Tu te mépriseras plus tard
OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance =
Shingeki St 20130629 Kyojin -
- Len Zo 97N10 Hi Kyosetsu Mahle -
- The Reluctant Heroes (Modv) -
- AOTF-s2 -
- Yamanaiame -
- The Weight of Lives -
- Shingeki St – Hrn – Gt – Pf 20130629 Kyojin -
- Son 2 Sea Ver -
- Aots3-3Spens / 21seki -
… ( ) …
Ses épaules s'engourdissaient mais il ne se résoudrait pas à les détendre parce que, dès l'enfance, des codes comme bomber le torse, serrer les poings, rouler des épaules ou tenir la tête haute, lui avaient indiqué comment mieux appuyer sa présence et asseoir son autorité. Maintenant, plus que jamais, il importait pour lui de s'y tenir à la lettre. Quand bien même le poids de la forêt alourdissait ses muscles, Reiner devait tenir, inébranlable et indestructible en toutes circonstances.
Afin qu'aucun détail ne lui échappe, il levait régulièrement le nez vers la cime des arbres géants (il arrivait à peine à les détailler, tellement leur hauteur rivalisait avec celle des grattes-ciel d'Orvud) et ce, malgré la raideur dans son cou. Sa priorité : patrouiller, pas s'écraser sur lui-même.
Ses mains cramponnaient les poignées, prêtes à dégainer les larges cutters comme s'il était déjà sur le fil du rasoir, mais le jeune homme n'arrivait pas à décrisper sa prise. Le bruissement du vent qui soupirait dans les feuilles se mêlait aux bruits de ses pas qui foulaient l'herbe, feutrés, effacés, honteux. Pas assez effacés pour se sentir à l'abri. Alors il gardait une allure fière pour dissimuler sa vulnérabilité et dissuader les rôdeurs de l'attaquer. Il parviendrait peut-être à se convaincre qu'il était fort.
Rien d'alarmant n'entrait dans son champ de vision, pourtant il ne pouvait pas ignorer les sirènes qui hurlaient dans sa poitrine. Elles gagnaient en intensité à chaque arbre qu'il dépassait. Trop conscient de l'écart entre leurs tailles, Reiner déglutissait en s'imaginant les coups d'oeil méfiants et désapprobateurs braqués sur lui et dont il n'osait croiser le regard.
Par bonheur, l'impératif des Jeux l'emportait sur ses plus vieux réflexes : il préférait serrer une arme dans le creux de ses mains, que de les ratatiner en balles pathétiques de phalanges fautives sur ses cuisses.
Il se fustigea en secouant la tête. Il patrouillait surtout pour se changer les idées puisque leur base se tenait à l'abri des regards, sans compter qu'Annie et lui avaient de quoi proposer une sérieuse contre-attaque en cas d'offensive. Leur stratégie ne nécessitait pas de telles précautions, mais le blond avait eu besoin de s'aérer l'esprit, et voilà qu'il ressassait le passé !
Cédant à l'impulsion, il accrocha une lame au bord de la manette et taillada l'air autour de lui en trois mouvements vifs et précis. Le soudain regain d'action commença à le revigorer et il pencha le menton pour inspecter l'éclat triomphant de l'acier.
Il y vit des yeux ambrés, graves, qui le dévisageaient, et une vive image poignarda sa mémoire.
Le regard exigeant qui le rappelait à l'ordre, ou qui attendait ses excuses, dans le rétroviseur arrière de la voiture. Sans contact visuel direct. Toujours de l'autre côté d'une vitre. Éternellement déçu.
Désormais, Reiner passait à la télévision. Un nouvel écran se dressait entre eux, alors le regardait-il ?
À ces pensées, il rangea la lame dans son étui et reprit sa route, scannant les environs à la recherche de la lentille d'une caméra. Certes, elles se cachaient bien, mais le jeune homme connaissait mieux la sensation que procurait un radar braqué sur lui : il devinait tout de même les capteurs qui le sondaient, le scrutaient et rapportaient ensuite son échec à ses parents.
Ses pires craintes se concrétisaient : Christa s'éloignait. Elle continuait de s'éloigner de lui, en affichant son désaccord avec ses méthodes. Elle disparaissait devant lui alors que tout ce qu'il avait à faire, c'était de la protéger, de la faire tenir le coup et qu'elle gagne. Pourtant, il ne saisissait pas comment il en était arrivé là. Christa et lui avaient discuté, en accord avec leurs principes, et trouvé un terrain d'entente, alors pourquoi s'éloignait-elle de lui ? Il ne comprenait pas son erreur, en sachant pertinemment que c'était la première étape pour apprendre. Bloqué de la sorte, il se condamnait à répéter les mêmes fautes auprès d'elle.
Aucune dispute n'avait éclaté, ils étaient toujours en bon terme, mais il aurait aimé qu'elle considère plus sa propre sécurité et les inquiétudes du jeune homme, au lieu de faire aveuglément confiance à Ymir. Christa avait pris sa décision et, puisqu'elle ne lui avait rien ordonné, Reiner ne pouvait rien faire de plus. Insister aurait été malavisé. Malgré tout, le blond avait encore l'impression qu'on serrait son cœur avec du fil de fer, que quelque chose n'allait pas et qu'il devait s'en charger sinon quoi il échouerait définitivement. Il en allait du bien de son amie… mais il voulait au moins respecter le souhait de Christa.
Ce qu'il lui faut, pas ce qu'elle veut.
Si seulement elle lui donnait des ordres de temps à autres ! Il n'aurait pas à autant se polluer l'esprit. À lui accorder plus de liberté, elle le piégeait dans un dilemme, à choisir entre protéger l'héritière ou soutenir son amie. Et dire qu'il pensait naïvement pouvoir toujours trouver un moyen de concilier les deux…
Son regard accrocha un éclat métallique pour la deuxième fois en trop peu de temps. Reiner s'arma d'une lame et s'avança en détaillant l'orbe d'acier qui gisait au pied d'un arbre, sa couleur grise et neutre tranchait avec le riche vert que la forêt revêtait en été. Il s'arrêta à quelques pas de l'objet, alerte au moindre signe de danger imminent mais la coque paraissait trop fine pour celle d'une bombe. De plus, le blond voyait mal un tribut de leur édition bénéficier d'une arme pareille car aucun n'avait cherché à se spécialiser dans leur maniement. À moins que Mikasa ait demandé tout un arsenal à ses sponsors… ? Il n'empêchait, cela n'avait rien d'une bombe.
À bien y regarder, il n'y avait aucun mécanisme de retardement. Afin de se garantir qu'il ne risquait rien, Reiner recula et lança une branche sur la balle de fer. Puisque rien ne se produisit, il en conclut qu'il pouvait la ramasser. Il s'exécuta et s'étonna du poids de l'objet, l'acier qui l'enrobait avait pourtant l'air léger et souple. Il devait s'agir d'une capsule de cadeaux envoyés par les sponsors, que le destinataire n'avait pas eu l'occasion d'ouvrir.
Selon toute vraisemblance, elle était à l'intention d'Ymir. Elle n'aurait pas atterri aussi près de leur base sinon, ou alors Reiner aurait aperçu des traces d'intrus en patrouillant. Il voulut vérifier son hypothèse en l'ouvrant mais ses doigts glissèrent sur la surface lisse et froide, incapables de percer le mystère du contenu. Perplexe, il tourna la balle entre ses mains pour l'inspecter sous toutes ses coutures, mais en dévisser les deux moitiés était bel et bien le seul moyen de l'ouvrir. À la largeur de ses mains, Reiner couvrait assez de surface pour y parvenir aisément, pourtant il avait plutôt l'impression de disjoindre du ciment.
Sur son chemin, il avait repéré une cavité dans un tronc alors, la capsule en main, il revint sur ses pas pour l'y dissimuler. Hors de question de ramener un objet aussi suspect près de Christa, avant d'avoir délibéré de la marche à suivre avec tout le groupe. Il allait devoir en discuter avec Ymir…
Le retour passa en un éclair, tant ses pensées occupaient Reiner. Il ficha ses grappins au tronc de l'arbre sur lequel ils avaient bâti le dortoir des hommes, se propulsa, et atterrit devant la cabane en question. Il écarta le rideau de feuilles et se glissa dans la petite pièce pour se désencombrer du matériel tridimensionnel. Elle sentait le bois et, bien éclairée à ce moment de la journée, avec les rayons du soleil qui traversaient directement le trou servant de hublot, elle lui inspirait une légère insouciance apaisante. À tel point qu'il ne fit pas attention à Bertholt, assis dans le fond.
Un sursaut échappa à Reiner et, sensible comme il était, il ne fallut pas une seconde de plus au grand brun pour partager sa surprise et se raidir en étouffant une exclamation.
-T-tu m'as fait peur, se justifia le blond avant de pouffer. Je croyais que t'étais en train d'aider Annie à construire le local.
-A-ah désolé ! Je te demande pardon, c'est ma faute, j'aurais dû prévenir… je…
-C'est rien, le rassura-t-il en continuant de rire. T'es sacrément furtif, c'est surtout ça qui m'a pris de court ! »
En quelques heures, Bertholt l'avait surpris pour la deuxième fois. Si la découverte d'Ymir n'avait pas été si urgente la nuit dernière, Reiner serait complètement tombé à la renverse en voyant la position du brun quand il avait déboulé dans leur chambre pour le réveiller. Et maintenant, voilà que Bertholt se recroquevillait sur lui-même, comme s'il avait une carapace sur le dos depuis tout ce temps, et qu'il comptait retourner se cloîtrer dessous. Ses joues étaient si rouges qu'il semblait fiévreux alors Reiner décida de le ménager, en évitant de trop le taquiner.
Bertholt bredouillait un remerciement confus (traduisant par là qu'il ne partageait pas l'avis flatteur du blond) quand Reiner s'appliqua à se décharger des bonbonnes. Le brun reprit alors sa besogne et, achevant de retirer les gaines, Reiner plissa les yeux, curieux de voir ce qu'il pouvait bien faire. Il n'y avait pas vraiment prêté attention en entrant mais son allié s'affairait à coudre deux capes entre elles. Plusieurs questions se bousculèrent dans la tête du jeune homme mais il valait mieux ne plus brusquer Bertholt. Il s'approcha donc d'un pas tranquille et se posta derrière lui, avant de demander en se penchant :
-Qu'est-ce que tu fais avec ta cape et… ?
-Celle-là, c'est celle d'Annie, lui répondit-il avec un sourire, elle a bien voulu me la donner parce qu'elle avait déjà une capuche sur son sweat. Christa m'a prêté le fil et les aiguilles, ils venaient du matériel d'Ymir. J'essaie de fabriquer un deltaplane.
-… un, un deltaplane ? Un deltaplane. P-pourquoi tu fais un deltaplane ? »
Malgré tout le sérieux de sa question, sa confusion évidente fit glousser Bertholt, et il sentit un sourire se dessiner sur son visage.
