Sensation.
par Lanna Michaels (lannamichaels)
traduit de l'anglais par Matteic_FR (Matteic)
Résumé :
Debra Dursley n'est pas normale.
Note de la traductrice :
Thèmes queer (personnage trans) et récit à la deuxième personne.
1.
À l'âge de six ans, tu sais trois choses.
Un : quelque chose ne va pas chez toi.
Deux : quelque chose ne va pas non plus chez Harry donc il habite dans un placard et tes parents le détestent.
Trois : personne ne peut découvrir la vérité sur toi.
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2.
Tu as un gang, parce que les garçons ont des gangs. Tu tabasses les autres gamins, parce que c'est ce que font les garçons. Tes parents te disent encore et encore que c'est ce qui fait de toi un garçon et tu les écoutes attentivement. Tant que tes parents pensent que tu es un garçon, ils ne te traiteront jamais comme Harry.
Tu n'as pas droit à l'erreur.
Et donc tu n'essaies jamais jamais jamais les vêtements de ta mère ou ses bijoux ou ses chaussures ou son rouge à lèvres. Tu n'essaies jamais d'imaginer à quoi tu ressemblerais si on t'autorisait à laisser tes cheveux pousser. Tu n'essaies jamais de nouer une chemise autour de ta taille et de prétendre que c'est une jupe, juste pour voir ce que ça fait. Tu ne fais jamais rien de tout ça, parce que les garçons ne font pas ça, et que tu es un garçon. Si tu veux que tes parents t'aiment, tu dois être un garçon.
Même Harry doit être un garçon. Mais peut-être que ce n'est pas dur pour lui comme c'est dur pour toi. Peut-être qu'il a juste eu de la chance sur ce coup là.
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3.
Quand tu as quinze ans, tu le dis à Piers. Il plisse le nez et dit « pourquoi ? Tu serais une nana drôlement moche, Dudley. »
Tu grimaces à ton tour. « C'est pas comme si j'étais beau comme mec, » tu dis. Tu sais à quoi tu ressembles. Tu t'en fiches pas mal être un beau garçon n'a jamais été ton but. C'est déjà assez d'être un garçon, tu n'as pas besoin d'essayer d'être attirant en plus de ça. Donc qu'est-ce que tu en as à carrer si tu n'es pas une jolie fille non plus ? Tout le monde passe son temps à te dire que l'apparence ne fait pas tout. Ce qui veut dire qu'ils te trouvent moche, mais tu es d'accord avec eux, alors où est le problème ? L'apparence ne fait pas tout.
« Ouais, mais, » dit Piers, agitant vaguement la main en l'air. Tu sais ce qu'il veut dire. « C'est vachement mieux d'être un mec moche, alors pourquoi tu voudrais être autre chose ? »
« Parce que c'est pas comme ça que ça marche, » tu dis. « Malheureusement. » Tout ça serait beaucoup plus facile si tu avais pu choisir.
Piers hoche la tête, comme s'il comprenait. Peut-être que oui. « Tu t'es fait refiler un mauvais jeu et t'es trop con pour te coucher, » dit-il. Ouais, c'est à peu près ça. « Comment je suis censé t'appeler ? Tu vas être une nana et t'appeler Dudley ? »
« Non, » tu dis. « C'est Debra. »
Piers te regarde à nouveau comme si tu disais des conneries. « Avec tous les noms qui existent, tu choisis Debra ? C'est naze ! Appelle-toi Demi ! Demi Dursley, ça c'est une fille que je voudrais niquer, c'est sûr. »
« J'ai pas envie d'être une nana que tu voudrais niquer, Piers, » tu prétends. Tu avais tellement cru que personne ne voudrait coucher avec toi, alors entendre que Piers pourrait être intéressé si tu avais un meilleur nom te remonte le moral. Il ne t'intéresse pas, mais c'est bon à savoir, l'idée que tu pourrais te montrer difficile.
« Debra, c'est merdique comme nom, » marmonne Piers. Connard. C'est un super nom. Il t'a fallu cinq ans pour le choisir. À la fin tu hésitais entre Debra et Dorothée, mais tu as décidé que Dorothée Dursley ça ressemblait trop au nom d'un personnage de série policière. « C'était quoi le prénom de ta mamie ? C'est toujours bien de regarder dans la famille. »
« Je veux pas être en train de coucher avec une nana et qu'elle se mette à crier le nom de ma mamie, » tu dis. « Et c'était Dahlia. Dahlia Dursley, c'est pas mieux. »
« On dirait un nom de danseuse de cabaret, » acquiesce Piers.
