.
Le vieux hausse les épaules, je ne réponds pas mais je hoche légèrement la tête. Je suis stressée, je ne veux pas être mêlée à quoi que ce soit qui pourrait me porter préjudice mais en même temps, s'il y a une entraide réelle et sincère, je ne veux pas aller contre.
Tout le monde est partie, Claire nettoie la table. Je suis prête à remonter quand le chauffeur revient.
-J'ai oublié mon briquet.
Il fume. Un passe-droit toléré. Il y a un marché noir. Après faut avoir de quoi échanger. Moi je n'ai rien à échanger. Mais je n'ai besoin de rien. Sauf peut-être de re-savourer une bonne pizza quatre fromages. J'adore le fromage. J'adorais le fromage.
Il me barre le passage sans le vouloir en repartant. Il s'immobilise devant moi, me tend la main. Je recule, il se ravise, pas de contact.
-Je m'appelle Peeta.
Bizarre comme nom et pourtant il m'est familier.
-Tu peux m'appeler Peet'
Je me permets de le toiser. Il a tant d'audace qu'il faut que je le remette à sa place. Je me perds dans ce regard d'un bleu indéfinissable. Il m'offre un sourire, et là mon cœur s'accélère et les mots meurent sur mes lèvres. Je cligne des yeux. Pourquoi fait-il cela ? Il ressort pour aller s'en griller une. Je l'envie de ce moment d'évasion.
-Deglenn, retournez dans votre chambre, me conseille Claire, qui a assisté à notre échange.
Je sens un avertissement dans sa voix alors j'obtempère.
Je me réinstalle sur le bord de la fenêtre mais cette fois je ne tire pas le rideau. Le ciel est clair, la nuit est loin de tomber. Je me sens seule, très seule. La douceur de bras réconfortants me manque. J'ai eu peu de relations avec des mecs. Je me sentais déjà seule avant toutes ces conneries de coups d'état. La seule sensation réconfortante qui me vient, ce sont ces quelques nuits hors du temps avec Gale dans ma chambre d'hôtel de New-York. Je me suis sentie vivante, aimée.
Aimée oui, et j'avais fui cet homme.
Je ne voulais pas d'amour provenant d'un homme qui fatalement me ferait souffrir.
Maintenant je regrettais de ne pas l'avoir laissé m'aimer. Peut-être que je l'aurais aimé à mon tour et nous aurions eu une famille et je ne serai pas dans ce merdier. Nous serions loin d'ici avec Prim et sa famille.
Non ! Ne pas penser à elle.
Trois coups sont frappés à ma porte.
-Oui ?
Peet' entre. Il englobe rapidement la pièce de son regard et me fixe par la suite. Je me raidis, contrariée par son intrusion dans mon univers.
-Le Commandant et sa femme veulent vous voir.
Il parait désolé de m'infliger cela. Je fronce les sourcils, je ne veux pas les voir. Mais je n'ai pas le choix. Je me lève, je traverse la chambre, je passe devant lui, ma main frôle la sienne sans le vouloir. Il la saisit légèrement, le contact me brûle, je retire violemment ma main, et lui jette un œil mauvais.
-Tu te rappelles pas de moi, on dirait, Katniss.
Je sursaute, passé l'étonnement, je cherche dans ma mémoire.
-Je devrais ?
-Nous avons étudié ensemble, nous étions dans la même université, nous suivions quasiment les mêmes cours.
Je détaille ouvertement son visage, il est jeune, nous avons probablement le même âge. Je vais avoir vingt-six ans.
-Je ne me rappelle pas.
Il me donne des détails troublants. Je ne peux contester que lui me connait, ainsi que mes habitudes, mes potes, ce que j'aimais lire. Cela me fait peur. Il doit s'en apercevoir et tente de se justifier :
-Je t'aimais bien, j'ai tenté de t'inviter à sortir mais tu m'as ignoré.
Ça y est, je me rappelle et mon visage se crispe. Il fait partie d'un passé que je veux oublier. Je fais demi-tour sans un mot.
La suite bientôt.
