Il fait nuit noire et Erina commence à grimper doucement sur les escaliers menant au toit, puis grimpe au sommet du socle sur laquelle repose l'antenne relais du lycée. C'était son rituel. Après le dîner, elle avait pour habitude de foncer dans sa chambre, prendre sa veste et se préparer dès 22H30 à aller sur le toit. Mais qu'y a-t-il à méditer ? Une journée passablement ordinaire…comme souvent. Elle s'allonge pour regarder les étoiles. Elle médite souvent sur cet endroit-là, pour faire le vide dans sa tête. Elle pense à sa vie passée et à venir. Elle sort une photo de sa poche. Une vieille photo représentant 5 amis. C'est tout ce qui lui reste de son passé, et elle a des raisons de supposer que l'une des filles est sa mère. Elle se pose des questions depuis des années. Par exemple, sa date de naissance. Elle sait qu'elle n'est pas née le jour où on l'a trouvée. Sa mère ne l'a pas abandonnée à la naissance, à l'évidence elle a un peu attendu pour le faire…Elle ne sait même pas d'où vient son prénom, si c'est sa mère qui l'a appelée ainsi. Pour la première fois depuis ses escapades, elle sent le besoin de dormir...ses yeux se ferment tous seuls, et elle n'a pas envie d'arrêter cette sensation agréable...et ne les rouvre que le lendemain. Elle descend du socle et descend les escaliers pour rejoindre sa chambre pour se préparer. Ce n'est qu'au moment où elle s'installe au réfectoire pour le petit déjeuner qu'elle se rappelle qu'elle s'était promis d'aider Jensen à lire les journaux. Comme elle, il est orphelin, mais lui, en revanche, cultive toujours un espoir irrationnel de retrouver ses parents, et depuis qu'il sait lire, il regarde tous les matins les journaux pour lire les faits divers et autres articles.

- Salut Erina ! Bien dormi ?

- Bonjour Jensen ! Quelles sont les nouvelles du jour ?

- Oh, pas grand-chose ! Toujours plein d'annonces dans la rubrique chiens écrasés, répond-il avec un pauvre sourire.

Erina s'abstient d'entretenir la conversation, elle est plongée dans son petit déjeuner. Après quelques bouchées, elle relève la tête, prête à se concentrer.

- Tu veux que je t'aide à lire les nouvelles ? demanda Erina en voyant son camarade crouler sous le poids de la bonne pile de journaux qu'il consultait.

- Oh ! C'est gentil ! Commence par celui-là si tu veux !

Erina commence à lire. D'habitude, elle lit très rapidement, car elle ne cherche qu'une seule donnée. Mais pour aider son ami, elle doit tout lire sans faire d'exception, alors elle ralentit sa cadence de lecture. Elle s'arrête sur un article des faits divers.

« LE FOU VIRTUEL A ENCORE REUSSI A S'ECHAPPER »

La photo montre un type aux cheveux blonds, qui n'a pas plus de 35 ans. Pour un fou, il a le regard assez net et clair, songe Erina. Jensen tend le cou pour voir ce qui a suscité son intérêt.

- Oh, encore lui ! Il n'arrête pas d'essayer de s'échapper de l'asile ou il a été interné, mais il s'est fait pincer à chaque fois ! Il ne manque pas d'imagination pourtant ! dit-il avec excitation. J'espère qu'il va réussir un jour...

- Tu veux rire ? s'esclaffa Clara. Un fou de plus dans ce monde de tarés…merci bien ! Erina reste silencieuse. Elle a l'impression d'avoir déjà vu ce type. Ses cheveux tondus pour les raisons médicales de l'asile ne sont sans doute pas sa coupe usuelle, mais il lui est familier. Elle parcourt l'article. Apparemment, il a été interné depuis qu'il est sorti complètement hagard d'une usine avec un bébé et en affirmant à tous les gens qui passaient sur son chemin qu'il existait monde virtuel, d'où son surnom. Devant les docteurs, il avait continué à soutenir cette histoire complètement folle, ce qui avait entraîné son internement, et le bébé – qui n'était apparemment pas le sien et dont on n'avait pas retrouvé les parents – avait été placé en orphelinat. Décidément, pensa-elle, les journaux font de n'importe quoi leurs choux gras...