-En fait, je me disais que Christa et Ymir auraient peut-être besoin d'un moyen de déplacement aérien face aux Titans, comme elles n'ont pas d'équipements… »
Une observation sur le souci attentionné de son coéquipier lui brûlait les lèvres mais, de peur de le plonger à nouveau dans l'embarras, Reiner s'abstint. Il avait un sérieux sujet à aborder.
-On vient tout juste de recruter Ymir et tu essaies déjà de lui rendre service… qu'est-ce que tu penses d'elle ? Je veux dire, si on peut la considérer comme un membre à part entière malgré son arrivée… inattendue ? »
Bertholt tourna la tête vers Reiner, et le jeune homme put y lire toute la perplexité causée par sa question – il s'en voulut presque de l'avoir posée – avant qu'elle ne soit balayée par une expression plus sereine. Puis le brun déposa son travail, plia les genoux et les entoura de ses bras, alors qu'il cherchait ses mots.
-Elle a l'air franche. Enfin… décontractée… la tête sur les épaules : en cas d'imprévu, c'est le genre de caractère dont on aura besoin pour contrebalancer notre tendance à angoisser, à toi, Christa et à moi… »
Reiner hocha la tête, pensif. Il reconnaissait que Bertholt avait raison de réfléchir de manière aussi pragmatique aux avantages qu'offraient la jeune femme, aussi imprévisible fût-elle. Ce qui l'inquiétait le plus chez elle, Bertholt considérait cela comme sa valeur principale. Reiner avait bel et bien besoin d'un point de vue frais, et surtout complémentaire, pour revoir son jugement de la situation.
Sans doute incommodé par le regard insistant du blond, Bertholt se détourna. Reiner l'aperçut se munir de quelque chose. Intrigué, il se pencha au-dessus de son épaule et constata qu'il gravait un schéma de deltaplane à la dague sur le plancher. Sa curiosité piquée à vif, il s'accroupit à côté du brun. Il n'eut pas besoin de poser la moindre question, Bertholt comprit tout de suite ce qu'il voulait. En brandillant le couteau de ses doigts distraits, il lui exposa le fruit de son travail :
-Ce n'est qu'un croquis, les dimensions sont inexactes. J'attends d'avoir terminé la voile pour connaître sa taille précise, c'est là que j'approfondirai un peu plus les étapes techniques comme la dimension du bois… mais sinon, j'ai dans l'idée qu'on pourrait attacher les branches entre elles avec des nœuds de lianes. Ymir a même récupéré un peu d'adhésif ! Avec ça, on devrait obtenir quelque chose d'assez souple. Il nous faut juste des branches solides et… pleines, tu vois ?… enfin qui ne craqueraient pas à la première utilisation !
-Hm, opina-t-il, la main sur le menton. Tu permets ? »
Du bout du doigt, il pointa la lame. Bertholt la lui tendit sans plus attendre et il l'en remercia, tout en s'approchant de la gravure schématique. Il ajouta un détail au croquis tout en s'expliquant :
-Ça tient debout mais si un Titan arrive avec le vent de face, il sera difficile de manœuvrer le deltaplane pour l'esquiver. Pour éviter de se retrouver poussé vers sa gueule par le vent, on pourrait rajouter une sangle à la barre, là. (Il se doutait que Bertholt le suivait mais il lui indiqua ce qu'il voulait dire en pointant le croquis.) Comme ça, on pourrait fixer une bonbonne de gaz ici, et propulser l'engin en cas de pépin. T'en penses quoi ? »
Maintenant qu'il avait terminé son ajout, il se redressa, rendit le couteau au grand brun et se retrouva face à deux étincelles d'émerveillement vert.
-Je vois, c'est une super idée ! Vu que l'acier des équipements est léger, ça peut le faire sans avoir trop à changer la structure. Je vais demander à Christa de coudre une sangle. Elle m'a dit qu'elle voulait bien m'aider et mes compétences de couture ont leurs limites, haha…
-On a assez de matériel ou tu veux que j'essaie de solliciter les sponsors ?
-Ce ne sera pas nécessaire, je crois, il nous reste les couvertures de survie de Christa. On peut s'en servir comme tissu.
-Tant mieux, ça m'étonnerait qu'ils nous refilent des bonus avant un moment, vu le coup d'hier. Il faut qu'on économise nos demandes.
-Hm... acquiesça Bertholt, avant de baisser les yeux vers le schéma mis à jour.
-… Avec le cadeau qu'on lui fait, j'espère sincèrement qu'Ymir ne se servira pas de Christa. »
Son interlocuteur vira un regard stupéfait dans sa direction, accentuant la culpabilité de Reiner qui le voyait désormais confus, soucieux, incertain de comment le réconforter. Au moins il pouvait lire en Bertholt comme dans un livre ouvert, et dans ce climat troublé qui manquait maintes fois de l'étouffer, c'était une consolation suffisante.
-Excuse-moi, fit-il en agitant la main, t'as pas à trouver quelque chose à me répondre. C'est moi qui t'encombre avec mes états d'âme sans prévenir. C'est juste que je peux pas m'empêcher de me méfier d'elle, voilà tout.
-Tu peux m'en parler, tu sais. Ça sert à ça les alliances, non ? »
Il releva le menton vers un Bertholt souriant, presque malicieux dans son expression. Cela avait sans doute un rapport avec ce qu'il venait de dire Reiner avait l'impression d'avoir déjà entendu cela quelque part. Ça venait de lui, non ? Surpris par la sollicitude de son coéquipier, il finit par s'asseoir devant lui. La discussion s'annonçait plus longue que prévu. Au même moment, Bertholt enchaîna :
-Concernant Ymir, elle ne me paraît vraiment pas dangereuse pour Christa. Elle a l'air de tenir à elle plus qu'à quiconque et c'était déjà visible durant les Entraînements : il n'y avait qu'à Christa qu'elle s'intéressait vraiment. Du moins, pas de la même façon qu'elle cherchait à en apprendre plus sur les points faibles de Mikasa ou Annie. Je crois qu'elles sont vraiment proches. Tu l'as bien vu au campus d'entraînement, non ?
-… Oui, surtout lors des derniers 24. Lorsque Christa a réclamé toute l'attention des projecteurs, Ymir était là. Elle y est pour quelque chose. Ce qui m'inquiète, ce sont ses motivations. Je n'ai aucune idée de pourquoi elle fait tout ça, et je n'apprécie pas du tout comment elle instrumentalise Christa…
-Je ne suis pas sûr qu'elle l'instrumentalise… Ymir est assez… déséquilibrante dans sa façon d'être, mais elle n'est pas sournoise ou fourbe. Elle est du genre à vouloir gagner à la loyale donc ça m'étonnerait qu'elle nous trahisse. Qu'elle trahisse Christa surtout.
-Comment tu peux en être aussi sûr ?
-Tu te souviens bien pourquoi tu n'as pas tué Ymir au premier tour ?
-… parce qu'elle avait épargné Christa et que je lui étais redevable, avoua Reiner à demi-voix.
-Tuer quelqu'un comme Christa quand elle en avait l'occasion dès le premier tour, ça c'était le genre d'Ymir. Mais elle ne l'a pas fait. Et justement parce que c'était Christa, parce qu'elle tient énormément à elle. Pour une raison que j'ignore autant que toi, mais c'est un fait indéniable. »
Reiner opinait à chaque phrase du brun, à peine étonné de l'entendre autant parler. Plus les jours passaient, plus Bertholt prenait confiance et s'exprimait avec plus de naturel en leur présence. Reiner s'en réjouissait autant qu'il s'en flattait.
-Et vu ce qu'il s'est passé la nuit dernière, poursuivit Bertholt d'un ton plus calme, Christa doit réciproquer son affection. Elles ont développé une sorte de symbiose qui pourrait être utile à notre travail d'équipe… »
Le brun freina le train de ses paroles alors que ses yeux s'écarquillaient. De plus en plus rouge, il agita les mains devant Reiner en secouant la tête comme s'il avait été pris en flagrant délit.
-Mais, rassure-toi, je veux surtout pas dire que Christa te remplace par Ymir ! Pas du tout !
-Heh, ça m'a plutôt l'air d'être ça, à vrai dire… » lâcha Reiner dans un ricanement amer.
Face au silence de Bertholt, il reprit :
-Quand je vois l'influence qu'Ymir a sur elle, je me dis que Christa serait mieux avec elle. Au moins, avec Ymir, elle retrouve la force que les Hunger Games lui avaient prise. Enfin, ça c'était ce que je pensais avant de voir comment Christa se comporte quand il s'agit d'Ymir. Ymir a réussi là où je me suis planté, et je l'admire un peu pour ça. J'imagine que c'est de là que viennent mes doutes… »
Le silence de son camarade se prolongeait mais il était à court d'arguments. Il se frottait le crâne d'embarras, lorsque Bertholt dénicha son menton du creux entre ses genoux.
-Je me demande si c'est bien Ymir qui te préoccupe, ou si tu n'es pas surtout en colère contre toi-même, parce que tu ne peux plus tout gérer tout seul.
-A-Ah ? bredouilla Reiner en sentant ses bras se décroiser d'eux-même.
-Tu ne peux plus assumer toutes les responsabilités, mais ce n'est pas une mauvaise chose, tu sais. Maintenant qu'on est ensemble dans cet enfer, tu peux nous faire confiance. Sinon tu te retrouveras avec une charge trop lourde à porter. Tu peux compter sur nous ! Enfin, Annie et moi, c'est certain. »
Comme si elles ne l'avaient jamais quitté, les deux étincelles firent leur grand retour dans un vert encore plus chaleureux. Le ricanement amer de Reiner se transforma en un gloussement, plus léger, plus confiant, desserrant l'étau dans sa gorge.
-Merci. »
En se reposant un peu plus sur ses alliés de confiance, il parviendrait peut-être à concilier à nouveau les besoins de l'héritière et de son amie. Il n'était pas à cours de moyens. Il avait encore d'autres idées en tête.
-Tu t'es beaucoup interrogé sur la question, ça se voit, continua Bertholt à voix basse. Ta réflexion est mûre : peu importe ce qu'il adviendra, je ne pense pas que tu auras de raison valable de la regretter après… »
Le brun baissa la tête vers le croquis gravé sur le plancher pour promener ses doigts le long des inscriptions.
-Ce que je veux dire par là, c'est que tu fais de ton mieux, Reiner. Tu en fais déjà beaucoup. Je ne sais pas si tu t'en rends compte, mais tu es certainement celui qui se démène le plus d'entre nous. Et tu as énormément de mérite pour ça. »
Et ce n'était certainement pas à l'été qu'il devait attribuer la chaleur dans ses joues. Remerciant encore Bertholt, il se racla la gorge pendant que son allié continuait de retracer le schéma du bout du doigt.
