Khan s'ennuyait ferme dans sa cellule. Il n'était pas d'humeur à méditer et il ne pouvait même pas compter les étoiles pour se distraire, sa « cage » n'étant pas pourvue du moindre hublot donnant sur l'immensité de l'espace. En dehors de l'ingénieur qui pianotait frénétiquement sur un clavier tactile en le surveillant de temps à autre d'un œil distrait, il n'y avait personne d'autre qu'eux dans la pièce, et l'enseigne n'étant pas particulièrement enclin à bavarder, le silence était très lourd, dérangeant, et presque malsain.

Adossé contre un mur si blanc qu'il faisait cligner des yeux quiconque le fixait trop longtemps, Khan laissa échapper un profond soupir las. Il avait beau s'être volontairement rendu, il avait cru qu'il y aurait tout de même un petit peu plus d'action au sein de l'Enterprise, même s'il n'y était que prisonnier. Mais non, tout était relativement calme. Trop calme à son goût. Il avait besoin d'action pour se sentir vivant, il voulait que ça bouge, il avait envie de faire quelque chose au lieu de tourner en rond dans cette bulle dans laquelle on l'avait enfermé.

Comme si l'Univers avait pris en compte cette prière informulée, les portes automatiques situées de l'autre côté de la vitre s'ouvrirent, donnant sur l'un des nombreux couloirs du vaisseau et laissant ainsi apparaitre un visage qu'il avait déjà vu un peu plus tôt à bord et qui l'avait suffisamment marqué pour qu'il s'en souvienne une longue chevelure brune tressée à la va-vite dont bon nombre de mèches épaisses dépassaient, des yeux chocolat, un air serein et assuré, un uniforme bleu relatif à la filière scientifique. Khan reconnut aisément la médecin qui avait accompagné le capitaine Kirk et Spock lors du petit interrogatoire auquel il avait eu droit dès son arrivée, et qui lui avait fait une prise de sang. A ce moment, elle n'avait pas dit grand-chose, mais elle avait intrigué l'homme.

Voilà qu'elle revenait désormais avec un plateau entre les mains, sur lequel se trouvaient une assiette recouverte d'une cloche opaque, ce qui ressemblait à un hypospray et d'autres instruments médicaux trop modernes pour que Khan soit en mesure de les identifier. Il remarqua immédiatement qu'elle semblait éprouver une légère gêne au niveau du bras gauche à la simple façon dont elle tenait le plateau, mais elle savait bien la dissimuler. C'était à peine visible, mais cela n'avait pas échappé à sa vigilance à lui, qui l'observait à présent avec une certaine curiosité.

–Bon, vous ouvrez, ou j'attends encore une heure ? s'impatienta-t-elle en posant les yeux sur le jeune ingénieur pris au dépourvu, qui ne sut comment réagir. Il y a d'autres patients dont je dois aller m'occuper.

–M… Mais… Docteur McCoy, je…

–Oh, ça va, je lui amène juste de quoi manger, l'interrompit-elle en levant les yeux au ciel, visiblement agacée. Et je vais en profiter pour procéder à d'autres examens, puisque c'est mon boulot, poursuivit-elle comme pour rassurer l'enseigne qui, après de longues secondes d'hésitation, se résigna à faire coulisser la paroi de verre qui empêchait quiconque de sortir –et d'entrer–. Merci, soupira-t-elle en avançant d'une démarche sûre d'elle vers la cellule.

Khan la regarda y entrer sans broncher et se demanda comment faisait cette femme pour se montrer aussi impassible alors qu'elle devait forcément être au courant de tout ce dont il était coupable. Du coin de l'œil, le jeune ingénieur continuait de le surveiller, s'apprêtant à intervenir au cas où le prisonnier tenterait quoi que ce soit, à commencer par s'en prendre à la médecin. Khan aurait parfaitement pu, à cet instant, les neutraliser tous les deux avant de s'enfuir pour semer la zizanie dans tout l'appareil. Pourtant, il demeura immobile, préférant observer les agissements de la scientifique.