- Erina ? Tu peux lire ce journal ? demanda Jensen. Il faudrait que l'on avance plus vite…

- Oui, oui...dit-elle d'un ton absent. Dis, je peux garder ce journal ? demanda-elle en désignant celui qui parlait du fou virtuel. Jensen hocha la tête, absorbé dans ses propres lectures.

Erina continua de lire différents journaux tout en grignotant. Aujourd'hui, on est mercredi, elle avait donc carte blanche pour sortir l'après-midi. Les cours de français et d'histoire passent assez vite, et bientôt elle se retrouve à l'entrée du lycée pour la sortie. Elle se demande encore ou est-ce qu'elle va aller, vu que Clara a son club de théâtre. Erina finit par se décider à marcher un peu partout ou ses pieds la mèneront, c'est toujours un bon moyen de trouver de nouveaux lieux. Elle chemine dans la ville, sans trop se soucier des lieux au départ, et elle arrive bientôt dans un quartier de lotissements obscurs au sens propre du terme. Ces quartiers ont été repeints en noir par des groupes considérés à caractère subversif par le gouvernement, bien que celui-ci n'ait toujours pas pris de mesures à leur encontre. Elle s'engage dans le quartier, mais au détour d'une rue sombre, elle entend la sirène caractéristique qui signifie l'arrivée imminente des policiers, et se fait saisir par quelqu'un. Elle pousse une exclamation de surprise, vite étouffée.

- Tais-toi ! Restez là, ou je la tue ! Hurla l'homme aux policiers qui s'étaient arrêtés devant lui, prêts à l'arrêter, mais qui n'osaient pas s'approcher de l'homme qui aurait pu briser sa nuque. Vous allez poser doucement vos armes à terre !

Les policiers s'exécutèrent, en ne quittant pas des yeux l'homme dont Erina n'avait toujours pas vu le visage.

- Maintenant, vous allez retourner dans votre voiture, et vous barrer de là !

- Fai...faites ce qu'il dit ! Articula Erina, qui avait l'impression confuse que cet homme ne mettrait pas à exécution ses menaces et ne lui ferait pas de mal.

Les policiers, devant l'injonction de la jeune fille et l'air menaçant de l'homme, préférèrent battre en retraite pour aller chercher du renfort.

- Qui...qui êtes-vous ? Demanda Erina d'un air interloqué. L'homme lâcha prise pour lui permettre de se retourner. Elle reconnut alors le visage de la coupure de journal de ce matin…le fou virtuel...en le regardant de plus près, elle lui trouvait vraiment un air de ressemblance avec quelqu'un...

- Allez, dégage de là ! dit-il en voyant Erina s'attarder. Tu as du cran de rester ici alors que je t'ai menacée…

Erina lui tourna le dos, et s'apprêtait à partir lorsqu'elle entendit le fou s'adresser à elle.

- Attends gamine, tu as perdu ça...L'homme lui tendit la fameuse photo. Erina la prit, et repartit en vérifiant qu'elle n'avait pas été endommagée. Alors elle comprit. Elle fit aussitôt volte-face. L'homme était encore là, attendant visiblement qu'elle s'en aille.

- Tu attends quoi, le déluge ? Erina s'approcha de lui, et lui tendit la photo, sans un mot. L'homme plissa des yeux en la regardant, troublé.

- Ou est-ce que tu as trouvé ça ? Bon, ce n'est pas le moment de discuter, ils vont surement bientôt revenir. Il lui saisit la main et l'entraina dans un dédale de rues jusqu'à ce qu'il arrive à l'entrée d'une vieille usine. Il y avait trois lambeaux de cordes, mais l'une d'entre elles était suffisamment intacte pour qu'ils puissent descendre au sol. Il la conduisit ensuite à un monte-charge et entra un code chiffré qui eut pour effet de les faire descendre au sous-sol avant de s'ouvrir devant une salle obscure. L'homme semblait connaitre bien l'endroit, car il trouva le disjoncteur et ralluma le courant.

- Bien, cette fois-ci, ils pourront toujours essayer de me retrouver...dit-il avec un sourire sardonique. Bon alors…ou as-tu trouvé cette photo ? Comment t'appelles-tu ? demanda-il d'un ton légèrement plus doux. Erina eut à nouveau la sensation qu'il fallait faire confiance à cet homme, en dépit de la réputation que la presse lui avait taillée.

- On l'a trouvé dans mes langes, et je m'appelle Erina.