Ce fut comme un réflexe. Un courant électrique qui circula de son cerveau à son bras, que Reiner levait avant même de comprendre ce qu'il manigançait. Une fois qu'il savait ce qu'il entreprenait, il ne fit pas demi-tour et brandit la paume de sa main devant Bertholt, lui décochant un rictus complice. Le brun l'étudia d'abord, perplexe. Est-ce qu'il allait le rejeter ? Reiner se préparait déjà à ravaler sa fierté quand Bertholt tapa dans sa main, radieux.
Ravi, le blond se remit debout… et manqua de se cogner contre le plafond de la cabane ! Il avait pensé à garder sa tête baissée à temps ce devait être un calvaire pour Bertholt, le plus à plaindre dans cette histoire. Avoir frôlé le choc crânien n'alterna en rien sa décision et, sans la moindre cérémonie, il retira sa cape et la tendit à leur couturier en herbe.
-Tiens, pour la voile. Plus elle est grande, plus on peut faire de place pour Christa et Ymir.
-Vraiment, t'es sûr ? lui demanda-t-il en avançant la main. Tu seras moins discret sans… Et puis ç'a quand même une sacrée valeur symbolique de la garder, tu-
-Te bile pas, je le fais de mon propre chef. Et puis, on va pas se mentir, c'est pas comme si j'avais quelque chose à perdre en discrétion ! »
Bertholt pouffa en récupérant le vêtement, le remerciant. De son côté, Reiner se dirigea vers la sortie : aux dernières nouvelles, Annie construisait toute seule le local et il souhaitait lui prêter main forte. Il écartait le rideau quand il glissa un dernier commentaire au jeune homme :
-Pour tout te dire, je veux continuer à donner le meilleur de moi-même. »
Qu'il en ait pleinement conscience ou non, le bonus de gagner l'approbation de Bertholt influait aussi ses calculs.
…
Les mains de Jean s'agitaient, impatientes de s'imbriquer dans les manettes de manœuvre, qui lui allaient de nouveau mieux qu'un gant. Elles agrippaient ses biceps, trituraient les pouces, se posaient sur ses hanches pour se retenir de l'emmener dans les airs aux côtés de son élève improvisé. Il ne pouvait pas se le permettre, cependant. Il devait se cantonner à son rôle, et le remplir comme il se devait.
Juché au sommet de son rocher, Jean cramponnait ses yeux à la figure de Marco, qui filait à travers la canopée. Le sifflement strident des câbles se cachait dans les plis du vent, prêt à lui échapper à tout instant, et il ne pouvait se fier qu'à sa vue pour suivre son parcours.
Il progresse vite, songeait-il depuis une heure. Depuis la fin du zénith, ils travaillaient à la manœuvre tridimensionnelle, pour que Marco rattrape le temps qu'il avait sacrifié à l'équitation.
La silhouette accéléra, vira et émergea des branches dans une éclaboussure de feuilles, révélant Marco et son expression plissée de concentration, qui donna envie à Jean de sourire. Il lui fonçait droit dessus, ne s'attendant pas à ce que son instructeur de fortune se soit posé juste ici. En l'espace d'une seconde, Jean croisa son regard et remarqua de suite l'étincelle de doute qui fit fondre l'assurance sur son visage. Il était vrai que de là où il était, Marco avait très peu de place pour atterrir sans envoyer bouler son partenaire.
Jean se contenta de redresser très légèrement les épaules, de lever subtilement le menton et de rajouter un ou deux millimètres au sourire qu'il avait laissé fleurir. Il n'en fallut pas plus à Marco pour retrouver sa conviction, ajuster sa position et charger en avant à nouveau au son des sifflements du gaz.
Il atterrit à quelques centimètres de Jean sur l'escarpement, entraînant avec lui un vif courant d'air qui souleva leurs capes. Il se releva sans même perdre l'équilibre ni trébucher, et Jean n'avait toujours pas bougé. Ce dernier affronta le regard offusqué avec un haussement de sourcil.
-Nickel ! approuva-t-il. On va pouvoir passer à...
-J'ai failli te rentrer dedans ! l'interrompit Marco. Et j'ai des lames striées dans les mains ! Je sais que c'est un entraînement, mais justement... »
Jean haussa les épaules et sauta souplement au sol, très vite suivi par Marco.
-Comme tu le dis, c'est un entraînement. Plus tu improvises et t'adaptes, mieux c'est, déclara Jean en marchant vers la parcelle de terrain qu'il avait repérée.
-Tu as reçu assez de dommages comme ça, j'ai pas envie de prendre de risque. »
Jean grimaça et passa le pouce sur sa mâchoire, où il pouvait sentir la plaie vieille de la veille. Il allait protester, mais Marco enchaîna, rengainant ses lames pour se mettre à son niveau et le regarder dans les yeux :
-Je sais que ce que tu viens de me faire essayer n'est pas excessivement grave. Ce que je veux dire, c'est que tu ne devrais pas prendre plus de risques que ça.
-Pff... t'inquiète, tout était sous contrôle, le rassura Jean. J'aurais pu m'écarter vite fait en tridimensionnalité si jamais t'avais été sur le point de m'envoyer dans les orties. »
Il n'aurait pas pu s'écarter vite fait. Il avait gardé les bras croisés, les manettes posées sur ses gaines au lieu d'être rangées dans leur étui. Mais si ce petit mensonge lui permettait de continuer à pousser Marco dans ses retranchements et le faire progresser, il pouvait bien se le permettre.
Ce dernier le jaugea en silence, clairement suspicieux, mais ne répondit rien et se cala sur son rythme de marche (avec une facilité qui le déconcertait toujours autant). Jean le regarda étirer et faire craquer ses poignets et ses doigts, probablement tendus par l'effort constant.
Il s'étonnait que Marco doute ainsi de ses capacités. Enfin, pas qu'il en doute vraiment, il était surtout prudent. Mais ses progrès compensaient largement ses lacunes. Ils avaient passé l'après-midi à revoir les bases de la tridimensionnalité, Marco dans les airs et Jean au sol ou juste à côté ou autour de lui, à lui crier des instructions et des astuces de plus en plus pointues. Marco les avait toutes avalées goulûment et digérées à la vitesse de l'éclair, avide et zélé.
Il regardait Jean avec des étoiles dans les yeux et un froncement de sourcil dès que celui-ci lui expliquait quoi que ce soit ou lui montrait la marche à suivre, et pourtant, le professeur n'avait pas eu tant que ça à lui apprendre. La gestion du gaz, qui pourtant avait été le talon d'Achille de Jean pendant un temps, lui était venue tout naturellement.
Le défaut de Marco avait été sa lenteur : ses virages étaient larges, et ses trajectoires encombrées. Suffisant pour échapper à un Titan, mais pas à un humain. Pour l'aider, Jean s'était contenté de lui donner des parcours de plus en plus complexes et de lui crier des « Plus vite ! Plus serré ! » à tout va. N'importe qui pouvait lui dire ça. Et il devinait que si Marco l'entendait penser, il en dirait autrement, mais il ne pouvait pas se faufiler dans sa tête, encore heureux.
Dans tous les cas, Jean était déjà prêt à lui confier ses arrières à tout instant. Et pas seulement parce que Marco avait progressé. Au cours de ces derniers jours, le jeune homme avait confirmé tout ce que Jean avait aperçu de lui auparavant. Il était attentif, aussi bien à ses humeurs qu'à celles de Ruth, qu'il connaissait depuis plus longtemps. Dans les moments de tension, il devenait un fin diplomate sans qui Jean se serait peut-être énervé contre Ruth. Il était ferme dans ses décisions, mais ouvert à toutes propositions. Il avait toutes les qualités d'un leader.
Il était déjà si accordé à Jean que c'en était terrifiant. Il suivait ses pas, se coordonnait à tous ses mouvements, devinait ses intentions et commençait déjà à finir ses phrases. Certes, quelques fois, Jean remarquait des à-coups, qui venaient indéniablement de Ruth et du comportement qu'il avait l'habitude d'adopter avec elle. Mais ils ne faisaient que confirmer que Marco était simplement une personne qui se dédiait tout entier à ses compagnons. Il avait déjà donné à Jean toute son attention et sa confiance, et le jeune homme lui rendait enfin la pareille.
Il avait dépassé l'endroit prévu.
En étouffant le plus possible le juron qui lui était venu aux lèvres, Jean fit demi-tour, Marco toujours à côté de lui.
-Par ici, c'est pas mal, déclara-t-il en frappant un tronc avec énergie, plus pour se remotiver lui-même qu'autre chose. On va passer à la dernière épreuve de la journée : le rase-motte ! »
Marco se redressa et croisa les mains derrière son dos, tout ouïe, un sourire avenant sur les lèvres.
-En gros, il va falloir que tu t'allonges sur tes appuis pour filer au plus près du sol. C'est une très bonne technique pour esquiver les Titans plus grands qui doivent se baisser pour t'attraper.
-Les gaines ne risquent pas de râper sur la terre ? s'enquit son élève.
-C'est ce que tu dois éviter. » confirma Jean avec un hochement de tête approbateur.
C'était un plaisir d'enseigner à Marco.
-Ça devrait pas te prendre trop longtemps à capter, et après ça on devrait être bons. On pourra s'entraîner dessus à nouveau plus tard, mais le soleil a commencé à se coucher...
-Ça me va, acquiesça Marco avec bonhomie en jaugeant la lumière. De toute façon, c'est l'horaire qu'on a donné à Ruth.
-Je te montre le parcours d'abord, expliqua Jean. Tu devrais mieux comprendre si tu as un exemple. »
Sans attendre de réponse, il sortit ses manettes et s'élança dans les airs.
Le soleil teintait tout ce qu'il touchait de nuances dorées, et depuis les hauteurs, Jean voyait les rayons tapisser le sol de tâches de lumières, éclairant les particules qui dansaient dans l'air. Un nappage d'ambre recouvrait chaque feuille, dont le vert se laissait docilement engloutir. Même l'éclat d'argent de ses câbles était affecté, difficile à discerner s'il ne sentait pas la pression sur ses hanches et son bassin.
L'environnement était terriblement familier, et il connaissait par cœur et dans sa chair tous les gestes qu'il effectuait. Si bien qu'il en avait le temps d'observer le paysage. Il inspira profondément pendant un large virage qui l'aidait à gagner encore un peu d'altitude. C'était un de ces moments qu'il devait retenir, dont il devait savourer le calme pour se ressourcer. Un de ces rares moments où ni les Titans, ni les hommes, ni les mauvais souvenirs n'étaient à ses trousses.
Il monta encore, jusqu'à frôler le toit de feuilles qui les emprisonnait au sol, l'empêchant de baigner pleinement dans l'aura du soleil. Le vent, compagnon de toujours, caressait ses joues, lui donnant l'impression que sa plaie à la mâchoire s'était rouverte à force de picoter.