–Puisque je n'ai aucune idée de vos préférences culinaires, reprit celle-ci en déposant le plateau sur l'unique meuble présent dans la cellule –un banc de la même couleur que les murs–, j'ai essayé de varier. Bon, ça reste de la nourriture rematérialisée, alors je ne vous garantis rien d'exceptionnel, jugea-t-elle bon de préciser, mais cette attention eut le don de surprendre Khan qui, conservant un visage de marbre, ne sut quoi répondre. Vous permettez ? lui demanda-t-elle ensuite très poliment en s'approchant, une seringue à la main.

Il acquiesça lentement et releva sa manche avant de lui présenter son avant-bras droit, duquel elle préleva une petite quantité de sang. Sans que l'un ou l'autre ait besoin d'échanger un seul mot, Khan en profita de cette proximité pour l'examiner plus attentivement. Ce qui lui avait bien évidemment sauté aux yeux en premier lieu était que, contrairement aux autres femmes de l'équipage, elle avait opté pour un pantalon noir et un pull bleu au lieu de la robe classique, ce qui devait être nettement plus pratique et confortable selon Khan, qui ne comprenait pas cet entêtement qu'avait Starfleet de faire porter des robes aux officiers de sexe féminin.

Concentrée sur sa tâche, la doctoresse ne la regarda pas en retour. Khan la trouvait appliquée et, pour une raison qui lui échappait, ne le haïssait pas comme la plupart des personnes reliées de près ou de loin à la Fédération. Les gestes de cette dernière étaient précis et délicats, comme il avait eu l'occasion de le constater lors de leur première entrevue. La femme savait qu'il la regardait avec insistance. Elle se demanda à quoi il pouvait bien penser, elle qui le trouvait si énigmatique. Une fois son prélèvement achevé, elle s'éloigna de quelques pas pour aller entrer directement les données recueillies automatiquement par son instrument connecté dans son PADD.

Tandis qu'il remettait sa manche en place, Khan continua de l'analyser visuellement. Lorsqu'elle s'était tenue devant lui, à quelques centimètres à peine, il avait discrètement humé son parfum, qu'il avait trouvé enivrant. Celui lui avait fait penser à la fin d'une journée d'été : orge coupé, floraison tardive de primevères et une pointe de Tennessee. Pendant un instant, il avait eu l'impression de voyager à travers des souvenirs qui n'avaient jamais existé mais pour lesquels il aurait donné n'importe quoi afin qu'ils soient siens. Pendant cet instant, il s'était souvenu de ce que c'était d'être humain. Et ça lui avait fait plus de bien qu'il n'aurait su l'admettre.

–Docteur McCoy, s'exprima-t-il enfin, attirant l'attention de la concerné, qui leva les yeux de son écran en l'écoutant. Je suppose que vous avez un prénom ?

La CMO fut prise de court par cette question, ne s'y étant pas attendue, puisque Khan avait jusqu'à présent gardé le silence. Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi celui-ci souhaitait comme elle s'appelait. Seulement, au moment où elle fut sur le point de lui répondre, tout le vaisseau fut en proie à de violentes secousses qui les déstabilisèrent tous les deux, manquant de les faire tomber. La porte de la cellule trembla avant de se fermer puis, soudain, tout se calma brusquement, comme si absolument rien ne s'était produit.

–C'était quoi, ça !? s'exclama McCoy.

–Des turbulences passagères, expliqua vivement l'ingénieur, en proie à un début de panique. Certains systèmes de sécurité se sont verrouillés, lui dit-il en voyant la scientifique tâter du bout des doigts la vitre où, quelques secondes plus tôt se situait le passage par lequel elle était supposée sortir pour retourner dans son bureau.

–Génial, marmonna-t-elle en appuyant son front contre la paroi transparente. Combien de temps pour débloquer tout ça ?

