Chapitre 3 : Questions d'amour et d'argent
Dans son petit cercle d'amis, il acquiert la réputation d'être celui qui est doué pour les quizz informels, et on l'invite volontiers dans les bars pour essayer de remporter quelques prix lors des petites compétitions hebdomadaires. Il s'exécute de bonne grâce c'est toujours un moyen de rajouter quelques douceurs ou livres en plus dans son panier, même si ses parents financent son entrée à l'université. Il fait néanmoins attention de perdre régulièrement il est inutile qu'il se fasse des ennemis ou des jaloux.
Il ne pense pas voler ces petites victoires. Il possède réellement une vaste culture générale, grâce à toutes ses lectures adolescentes. Quant à sa culture médicale, il travaille dessus d'arrache-pied, avalant encyclopédies, dictionnaires et même catalogues de médicaments avec un appétit féroce. Il sait que le moment venu tout cela sera utile : plus il connaîtra de termes techniques, de noms de maladies, de traitements, plus son diagnostic pourra être précis, qu'on lui pose la question ou non. Et sur ce point il ne dépareille pas avec ses camarades, qui mettent tout autant d'efforts que lui à acquérir les connaissances nécessaires pour valider leurs difficiles examens.
Sur le plan personnel, il se retrouve involontairement le confident et le cyrano d'un certain nombre de relations. Il a une mine et un comportement qui inspirent confiance, et une réputation de clairvoyance qui doit plus à son don qu'à ses qualités d'interprétation émotionnelle.
« Est-ce que je l'attire ? »
« Est-ce que tu crois qu'il m'aime, tu sais, dans ce sens-là ? »
« Penses-tu qu'elle peut s'intéresser à moi autrement qu'à un ami ? »
Ses lectures lui ont apporté les nuances nécessaires pour répondre avec vérité, et en discutant avec ceux qui lui demandent conseil, il leur fait formuler assez de questions pour qu'ils trouvent des sujets de conversation, des points communs à développer, des manières de se confesser, qui se révèlent généralement assez efficaces. Heureusement pour lui, ses amis et connaissances ne lui tiennent pas rigueur des quelques échecs, même s'il lui arrive une fois de passer une bonne semaine à éviter un jeune homme un peu trop sanguin, après qu'il eut échoué à attirer l'attention de la jeune fille qui lui plaisait. Les amours se font et se défont autour de lui, parfois par jeu.
Lui-même a un certain succès. Et il a l'art de rester en bons termes avec ses anciens partenaires. Mais il regrette que les questions que lui posent ses petites amies n'acceptent que rarement de réponse sincère, et il se retrouve de nouveau à contourner la vérité avec le sentiment d'être un équilibriste sur une corde enflammée.
« Est-ce que c'est le T-shirt bleu qui me va le mieux, ou bien le noir ? » Il y a bien la réponse pratique de ce qui est conforme à sa morphologie ou à la mode actuelle, mais toutes ses capacités d'oracle ne lui permettent pas de deviner quelle est la réponse qu'elle attend réellement. Et il est évidemment exclu de ne pas répondre : elle lui reprocherait de ne pas assez s'intéresser à elle.
« Où est-ce que tu m'emmènes ce soir ? » La réponse est précise dans sa tête, mais n'augure rien du plaisir ou déplaisir qu'elle aura à fréquenter ce lieu. Et s'il retourne la question vers elle, elle se plaindra qu'il manque d'initiative.
« Est-ce que tu m'aimes ? » n'est jamais une bonne question, car il a le sentiment que la réponse n'est jamais autant que l'autre voudrait.
L'internat de médecine est similairement un désenchantement : il s'agit de beaucoup de routine, de beaucoup de contraintes, pour peu d'heures de sommeil. Il répète les mêmes gestes, les mêmes questions aux patients, les mêmes explications qui lui sont évidentes, bien loin de l'action constante des séries américaines. Il y a bien un rush d'information enivrant quand un de ses professeurs demande :
« De quoi souffre ce patient, Watson ? »
mais il est noyé dans la masse des étudiants et ces questions sont rares, très rares. Et ce n'est jamais lui qui a le dernier mot pour agir sur ses réponses.
À ces diverses déconvenues viennent ensuite s'ajouter des déboires financiers. Les études de médecine sont chères, et le défraiement qu'il reçoit pour ses heures de présence à l'hôpital n'est pas suffisant. Il aurait bien aimé deviner les numéros du loto, mais la seule fois où son père lui a demandé :
« Quels sont les numéros qui vont sortir, John ? »,
la multitude des possibilités s'est résolue en un temps trop court, au moment même du tirage en fait, et ils n'ont pas pu les jouer. Son père l'a alors accusé silencieusement d'ingratitude, dans un regard qui le déshéritait de tout soutien paternel. Sa mère non plus ne souhaite plus financer ses études, elle a refait sa vie et voudrait bien tirer un trait sur son ancienne famille. Il pourrait prendre un prêt, mais il hésite à hypothéquer ses futurs revenus.
L'action le tente, le fait d'être sur le terrain, de prendre les décisions lui-même, de jouer presque immédiatement la vie ou la mort de ses patients. Il se renseigne sur l'armée, qui paierait volontiers la fin de ses études en échange d'un certain nombre d'années de service.
Il se rend compte que sa décision est prise quand un autre étudiant lui demande :
« Où t'installeras-tu après tes études ? »
Il signe les papiers nécessaires une semaine plus tard.