Puis il se laissa tomber de retour vers la terre. Il envoya un crochet s'agripper à un tronc élevé, et laissa la gravité et la traction de son bassin se disputer l'aval sur son corps. À jamais condamné à l'inconfort, son estomac remonta son œsophage pendant une poignée de secondes, alors qu'il n'entendait plus que la bourrasque à ses oreilles. Une jambe en avant, il se joua des deux forces et ordonna au gaz de lui obéir. Tout son corps se tendit pour piquer vers le sol dans une courbe sèche, et enfin il glissait au ras du sol, entraîné par sa propre vitesse. Il avait l'impression d'être une hirondelle en train de raser les toits, ou tout autre oiseau qu'il avait déjà vu lutter avec l'air.
Il se redressa quelques instants plus tard, achevant le cercle qui le ramenait aux pieds de Marco. Il mit un point d'honneur à atterrir à quelques centimètres du jeune homme, qui retint son mouvement de recul avec fermeté. À nouveau, Jean sentit une petite vague de fierté remonter jusqu'à son visage.
-J'ai compris, s'amusa Marco, et Jean savait qu'il ne parlait pas du parcours qu'il venait de lui montrer. Pas la peine d'en rajouter.
-À toi. » enchaîna Jean en lui frappant l'épaule pour le pousser en avant.
Il vit le sourire de Marco s'attarder sur son visage alors qu'il se tournait vers le parcours, la légère hésitation dans ses trois premiers pas, la détermination qui resserra sa prise sur les manettes, il vit l'envol.
Marco le laissa planté à terre, et rien ne pouvait plus satisfaire Jean. Dès que Marco quittait le sol, les yeux de Jean se rivaient à sa figure et ne parvenaient plus à s'en détacher. Il avait d'abord cru à de l'inquiétude. Après tout, même Minha se débrouillait mieux que Marco. Mais plus il y pensait, plus il réalisait qu'il s'agissait d'autre chose, de plus positif.
Il admirait Marco. Le tribut progressait en l'affaire de quelques minutes, et ce grâce à des fondations solides dans sa façon d'aborder et d'absorber le monde. Contrairement à Jean, qui passait son temps à réfléchir et observer, Marco avait compris que parfois il pouvait laisser son intuition prendre les commandes et le guider droit vers le bon chemin. Jean revoyait dans sa tridimensionnalité toute la ténacité du balcon.
Marco s'envolait vers les hauteurs, grimpant par petits bonds, coups de gaz et virages secs. Il arriva au même endroit que Jean avait indiqué, et se laissa flotter dans les airs une poignée de secondes. Sa cape et ses cheveux ondoyèrent paisiblement sous la brise. Jean savait que c'était une faveur qu'accordait la gravité, une faveur qu'il s'octroyait lui-même bien assez souvent, mais Marco donnait l'impression que c'était un cadeau. Sans la pression impitoyable de l'air, la tridimensionnalité ressemblait à un envol.
La gravité reprit son emprise et Marco plongea vers le sol. Instantanément, Jean repéra tous les petits détails qui lui coûteraient le succès de sa manœuvre. Autant de petites aiguilles piquantes qui vinrent se ficher dans son plexus pour coudre un nœud d'affolement bariolé.
-Marco... ! »
Trop tard, il vit les gaînes de Marco rebondir sèchement sur le sol, ratisser l'herbe. Un point d'appui inattendu et brutal qui s'abattit sur l'équilibre de Marco, envoyant le jeune homme valdinguer dans un tumulte de métal. Il eut tout juste le réflexe de rengainer ses câbles à la va-vite et roula un peu plus loin avec un cri de douleur. Incapable de lui venir en aide, Jean se mit à courir vers lui.
Un chuintement de gaz résonna et Marco ralentit brutalement sa débandade, reprenant le contrôle de son corps. Une dernière roulade et il atterrit les fesses au sol, les doigts plantés dans la terre pour arrêter sa course. Sa poitrine se soulevait à un rythme erratique et ses yeux tremblaient dans leurs orbites.
-Marco, ça va ?! » cria Jean en laissant tomber un genou à terre à côté de lui.
Marco revint à lui et se tourna vers son professeur, les yeux écarquillés mais alertes. Il avait juste l'air un peu sonné.
-Pas de casse ? » s'enquit Jean doucement, une main planant au-dessus du crâne de Marco avec hésitation.
Il fallait qu'il vérifie qu'il n'avait pas de dommages, mais il ne voulait pas le brusquer.
-Ça va ! s'exclama Marco en se redressant, vif comme un ressort. Je n'ai rien heurté de trop grave, je pense ! »
Son visage était écarlate, probablement à cause des coups et du sang qui lui était monté à la tête. Il se frotta l'arrière du crâne distraitement, et Jean saisit aussitôt sa main pour l'écarter et inspecter la zone, les yeux plissés.
-Tu t'es cogné la tête ? demanda-t-il en massant la zone du pouce (rien à signaler, mais on n'était jamais trop sûr).
-Non, ça va, t'inquiète pas ! » insista Marco en se retournant pour lui faire face, un sourire un peu tordu sur les lèvres.
Jean acquiesça et se releva, lui tendant la main pour l'aider à faire de même. Marco l'accepta gracieusement, et une ombre de grimace passa furtivement sur son visage. Sans le haussement de sourcil avec lequel Jean le dévisagea, il n'aurait rien admis :
-Je crois que je me suis juste cogné le nerf du coude, j'ai toute l'épaule d'engourdie, expliqua-t-il en se massant l'omoplate. Ça devrait passer dans quelques minutes.
-Revenons au point de départ, alors. » suggéra Jean.
Sur le court trajet, Jean sonda son partenaire, qui ne présenta aucun signe de dommages. Parfait. Rater une manœuvre tridimensionnelle pouvait coûter beaucoup, et le rase-motte n'était pas le plus sécurisé. S'il s'en sortait avec une poignée de bleus, c'était une bonne nouvelle.
-Je crois que je ne me suis pas assez allongé dans la courbe, réfléchit Marco en se grattant la joue. Je pensais que le gaz suffirait pour lutter contre la traction du câble, mais...
-… au contraire, ça t'a redressé, confirma Jean avec un hochement de tête, un peu fier que Marco s'étonne de voir ses phrases complétées. Je me doutais un peu que c'est ce qui allait t'arriver, mais je n'ai pas eu le temps de te le crier. »
Il se retourna pour croiser les bras sur sa poitrine.
-Maintenant, tu sais quoi corriger ! Prêt à y retourner ? »
Marco hocha à peine la tête et repartit aussi sec, abandonnant Jean au sol. Il n'avait même pas hésité ou protesté d'y retourner si vite après sa chute. Il s'était élancé droit devant avec la ferme intention de prendre sa revanche sur la défaite. Jean ne pouvait pas être plus fier. Il commençait à comprendre un peu Hansi, et la pensée lui arracha un reniflement amusé.
Il ne lâcha pas Marco des yeux alors qu'il se hissait à nouveau vers la canopée, déterminé à repérer chaque petite faille susceptible de l'entraver. Pour l'instant, il grimpait sans ralentir, et même s'il lui tournait le dos, Jean eut l'occasion d'apercevoir son profil résolu.
Marco arrivait vers le point culminant, et Jean serra un peu plus fort le tissu de ses manches. Il flotta dans les airs un bref instant, toute la magie du mouvement chassée par la crainte de voir le moment tourner au vinaigre. Son œil critique repéra les quelques erreurs qui traînaient de-ci de-là : une jambe tendue pas assez tendue, et une position déjà un peu trop penchée. Il mit les mains en porte-voix et prit une inspiration... qu'il ravala promptement en voyant Marco se corriger de lui-même, allonger sa jambe et se redresser d'un coup de gaz. Cette fois, il se mordit la lèvre pour contenir son sourire de fierté.
Marco fusa vers le sol, et Jean devait admettre que c'était plus inquiétant de voir quelqu'un se précipiter vers le bas que de le faire soi-même. Tout doucement, ou peut-être était-ce parce qu'il voyait tout au ralenti, Marco se pencha en arrière jusqu'à s'allonger, jusqu'à raser l'herbe et percer le vent. La bourrasque l'accompagnait, faisant s'envoler l'herbe et les feuilles qu'il avait emporté sur son chemin.
Il le regarda faire le tour pour le rejoindre, tournant sur sa jambe d'appui comme un compas pour détailler toutes les étapes de son parcours, un sans-faute. Marco atterrit devant lui avec souplesse, agrémentant son retour de petit pas aériens pour absorber l'inertie. Il fit volte-face vers Jean, qui se retint de tressaillir.
Le vent avait emmêlé quelques unes de ses mèches noires pour les enrouler autour de ses tempes, ce qui lui donnait un air terriblement attendrissant. Sa poitrine se souleva à un rythme rapide mais régulier, comme s'il découvrait à peine qu'il pouvait respirer. Dans ses yeux pétillait la même étincelle que celle qui ornait les arbres, or et bronze qui s'entremêlaient et se complimentaient.
-Wouah, c'est grisant, comme sensation ! s'enthousiasma aussitôt Marco en rangeant ses manettes à la hâte. J'avais l'impression de pouvoir traverser la forêt en une seconde ! »
Jean baissa les yeux sur les mains de Marco, qu'il garda une seconde en l'air sans trop savoir quoi en faire, avant de se tourner face à Jean et de lui présenter sa paume droite. Ce dernier claqua dedans et le son résonna avec une fermeté satisfaisante. Les mains de son élève étaient parcourues d'un léger spasme nerveux.
Jean dut cacher son visage derrière sa main, et même là, Marco entendit le gloussement qui s'échappa de ses dents. Jean détourna le regard au moment même où son compagnon se penchait vers lui :
-Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il. J'ai raté quelque chose et tu te moques de moi, ou... ? »
Jean se mordit l'intérieur de la joue avant de refaire directement face à cet éclat de soleil.
-T'as juste l'air d'un enfant à Noël, je m'y attendais pas. »
L'incrédulité arrondit les traits de Marco, juste avant de laisser place à un rictus embarrassé.
-Oui, je... désolé, c'était plus fort que moi, fit-il en se frottant la nuque et en détournant le regard.
-T'avise surtout pas de t'excuser pour ça, l'arrêta Jean en frappant son cœur de ses phalanges. Profite tant que ça dure, il y aura peut-être un moment où on aura plus de recharges. »
Le sourire de Marco revint derechef, révélant l'éclat de l'émail, une note de blanc pour garnir toutes ces couleurs chaudes. Jean toussa dans son poing et reprit :
-On va en faire quelques autres de ce genre pour que tu t'habitues à la manœuvre... et après on aura terminé. Allons-y, il y a un bon emplacement pas très loin. »
Ils s'éloignèrent d'un bon pas, foulant les flaques de lumière et les parterres d'ombres sans distinction.
-On voyage beaucoup autour de la zone, fit remarquer Marco après un temps. Je crois que je ne pourrais pas entendre les clochettes si un Titan arrive près du campement. »
Il avait l'air inquiet : ses dents avaient emprisonné sa lèvre inférieure, et il l'humecta soigneusement. Jean ricana et lui envoya un coup de coude sur le bras.