–Aucune idée, je vais devoir examiner tous les codes d'erreurs qui se sont activés. Je ferais peut-être mieux d'avertir le capitaine pour qu'il a…

–Non, le coupa-t-elle avec fermeté. Laissez-le en dehors de ça, il y a des choses bien plus importantes dont il doit impérativement s'occuper. De toutes façons, je doute qu'avec ses compétences en ingénierie, il vous soit d'une grande utilité ici, alors si vous voulez éviter qu'il fasse une attaque en apprenant ce qu'il se passe, je vous suggère de vous mettre tout de suite au travail.

–Dans ce cas, peut-être que Monsieur Spock p…

–Non plus, rétorqua-t-elle. Pas besoin de les déranger pour si peu, affirma-t-elle, et lorsqu'elle vit le regard inquiet que lui jetait l'enseigne en alternant brièvement avec le prisonnier, elle se calma et s'exprima avec davantage de douceur pour rassurer le plus jeune. Ça va aller, je ne risque rien. A part peut-être qu'un patient me réclame en baie médicale. Vous pensez pouvoir régler la situation tout seul ?

–Je vais faire au plus vite, promit-il, réalisant que la médecin lui faisait confiance et, sans plus attendre, il se lança dans sa nouvelle tâche.

Khan, une fois de plus, s'était contenté d'observer sans intervenir. Décidément, cette femme l'intriguait de plus en plus. Il la suivit du regard lorsqu'elle alla s'asseoir sur le banc en soupirant, apparemment pas du tout inquiétée. N'aurait-elle pas dû commencer à s'en faire dès le moment où elle avait réalisé qu'elle était coincée dans un espace restreint avec un criminel, et ce pour une durée indéterminée ? Ne devrait-elle pas avoir peur, ou être furieuse ? Pourquoi agissait-elle aussi… « normalement » en sa présence ?

De plus en plus curieux, Khan prit à son tour place sur le banc, laissant néanmoins une distance raisonnable entre eux. Il considéra d'abord le plateau, posé justement entre eux, avant de se décider à engager la conversation.

–Vous ne m'avez toujours pas donné votre prénom, fit-il remarquer.

–Pourquoi ça vous intéresse ? voulut-elle savoir en plissant les yeux.

–Ce n'est que pure curiosité, avoua-t-il sans un soupçon de honte.

La brune prit son temps avant de s'exprimer. Elle était parfaitement consciente du fait que l'homme installé sur sa gauche, à un mètre à peine, était réputé pour être quelqu'un de dangereux. Etrangement, elle n'avait pas le sentiment que quoi que ce soit de néfaste puisse lui arriver. Jim lui aurait certainement arraché la tête s'il avait su. Heureusement qu'elle avait insisté pour que l'enseigne ne le fasse pas venir.

–Leana.

Son prénom résonna longuement dans la tête de Khan. Il aimait bien sa consonnance.

–Vous êtes une personne intéressante, commenta-t-il.

–En quoi ?

–Vous m'apportez de quoi me nourrir, vous me traitez avec respect et ne semblez pas plus inquiète que cela alors que vous êtes… Eh bien, enfermée avec moi.

–Je fais en sortes que vous ne mourriez pas d'inanition, je me comporte avec vous comme avec n'importe quel patient et vous n'êtes pas un adepte de la violence gratuite, énuméra-t-elle comme s'il s'agissait d'une série d'évidences que tout le monde aurait pu –dû– remarquer. Quoi, qu'est-ce que j'ai dit ? reprit-elle en le voyant arquer un sourcil. Vous aviez vos raisons pour vous en prendre à la Fédération et même si je n'approuve absolument pas vos méthodes, je peux néanmoins essayer de comprendre, dit-elle en regardant le mur opposé d'un air vague.

–Vous ne vous arrêtez pas aux apparences, releva-t-il.

–Jamais.

D'une certaine façon, Khan s'estimait chanceux que Leana se soit retrouvée là, cloitrée avec lui. Ça aurait été une toute autre histoire si ça avait été Kirk, qui aurait essayé de l'étrangler à mains nues, ou Spock, qui l'aurait assommé à coup de discours rasants et si pleins de bon sens, de logique. Au lieu de cela, il était confiné avec une scientifique qui faisait preuve de réflexion et d'une forme d'empathie qui l'amenait à se questionner sur de nombreux points. C'est alors qu'il remarqua qu'inconsciemment, elle se tenait le haut du bras gauche avec sa main opposée.

