Chapitre 2 : Un nom sur son don
Jamais le mot de « don », dans ce sens spécifique, n'a été prononcé dans la famille de John.
C'est à l'école primaire qu'il commence à en entendre parler de la sorte, quand la maîtresse leur présente un album joliment décoré intitulé « Olivier le pompier ». Il raconte les aventures d'un petit garçon qui découvre qu'il est capable de manipuler le feu d'une allumette, de la faire durer plus longtemps et plus brillamment, et qui commence à expérimenter avec le feu dans la cheminée, pour essayer de lui faire faire des figures et des formes. Ses parents s'en aperçoivent alors et l'aident à contrôler son don pour ne faire de mal à personne. Et adulte, il choisit de devenir pompier car il peut contrôler et étouffer les feux des autres. Les images sont bien dessinées, somptueusement impressionnantes dans les dernières planches où le travail de pompier est représenté, et John leur prête plus d'attention qu'au discours rassurant de sa maîtresse qui explique doucement que chacun a ses propres dons, et que parfois certaines personnes ont des dons encore plus spéciaux que les autres. Elle leur explique également que des dons aussi puissants que celui d'Olivier sont extrêmement rares, et que dans ce cas leurs parents ne manqueraient pas de s'en apercevoir et de les aider. La plupart des gens, poursuit-elle, n'ont que de petits dons sans gravité, comme retrouver à chaque fois son chat égaré, ou tracer à main libre un cercle parfait – de petites choses qui peuvent être assez pratiques dans la vie quotidienne, mais qui ne vont pas vraiment changer la face du monde. Et elle leur rappelle l'importance de Norman, le meilleur ami d'Olivier, qui semble n'avoir aucun don particulier, mais travaille beaucoup sa condition physique pour devenir pompier avec lui. Elle conclut en leur expliquant que le plus important est que chacun s'efforce de cultiver ses dons, sans se préoccuper de ce que peuvent faire les autres ou non.
John écoute avec complaisance, mais oublie vite la leçon : il ne contrôle pas le feu et personne n'a de don à la maison.
Les professeurs de collège parlent à nouveau des dons, pour insister sur l'importance de les développer et leur intérêt possible pour déterminer leur futur métier. Ils parlent d'Isaac Newton, et de sa capacité à ne jamais faire de faute dans ses calculs, qui lui a permis de faire progresser la physique à son époque. Ils parlent aussi de Charles Dickens, et de son don pour écrire correctement n'importe quel mot de la langue anglaise une particularité particulièrement utile dans sa carrière. Les professeurs n'oublient pas non plus de parler de l'importance des résultats scolaires, des envies et passions des élèves, des débouchés possibles, mais cette histoire de « dons spéciaux » revient sur la table et John commence à se demander s'il ne serait pas concerné. Il ne se sent pas particulièrement spécial à ce qu'il sache, il n'a jamais mis quelqu'un particulièrement en danger, surtout quand il se tait, mais l'atmosphère est tendue à la maison et il se pose des questions.
Plus précisément, ses parents se déchirent et lui posent des questions, qu'ils ne posent pas à Harriett – qui se fait désormais appeler Harry.
« Combien de bouteilles d'alcool ton père a-t-il bu cette dernière semaine ? »
« Combien de fois ta mère a-t-elle rencontré son amant ce mois-ci ? »
« Combien de jours sans alcool ton père a-t-il tenu ces deux derniers mois ? »
« Combien de fois ta mère a-t-elle couché avec quelqu'un d'autre ces six derniers mois ? »
Et John a si facilement les réponses en tête, mais ne veut surtout pas les formuler, parce que ses parents se déchirent déjà tellement, rien qu'avec des soupçons, et il craint que ses réponses ne finissent par jouer dans leur divorce.
Harry ne lui pose aucune question. Elle fugue. Et elle en veut à John qui accepte de donner sa localisation à chaque fois qu'un de ses parents la lui demande pour aller la récupérer. Alors elle essaye de se déplacer sans arrêt, mais son père et sa mère le prennent avec lui dans la voiture et il leur sert de GPS pour une sœur qu'il ne veut pas laisser dans la rue mais qui ne veut plus rester à la maison.
C'est dans cette période de l'adolescence que John prend peu à peu conscience de ce qu'il est, du fait que les autres n'ont pas les réponses qui leur tombent dans le cerveau quand on les questionne, et il est confirmé dans le sentiment qu'il ferait mieux de ne pas en parler – sa famille se déchire assez comme ça.
Et il repense à cette histoire du primaire, et il commence aussi à se demander ce qui serait arrivé au petit Olivier s'il n'avait pas appris à contrôler son pouvoir sur le feu, si son don s'était retourné contre lui ou contre son entourage, s'il avait créé des incendies au lieu de les éteindre, ce que son école, son gouvernement auraient fait. Il entend des rumeurs, sans doute exagérées, mais tellement crédibles à son imagination, de personnes surnaturellement douées, qui disparaissent, qui sont employées par le gouvernement, qui sont assassinées. Il y a celle de l'adolescente qui pouvait tuer d'un seul regard, celle du garçon qui pouvait voir à travers les murs : des dons à la fois dangereux et terriblement utiles pour certaines organisations. C'est d'autant plus impressionnant que ces rumeurs urbaines réapparaissent dans la cour de récréation, dans les couloirs, chaque fois qu'un élève quitte l'établissement, ou déménage, comme une menace imprécise qui pèse sur tous, et qui fait que chacun tait ce qu'il croit être, malgré les paroles rassurantes des professeurs.
Alors, pendant qu'il cherche à mettre un mot sur ce qu'il est, il lit beaucoup. Il emprunte à la bibliothèque toutes sortes de livres, pour déguiser ses intérêts, du roman policier au roman historique, même s'il croit trouver ce qu'il cherche dans la science-fiction ou l'heroic-fantasy. Il passe d'Orson Scott Card à George Orwell, de Paul Harding à J. R. R. Tolkien, à l'affût du moindre indice. Il y acquiert une nouvelle réputation, à force d'avoir toujours un livre dans son sac, et d'être toujours fourré dans la bibliothèque pour en chercher d'autres. Et s'il lit tout ce qu'il peut, c'est aussi pour se distraire de l'exécrable ambiance familiale.
À peu près au moment où ses parents divorcent, il croit enfin avoir trouvé le mot pour désigner ce qu'il a le sentiment d'être, même s'il n'est pas sûr que cela soit bien approprié, mais cela le soulage d'avoir un mot pour désigner ce qu'il croit être son don. Il choisit le mot « oracle », en référence à la mythologie. Et il se demande s'il n'a pas été la Cassandre de sa famille, annonçant innocemment la fin du couple de ses parents avant même de savoir ce qu'il faisait.
Harry prend son indépendance, et décide de vivre seule, même si c'est sur l'argent de leurs parents. John est juste un peu trop jeune, et il finit son adolescence entre deux appartements, ballotté d'une semaine sur l'autre par des parents qui ne se parlent plus et ne lui posent plus de questions. Pour meubler les soirées et passer officiellement du temps ensemble la télévision sert d'intermédiaire, et John se découvre une nouvelle passion : les séries médicales américaines. Il s'émerveille de l'efficacité des équipes dans les urgences, de leur rapidité à prendre en charge les patients, des capacités des docteurs à établir le bon diagnostic à partir d'une liste de symptômes disparates, de la puissance d'action de ces héros qui confrontent tous les jours leurs connaissances au réel. Quand la conseillère d'orientation lui demande au lycée :
« Que veux-tu faire comme études supérieures, John ? »,
il se surprend presque lui-même à répondre médecine.