« Mais écoute, je te demande pas de m'appeler Debra dans les couloirs, » tu dis. « Ou nulle part, en fait. » Au moins, tu es toujours Dursley à Smelting. C'est différent chez toi. Tu ne veux plus être Dudley chez toi. Mais ça sera plus facile d'être Dudley si Piers sait que tu ne veux pas l'être.
Piers claque des doigts. « Big D, » décide-t-il. « C'est ton nom maintenant. Beaucoup mieux que Debra. »
Et beaucoup mieux que Dudley, ce qui est ce dont tu as besoin.
« Merci, » tu lui dis, et tu le penses sincèrement.
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4.
Tu te mets à la muscu et à la boxe, parce que tu ne seras jamais une jolie fille, mais au moins tu peux être une fille costaud.
Tu ne seras jamais une jolie fille, mais à la fac, tu rencontres des drag queens qui t'aident à apprendre comment t'habiller. Iels te disent que tu ne seras jamais belle, mais que tu feras sensation.
Personne ne t'a jamais dit un truc pareil. Tu te dis que c'est un chouette truc à entendre.
Tu ne portes pas souvent tes nouveaux vêtements. C'est surtout chez toi. Tes deux colocs sont comme toi. L'une d'elles t'apprend à coudre. C'est le genre de choses qu'une fille comme toi doit connaître pour réussir dans la vie c'est pas comme si les vêtements qui te plaisent existent à ta taille, maintenant.
Quand même, tu es toujours un garçon quand tu rentres chez tes parents. Toujours. Tu as toujours besoin de leur argent et tu aimerais avoir autant de leur tendresse que tu peux avidement en attraper, avant que ça disparaisse pour toujours. Parce qu'ils vont le découvrir un jour, et que ce jour-là, tu les perdras à jamais. Comme tu as perdu Harry, qui est venu un jour leur dire adieu et laisser une adresse où renvoyer le courrier au cas où. C'était sympa de sa part, tu le sais, mais tout ce que tu arrives à te dire c'est que Harry a une veine de pendu. Parce qu'il a gagné le droit de vivre dans un monde où il n'a pas à se cacher. Il a gagné le droit de vivre dans un monde où il est à sa place sans avoir à faire d'efforts. Harry a gagné la fin d'un conte de fées.
Et il le mérite après tout ce que toi et tes parents et ce taré génocidaire lui ont fait. Il le mérite. Mais tu ne mérites pas une fin heureuse, toi aussi ?
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5.
Tu aimerais dire que tu as eu tort. Tu aimerais dire que tes parents t'ont serrée dans leur bras quand tu leur as dit. Tu aimerais dire qu'ils t'ont dit qu'ils t'aimeraient quel que soit le nom que tu te donnais et les vêtements que tu portais. Tu aimerais dire qu'ils se sont assurés que tu savais que tu serais toujours la bienvenue chez eux.
Tu aimerais dire-
Tu aimerais dire que c'était une mauvaise idée de ta part d'avoir progressivement pris des choses dans ton ancienne chambre d'enfant. Tu aimerais dire que tu en as trop fait en demandant à ta mère des copies de tes photos d'enfance préférées. Tu aimerais dire que tu n'avais pas besoin de fouiller dans des cartons à la recherche des albums où ta mère a noté tes réussites d'enfant, tes amis d'école, tes victoires en boxe. Tu aimerais dire que tu n'avais pas besoin de faire tout ça.
Tu aimerais dire que tes parents t'ont surprise. Tu aimerais dire que tu t'es inquiétée pendant vingt ans pour rien.
Tu ne peux pas dire ça.
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6.
Harry revient dans ta vie de façon étrange, mais quand est-ce que Harry a fait les choses autrement ? Tout chez Harry est étrange pour toi.
Tu es probablement tout aussi étrange pour lui maintenant.
Il se balance sur ses talons, les mains dans les poches. Ses vêtements lui vont maintenant. Tu n'as jamais compris comment ta mère pouvait ignorer tout ce que les mères du voisinage chuchotaient à propos d'elle, à propos de la façon dont Harry se trimbalait dans tes vieilles fringues qui ne lui allaient jamais, qui faisaient de lui une preuve vivante de maltraitance. Ce qui était le cas, d'ailleurs. C'est bizarre comme la maltraitance se produit au vu et au su de tout le monde et personne ne fait rien.
« Tante Pétunia m'a envoyé une beuglante, » dit Harry. « Je ne savais même pas qu'elle savait ce que c'était. »
« Moi je ne sais pas ce que c'est, » tu dis. Tu l'invites à entrer, il s'assied à la table de la cuisine et observe ton appart. Tu ne peux pas le voir à travers ses yeux. Tu ne sais pas à quoi les choses moldues ressemblent pour lui maintenant, si elles sont aussi bizarres pour lui que les choses magiques pour toi.
