Chapitre 4 : À sa place
À l'armée, il savoure la brûlure des efforts physiques et la clarté des efforts intellectuels. Il ne ressent jamais comme une routine l'enchaînement des questions et entraînements, percevant chacun comme un affûtage permanent de ses capacités et de son efficacité avant le moment de vérité que sera la première situation de combat. Il s'émerveille de la fluidité qu'il parvient à développer et qu'il n'avait encore jamais connue, les idées et les actes plus précis que jamais.
« Quels sont les obstacles devant nous ? » Ses réponses sont limités à son champ de vision mais elles sont toujours complètes et détaillées, les difficultés et dangers bientôt presque automatiquement hiérarchisés dans son esprit, presque inconsciemment.
« Quel est l'état du patient ? » Il énumère les différentes mesures et appréciations par ordre de gravité, du plus important au plus anecdotique, confiant dans son expertise et dans le fait que son opinion personnelle est réellement importante.
Les longues périodes d'attente sont comblées par la camaraderie, les entraînements qui renforcent les routines volontaires, les tours de carte entre collègues,
« Est-ce que tu plies ou que tu relances ? »
voire les jeux de rôle,
« Choisis-tu d'être un guerrier ou un mage ? »
les échanges de nouvelles, et quelques aventures amoureuses sans grande importance qui lui apportent un peu de piment et un surnom globalement flatteur.
« Dans quel lit t'es-tu encore fourré, John-des-trois-continents ? »
Être un oracle ne change pas fondamentalement sa condition de soldat. Il n'en a jamais parlé à quiconque dans son régiment, même si ses interlocuteurs apprécient audiblement sa vivacité d'esprit et l'exactitude de ses réponses. Mais être un oracle, et connaître les frontières de ses compétences mentales et physiques après avoir été poussé jusqu'au bout de ses limites, lui donnent une assurance, une crédibilité, une autorité, qui font que l'on se repose sur lui avec une confiance que la possibilité de mourir rend d'autant plus précieuse.
Il est à sa place.
Il croise même un autre homme, lui aussi doté d'un don, même s'il ne se révèle pas plus que lui : un sniper aux résultats incroyables, sur lequel courent louanges et rumeurs.
« Crois-tu qu'il manquera jamais une seule cible ? » Jamais, à moins que ce soit volontaire. Il y a là plus que de l'entraînement, plus que de l'adresse, plus que de la chance, mais ce petit plus pas tout à fait surhumain qui permettra à ce sniper de compenser sans jamais se tromper le moindre souffle de vent, le moindre tremblement de la main.
John ne l'approche pas, ne révèle rien de ce qu'il sait : ce n'est pas à lui de se croire autorisé à quoi que ce soit. Si l'armée doit savoir, elle le sait déjà et n'en parle pas non plus. L'armée protège les siens.
En Afghanistan, avant chaque départ en mission, son escouade procède à la même série de questions de vérifications. Les différents membres y répondent solennellement pour se mettre en condition. John est le dernier à passer.
« As-tu tout l'équipement médical nécessaire ? » Cela va de soi, mais il revérifie toujours. Mieux vaut trois vérifications qu'un seul oubli.
« Quel temps va-t-il faire sur la zone ? » Il ne se trompe jamais dans ses prévisions, mais il a toujours l'excuse de s'être renseigné avant. Et s'il est plus précis que le service de météorologie, c'est toujours attribué à une chance insolente. Un soldat ne se plaint jamais de la chance. Et de toute façon, ces questions de routine sont faites pour être porte-chance.
Ce jour-là, les questions ne suffisent pas. Plus tard, il regrettera amèrement qu'on ne lui ait pas assigné d'autres questions, qu'on ne lui ai pas demandé s'il y aurait des échanges de tir, mais peut-être cela aussi aurait-il porté malheur. Et ce jour-là est un jour de malheur, question ou pas question.
John est grièvement blessé, son escouade décimée bat en retraite sous des tirs nourris, pendant que le radio appelle à l'aide.
La blessure s'infecte, il délire et garde les dents serrées, secoué de fièvre et de stress post-traumatique. Il ne dit rien, par sursaut de survie, comme si ses parents, à qui il ne parle plus depuis son intégration dans l'armée, étaient à nouveau à son chevet, en train d'attendre une raison de plus de se déchirer, de se séparer.
Il reprend conscience et les nouvelles sont mauvaises, pour lui comme pour ses équipiers survivants.
À mesure que sa convalescence avance, qu'il retrouve les forces sinon le moral nécessaire, sa jambe se raidit, ses doigts tremblent. Le peu d'énergie qu'il retrouve tourne presque aussitôt à son désavantage, imprimant à ses membres des soubresauts que ses nerfs inconsciemment leur dictent.
Il est guéri, à peu près. Physiquement, il est au mieux de ce qu'il pourrait être, après une blessure pareille. Il pourrait reprendre officiellement sa place dans l'armée, mais il tremble, comme s'il y avait quelque chose en lui qui ne voulait pas oublier, qui ne voulait pas guérir.
Il est déchargé. Il ne le voulait pas non plus.