-On la parcourt en long et en large depuis ce midi, cette zone ! On serait les premiers à croiser des Titans s'il y en avait, et on aurait qu'à se tailler en vitesse. Et je suis sûr que Ruth a assez de coffre pour appeler en renfort à cette distance. »
La plaisanterie fit à peine rire Marco, mais c'était déjà ça.
Ils passèrent la demie-heure restante à s'entraîner, Jean parfois au sol et parfois aux côtés de Marco. Les voltiges s'apparentaient de plus en plus à des jeux qu'à de véritables exercices, mais Marco maîtrisait ce qu'il fallait. Ils avaient les muscles rompus (Jean avait encore des courbatures de sa balade à cheval), mais l'esprit rassuré. La moelle de ses os s'était remplie de cette lourdeur qui l'ancrait dans la réalité, et après une bonne nuit de sommeil, elle se transformerait en vigueur supplémentaire.
ooo
Au campement, Ruth les accueillit avec le battement enragé de son pied contre la poussière, les bras, les sourcils, la bouche et tout son être plissé par l'irascibilité.
-Je croyais qu'on avait dit au coucher du soleil. » les harponna-t-elle.
La cadence de Marco tressaillit, ébranlant le rythme qu'ils partageaient. Ses phalanges vinrent buter contre celles de Jean alors qu'il ralentissait. Froissé, Jean jeta à Ruth un regard appuyé qui lui passa par-dessus la tête, tant elle toisait Marco en particulier.
-C'est ce qu'on a fait, commença Marco. On est dans les temps.
-On peut pas se permettre ''dans les temps'' quand il y a des patrouilles à faire, Marco. Fais ton boulot, maintenant que t'as fini de jouer. »
Le lourd soupir de Marco se nicha maladroitement dans le plexus de Jean, mal ajusté. Il fit un pas en avant et se redressa pour jauger la jeune femme.
-C'était le temps dont on avait besoin pour combler ses lacunes, déclara-t-il avec fermeté. Et ce n'est pas un jeu. »
Ruth vira vers lui, probablement surprise de l'entendre intervenir. Elle se reprit bien vite :
-C'est peut-être pas un jeu, mais j'ai déjà donné mon avis là-dessus : ce n'est clairement pas un truc rentable, contra Ruth en s'avançant à son tour. Okay, tu sais chevaucher vite fait et Marco est passable en tridimensionnalité maintenant – y a intérêt, d'ailleurs. Mais ça nous a fait perdre une journée où on aurait pu récolter des informations, faire du repérage, peut-être trouver des tributs isolés à éliminer pour progresser. Plus longtemps on est coincés ici, plus on va écoper. »
Jean serra les dents, sentant la frustration qui grimpait allégrement ses tempes. Elle avait visiblement passé beaucoup de temps à ruminer ses pensées.
-T'as dû remarquer ce matin que cette conversation a déjà eu lieu, gronda-t-il en faisant un pas de plus, et que tu as accepté qu'on fasse les choses ainsi, Ruth. Si tu regrettes ta décision maintenant, passe pas tout ton temps à ressasser le pourquoi du comment et annonce-nous que t'as fait un truc productif, toi aussi.
-C'est pas la peine, Jean ! intervint Marco, écartant les bras pour les garder à distance l'un de l'autre. Je comptais y aller, de toute façon.
-Parce que – devine quoi ? – Marco se débrouille très bien en tridimensionnalité, enchaîna Jean en posant sa main sur l'épaule du jeune homme et serrant, comme s'il pouvait montrer dans ses traits les compétences qu'il avait acquises. Il se débrouille aussi bien que Conny, que j'ai eu l'occasion d'observer dans le domaine. Un gars vif, avec de bons réflexes, alors que Marco était plutôt lent. Si jamais des Titans se pointent, ils ne le rattraperont pas. »
Il relâcha Marco et déporta son poids sur une seule jambe, pour exprimer une nonchalance qu'il ne ressentait pas encore tout à fait. Ruth fulmina sans qu'ils ne se lâchent du regard une seule fois. Le premier à détourner les yeux aurait perdu. Entre eux, Marco lâcha un lourd soupir qui demeura ignoré.
-Je vais pas relever ce que tu viens de dire parce que c'est plus le sujet, articula Ruth distinctement. Le problème est que si Marco est trop occupé à s'entraîner à la tridimensionnalité, il y a plus aucune patrouille et n'importe qui ou quoi pourrait venir nous cueillir comme des pommes bien mûres ! Donc ç'a intérêt à être la première et la dernière fois.
-Et ça le sera dans ces circonstances, certifia Jean d'un ton glacial. C'est une exception qu'on t'a proposé, que tu as accepté, et qui a été menée à bien sans aucun souci. Arrête de faire ta victime.
-Ma vict... ?! » s'étrangla Ruth de colère.
Jean la vit inspirer sèchement et se mettre en mouvement, mais il ne saurait jamais ce qu'elle avait prévu de lui infliger, car Marco se tint en travers de son chemin et lui saisit les épaules.
-Stop ! s'écria-t-il. Arrêtez, tous les deux ! Je vais aller faire cette patrouille avant qu'on perde plus de temps et que le soleil soit déjà couché. Ruth, Jean n'a pas tort. C'est toi qui as accepté. On en rediscutera plus tard si tu veux changer le plan, mais pour le moment, laisse-moi faire mon travail. »
Ruth poussa un râle rauque et ostensible pour décharger toute sa frustration, et Jean vit Marco baisser très légèrement les épaules. Il se retint de soupirer à son tour, peu désireux d'ajouter au fardeau de Marco. Ruth l'énervait. Elle avait un grain, et il n'avait aucune envie de rester seul avec elle.
Il se détourna sèchement alors que Ruth l'imitait et Marco le rejoignit, retirant son équipement tridimensionnel, l'air désolé.
-Est-ce que tu peux le ranger pendant que je vais chercher Buchwald, s'il te plaît ? Ça ira plus vite.
-Bien sûr, vas-y. »
Il avait envie de prouver que lui, il pouvait lui faire confiance, et qu'il le méritait. Il attendit que Marco lui ait tout refilé et le regarda partir en trottinant vers Buchwald, qui broutait dans un coin plus éloigné du campement. À sa gauche, Ruth s'engouffra dans la caverne. Tant mieux, qu'elle reste dans son coin. S'il lui adressait la parole dans les cinq prochaines minutes, le poing qu'il gardait serré à son côté partirait droit dans sa face. Il rangea le matériel dans le sac en une poignée de secondes alors que Marco enfourchait son compagnon équestre et le faisait rejoindre Jean au pas.
-On a peut-être attiré des Titans plus éloignés pendant notre entraînement, donc fais attention, le prévint Jean en se relevant. Je sais que t'avais prévu d'aller un peu plus loin, mais on est pas mal crevés, donc prends ton temps pour être sûr de rien rater. Hésite surtout pas si tu croises le moindre truc sus... »
Marco l'interrompit d'une pichenette sur le front, juste entre les sourcils, et d'un petit sourire amusé.
-Ça va aller, je connais les lieux, Jean, assura-t-il alors que le jeune homme se frottait le front avec une grimace d'incrédulité. Mais je ferai attention. À tout à l'heure. »
D'un claquement de langue, il le planta là, le front encore picotant.
Interdit, Jean passa une main dans ses cheveux en le regardant s'éloigner au trot, sans se retourner. Il lui confiait les lieux, et Jean décida de faire un petit tour pour vérifier l'état de leur base.
Il commença par retirer son équipement tridimensionnel et tout ranger à l'intérieur de la caverne, ou du moins, à l'entrée, réticent à l'idée d'interagir plus que ça avec Ruth. Du talon de la botte, il éparpilla les cendres du foyer et planqua les pierres qui avaient servi à les délimiter. Avec des branchages, il effaça les piétinements de Buchwald. Il refit le stock de feuilles pour la protection qui masquait l'entrée de leur repère. Celles d'avant commençaient à se rabougrir. Il vérifia qu'il n'y avait pas de traces de passage humain, et fit le tour des lieux pour effectuer un semblant de patrouille. Le soleil commençait à allonger les ombres et passer de l'or au feu.
Tout du long, son regard se porta naturellement vers là où la silhouette de Marco avait disparu. Il n'y avait pas de quoi se faire de mouron. Ils n'avaient croisé aucun Titan pendant leur entraînement. C'était qu'il n'y en avait pas.
Il resta planté un moment à fixer le sol, les bras croisés.
D'un autre côté, Jean s'était attendu à en croiser au moins un, et cette dérogation à ses prévisions l'inquiétait. Ça voulait dire qu'il y avait un plus grand rassemblement ailleurs. Peut-être un combat entre humains, avec plusieurs morts imminentes, et ça n'allait pas tarder à leur tomber dessus après. C'était une possibilité.
Il serra les poings et finit par s'asseoir sur une bûche, les coudes sur les genoux. Peut-être que quelqu'un s'était chargé des Titans de la zone, et que cette personne n'allait pas tarder à leur tomber dessus ensuite. Comme Mikasa, par exemple. C'était une autre possibilité. Si jamais Marco croisait le chemin de Mikasa, il n'aurait jamais le temps de revenir les prévenir. C'était le problème avec les chevaux, ils étaient surtout utiles contre les Titans.
Il soupira et sonda les environs pour éviter de toujours regarder au même endroit, serrant et desserrant les poings, serrant et desserrant la mâchoire.
Il n'avait pas envie de se préoccuper de la poigne qui avait une prise ferme sur ses tripes, qui faisait résonner ses battements de cœur dans ses oreilles comme s'il s'agissait de coups de canon qu'il avait mal entendu.
Il avait confiance en Marco.
Il avait confiance en Marco, mais il ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter. L'hostilité de Ruth avait mis ses sens à l'affût de la moindre agression. Il ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter, mais il ne pouvait pas faire grand chose à part attendre pour éviter de tous les compromettre.
Il résista à la tentation de renfiler son équipement et battit la mesure de son pouls avec son pied.
…
Le souffle frais du vent caressait Ymir, à mesure que l'éveil tirait de plus en plus sur la couverture. Sa conscience s'extirpa des draps cotonneux et rassurants, laissant son corps (qui ne voulait pas les quitter tout de suite) à la traîne. Seuls ses yeux y mirent du leur, et s'ouvrirent sur des planches de bois, agencées les unes contre les autres dans un grand amateurisme. La lueur pourpre du début de soirée peignaient les murs de la cabane.
Christa ? C'était bien Christa dans son champs de vision ? Non, elle ne rêvait pas : Christa se tenait là ! Le corps de la jeune femme bondit hors du lit… ou plutôt, se redressa péniblement en étouffant un grognement, alors que la petiote délaissait sa couture pour se pencher vers elle.