« C'est une lettre très en colère, » dit Harry. « Elle pense que je t'ai jeté un sort pour te rendre comme ça. »
Tu soupires. Ouais. Ça ressemble bien à quelque chose que ta mère pourrait penser. « T'inquiète pas, je sais que c'est pas le cas. »
« J'ai essayé d'être une fille une fois, » dit Harry. « Du Polynectar – c'est une potion magique qui te fait changer temporairement d'apparence. Je me suis transformé en mon amie Hermione pendant une heure. »
« Comme ça, pour rigoler ? » tu demandes. « Ou à cause de ton ennemi juré génocidaire ? »
« Un peu des deux, » dit Harry.
Tu ne peux pas imaginer que ce soit un truc normal de changer de corps. Mais des sorciers ont modifié ton corps avant ça et ça apparaît encore dans tes pires cauchemars. Harry essaie peut-être de te faire lui demander un service magique, mais non merci. « Alors, tu es venu pour ça ? » tu demandes.
« Ouais, je voulais savoir comment tu vas, » Harry hausse les épaules, mal à l'aise, et tu réalises qu'il est peut-être en train d'essayer de se montrer sympa. Bizarre. « On dirait que tes parents ne sont pas contents de toi. »
Tu ricanes. « T'inquiète pas, Harry. Je savais qu'ils me détesteraient plus moi que toi pour ça. Je me suis préparée. »
« Donc tu n'as pas besoin, euh- »
Oh bon sang, tu penses. Il va t'offrir de l'argent, non ? Harry Potter, qui a grandi dans un placard, que tu t'amusais à rouer de coup et à poursuivre dans tout le quartier avec ton gang, ce Harry Potter est sur le point de te faire la charité.
Waouh.
Tu as presque envie d'accepter, juste pour lui donner la satisfaction d'être probablement meilleur que toi. Ça serait une façon de tourner la page, hein ? Les livres de développement personnel que ta coloc Jules laisse traîner dans l'appart parlent beaucoup de tourner la page.
« Je n'ai besoin de rien, non, » tu dis à la place. Son expression retombe, ha. « J'ai un boulot, tu sais, » tu ajoutes. Tu es prof de sport le jour dans le genre d'endroit où tout le monde s'attend à pouvoir t'appeler Dudley. Les soirs et week-ends, tu apprends l'autodéfense à ceux qui t'appellent Debra. De temps en temps, tu dépannes comme vigile dans un club quand ils ont besoin d'une personne de plus. Tu t'en sors.
« Moi non, » il dit, parce que tu supposes que maintenant que ça c'est réglé, Harry a décidé de renouer le contact pour de bon. « Je suis le genre de feignasse que tes parents ont toujours dit que les miens étaient. »
« Tu fais quoi de tes journées, alors ? » tu demandes.
« Du baby-sitting, surtout, » il dit. « Certains de mes amis d'école ont des enfants, ou leurs frères et sœurs en ont. Je les surveille, je change des couches, j'apprends aux plus grands à voler. Je suis Oncle Harry pour une quinzaine de gamins. »
Alors Harry est un baby-sitter bénévole. Tu as entendu parler de trucs pire que ça, comme bénévolat. Patty faisait du bénévolat dans les chantiers de maisons. Des connards pleins aux as avaient suffisamment de fric pour acheter du terrain et trouver des matériaux, mais ils payaient la main d'œuvre en repas, logement et expérience. Patty a fait ça pendant des années. Elle disait que c'était marrant, que ça permettait de construire une communauté. Tu es absolument certaine qu'aucun de ces connards pleins aux as ne lui rendrait la pareille si elle avait un jour les moyens de contracter un prêt immobilier. Mais Patty disait que c'était comme des vacances. Elle disait que c'était un des rares endroits où son corps était respecté, où être une fille costaud était une bonne chose. Elle avait l'habitude de t'inviter.
Tu n'as pas vu Patty depuis longtemps. Jules dit qu'elle est partie vivre en Écosse. Tu espères que sur les chantiers écossais on la paie, au moins.
« Pas encore de gosses pour toi ? » tu demandes.
« Nan, » dit Harry, parfaitement à l'aise. « Mais si c'était le cas, tu voudrais être Tante… ? »
« Debra, » tu dis, refusant de montrer de la surprise. « Ouais, sûr. Je serai Tante Debra pour tes hypothétiques gamins. »
« Alors c'est pour ça qu'ils ont tous commencé à t'appeler Big D ? » Harry demande, comme si maintenant que la glace est rompue il peut se montrer curieux à ce sujet. « Ça ressemblait vraiment à un surnom crétin. »
« Ouais, c'était ça, » tu reconnais. « C'est Piers qui a eu l'idée. » Piers n'a jamais eu beaucoup d'imagination, mais c'est un chouette ami. Tu es sortie plusieurs fois avec lui, parce qu'il était d'humeur à rendre ses parents furieux. Vous allez danser en boîte et il tourbillonne autour de toi comme s'il se disait que plus il est gentil avec toi, plus ça fera du mal à ses parents.