–Vous êtes blessée ? l'interrogea-t-il posément.

–Mh ? Oh, ça, dit-elle en réalisant ce à quoi il faisait allusion. Rien de grave, affirma-t-elle, mai puisqu'elle comprit qu'il voulait en savoir plus, elle développa : la capsule qu'on a ouverte, lui rappela-t-elle. Ça aurait été pratique qu'elle soit fournie avec un manuel explicatif, ça m'aurait empêchée de risquer d'avoir le bras arraché ou d'exploser, lui confia-t-elle, songeant alors à l'ouverture de la capsule en question, qui s'était violemment refermée sur son bras.

–Vous m'en voyez navré.

–A force d'essayer de trafiquer des objets qu'on ne comprend pas, ce genre de chose finit forcément par arriver. Ce n'est rien, je commence à avoir l'habitude de risquer ma vie à cause des plans foireux de J…

Elle s'interrompit et étouffa un rire nerveux. Il était clair que la plupart du temps, elle suivait aveuglément Jim, aussi stupides ses plans puissent-ils être. Cette fois-ci, elle avait vraiment failli y passer, si Carol n'avait pas arraché à temps le cœur du réacteur alimentant les différents circuits de l'ogive, et elle ne se rappelait pas avoir déjà vu et entendu Jim autant s'inquiéter à son sujet.

–Vous suivez toujours les ordres de votre capitaine ?

–C'est moi le médecin, c'est à moi qu'il doit obéir s'il veut espérer rester en vie, rectifia-t-elle, que cela lui plaise ou non.

Khan se surprit à sourire à l'entente de cette remarque.

–Il a l'air de tenir à vous, fit-il remarquer.

–Excusez-moi ?

–Lorsque vous, le capitaine Kirk et Monsieur Spock étiez là tout à l'heure, j'ai perçu une sorte de tension. Il m'a semblé inquiet lorsque vous vous êtes approchée pour prélever un premier échantillon de sang, en dépit de cette vitre qui nous séparait, spécialement conçue pour que j'évite de nuire à quiconque. Peut-être a-t-il cru qu'après avoir causé la mort de l'Amiral Pike, je risquais d'également causer la vôtre. Êtes-vous ensemble ?

–Vous ne tournez pas autour du pot, vous, souffla calmement Leana. La réponse est non.

–Je vois. Vous n'êtes définitivement pas venue ici sur ses ordres.

–En effet.

Ils laissèrent le silence planer pendant quelques secondes, durant lesquelles ils ne se regardèrent pas. Le vaisseau fut une nouvelle fois secoué, moins brusquement cette fois-ci. A l'issue de ces secousses, Leana laissa sa tête aller vers l'arrière, l'appuya contre le mur derrière elle et ferma les yeux sous le regard interloqué de l'homme, qui l'avait vue légèrement tressailler lors des deux périodes de tremblements. Cela pouvait en effet surprendre lorsqu'on ne s'y attendait pas, mais ce qu'il avait vu dans les yeux de la scientifique n'était pas de l'étonnement. C'était presque de la peur. Ses déductions le menèrent rapidement à une conclusion qui lui parut plutôt évidente.

–Vous n'aimez pas l'espace.

Leana rouvrit les yeux et le regarda.

–Ca se voit tant que ça ?

–Qu'est-ce que vous faites à bord de ce vaisseau, docteur ? l'interrogea-t-il, quelque peu dérouté.

–J'ai mes raisons, se contenta-t-elle de répondre, augmentant la confusion de l'homme.

–Vous avez forcément fait vos classes à Starfleet, poursuivit Khan. Vous auriez pu opter pour un poste sur la terre ferme, que ce soit au sein de l'Académie ou dans des bureaux annexes, énonça-t-il autant pour elle que pour lui-même. Et pourtant, vous avez délibérément choisi d'intégrer l'équipage d'un vaisseau. Pourquoi ?