La belle blonde l'avait donc veillée tout ce temps ? Christa n'attendit pas de se faire prier et enveloppa les épaules d'Ymir de ses délicats bras, avant de glisser sa tête tout près de la sienne. Ses cheveux lui chatouillèrent les joues.
-Tu es enfin réveillée ! » se réjouit-elle dans un soupir soulagé.
Immobile, Ymir n'en resta pas interdite pour autant : elle employa toutes ses forces à savourer l'empreinte des mains de Christa, pour en conserver le plus fidèle souvenir. Elle fit bien car la demoiselle se dégagea en quelques secondes, reprit sa place, talons sous les cuisses, et baissa les yeux en refoulant une mèche étincelante derrière son oreille.
-Contente de voir que tu te rétablis, ajouta-t-elle d'un ton qui n'avait plus du tout la même émotion. Mais tu as encore besoin de repos, alors évite les mouvements trop brusques.
-Dit celle qui vient de me prendre par surprise… ! la railla-t-elle.
-De qui est-ce la faute si tu es dans cet état, d'après toi ? Si tu ne t'étais pas mise dans un pétrin pareil, tu n'en serais pas là !
-Oh ça va, chacun mène les Jeux comme il l'entend ! Je t'ai jamais demander de m'aider, que je sache…
-Tu avais pansé ta plaie d'une manière si misérable… La façon dont tu as essayé de la recoudre, c'était épouvantable… Navrée, mais j'ai pris ça comme un appel au secours, rétorqua Christa qui, décidément, ne se laissait pas faire.
-Pff et tu me parles de repos… renifla Ymir.
-Je te demande pardon ?
-Toute cette agitation dès le réveil, c'est mauvais pour mon cœur ! »
Elle porta la main à sa poitrine d'un geste dramatique et Christa pouffa.
-Sans déconner, je vois que tu montres plus facilement les crocs. Ça fait plaisir. » confia Ymir dans un sourire.
Elle ne vit pas bien la réaction de Christa car celle-ci baissa la tête. Une seconde plus tard, l'attention d'Ymir se tourna vers Annie, qui émergeait de derrière un mur de feuilles – une sorte de porte, sans doute. La blessée serra les poings, ratatinant les brindilles de sa couchette au passage, en détaillant la nouvelle venue. Elle l'examinait en retour.
Christa paraissait soucieuse, mais trop peu pour que la situation soit anormale. Le District Un s'était donc joint au District Deux. Sacrée coalition ! La grande perche devait aussi être dans le coin. Pour sauver sa peau, Ymir aurait à pactiser avec d'autres tributs que Reiner.
Annie la considérait d'un regard perçant. Elle pouvait presque voir ses pupilles aller de haut en bas, tout en la scannant, droite et stable, à l'écart. Le doute se distilla alors en Ymir : si cette pièce était aussi la chambre d'Annie, la tribut avait peut-être témoigné de la proximité entre les deux femmes. Si Annie en venait à penser que la mistinguette était un des points faibles d'Ymir, elle deviendrait dangereuse. Plus dangereuse.
Machinalement, la couturière blonde reprit son affaire. En proie aux mêmes doutes qu'Ymir, elle cherchait à occuper ses doigts autrement qu'en les tortillant. De son côté, Annie posa une main à sa hanche et détourna le regard en leur adressant :
-Reiner veut qu'on ait une sorte de conseil stratégique dans l'autre cabane. Il m'a demandé d'aller te chercher, Christa. Mais puisqu'Ymir est réveillée, elle peut venir aussi. »
Sans plus attendre, les trois jeunes femmes se mirent en route. Avoir quelque chose à faire agréait la petite infirmière quant à la blessée, c'était l'occasion rêvée pour elle de prendre la température de sa nouvelle alliance. Elle s'attendait à en voir de toutes les couleurs, mais mieux valait prévenir que guérir.
En franchissant le rideau de feuilles, Ymir crut qu'elle glissait vers un autre monde. Un monde qui regorgeait de vert et de brises fraîches, mais surtout un monde qu'elle pensait avoir laissé derrière elle. Pourtant, une cabanette de bois, rafistolée avec les moyens du bord (et si petite que seule Christa n'aurait pas à se baisser dedans) se tenait plus loin sur l'immense branche. Sûrement un espace de stockage personne ne réussirait à respirer là-dedans.
Elle ne se laissa pas frapper plus longtemps par la ressemblance avec le trou à rats dans lequel Frederik et ses petits frères vivaient. En terrain inconnu, elle devait rester sur ses gardes.
À sa gauche, Christa et Annie s'engagèrent sur une palissade de bois. Le pont de fortune menait, en à peine quatre enjambées, à une gigantesque branche voisine. Légèrement plus basse, celle-ci abritait une autre cabane, de la même configuration classique que celle des femmes. Ymir déduisit qu'il s'agissait de celle des hommes.
Elle attendit que Christa eût fini de traverser le pont de bois pour y mettre les pieds. La frêle plateforme n'apeurerait en rien l'acrobate accoutumée aux toits délabrés du District Six, et encore moins une tribut des Hunger Games.
Curieuse, elle jeta tout de même un coup d'œil en bas. Elle n'avait aucune idée de la hauteur de la base champêtre mais, à la bouillie de couleurs sombres où se confondaient les formes des troncs et des buissons, elle comprit vite qu'elle avait pioncé dans un gratte-ciel naturel.
Un nouveau coup d'œil en l'air, vers la canopée qui l'empêchait d'attraper des coups de soleil – fin d'après-midi ou pas, il faisait une de ces chaleurs ! –, et elle se corrigea : elle avait pioncé au sommet d'un gratte-ciel naturel !
Réflexion faite, l'idée n'était pas si farfelue que ça. À condition qu'aucun d'entre eux n'ait le vertige, une telle base les cachait du moindre regard indiscret, les couvrait dans un décor feuillu il faudrait un œil sacrément affûté pour les repérer. Même la structure des cabanes veillait à ne pas trop attirer l'attention. Les planches des deux chambres épousaient les courbes des troncs qui les soutenaient, ce qui les rendait un peu bancales mais non moins solides : une vieille technique enfantine pour exploiter toutes les possibilités offertes par l'environnement et économiser du matériel… et aussi avoir la garantie qu'un élément de la construction, au moins, serait d'une qualité convenable, certifiée et appuyée par Mère Nature.
Ou par le département d'aménagement urbain du District Six. Hormis le vert qui avait remplacé le gris du cadre citadin, Ymir ne se sentait pas plus dépaysée que ça. Elle s'attendait presque à voir un ou deux gamins débarquer, les bras pleins de chaudes miches de pain fraîchement volées, et chahuter pas peu fiers autour de Christa.
Oulah, elle n'en avait pas encore fini avec ses délires…
Elle effectua un petit bond hors de la passerelle et se réceptionna sur la branche où l'attendait Christa. Satisfaite de ne pas avoir perdu son agilité, elle adressa un clin d'œil à la jeune blonde. La bouille de cette dernière esquissa des traits à la fois agacés et amusés. Adorable.
Une seconde plus tard, Christa invita Ymir à la suivre d'un signe de la main, puis disparut derrière un autre rideau de feuilles. Ymir lança un dernier coup d'œil derrière elle pour s'assurer qu'on ne les prenait pas en filature (force de l'habitude!) et s'engagea.
Toute ressemblance avec une cachette pour gosses se dissipa une fois qu'elle mit les pieds dans la chambre des gars. Pas de hamacs confectionnés avec des draps sales et troués, juste une pièce dénudée où sifflait le vent quand il s'engouffrait dans les imperfections du bricolage. À bien y regarder, il n'y avait vraiment que de vulgaires couchettes de brindilles (à l'image de ce qui avait été son lit d'hôpital), réquisitionnées en tapis où s'asseoir, et un équipement tridimensionnel qui traînait au fond de la pièce.
Pas de petites boules d'énergie qui piaillaient en la voyant venir. Rien que le regard noir de ce bon vieux Reiner qui essayait de la fusiller sur place.
Il avait beau échanger à voix basse avec Annie, il ne détachait pas son regard de la blessée. Heureusement pour Ymir, armée d'un flegme pare-balles, elle ignora la mitraille de méfiance qui fusait dans l'air et alla prendre place sur le tapis de feuilles, où se tenait déjà la grande perche brune.
Mieux valait éviter de courroucer encore plus le brave serviteur de Christa en s'installant juste à côté d'elle. Celle-ci hocha la tête avec un sourire, pendant qu'Annie s'éloignait de Reiner pour se poster près d'un sordide trou dans le mur (la tentative ratée de faire une fenêtre?). Ymir sentait son voisin se raidir. Elle s'aperçut même qu'il gesticulait péniblement, cherchant à s'écarter d'une pincée de millimètres… avec ce qu'il pensait être beaucoup de discrétion. Elle se retint de pouffer.
-Eh bien, Ymir, résonna la voix rauque du chef de la bande, je ne pensais pas que tu te remettrais aussi vite de tes blessures. T'avais hâte de nous rejoindre ? »
Son ton traduisait toute la suspicion qu'il avait pour elle et rejoindre sous-entendait quelque chose de bien plus fourbe. Ymir n'était pas la seule à comprendre le langage de la défiance : Christa tressaillit, la grande perche frissonna et Annie se mit à la fixer.
-Hah ! Qu'est-ce que tu veux ? C'est dans ma nature serviable. J'avais surtout hâte de vous venir en aide ! » rétorqua-t-elle en haussant les épaules.
Christa gloussa pianissimo, moins touchée par la réplique d'Ymir que désireuse d'alléger l'atmosphère. Toute aussi volontaire, la grande perche l'imita.
Le paquet de muscles blond se contenta de soupirer. Ymir nota donc que le sarcasme ne fonctionnait pas bien avec lui. Tant pis, elle ferait mieux la prochaine fois. Pour le moment, elle se tut tandis que Reiner se tournait, face à eux et bras croisés, comme s'il s'apprêtait à prononcer un discours inspiré.
-Bon, j'ai patrouillé dans la matinée et je peux vous confirmer que la zone est aussi sûre qu'anticipé, commença-t-il, endossant pleinement le rôle de meneur. C'est pour cela que je vous propose de maintenir la position défensive le temps que les autres tributs s'affrontent. Comme ça, de notre côté, on peut prendre des forces. »
Après un coup d'œil oblique, Ymir dans le collimateur, il ajouta dans un souffle sec :
-Ou les récupérer.
« On frappera plus tard, quand les autres seront épuisés. En bref, je pense qu'avec une première phase défensive comme celle-là, on aura de quoi mieux se préparer et apprendre à bien coopérer. Il va falloir qu'on fonctionne en équipe, après tout. Le moindre déséquilibre serait une fissure que l'adversaire n'aura qu'à creuser pour en faire une grosse brèche et nous renverser, un à un. »
Jamais Ymir ne se serait attendue à une telle performance oratoire de la part du blondinet à biscoteaux. Mais il ne faisait pas que bien s'exprimer, inspirant la confiance de ses alliés : il instillait toute sa méfiance envers la jeune femme dans ses belles paroles. Ymir brûlait de hausser le ton, et de se défendre avant qu'il ne les retourne tous contre elle.