Il a peut-être raison, pour ce que tu en sais.
Piers est gay maintenant. Il te l'a dit la semaine dernière. Il l'a gueulé à ses parents quand ils ont essayé de lui dire à propos de toi et de ce que avait fait à tes parents en étant comme ça, et puis il t'a appelée. Il riait au téléphone, comme si être capable de dire que c'était marrant arrangeait les choses.
Tu ne connais personne dont les parents soient contents. Tu supposes que si c'était le cas, tu ne les connaîtrais probablement pas. C'était quoi cette phrase dans ce bouquin que tu étais censée lire pour l'école ? Chaque queer malheureux est malheureux de la même façon ?
« Ça fait une éternité que j'ai pas pensé à Piers, » reconnaît Harry.
Harry n'a probablement pas pensé à toi pendant la même durée, jusqu'à ce que ta mère le contacte pour le blâmer de ce qui ne va pas chez toi. « Piers t'a probablement complètement oublié, lui aussi, » tu dis pour rendre service.
« Ouais, je parie, » dit Harry.
Tu discutes avec lui pendant encore un moment, assez pour apprendre qu'il vit à Londres maintenant, mais avec la façon dont les gens magiques se déplacent, tu n'es pas sûre que ça veuille dire grand-chose.
Mais il continue à venir te voir, tous les mois environ.
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7.
Faute de trouver mieux à faire, tu emmènes Harry voir le Rocky Horror Picture Show. Tu lui dis de s'habiller comme un sorcier, parce que personne là-bas ne va dire quoi que ce soit à propos des tenues bizarres. Tu te fais toujours très chic pour ces samedi soir. Jules t'aide avec ton corset. Harry passe sa baguette par-dessus tes talons hauts et les marques d'usure disparaissent sans que tu aies rien à faire.
Pratique. On dirait que la magie sert à autre chose qu'à terroriser les adolescents.
Harry aime bien, assez pour revenir plusieurs fois. Il commence à inviter des amis, aussi, qui s'habillent comme lui quand il est lui-même, et toi et tes amis êtes habillés comme vous-mêmes, et si tes parents pouvaient vous voir maintenant, tu ne sais pas qui ils détesteraient le plus.
Non, tu plaisantes. Bien sûr que c'est toi qu'ils détesteraient le plus. Ils espéraient plus de toi, et tu as fini pire que Harry.
Mais tu aurais dû pouvoir espérer plus d'eux, aussi, franchement. Le parent le plus proche qui accepte de te parler est le cousin que tu maltraitais, pas les parents qui t'adoraient. Ce n'est pas censé se passer comme ça. Harry devrait être celui qui te raye de ta vie et qui prétend que tu n'existes pas. Tes parents sont ceux qui devraient te demander si tu as rencontré quelqu'un de gentil, ou si tu vas avoir une promotion au travail, ou si tu as besoin d'argent pour une dépense imprévue.
« Je regrette de pas avoir été plus sympa avec toi quand on était gamins, » tu dis à Harry un soir après avoir écouté Mark fin bourré faire un discours sur la solidarité avant de s'écrouler dans un vieux fauteuil. Tu es bourrée, toi aussi, le genre où on se sent réchauffé. C'est Harry qui a apporté la bière. Tu n'as pas demandé ce qu'il y avait dedans. « J'aurais dû être plus sympa. »
« Ouais, » reconnaît Harry. « Mais moi aussi j'aurais pu être plus sympa. »
Tu fais une grimace. Tu ne te rappelles pas si Harry était sympa. Tu ne te rappelles pas s'il aurait pu être plus sympa. Tu te rappelles juste que tu étais obligée de lui faire du mal pour te protéger et que donc tu l'avais fait. Tu te rappelles avoir été tellement sûre que s'il existait quelqu'un d'inférieur à toi, alors par comparaison tu serais mieux. Tes parents ne pouvaient pas te détester si tu traitais Harry comme ils le faisaient. Tu étais tellement sûr de ça.
Tu n'aurais quand même pas dû le faire.
« Ils n'ont jamais été mes parents, » dit Harry. « Quand j'avais six ans, j'avais compris qu'ils ne m'aimeraient jamais. »
« Ouais, ben, moi aussi, » tu dis. « Donc on aurait dû s'allier, être les gamins impossible à aimer. On aurait pu être tellement horribles qu'ils nous auraient abandonnés et qu'ils auraient laissé leur chance à quelqu'un d'autre. »
« Parfois je rêvais de m'enfuir, » dit Harry.