–Et vous ? objecta-t-elle presque malicieusement. Pourquoi la Fédération ?

–J'ai posé ma question en premier, certifia-t-il.

–Je sais.

Khan ignorait pourquoi, mais il la trouvait captivante. Il y avait longtemps qu'il n'avait plus eu envie d'en savoir autant sur une personne dont il venait à peine de faire la connaissance. Elle restait évasive sur certains éléments mais pas sur d'autres. Il ne voulait pas non plus qu'elle se referme sur elle-même, ce qui pouvait arriver s'il insistait trop et poussait sur les questions invasives. Elle était l'unique personne de l'équipage qui ne le regardait pas avec haine et consternation, il n'avait pas envie de gâcher cela. Et puis, ça lui faisait un peu de compagnie. Il aimait bien écouter parler Leana.

–Disons qu'il n'y avait pas grand-chose qui me retenait sur Terre, lâcha-t-elle alors de but en blanc.

Khan fronça les sourcils. Lui qui croyait qu'elle aurait préféré clôturer le sujet pour passer à autre chose, elle le surprenait encore une fois en lui révélant partiellement ce qui l'avait motivée à s'en aller à des milliers de kilomètres de chez elle.

–Je ne comprends pas, avoua-t-il.

–Vous avez déjà été marié ? lui demanda-t-elle, un sourire un peu triste au coin des lèvres, ce qui lui donnait une expression un peu plus sombre, mais également plus ouverte.

–Non, répondit-il. Mais je suppose que vous l'avez été ?

–En effet.

Khan commençait à comprendre. Derrière cette façade, ce visage imperturbable et cette femme attentive et prévoyante se cachait une immense douleur que la doctoresse semblait vouloir s'efforcer de dissimuler aux yeux de tous.

–Personne ne m'attend là-bas, reprit-elle en haussant les épaules, donnant l'impression que ce qu'elle disait ne l'affectait pas tellement, mais Khan savait que c'était faux et, sans qu'il ne comprenne pourquoi, cela l'attrista un peu. J'ai suivi Jim, c'est tout. Je n'ai rien d'autre.

–Alors je suppose que vous et moi ne sommes pas très différents, fit-il remarquer. Les personnes comme je considère comme des membres de ma famille se trouvent dans les capsules de cryogénisation que vous avez récupérées. Je me demande néanmoins ce qui fait que vous en soyez arrivée à un tel point.

–C'est-à-dire ?

–Vous avez du caractère, du charme, une grande expertise dans le domaine médical, vous vous souciez du bien des autres avant le vôtre et pourtant, vous avez l'air d'être quelqu'un de très seule, dans le fond. Pourquoi ?

–Je vous trouve bien curieux, commenta la médecin en se levant, mettant un peu plus de distance entre eux. Au-delà du fait que vous vous soyez trompé en affirmant que nous avions certaines choses en commun, vous ne me connaissez pas, ajouta-t-elle en croisant les bras, désormais plus froide, et Khan sut qu'il venait de toucher une corde sensible. Si j'étais vous, j'éviterais de m'aventurer en terrain inconnu.

Il craignait de l'avoir vexée, de s'être montré trop insistant. Pourtant, quelque chose en lui le poussait à creuser plus loin. Il était très doué pour analyser les gens en les regardant, en les écoutant. Observation et écoute. Et chez McCoy, il pouvait lire un milliard de choses. Tandis qu'elle se posta à l'autre bout de la cellule, lui cala son dos contre le mur froid sans ciller.

–Je suis prêt à prendre le risque.

Leana leva les sourcils. Elle aurait dû le remballer et arrêter de se focaliser sur ce qu'il disait, elle le savait, mais c'était plus fort qu'elle. Plus les minutes passaient, plus elle se posait des questions quant à la façon dont cet homme fonctionnait. Elle ne lui répondit pas, mais elle lui fit un discret signe de tête, l'invitant à se lancer, comme un défi qu'il devait relever pour l'impressionner. Elle n'était pas certaine qu'elle apprécierait forcément la suite, mais elle aussi voulait prendre le risque.