- Tes langes ? Mais alors…il regarda plus attentivement la jeune fille. Un éclair de compréhension le traversa.

- Mais alors...c'est...c'est moi qui ai mis cette photo ! s'exclama l'homme. Erina ne comprenait plus rien, mais au bout d'une dizaine de secondes...

- Attendez un peu…vous n'êtes pas en train de dire que j'étais LE bébé dont on parle dans les journaux ? Celui qui était avec vous ?

- Qu'est-ce que tu lui ressembles, maintenant que j'y pense…tu es son portrait craché...

- De qui vous parlez ? L'homme montra une des filles sur la photo.

- Vous voulez dire...vous êtes bien l'enfant habillé en violet ?!

- Oui, c'est moi...Odd Della Robbia...dit l'homme comme si ce nom ressurgissait d'un très lointain passé.

- Vous connaissiez ma mère ? Demanda Erina avide d'informations.

- Si je la connais ! Je connaissais aussi ton père ! Depuis l'enfance ! Ils étaient dans mes meilleurs amis !

- Mais pourquoi le proviseur ne m'a jamais rien dit ? se demanda Erina à voix haute.

- Pour la bonne raison qu'il ne savait presque rien je suppose ! Ce sont des policiers qui t'y ont emmenés, et ils ont dû être avares en informations…Alors...voyons ça murmura le dénommé Odd en regardant un gigantesque ordinateur a plusieurs écrans. Comment ce truc s'allume, déjà ? Il appuie sur un bouton. Les lumières de l'écran clignotent.

- Vous voulez un coup de main ? demanda Erina.

- Pourquoi pas après tout, dans la bande tout le monde sauf moi se débrouillait un peu dessus...

Erina regarde les écrans...en dehors de l'EPS, sa discipline de prédilection est l'informatique. Tant pis pour le cliché du geek mâle à poil long inepte en sport. Elle examine avec un intérêt non dissimulé la machine.

- C'est un vieil engin, mais dans son temps, ça devait être le sommet de la technologie, non ?

- Traite-moi d'australopithèque tant que tu y es ! répliqua en souriant Odd.

- A quoi servent tous ces programmes… ?

- A prouver que j'ai raison. Le monde virtuel existe bel et bien, tu sais. Et je vais te le prouver ! Tu peux enclencher le fichier « virtualisation » ?

- Oui, ça ne m'a pas l'air très compliqué...

- Bon je descends au niveau en-dessous. Quand je te crierais : « C'est bon ! » tu lances la procédure, ok ? Parce que d'abord je dois vérifier que les boites de conserve marchent encore...Erina, hébétée, ne comprit pas cette dernière phrase. Au bout de quelques minutes, elle entendit la voix d'Odd lui dire d'enclencher la virtualisation. Elle lut à voix haute ce qui s'affichait sur l'écran.

- Transfert...Scanner...Virtualisation ?! Mais...

« Coucou Erina ! »

Erina regarda avec les yeux ronds une carte représentant un Odd version féline et juste en dessous un oscillogramme qui réagissait à la voix de l'homme.

- Ou êtes… ? commença Erina d'une voix lente.

- Dans le monde qui m'a valu d'être enfermé dans un asile ! Dis, est-ce que tu saurais enclencher la virtualisation avec un compte à rebours ?

- Attends, vous voulez dire que vous êtes…dans un monde...virtuel ?!

- Tout juste ! Et arrête de me vouvoyer, franchement, ça me vieillit !

- Je crois que j'ai trouvé le programme dont vo...tu me parlais…qu'est-ce que je dois en faire ?

- Bah, tu l'enclenches, tu descends illico par l'escalier ou je suis allé, tu fonces dans un des scanners, et...tu attends !

Erina hésita.

- Roh allez ! Tu vas voir, que je disais la vérité !

Erina finit par s'exécuter. Elle lança la procédure, et courut à l'étage en dessous pour entrer dans...mais qu'est-ce que c'était au juste ? Un grand caisson relié à un gros tas de câbles...elle se demanda un instant si ce n'était pas elle qui devenait folle, mais elle entra quand même dedans, essayant de conserver son calme lorsque le caisson se referma sur elle. Elle sentit ses cheveux se soulever, puis elle tout entière...quand elle rouvrit les yeux, elle ne put que constater qu'elle chutait sans la moindre élégance sur le sol. Mais quel sol ? Un sol en 3D, tout vert. Elle regarda ses mains...qui avaient aussi une consistance en 3D.