Tu te frottes les yeux. « J'aurais dû rêver de ça aussi, » tu dis. Mais tu ne l'as pas fait. Tu n'as jamais eu ce genre d'imagination. Tu savais qu'il n'y avait nulle part où aller. C'était pas comme si Tante Marge se serait montrée plus accueillante envers la vraie toi.
« Je rêvais qu'un jour, ma vraie famille allait venir pour me sauver et m'emmener, » dit lentement Harry. Il est probablement bourré lui aussi. « Et puis un jour ils l'ont fait. »
« Ouais, pour devenir un enfant soldat contre ton dictateur maléfique, » tu dis avec un vague geste de la main. « T'as pas dit que quelqu'un a essayé de te tuer à l'école chaque année ? Au moins mes parents sont jamais allés jusqu'à la tentative de meurtre, et le pire que j'ai vécu à l'école c'était ce que tout le monde vivait en pensionnat. »
« Debra, ce que j'essaie de dire c'est que, » commence Harry, avant d'être distrait par Jules qui passe près de lui, son corset à moitié ouvert. « Écoute, ce que je veux dire, c'est qu'ils ont merdé avec toi aussi, et moi non plus je me suis rendu compte de rien. Je t'ai traité de gros porc et je pensais que tu étais un naze. T'étais pas la seule à essayer de te sentir supérieure pour rendre les choses plus faciles. Certains de ces étés, est-ce qu'on s'est même parlé ? »
« On s'est jamais parlé du tout, je passais juste tout mon temps à t'insulter, » tu dis.
« Ouais, mais, » dit Harry. « J'aurais dû rentrer de ma première année et dire, hé, tu savais que j'étais le plus jeune attrapeur à entrer dans l'équipe de Quidditch de ma Maison en un siècle ? »
Le Quidditch c'est un sport, tu as entendu. « T'étais un de ces connards de sportifs ? » tu demandes. Tu n'as jamais su ça. Harry était toujours- Harry. Harry n'était jamais doué pour ça.
« Ouais, » dit Harry.
« Ouah. »
« Ouais, » dit à nouveau Harry. « Et tu aurais pu me dire que tu avais essayé d'entrer dans l'équipe de rugby, ou que tu t'étais mise à la boxe. Et on aurait pu parler de la bouffe à l'école. Tu aurais pu m'aider avec le latin, parce que à Poudlard ils pensent que tout le monde arrive en sachant le parler, et à Smelting au moins ils l'enseignent. On aurait pu être potes depuis des années. »
« Merde, » tu dis. « On aurait pu. » Aurait pu. Mais est-ce que vous l'auriez été ? Est-ce que tu aurais un jour parlé à Harry ? Ou aurais-tu eu trop peur ?
Tu penses que tu aurais eu trop peur.
Si tu avais été amie avec Harry, tes parents auraient pensé que tu étais comme Harry, ils auraient pensé que tu étais le genre de personne à ne pas être. Ce que tu es, mais tu avais encore besoin d'eux. Tu n'aurais pas pu être pote avec Harry même si tu en avais eu vraiment envie, pas tant que tes parents ne voulaient pas que tu le sois.
Donc tu es obligé de dire, « en fait, non, on aurait pas pu l'être, » parce que les seuls amis que tes parents pouvaient connaître devaient être le bon genre d'amis. Piers était le bon genre d'amis, et il l'est toujours, même s'il est du genre queer maintenant, donc tes parents ne seraient pas d'accord.
Tu n'as jamais été courageuse. Harry était courageux. Tu étais une trouillarde, faisant ce que tu pouvais pour rester à l'abri. Tu n'as jamais été courageuse, jusqu'à ce que tu saches que tes parents ne pouvaient plus te faire de mal.
Mais on est plus en sécurité si on est plusieurs. Peut-être que tu aurais pu avoir ça avec Harry. Ou peut-être que à la place tu aurais juste perdu les années de ta vie où tes parents t'aimaient encore.
Mais ça a toujours été un mensonge. Ce n'était jamais toi que tes parents aimaient. Mais c'est avec toi que Harry est ami maintenant. Et tu aurais pu avoir ça tout ce temps, puisque tu n'as jamais eu leur amour de toute façon.
Si seulement tu avais été courageuse.
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8.
Il y a une librairie pas loin. Tu n'as jamais été du genre à bouquiner, mais tu aimes bien passer du temps là-bas. Il y a des adolescents qui passent et tu reconnais ceux qui sont comme toi à la façon dont leur regard se fige et puis repart. Ils ont l'air affamé. Ils ont toujours l'air affamé.
