Chapitre 1 : Toutes les réponses

Le premier souvenir de John enfant, c'est de se trouver dans le salon de leur première maison – première pour lui – face aux visages souriants de ses parents, et la mine un peu plus renfrognée de sa sœur Harriett. Penchés sur lui avec une attention rieuse et bienveillante, son père et sa mère lui posent alternativement des questions :
« De quelle couleur est ton pull ? » Rouge !
« Comment s'appelle le chien des voisins ? » Scotty !
« Quel jour sommes-nous ? » Samedi !
« Combien de doigts est-ce que je te montre ? » Quatre !

Il répond sans jamais se tromper et ses parents sourient de plus en plus et l'applaudissent. Et il est tellement heureux des sourires et des compliments qu'ils lui font qu'il rit et applaudit à son tour, de ses petites mains potelées et maladroites. Et puis Harriett, trois ans plus âgée que lui, demande soudain, d'un ton revêche :
« Pourquoi le ciel est-il bleu ? »

Et John sent la réponse affluer dans sa tête, si précise dans son évidence mais si grande dans la complexité de ses mots, et il lui manque justement les mots pour expliquer la réponse, il lui manque même les mots pour expliquer qu'il connaît la réponse mais qu'il lui manque juste les bons mots, et toute cette connaissance s'accumule en quelques instants dans son cerveau qui n'arrive pas à clarifier ce qu'il reçoit alors John se met soudainement à pleurer, pris d'un léger mot de crâne et surtout extrêmement contrarié de ne pas pouvoir répondre alors que tout est là, dans sa tête. Et sa mère le prend dans ses bras pour le consoler, pendant que Harriett renifle bruyamment et que leur père la réprimande mollement.

Cette scène s'est peut-être répétée plusieurs fois, et ses parents, très tôt, l'introduisent à sa première passion : les imagiers. Il s'installe sur les genoux de son père, lui pointe les images, et apprend chaque mot avec sérieux. De l'imagier des animaux de la ferme à l'imagier des transports, il répète chaque livre avec délice jusqu'à connaître les différents mots et même leur graphie par cœur. Il en réclame toujours de neufs, de différents, et ses parents lui en offrent généreusement, au grand dégoût de Harriett qui négocie pour avoir des bonbons en compensation. John se moque de la jalousie de sa sœur : il apprend tout ce qu'il peut, heureux de sentir que les réponses qui fusent dans sa tête quand on lui pose une question se font de plus en plus précises, de plus en plus faciles à formuler. Il dépasse bientôt de très loin le vocabulaire des autres enfants de son âge, et ses parents ne manquent pas de se vanter auprès de leurs voisins et amis.

À l'école aussi il est en avance sur les autres, en termes de lecture, et il prend plaisir à s'installer dans le coin bibliothèque au fond de la classe, pour feuilleter avec assiduité les petites encyclopédies pour enfants qui y sont rangées. Il dévore tout ce qu'il peut et Harriett, qui se trouve quelques niveaux au-dessus, ne manque pas de se moquer de ce petit frère toujours plongé dans un livre, et qui menace de la rattraper si jamais il saute une ou deux classes. Cela n'arrive pas, heureusement pour eux deux ce que John possède en maturité linguistique, il ne l'a pas forcément en compétences sociales. Ses parents demandent à le faire avancer, fiers de lui, mais ses professeurs refusent, inquiets de le séparer de sa classe d'âge quand c'est déjà l'un des plus petits de son niveau. Il est donc laissé libre de grandir à son rythme, quel qu'il soit.

Et il prend peu à peu conscience que répondre aux questions qu'on lui pose n'est pas toujours une bonne habitude. S'il est toujours émerveillé par toutes les impressions et connaissance qui fusent dans sa tête quand on l'interroge, il s'aperçoit que les réactions de son entourage ne sont pas toujours aussi encourageantes que ce dont il se souvenait plus petit.

Sa maîtresse remarque que, si elle pose une question ouverte à toute la classe, John ne se propose jamais pour répondre il n'a pas la réponse. Mais si elle lui pose la question directement, il a toujours la bonne réponse pour faire avancer le cours.
« John, comment écrit-on le mot « renard » ? »
« John, combien font sept fois huit ? »
« John, comment appelle-t-on les animaux qui allaitent leurs petits ? »

Du point de vue de sa maîtresse, c'est bien pratique pour faire avancer le cours. Du point de vue de John, c'est intéressant pour solidifier ses connaissances. Du point de vue de ses camarades, le surnom de « Monsieur-je-sais-tout » est vite donné. John est sauvé de remarques plus acerbes par le fait que ses résultats écrits ne sont pas aussi bons : quand c'est une question qui lui a été posée à l'oral auparavant, il recopie la réponse qu'il a gardée en mémoire quand c'est une nouvelle question qui n'apparaît que dans le contrôle, il perd tout avantage et en est réduit à déduire et deviner comme tous les autres. Sa maîtresse s'en émeut et convoque ses parents pour leur dire que John ne s'applique pas assez à l'écrit, que ses résultats ne sont pas à la hauteur de ses grandes facilités à l'oral. Cette convocation déplaisante, aussi bien pour ses parents que pour lui, vient s'ajouter aux tensions qui commencent à apparaître à la maison.

Sa mère le prend à part dans la cuisine, pendant qu'elle demande à Harriett de mettre le couvert et à leur père de l'aider :
« John, combien d'alcool Papa a-t-il bu aujourd'hui ? »

Son père se lave les dents en même temps que lui, parlant à haute voix d'un moment de complicité entre hommes, mais demandant doucement dans le calme de la salle de bains :
« Ta mère s'est-elle arrêtée chez son collègue avant de rentrer ? »

Harriett le rejoint dans sa chambre, après le coucher, quand les lumières sont éteintes, en cachette de leurs parents, et lui demande solennellement :
« Est-ce que Papa et Maman vont encore se disputer ce soir ? »

Et John ne sait pas mentir, ne peut pas mentir, et les réponses qu'il donne provoquent colère, coups et ressentiment.

Il apprend donc à taire une partie de la réponse, à ne donner qu'un morceau de ce qu'il sait :
« Papa n'a bu aucune bière », dit-il à voix haute, sans parler du whisky caché dans l'atelier, et qui est régulièrement renouvelé.
« Maman est rentrée aussi vite qu'elle a pu », après avoir passé une heure à pleurer sur l'épaule de ce fameux collègue, aux intentions plus troubles que compatissantes.
« Papa et Maman recommenceront à se parler demain », et ils le feront pour se menacer mutuellement de partir, d'ailleurs Maman est allée consulter un avocat pour se renseigner, en cachette de Papa.


Ce texte a été inspiré par le thème "omniscient", donné lors de la cent quarante-septième nuit d'écriture du forum francophone.