–Je dirais que vous avez grandi dans un milieu relativement calme, débuta-t-il. Peut-être à la campagne, mais sans modèle maternel, qui se trahit par votre propre manière de vous comporter parfois comme une mère avec vos patients en vous assurant à chaque seconde qu'ils se portent bien. Ça ne vous a revanche pas empêché d'avoir une enfance paisible et joyeuse en étant protégée par un père aimant. Arrêtez-moi si je me trompe.

–Géorgie, précisa-t-elle simplement, toujours les bras croisés. Mon père avait hérité de la ferme de ses parents.

–Je pense qu'il vous a toujours soutenu dans le choix de vos études. Vous saviez depuis toute petite que vous voudriez devenir médecin et sauver des vies. Je pense que vous n'arriviez pas forcément à bien concilier vos heures d'études avec votre vie sociale, mais ça ne vous dérangeait pas tant que cela. Vous préfériez de toutes manières vous assurer le meilleur des avenirs en travaillant toujours pour hardiment. Bourreau du travail dès votre plus jeune âge.

Leana esquissa un sourire en coin. Avec les années, elle n'avait pas tant changé. Elle continuait à travailler d'arrache-pied, quitte à ne presque pas dormir pendant de longues périodes.

–Ça a dû être à ce moment que vous avez rencontré celui qui allait devenir votre époux.

–Vous êtes doué, concéda-t-elle, sans pour autant laisser paraitre trop d'émotions sur son visage.

–Je ne crois pas que vous faisiez vos études ensemble. Il est fort peu probable que vous ayez mélangé vie personnelle et professionnelle. Il a dû vous faire bonne impression pour ne serait-ce qu'attirer votre attention, vous qui ne juriez presque que par vos cours.

Elle ne trouva rien à redire. Tout ce qu'il disait, même si cela restait dans les grandes lignes, était vrai. Elle avait déjà eu affaire à des petits malins qui se proclamaient « médiums », mais ça ne l'avait jamais vraiment impressionnée. Contrairement à aujourd'hui.

–Votre père ne l'a pas approuvé, reprit le prisonnier sans la lâcher des yeux, guettant une quelconque réaction de cette dernière. Mais il ne l'a pas non plus désapprouvé, compléta-t-il sans que la femme le contredise, ce qui lui indiqua qu'il était en plutôt bonne voie. Il ne l'a jamais rencontré, dit-il finalement. Pas parce que vous ne n'aviez pas envie. Je crois au contraire que vous auriez adoré partager votre bonheur avec lui. Mais le temps a dû lui manquer.

Leana resta figée. Peut-être ses expressions faciales trahissaient-elles son ressenti. Probablement, car une fois encore, Khan avait visé juste. De manière générale, Jim avait toujours évité qu'ils en viennent à parler de leurs pères respectifs, pour des raisons évidentes. Chacun connaissait le passé et le parcours de l'autre, ils savaient donc quels étaient les points à ne pas aborder.

–Vu la passion avec laquelle vous vous investissez dans votre travail, ça n'a pas dû être un accident. C'était forcément quelque chose qui vous a encore plus motivée à poursuivre sur ce chemin, alors je tente ma chance en évoquant une maladie.

La scientifique baissa les yeux. Pas par honte, mais parce qu'elle craignait qu'en continuant à soutenir le regard de Khan, elle finisse par craquer. Elle avait voulu jouer le jeu, elle devait à présent assumer les conséquences.

–Vous vous êtes mariée très vite après cela, enchaina-t-il. Peut-être trop vite, mais vous aviez peur de la solitude. Cela se passait sûrement très bien, au début. Vous avez achevé vos études et êtes entrée sur le marché du travail, mais je pense que la dure réalité a fini par vous rattraper.

–Tout le monde se fait toujours avoir, d'une manière ou d'une autre, rétorqua Leana en marchant vers lui, une boule dans la gorge.