Mais elle vit Christa lui lancer une œillade inquiète et décida de ravaler sa fierté. Elle devait rester silencieuse, faire bonne figure pour gagner la confiance de Reiner. Il en allait de sa survie. Vu son état, elle avait besoin de cette alliance. Elle n'était pas en position de faire le moindre grabuge.
Le moindre déséquilibre comme dirait l'autre, ou plutôt son nouveau chef.
-Des questions concernant la marche à suivre ? Pour commencer, vous êtes bien tous d'accord avec ce plan ? »
Adossée au mur et les yeux clos, comme plongée dans une profonde réflexion, Annie hochait néanmoins la tête aux paroles de leur chef. Son camarade de district, lui, fixait le blond, des étoiles dans les yeux.
Quant à Christa, Ymir devinait qu'elle était d'accord avec son confident officiel, mais elle prit quand même la peine de sonder la blondinette. Au même moment, Christa tourna la tête vers elle alors leurs pupilles tombèrent l'une sur l'autre, avant de vite passer leurs chemins, plus furtives que deux éclairs.
Et tout cela sous l'œil intransigeant de Reiner. Sourcils froncés, il continuait de la dévisager comme si elle allait lui sauter à la gorge. Et merde… S'il la scannait sans arrêt, elle aurait du mal à éviter les gaffes !
-Bien, je vois que vous êtes tous partant. Tant mieux. » conclut-il en balayant du regard la petite salle de réunion, interrompant sa surveillance de la nouvelle recrue.
La grande perche murmura une sorte d'approbation, une maigre tentative pour détendre l'atmosphère. La défiance d'Annie et de Reiner se mêlait à la silencieuse résistance de Christa – la médiatrice mesurée de la pièce – et à l'indécision confuse du géant brun.
Ymir savait qu'il lui fallait cette alliance. Si elle se montrait trop insolente ou trop ingrate, ils l'encercleraient en moins de deux et la supprimeraient. Christa aurait beau la soutenir, cela resterait du trois contre un-et-demi. Foutues blessures ! Et sans compter les machines de guerre qu'étaient Annie et Reiner.
Elle n'avait plus une minute à perdre : elle devait intégrer le groupe au plus vite, y sécuriser sa place avant de commettre trop d'erreurs et se faire chasser. En détendant l'ambiance, elle apparaîtrait plus avenante et parviendrait mieux à ses fins. Alors, sans cérémonie, elle leva la main.
Quatre paires d'yeux se braquèrent sur elle. Mais, pour l'heure, sa cible était celle aux teintes jaunâtres sévères.
-Ymir ? l'invita-t-il à parler d'un ton toujours aussi froid.
-C'est quoi notre plan si jamais on se fait attaquer ? J'veux dire… Je sais que le baron des biscotos se chargera de protéger la poupée princesse, t'inquiète. Mais j'voulais savoir ce que, moi, j'pourrais faire histoire de filer un coup de patte dans ces moments là. »
Elle avait soigneusement constitué son jeu : sincérité, bonhomie (ses armes de prédilection) avec, comme pièce maîtresse, le respect affiché des plans du garde du corps. Après tout, il se méfiait d'Ymir parce qu'il s'inquiétait pour Christa, et rien d'autre. Maintenant qu'elle avait abattu ses cartes, elle attendit de voir.
Un nuage de stupéfaction voila le regard du blond baraqué et il entrouvrit la bouche, sans rien dire.
-… poupée princesse… ? » murmura Christa, sidérée.
Puis, un gloussement germa au fond de sa gorge. Quoique ravie de remarquer que Christa appréciait son sens de l'humour, Ymir n'ajouta pas un mot, préférant continuer à scruter Reiner. Il avait l'air encore plus abasourdi par la réaction de Christa, que par la question d'Ymir.
Contagieux, le relâchement gagna ensuite le partenaire d'Annie qui se mit à glousser lui aussi, dans un petit rire attendri. Reiner le dévisagea à son tour, déconcerté. Les étincelles d'humour se répandaient comme une traînée de poudre qui finit, immanquablement, par atteindre sa cible.
Reiner ricana. Une espèce d'esclaffement étouffé. Sa boutade avait fait mouche, objectif accompli.
Le sourire carnassier de la victoire tirait les traits d'Ymir à mesure que chacun reprenait son calme, à l'image d'Annie : stoïque, mais enfin de bonne humeur. Le voisin de la blessée, jusque-là assis dans une rigide position de tailleur (plus recroquevillé qu'une coquille), déplia un peu plus les genoux, tandis que Reiner changeait d'appui. La jeune femme croisa une nouvelle fois le regard de la belle blonde. Au lieu de détourner la tête, elle lui décocha un sourire complice qu'Ymir se fit un plaisir de réciproquer.
-Okay, bonne question, admit Reiner. Vu que t'es nouvelle, c'est normal que t'en aies plusieurs, mais t'as bien fait de commencer par celle-là parce que j'allais justement en venir à notre plan d'entraînement.
-Un plan d'entraînement ? répéta Christa, curieuse.
-Effectivement. Il est évident qu'on va pas passer notre temps à se tourner les pouces. Il faut qu'on profite de notre regroupement pour s'échanger des techniques.
-Comme ça, en cas d'attaque, on rejoint tous la baston. Et chacun est affecté à ce qu'il réussit le mieux. C'est bien ça, Reiner ? demanda Ymir, telle une élève assidue.
-… affirmatif. »
Il dévia le regard en répondant. À l'évidence, il allait mettre du temps avant d'accorder toute sa confiance à Ymir, mais cette dernière savourait déjà les marques de progrès : il lui parlait comme à une collègue, l'avait même appelée 'nouvelle recrue' et il ne se tenait plus raide comme un piquet, prêt à fondre sur elle au premier geste suspect.
Petit à petit, les uns après les autres, ils basculaient vers un langage plus relâché pour continuer la discussion. Le voisin d'Ymir prit la parole – sa voix grave la surprit – alors que son regard basculait entre Reiner et Annie :
-Peut-être qu'Annie pourrait apprendre quelques techniques à Christa… non ? »
L'intervention du jeune homme fit regagner toute sa concentration à Reiner.
-Oui, c'est une bonne idée, réfléchit-il à voix haute en enveloppant son menton de la main. Si on peut coordonner nos techniques de combat, on sera certainement plus synchros. Et puis, je pense qu'il vaudrait mieux pour Christa qu'elle connaisse plusieurs prises… Vous en pensez quoi ? Christa ? Annie ?
-Oui, bien sûr ! s'enthousiasma la demoiselle. J'aimerais apprendre les rudiments d'auto-défense. D'autant plus, si ça peut tous vous être utile. Et avec Annie comme professeure, ce serait formidable ! »
Elle pivota la tête vers l'intéressée. Tous l'imitèrent.
-C'est d'accord, annonça Annie avec un grain d'emballement dans la voix.
-Je suis assez curieux de voir ce que, toi, tu peux nous apprendre, Ymir, ajouta Reiner. Tu ne vois aucun mal à nous montrer, pas vrai ? »
Il recommençait avec son ton condescendant, pour lui rappeler qui commandait ici. Ymir pensait pourtant lui avoir prouvé qu'elle avait enregistré l'information… A priori il fallait insister un peu plus. Elle s'apprêta à répliquer quand un élan d'ardeur s'agita à côté d'elle :
-Oh oui, ce serait sûrement très intéressant ! »
Les prunelles vertes du type dont le nom ne lui revenait pas s'écarquillèrent. Il la regardait, plein d'un espoir intimidé, comme s'il réparait un vase cassé, certain que le plus innocent des gestes pourrait le briser à nouveau, mais néanmoins déterminé à accomplir la tâche délicate dont il avait été investi. Ou dont il s'était lui-même investi.
Derrière lui, Reiner se massa distraitement la nuque. Il regrettait déjà d'avoir encore eu recours à des menaces pondérées, maintenant que son coéquipier tentait de rattraper le coup en affichant une sacrée dose d'engouement innocent. Ou alors elle analysait trop et la grande perche était juste authentiquement impatiente… Mais elle n'y croyait pas trop, son talent pour cerner les comportements ne lui faisait jamais défaut.
Dommage qu'elle ait oublié le nom de ce brave type, elle veillerait à le retrouver vite.
-Oui, bien sûr. J'veux bien vous montrer deux, trois trucs, répondit-elle d'une voix naturelle et assurée. C'est normal, j'vous dois quand même une fière chandelle ! »
Les deux jeunes hommes échangèrent un coup d'œil avant de hocher la tête. Plus Ymir se montrait amicale, plus Reiner s'éloignait du mur : il ne faisait pas que s'approcher d'elle, il laissait ses arrières à découvert. Elle n'avait pas anticipé que le dressage d'un faon farouche serait au programme de ses Jeux.
Un rictus goguenard échappa à la jeune femme à cette pensée. Quant à Annie, elle restait dos au mur, bras croisés, épaules redressées : elle aussi, Ymir allait devoir l'apprivoiser.
-En parlant d'échange et de partage, reprit Reiner en se raclant la gorge, t'aurais pas demandé des soins à tes sponsors, Ymir ?
-Non. »
Solliciter les sponsors ressemblait trop à de la triche pour elle. Des admirateurs, ça lui convenait mais elle pouvait se passer de vulgaires larbins pétés de tune. Mais, craignant de déchaîner les passions, elle préféra garder ce commentaire pour elle.
-Très bien, je vois… fit le blond baraqué, plus confus qu'autre chose.
-On peut les prier mais les sponsors agissent aussi de leur propre chef, avança le grand brun. Parfois, ils font des gestes spontanés pour venir en aide à leurs favoris. Ymir, ils ont peut-être voulu te prêter main forte hier : tu n'as rien vu de suspect, par hasard ? »
Ymir commençait à peine à considérer la question que Reiner glissa à voix basse :
-Oui, voilà. C'est une façon plus claire de dire les choses. Merci, Bertholt. »
L'intéressé répondit par un énième acquiescement.
-Une espèce de capsule métallique, ça te dit rien ? élabora le garde du corps.
-… Tu veux dire que c'était pas une bombe ?! » s'étrangla Ymir.
À ces mots, tous les regards cinglèrent dans sa direction, encore une fois.
-Euh, Ymir… intervint la douce voix de Christa, qui s'humecta les lèvres avant de continuer. Tu sais bien que les cadeaux des sponsors viennent sous plusieurs formes, mais principalement des sphères d'acier, n'est-ce pas ?
-Donc y a bien une capsule qui est venue vers toi ? insista Reiner.
-Non, mais bien sûr que je sais ça ! Je sais aussi qu'on peut demander de nouvelles armes pendant les Jeux. N'importe qui peut demander des bombes !