Tendre la main, c'est que ça que Kacey l'appelle.
C'est une expression trop chic pour le fait d'indiquer à ces gamins des numéros de téléphone, des sites web et quelques adresses. C'est une expression trop chic pour des trucs sur comment mettre de l'argent de côté sans se faire prendre. C'est trop chic pour toi, Debra Dursley, championne de boxe dans ton quartier et nulle par ailleurs.
Tes élèves en boxe sont plus jeunes que toi. Tes élèves en boxe sont plus vieux que toi. Tu apprends l'autodéfense à une femme qui a l'âge d'être ta grand-mère, et qui apprend aux gamins des trucs pour dissimuler leur service trois-pièces.
Tu vas dans des bars avec Piers, qui essaie d'apprendre à garder un petit ami. C'est pas comme s'il avait réussi à garder une petite amie, donc tu ne sais pas s'il va avoir plus de bol maintenant.
Piers commence à sortir avec Mark et tu leur dis de te garder en dehors de ça, personne ne te récupérera dans le divorce. Jules part vivre en Écosse et elle t'appelle pour te dire que Patty dirige une boîte de construction maintenant.
Jules revient et ouvre sa propre boîte de construction. Mark et Piers donnent un coup de main pour la paperasse.
Quand tu as besoin d'un nouveau dentiste, Harry te met en contact avec les parents d'une amie à lui. Les Granger acceptent de te laisser ajouter leur nom au réseau de noms que tu distribues.
Quelque part dans tout ça, tu as trente ans.
Quelque part dans tout ça, ton ancien coloc Phil te dit qu'il veut devenir papa et est-ce que tu pourrais aider ?
Quelque part dans tout ça, Rupert Alice Dursley-Spencer naît.
Quelque part dans tout ça, tu assistes à de la magie accidentelle pour la première fois depuis des années.
Quelque part dans tout ça, tu appelles Harry.
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9.
Phil accepte l'existence de la magie avec plus d'aplomb que tu en as eu, la première fois que ça s'est produit dans ta vie. « Sans vouloir te vexer, Debra, » dit-il, « mais quand tu es bizarre comme nous le sommes, qu'est-ce qu'un peu plus de bizarrerie par-dessus ? »
Rupert traverse la pièce pour venir grimper sur tes genoux et se blottir contre ta poitrine. « Je suis pas bizarre, » marmonne-t-il. « C'est pas vrai. »
« Il n'y a rien de mal à être bizarre, » tu dis. « On est tous un peu bizarre dans cette famille. » Tu adresses silencieusement plusieurs jurons bien sentis à Phil, qui a le bon sens d'avoir l'air honteux.
Harry offre à Rupert une tranche de gâteau. C'est un gâteau magique, ce qui, tu penses, est une sorte de formule marketing. Comment un gâteau magique pourrait être différent d'un gâteau moldu ? C'est juste de la farine et du sucre.
Peut-être que leurs fours volent.
« J'ai vérifié avec Poudlard, » dit Harry. « Rupert est sur leur liste d'élèves. Il y a d'autres écoles, cependant, si vous ne voulez pas l'envoyer là-bas. Il existe quelques écoles locales sans pensionnat, et des tuteurs. Vous n'avez pas besoin de décider avant qu'il ait onze ans. »
« Elle est comment l'école ? » demande Rupert, mordant prudemment dans son gâteau et réussissant quand même à mettre des miettes partout sur lui et sur ta robe.
« C'est très grand, et il y a quatre Maisons, » dit Harry. « J'étais à Gryffondor, et ça m'a fait me transformer en lion. »
Rupert ouvre de grands yeux, mais il est malin. Il sait quand on lui raconte des craques. Il tient ça de Phil. « Tu t'es pas vraiment transformé en lion, Oncle Harry. »
« Non, mais je peux parler aux serpents, » répond tranquillement Harry. « Demande à ta mère. »
« C'est vrai, Oncle Harry peut parler aux serpents, » tu dis.
« Une des Maisons a un serpent comme mascotte, » dit Harry. « C'est Serpentard. Il y a une chambre secrète de Serpentard sous Poudlard, c'est très cool. Et puis il y a Poufsouffle, ce sont des blaireaux et ils sont très loyaux. Je pense que ta mère aurait fait une très bonne Poufsouffle. »
Tu ne sais pas du tout si c'est un compliment ou pas. Probablement pas. Tu ne penses pas être très loyale. Tes parents ne le pensent certainement pas.
« Et la dernière c'est Serdaigle, ils sont des aigles. Ils aiment beaucoup lire, » dit Harry.