–Mais vous plus que certains, jugea-t-il bon de faire remarquer. Vous ne méritiez pas de vous retrouver confrontée à cette souffrance, mais vous n'avez pas eu le choix. Ça n'était pas une histoire d'adultère, devina-t-il, ni la réalisation que la flamme s'était éteinte. Je pense qu'il s'est réveillé un matin en se disant qu'il n'était pas prêt à passer le restant de ses jours avec la même personne sans avoir jamais rien tenté d'autre, et ce en vous laissant perplexe devant une situation qui vous dépassait.

La raison pour laquelle ces mots étaient durs à entendre était parce qu'il s'agissait de la vérité. McCoy s'était arrêtée d'avancer lorsqu'elle s'était retrouvée à un mètre devant lui. D'une part, elle avait envie qu'il se taise mais d'autre part, elle était curieuse de savoir jusqu'où il irait. Jusqu'où il parviendrait à lire en elle.

–Au lieu de s'engager pour toujours, il a préféré déserter en vous abandonnant.

La tournure de la phrase était froide mais tellement réaliste.

–Vous n'aviez plus rien, affirma-t-il sans cligner des yeux. Vous vous êtes dit que vous pourriez tenter de mettre vos talents de médecin à contribution de la Fédération, mais en même temps, vous n'aviez plus tellement l'impression que votre existence avait un quelconque sens.

Il était atrocement calme, mais plus il s'exprimait, plus il partageait une partie de la peine éprouvée par son interlocutrice.

–Votre rencontre a changé bien des choses, notamment en vous redonnant goût à la vie, mais avant ça, je pense que vous n'aviez plus tellement le sentiment de valoir quoi que ce soit. Et que continuer à vivre vous semblait assez inutile.

Leana lui tourna le dos, n'arrivant presque plus à supporter ce qu'elle entendait tant ça lui parlait. Ce fut comme si on l'obligeait à tout revivre une seconde fois. C'était là une période de sa vie qu'elle aurait volontiers oublié, mais qui faisait partie d'elle. Instinctivement, elle attrapa son poignet gauche de son autre main, se souvenant de tout ce qu'il s'était passé entre l'instant où son mari avait demandé le divorce et le moment où elle avait reçu la réponse de Starfleet quant à sa demande d'intégration. Elle avait commis des actes dont elle n'était pas fière mais qui, sur le moment, lui avaient semblé libérateurs.

–Vous ne devriez pas laisser vos échecs passés vous définir, déclara alors Khan en se redressant lentement. Concentrez-vous davantage sur le chemin que vous avez parcouru seule, sans l'aide de quiconque. De ce que j'ai vu, et même entendu dans les couloirs, vous êtes une femme forte à qui personne ne peut dicter la conduite. Vous savez ce que vous voulez et vous foncez pour l'obtenir. Vous vous préoccupez du sort des autres plus que du vôtre parce que vous avez toujours ce sentiment qu'ils sont plus importants que vous, dit-il en faisant un pas en avant, se retrouvant ainsi juste derrière elle. Vous avez tellement plus de valeur que vous ne puissiez l'imaginer.

Leana frissonna. On ne lui parlait jamais ainsi. Elle ne se rendit même pas compte de la larme qui coulait le long de sa joue et elle pouvait sentir la présence de Khan dans son dos, ainsi que son souffle contre sa nuque.

–Et vous méritez d'être aimée.

La médecin ferma un instant les yeux en déglutissant difficilement. Comment faisait Khan pour qu'elle se retrouve dans cet état ? C'était douloureux, mais ça lui faisait en même temps tellement de bien d'entendre quelqu'un lui dire quelque chose de tel. Jusqu'à aujourd'hui, elle n'avait pas réalisé combien ça lui avait manqué qu'on lui donne l'impression d'avoir vraiment de l'importance à ce niveau. Droit comme un « i », mains dans le dos, Khan pencha légèrement la tête vers l'avant, ayant encore quelques mots à exprimer à la scientifique.