- Ben alors, miss « fée » ! Tu n'en reviens pas hein ? Ça existe ! Dit Odd qui remuait sa queue. Erina ferma puis réouvrit les yeux et se les frotta. Non, la queue se balançait encore, et elle s'aperçut qu'il avait aussi des pattes de chat.

- Ou est-ce qu'on est ? demanda Erina.

- On est sur Lyoko, un monde virtuel...un drôle d'endroit hein ?

Constatant qu'elle avait quelque chose accroché dans le dos, elle s'aperçut qu'elle était munie d'un arc et que la bandoulière qu'elle sentait était sans doute celle d'un…carquois ?

- …et pourquoi je suis armée ?

- Oh, moi aussi je suis armé...mais c'est mieux caché ! fit Odd. La raison pour laquelle on est armés, c'est qu'il y a des bestioles hostiles dans ce monde ! ajouta-il en remuant de plus belle sa queue de chat, les mains sur les hanches. Il semblait avoir rajeuni en retournant dans cet…univers…eh bien...je crois que je vais rester ici, en attendant que les policiers me cherchent ! fit-il en grimpant a un arbre et en s'étendant sur une branche. Quand on y repense, c'est plutôt pénard ! Tiens...quand on en parle...Attention !

Erina fit un bon sans savoir la nature du danger qui la menaçait. Elle sentit une lourdeur dans son bras gauche. Elle sortit une flèche de son carquois et essaya de viser avec son arc. Elle vit alors…un…crustacé ? Soudain, la créature explosa. Odd avait désintégré la créature à l'aide d'un moyen que Erina n'avait pas saisi. Mais le crustacé n'était pas seul, il était accompagné d'un…cube monté sur pattes...

- Vise l'œil ! cria Odd. Erina s'exécuta et le cube explosa de la meme manière. Pas mal ! Oh-oh…ça se gâte…dit-il, et elle vit alors une espèce d'araignée. Erina parvint à lui tirer une fois dessus, mais elle se fit prendre sous un feu nourri de tirs, et disparut de l'univers virtuel pour échouer dans un scanner. Apparemment, elle était revenue sur terre. Epuisée, elle retourna vers l'ordinateur.

- Odd ? Tu...tu m'entends ?

- Oui, oui, je t'entends ! Je fais le ménage aussi !

- Comment puis-je te rejoindre ?

- Non, c'est impossible avant 24h ... Tu ferais mieux de rentrer chez toi ! Sinon, ils vont vraiment s'inquiéter !

- Mais...mais attends, tu m'as dit que tu connaissais mes parents...je veux en savoir plus !

- Reviens demain, et fais attention. Il ne faut pas que tu te fasses suivre !

- Non, je veux savoir maintenant ! Qui était ma mère ? Est-ce qu'ils m'aimaient ou...

- Oui, ta mère t'aimait plus qu'elle même ! Maintenant pars !

Erina finit par battre en retraite. Après tout, si ce n'était pas un rêve qu'elle vivait les yeux ouverts, elle retrouverait cet individu. Elle sortit de l'usine et revint à son lycée, attendue de pied ferme par la surveillante, qui la conduisit directement chez le proviseur.

- Erina ? Les policiers sont venus nous voir à votre propos, nous étions très inquiets... Le proviseur appela les policiers pour les informer du retour de la jeune fille. Elle fut soumise à un feu nourri de questions, mais s'en tira suffisamment bien pour pouvoir justifier sa très longue absence. Elle parvint à mentir avec conviction en niant avoir appris quelque chose d'intéressant des propos du fugitif, ni sur ses potentielles planques. En sortant du bureau, elle entendit la voix d'un policier à travers le talkie-walkie de son collègue.

« Chef ? Nous avons fouillé l'usine d'où il est sorti quand on l'a interné. Personne, excepté des rats… »

Erina eut du mal à ne pas éclater de rire. Elle se dirigea vers son dortoir pour préparer son ascension vers le toit. Cette fois, il y a vraiment matière à méditer, mais pour le moment, une pensée l'emporte que les autres. Elle avait une mère qui l'aimait, et ce soir, il n'y a que ça qui compte. Si quelqu'un l'avait aperçue de loin, il aurait presque eu la vision d'une magicienne aux cheveux roses.