« Moi aussi j'aime lire, » dit fièrement Rupert. Il a des livres partout. Toi et Phil vous êtes mis d'accord pour emménager ensemble pour l'élever, et tu n'as jamais habité dans un endroit avec autant de livres. Tu n'as jamais lu autant de livres dans ta vie que tu as dû en lire à Rupert.
Ne serait-ce que pour ça, la maternité t'a transformée en lectrice, même si c'est juste pour lire des livres pleins de grandes illustrations colorées.
« Et c'est tout ? » demande Phil. « Comment choisissent-ils ? »
« Les élèves mettent un chapeau magique sur leur tête, » dit Harry. « On peut discuter avec lui. Il m'a laissé choisir entre Gryffondor et Serpentard. »
« Parce que tu n'aimes pas lire et que tu n'es pas loyal ? » tu demandes. C'est une simplification très grossière, donc tu supposes qu'il y a beaucoup plus là-dedans que ce que Harry juge souhaitable de dire à Rupert pour l'instant. C'est le moment de raconter à Rupert tout ce qui est sympa dans le fait d'être magique. Ce n'est pas le moment de lui parler de toutes les personnes qui ont passé des années à essayer de tuer Harry encore et encore.
Harry dit que les tentatives de meurtre ont totalement disparu. Personne n'a essayé de le tuer depuis une éternité.
C'est bizarre, ce qui était normal. Pour toi, pour Harry, pour vous deux.
« Tout le monde possède des traits de toutes les Maisons, » dit Harry, parce que oui, c'est vraiment trop simpliste. « Le Choixpeau veut te mettre dans un endroit où tu te sentiras bien et où tu te feras des amis. Certains de mes amis à Gryffondor n'étaient pas toujours fidèles aux mêmes choses que moi, mais on s'entendait bien sur d'autres sujets. »
« Je veux être à Serdaigle, » décide Rupert. Tu échanges un regard avec Phil puis avec Harry.
« Je peux commencer à l'emmener rencontrer d'autres enfants magiques, » dit Harry à toi et Phil une fois que Rupert est allé faire une sieste. La journée a été très excitante pour lui et pour toi. Tu ne sursautes même pas quand Harry agite sa baguette pour nettoyer les saletés que Rupert a fait avec le gâteau.
« Ils ne vont pas faire des remarques à cause de nous ? » tu demandes sans ménagement. « Je ne veux pas qu'il ait l'impression que quelque chose ne va pas chez lui. »
« Ils risquent plus de faire des remarques à propos du fait que vous soyez moldus qu'à propos du fait que vous soyez, » Harry fait un geste de la main. « Tu sais. »
« C'est pas mieux, » tu dis.
« S'il va dans cette école, il devra les rencontrer tôt au tard, » dit Phil. Tu connais Phil. Tu sais que ça veut dire oui. Phil n'aime pas repousser l'inévitable. Tu étais championne dans le fait de repousser l'inévitable. Mais il a raison. Rupert est magique, et personne ne peut rien faire pour ça. Le seul choix que vous pouvez prendre toi et Phil est la façon de le gérer. Rupert ne va pas arrêter d'être magique juste parce que vous prétendez le contraire. Ça n'a jamais marché comme ça dans ta vie.
« Alors on y va doucement ? » tu lui demandes. Phil hoche la tête.
« Je pense que nous connaissons tous les deux la nécessité d'une communauté, » dit Phil, plissant légèrement les lèvres. « Si Rupert va aller vivre dans un monde différent quand il sera plus grand, alors nous ne devrions pas l'en empêcher. »
« Ouais, » tu dis. Ouais. Tu connais la nécessité d'une communauté. Tu sais combien c'est mieux d'être entouré de gens qui t'apprécient, et qui sont comme toi, et qui te comprennent. Rupert ne devrait pas être le seul gamin magique dans sa propre vie. Oncle Harry ne devrait pas être le seul sorcier que Rupert connaît. Il existe tout un monde magique pour Rupert toi et Phil ne devriez pas l'en garder à l'écart juste parce que tu as peur.
« Ouais, d'accord, » tu dis à Harry. « Mais Phil et moi on va venir aussi les premières fois. » Parce que votre enfant ne sera jamais seul. Votre enfant ne devra jamais avoir l'impression de devoir choisir ce qui compte le plus pour lui : sa famille ou le fait d'être lui-même. Votre enfant ne devra jamais subir la plus petite miette de l'enfer par lequel tu es passée.
Tu ne comprends plus du tout tes parents. Tu ne les as jamais compris, mais maintenant encore plus. Tu ne comprends pas comment ils ont pu faire ça à Harry. Tu ne comprends pas comment ils ont pu te faire ça à toi. Tu ne comprends pas comment il ont rien pu faire de tout ça, pas du tout.