–Tu as droit au bonheur, Leana, souffla-t-il. Tu mérites d'être heureuse.

Ce fut cette remarque qui agit comme un élément déclencheur, poussant Leana à se retourner vivement et, sans trop comprendre ce qui l'animait, plaquer ses lèvres contre celle de Khan sans penser un seul instant à ce qu'on pourrait dire si on la voyait agir de la sorte. Elle n'e avait absolument rien à faire. Khan avait dit ce qu'il fallait au moment où elle en avait eu besoin et ça lui avait suffit pour se lancer.

L'homme fut à peine surpris. Il l'attrapa par la taille, les fit pivoter et cala McCoy entre le mur et lui tout en prolongeant le baiser, dont il profita pleinement. Il sentit les mains de la femme s'agripper à sa nuque, comme si elle avait peur qu'il la relâche. Heureusement pour elle ça n'était absolument pas dans ses intentions. Ce n'était pas non plus dans ses habitudes d'échanger un baiser avec une personne qu'il venait tout juste de rencontrer, mais cette tension qui était rapidement montée d'un cran entre eux et le fait que chacun ait cette étrange capacité à comprendre l'autre y étaient pour quelque chose. Et cela ne lui déplut pas le moins du monde. Au contraire.

Leur étreinte dura encore une dizaine de secondes à l'issue desquelles ils reprirent leur souffle en se séparant de quelques centimètres à peine. Khan regrettait un peu d'avoir ravivé chez elle des souvenirs qu'elle aurait préféré conserver enfouis mais cela avait permis à la scientifique de se libérer de quelque chose qui lui pesait depuis bien trop longtemps. Ils rouvrirent les yeux à peu près en même temps et se perdirent momentanément dans le regard de l'autre.

Ils n'avaient même pas réalisé que, durant leur embrassade, la porte en verre de la cellule s'était rouverte. Leana ne réalisait pas vraiment ce qu'il venait de se produire tant les paroles de Khan l'avaient déstabilisée. Pour rien au monde elle n'aurait voulu interrompre ce moment, mais il fallait bien qu'elle reprenne pied avec la réalité, aussi dure fusse-t-elle. Si l'homme était parvenu à lire en elle comme dans un livre ouvert, la scientifique, elle avait fait ressortir en lui toute l'humanité dont il était capable de faire preuve, en dépit de ses actions néfastes.

Il fallait qu'elle retourne travailler, on devait probablement attendre son retour à la baie médicale, et ce depuis un moment. Ou alors peut-être que personne n'avait vraiment fait attention à son absence, mais elle en doutait fortement. C'était elle qui dirigeait les opérations, et s'il n'y avait pas eu de défaillance technique qui l'avait retenue dans la cellule, elle aurait dû être de retour au bout de dix minutes maximums. Ce fut lorsque Khan la relâcha avec douceur qu'elle s'écarta d'un pas avant d'emprunter le chemin qui la conduirait à la sortie, ne trouvant pas ce qu'elle pourrait dire après cela.

–Docteur ? l'interpela le prisonnier.

Elle hésita une seconde puis fit volte-face.

–Votre matériel, lui indiqua-t-il simplement en replaçant ses mains dans son dos d'un air solennel.

Leana se rendit alors compte qu'elle avait en effet laissé ses affaires –hypospray, seringue et PADD– sur le banc, alors elle rebroussa chemin afin de récupérer le tout puis, après avoir échangé un dernier regard avec Khan, quitta la pièce, sous les yeux médusés du jeune ingénieur, qui avait assisté à toute la scène. Khan, une fois encore, esquissa un sourire en coin en songeant à leur échange qui avait débouché sur quelque chose d'assez agréable à son goût. Il n'y avait pas eu de petit jeu, de quelconque forme de manipulation, de menace. Non, ils avaient discuté à cœur ouvert et s'étaient découvert quelques points communs non négligeables. Et par-dessus tout, ils s'étaient compris et s'étaient fait confiance. Khan ne l'oublierait pas de sitôt.