-Comme qui ? rétorqua Annie, qui sortait de son mutisme, mais pas de sa vigilance.
-Bah n'importe qui, justement !
-Les sponsors donnent pas n'importe quoi à n'importe qui, répliqua-t-elle du tac-au-tac.
-Ce qu'Annie veut dire, Ymir, c'est qu'ils ne dépenseraient pas leur argent bêtement. » lui expliqua Christa.
Elle avait beau parler à Ymir, elle ne quittait pas Annie des yeux.
-Exactement. Leur but est de maximiser les chances de leurs favoris donc ils prennent en compte leurs situations et leurs aptitudes, ajouta Bertholt.
-Et comme aucun tribut n'a montré de spécialisation dans les explosifs aux 24, c'est peu probable que les sponsors en fournissent, conclut Reiner.
-Mi-minute papillon ! s'exclama-t-elle en agitant la main. Vous allez pas m'dire que j'aurais pu m'éviter toute cette galère…
-Si t'avais pas pris le cadeau des sponsors pour une bombe. Oui. » acheva-t-il.
Avec horreur, elle vit le sourire railleur du meneur s'élargir… ce malappris profitait de la situation délicate d'Ymir pour se moquer d'elle ! Pressentant une insulte plus déplacée remonter le long de sa gorge, elle serra les dents. Un discret pouffement parvint à ses oreilles : tout portait à croire qu'elle allait encore amuser la galerie.
-Bien, se ressaisit le blond, c'est tout ce que je voulais savoir. Merci, Ymir. (Il ramassa l'équipement et traversa la pièce.) J'ai trouvé ta capsule ce matin en fait.
-'chier… »
Annie ne broncha pas, mais Christa et Bertholt suivirent Reiner des yeux pendant qu'il s'approchait de la « porte », enfilant machinalement le harnais, l'air de beaucoup trop apprécier l'effet qu'il instaurait.
-Je te le fais pas dire. Mais bon, je voulais d'abord m'assurer qu'elle était pour toi avant de l'amener ici. »
Il jeta un regard vers la demoiselle en ajoutant :
-Qui sait ce qu'elle aurait pu contenir. (Il se tourna ensuite vers Ymir.) Mais s'il y a toutes sortes de médicaments dedans, on en aura sûrement besoin. Vu que t'es avec nous maintenant, ça ne t'ennuie pas que j'aille la chercher pour qu'on partage ? »
Avant de répondre, elle se jura de lui rabattre son caquet – en toute sympathie, bien entendu – tôt ou tard.
-Bien sûr. À tes ordres, boss ! » accepta-t-elle en haussant les épaules.
Si elle n'avait pas été assise, elle aurait effectué sa plus belle courbette. Reiner se contenta de renifler un ricanement. Puis, il demanda à Annie de veiller sur Christa, en précisant qu'il reviendrait en moins de dix minutes, avant de disparaître derrière le rideau de feuilles et de s'éloigner dans un sifflement de gaz. Ymir reconnaissait qu'il savait être efficace.
Le silence avait pris la place de Reiner. Après avoir ravalé sa fierté avec peine, la jeune femme s'efforça de digérer les informations. La vérité de sa mésaventure l'écœurait particulièrement : elle s'était comportée comme un bleu, s'était tirée elle-même une balle dans le pied en refusant l'aide des sponsors, et moins par fierté que par crétinerie. Elle ignorait s'il y avait un bêtiser des Hunger Games, mais elle en serait l'indétrônable bouffon pour plusieurs jours. Une forme de victoire comme une autre, au fond.
Sa pathétique erreur de débutante lui laissait un sale goût amer dans la bouche, or la perspective de passer un peu de temps avec son infirmière attitrée l'adoucissait. Dans sa délicatesse caractéristique, cette dernière vint s'asseoir à côté d'elle.
Le subtil mouvement agita ses mèches dorées : l'œil d'Ymir ne perdit pas une miette des nouvelles nuances que le début du crépuscule apportait à sa chevelure. Se prêtant au jeu de chaise musicale, Bertholt eut la présence d'esprit de s'écarter pour aller vers Annie. Ymir comptait savourer cet instant, mais la malice dans l'expression de la demoiselle lui fit comprendre qu'elle n'était pas encore tirée d'affaire et que, à l'inverse du District Deux, le sens de l'humour du District Un se prêtait bien à la raillerie.
-Tu as beau dire, Ymir, je vais finir par croire que tu voulais vraiment que je te vienne en aide. Tu es allée jusqu'à refuser le soutien des sponsors…
-Ah non, tu vas quand même pas t'y mettre, toi aussi ?! se lamenta la nouvelle recrue.
-Ymir n'était peut-être pas en état de beaucoup réfléchir… souligna le grand brun dans un accent compatissant. Elle devait se préoccuper de sa survie avant tout-
-Pré-ci-sé-ment ! appuya-t-elle dans un accent dramatique. Je vois qu'il y en a un qui suit, merci ! Je vous signale que j'étais mourante. Alors, ouais, vous m'excuserez, mais j'avais pas trop la tête à conjecturer ce que les sponsors pouvaient bien tramer. »
Sans doute parce qu'elle avait interrompu son camarade, Annie la fixait d'un regard désapprobateur qu'elle choisit d'ignorer. Elle préféra se concentrer sur Christa et appuyer sa tirade d'un haussement de sourcil en sa direction. La blondinette sourit, avant de murmurer quelque chose que la jeune femme n'entendit pas.
À la place FWIIiish-BLOUMm, un choc sourd percuta le bois de la branche et leurs tympans ! Avant qu'ils puissent reprendre leur souffle et se retourner-
-Intrus ! Restez à couvert. Sur vos gardes, et pas un bruit. »
Reiner surgit en trombe, sans sphère d'acier. Ymir retint un frisson : il se transforma en une grimace d'appréhension, qu'elle sentait démanger ses joues.
Le blond balaya l'air de sa main libre, signe qu'ils devaient longer les murs, s'immisça entre Annie et Bertholt, et se posta à côté de la fenêtre. Annie avait réagi au quart de tour et surveillait depuis l'autre côté, le dos flanqué contre le mur et la main cachée sous la veste, sûrement à deux doigts de dégainer une dague, pendant que le bras de Reiner maintenait Bertholt en retrait. Le jeune brun bredouillait un charabia inquiet, seul le nom de leur chef en ressortait de manière intelligible.
-Un intrus ? » lâcha Christa à demi-mots, plus pour accepter le danger qu'en quête de confirmation.
Les pupilles du garde du corps allaient et venaient entre l'interstice du mur et sa protégée, à une cadence infernale. Fort probable que la surveillance pâtisse de sa déconcentration… C'était pas le moment de déconner pour des broutilles !
Au diable les soupçons alambiqués qui ne les sauveraient pas de l'ennemi ! En deux battements de cœur, trois mouvements spontanés mais précis, Ymir saisit le poignet de la demoiselle, l'entraîna au fond de la pièce et la tint près d'elle, main dans la main. Habituée à être prise en charge en situation de crise, Christa se laissa faire. Cette fois, pas le temps de se désoler de sa docilité… Ymir lui serra un peu plus la main, sentit le pouls affolé de la jeune femme, et scruta Reiner.
L'ombre d'un sourire soulagé passa sur son visage, avant qu'il ne se remette à guetter – au moins, ils s'accordaient sur la priorité : éviter un guêpier et rester en vie. Sans lâcher des yeux l'horizon de la forêt, il éclaira sa voisine blonde sur la situation :
-Ils ont trouvé la capsule. Ils sont sûrement dans les parages. En train de nous chercher.
-Tu penses qu'ils sont plusieurs ? répondit-elle sur le même ton perçant et sérieux.
-Possible. Mieux vaut anticiper le pire. »
Le pouls de Christa rata un battement. Du bout du pouce, Ymir caressa le dos de sa main, lui offrant un rythme régulier sur lequel se caler. Trop affairée à l'apaiser, elle prêtait moins d'attention à son propre trouble. Parfait, elle avait besoin de se sentir forte.
-Reiner, on voit rien de là, fit remarquer Annie dans un soupir sec. Ils pourraient être en dessous de nous, en train de monter, on n'en aurait aucune idée. Il faut faire le guet dehors.
-J'y vais. »
Un cri de protestation mourut dans la gorge de Christa. Sans voix, elle tenta de s'avancer, sans succès. Elle s'inquiétait pour son partenaire mais la peur la tétanisait. Si le flanc d'Ymir ne menaçait pas de se rouvrir au moindre geste brusque, elle aurait pu aller en reconnaissance. Mais l'impuissance la clouait au mur de cette bicoque, alors elle continua de lui caresser la main. Elle avait besoin de se croire forte.
Aux Jeux, c'était être prêt ou prier, un choix que les blessures faisaient pour eux. Si bien qu'il ne leur restait que l'espoir et les promesses illusoires pour encore s'estimer à la hauteur.
Reiner fit un pas en avant, mais Bertholt le coupa net dans son élan en agrippant son coude.
-Qu'est-ce que tu fais ?!
-Attends. Tu peux pas y aller, déclara-t-il, catégorique malgré son ton crispé.
-Quoi ?
-T'es pas assez discret pour ça, sans compter que t'as plus de cape.
-Tant pis.
-Reiner ! (Il tira plus fort.)
-C'est pas toi qui vas y aller non plus !
-Non, c'est moi. » trancha Annie.
Interdits, les garçons la regardèrent se mettre en route, dans une assurance qui défiait quiconque de l'en empêcher. À l'évidence, les compétences d'Annie en discrétion surpassaient les leurs. Ymir espérait avoir l'occasion de mesurer les siennes à celles de la jeune femme pour estimer la meilleure, après sa guérison. Et surtout s'ils n'avaient pas affaire à plus gros qu'eux ce soir. Une fois que Bertholt eût relâcher le blond, celui-ci préconisa à Annie de longer la cabane : ainsi, elle pourrait les tenir au courant de ce qu'elle verrait.
Elle acquiesça, adressa un signe de main à Bertholt et disparut derrière la porte feuillue. Le brun avait beau avoir eu raison, il semblait perplexe, honteux d'avoir emmené son amie là-bas. Reiner posa la main sur son épaule en guise de soutien, avant de reprendre son observation de la fenêtre, aussi futile pouvait-elle se révéler.
Des ongles se plantèrent dans la peau d'Ymir l'espace d'une seconde. Quand elle baissa les yeux vers sa main, Christa avait déjà repris le contrôle de ses tremblements.
-D-désolée… »
Mais pas de ceux de sa voix.
-C'est rien, petiote. »
Un petit sourire, une petite flamme un peu de courage qu'elle défendrait bec et ongles. Quel que soit l'issue de leur soirée. Quel qu'en soit le prix. C'était sa dette.
Puis la voix d'Annie déchira le frêle calme, nouveau signal d'alarme :
-C'est Sasha et Franz. »