Ils ne savent pas qu'ils ont un petit-fils, et tu feras de ton mieux pour qu'ils ne le sachent jamais.
Harry hoche la tête, il comprend. « On peut faire ça. »
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10.
Toi et Phil emmenez Rupert prendre le Poudlard Express et il est un des premiers à monter, grimpant à bord joyeusement comme si la vie c'est excitant et l'école c'est excitant et tout est excitant et Poudlard c'est la meilleure chose au monde et bien sûr qu'il va écrire, il promet, tu ne lui as pas acheté sa propre chouette pour qu'il ne s'en serve jamais, il va écrire tous les jours, et il va entrer à Serdaigle, vous allez voir, et il va se faire tellement d'amis et lire tellement de livres et réussir tellement bien ses examens qu'ils vont le laisser devenir professeur et passer le reste de sa vie à lire des livres magiques, et il va se rappeler de dormir assez chaque nuit, et il va manger ses légumes, même ceux qui sont beurk, et il ne va pas essayer d'entrer dans l'équipe de Quidditch parce que c'est vraiment une perte de temps, peu importe ce que dit Oncle Harry, et il va tellement aimer ça, et vous n'avez pas besoin de vous inquiéter, on se voit à Noël, promis il n'aura pas le mal du foyer !
Après que le train se soit éloigné, vous passez un petit moment à discuter avec d'autres parents. Toi et Phil maîtrisez ça parfaitement, comment ne pas trop paraître moldus. Vous ne voulez pas que les choses soient trop difficiles pour Rupert à l'école. Vous préférez que Rupert soit connu comme le neveu de Harry Potter plutôt que pour autre chose vous savez comment les rumeurs peuvent circuler et faire du mal.
La chouette arrive le lendemain après-midi. Rupert est entré à Serdaigle, dit-il fièrement, et il s'est fait un meilleur ami, et il vous embrasse, mais il doit aller en classe, il a Sortilèges d'abord, puis Potions, et après il a prévu d'aller se perdre dans la bibliothèque jusqu'à l'heure du dîner au moins.
Tu te rappelles le pensionnat. C'était horrible, mais c'était le genre d'horrible qui te permettait d'échapper à tes parents, donc c'était merveilleux aussi. Tu espères que Rupert sera plus heureux là-bas que tu l'as été à Smelting, que Harry l'a été à Poudlard.
« Il ne va pas revenir à l'identique, » tu dis à voix haute, testant les mots. « Quand il va revenir il sera un sorcier. »
« Après ma colo l'été de mes quinze ans, quand je suis rentré j'étais un garçon, » dit Phil. « On s'en sortira. »
Tu étouffes un rire.
« Au moins il sait qu'il n'est pas obligé de revenir un garçon, » tu dis. Rupert sait qu'il peut cesser d'être Rupert et devenir Alice, ou devenir quiconque il a envie d'être. C'est une bonne chose à propos de la nouvelle famille que vous avez créée : tout le monde sait que tout le monde peut choisir d'être qui ils sont.
En grandissant, tu étais parfaitement normal, merci bien. Et tes parents vous avaient très fermement fait comprendre ça à toi et Harry. Et donc tes parents vous ont perdus toi et Harry.
Tu ne vas pas perdre ton enfant comme ça. Tu l'aimeras toujours, quoi qu'il arrive. Il est un sorcier comme Harry. Il deviendra peut-être une femme comme toi.
Mais peu importe. Peu importe. Il est ton enfant.
C'est quelque chose que tes parents n'ont jamais appris, mais tu penses qu'à l'âge de six ans tu le savais déjà. C'est pour ça que Harry pense que tu aurais été à Poufsouffle. Tu es loyale envers les personnes qui te sont proches. Et même à six ans, tes parents n'étaient pas loyaux envers toi, et tu n'étais pas loyale envers eux. C'était de la survie. Ce n'était pas une famille.
La famille, c'est ce que tu as maintenant. La famille c'est Rupert et Phil et Harry et Piers et Mark et Kacey et Jules et tous ceux qui ont dormi sur ton canapé ou gardé ton enfant ou passé une nuit à pleurer sur ton épaule jusqu'à l'aube.
Tu aimerais avoir pu parler à toi de six ans de la famille que tu as maintenant.
Tu te dis que tu auras pensé que c'était une sorte de magie.
Note de la traductrice :
Je précise parce que ça me paraît important : le titre originel de cette histoire, Striking, se traduit par l'adjectif « Saisissant.e ». Mais j'aurais dû choisir entre masculin et féminin, et cela m'aurait forcée soit à trahir le texte, soit à révéler la vérité trop tôt. D'où mon choix 😉
