Chapitre 5 : Déplacé

John n'aime pas les questions que lui pose sa psychiatre.

« Avez-vous repris contact avec votre famille ? » Son père a disparu des radars. Sa mère est pleinement satisfaite de sa nouvelle vie et n'apprécie pas d'être contactée elle a tiré un trait définitif sur leur ancienne famille. Harry a appris d'une façon ou d'une autre qu'il avait quitté l'armée, et elle a réussi à le joindre. Elle lui a même offert son ancien téléphone portable. Mais elle aussi a sombré dans l'alcool, ce qui a dégradé ses relations avec sa femme Clara. Son couple est en train de se déchirer à son tour. Elle n'a pas la clarté d'esprit pour être là pour John et John n'a pas l'énergie d'être là pour elle.

« Avez-vous des idées suicidaires ? » C'est tellement évident que cela ne vaut pas même la peine d'y répondre. John a conservé son arme de service, et il la sort et l'inspecte tous les matins, se demandant si ce sera le jour où il s'en servira. Jusqu'à présent il l'a toujours rangée à nouveau. Il ne sait pas pour combien de temps encore et n'a absolument pas envie de s'attarder sur cette idée.

« Avez-vous repris contact avec vos amis, d'armée ou d'université ? » John n'en a tout simplement pas envie, il ne veut surtout pas qu'ils lui posent des questions eux aussi, il rumine assez de choses par lui-même. Il préfère rester seul, sans personne pour appuyer sur ce qui fait mal.

Il s'enterre généralement dans le silence relatif de sa chambre, peuplé du bruissement de ses pensées et souvenirs. Quand il en a assez d'entendre la télévision trop forte – une personne âgée à moitié sourde réside de l'autre côté de la paroi trop mince – il sort se promener dans les parcs, ou faire quelques courses. Il préfère les questions banales des commerçants, impersonnelles :
« Liquide ou carte bancaire ? »
« Que prendrez-vous ? »
« Voulez-vous un sac ? »

Il réfléchit parfois à retourner dans l'armée, à leur révéler son don, leur demander de le tester, leur prouver qu'il peut répondre correctement et fidèlement à leurs questions, et demander sa réintégration. Mais la probabilité qu'on le laisse un jour retourner sur le terrain lui semble minime. Et il imagine ce que pourrait être sa vie, comme informateur perpétuel répondant automatiquement aux volées de demandes qu'on lui pose : être enfermé dans une pièce, jour après jour, avec toutes ces informations qui défilent constamment dans sa tête au gré des questions de ses interlocuteurs, sans cesse reformulées, sans cesse répétées, pour vérification, mais sans aucune action directe sur les événements, sans même le contrôle de sa propre vie ou de son propre destin. Il sent presque se refermer sur lui ce piège étouffant, et il préfère rester dans son appartement minable à souffrir, seul.

Il attend, et s'inquiète de voir ses économies fondre alors qu'il est si cher de vivre à Londres. Il préfère pourtant se perdre dans cette ville d'étrangers où il a toujours vécu plutôt que d'essayer d'aller s'installer ailleurs. Quel ailleurs, d'ailleurs ? Il n'a plus aucune attache, mis à part une psychologue qu'il ne lui déplairait pas d'abandonner, et Londres vaut bien tous les autres endroits possibles.

La solution à une bonne partie de ses problèmes financiers se matérialise sous la forme d'un ancien collègue d'université, devenu bedonnant et grisonnant, mais prompt à le reconnaître, lui, qui l'emmène voir dans les laboratoires de l'hôpital Saint-Bart un autre homme en quête de colocataire.

Sherlock Holmes est brillant, incroyablement brillant. Sans avoir besoin de poser la moindre question, il lit sur la personne de John son passé de militaire et déchiffre sur son téléphone presque tout d'Harry, sauf son genre. Et surtout, en l'espace d'une soirée, il convie John à une course-poursuite à travers les rues de Londres, sur les traces d'un chauffeur de taxi meurtrier, que John finit par abattre depuis un autre bâtiment pour sauver la vie de Sherlock.

C'est presque un coup de foudre, et pas au sens amoureux. Dans la torpeur où était plongé John depuis plusieurs mois, i nouveau le frisson de l'action, la sensation d'être non seulement actif mais utile, la précision enivrante des gestes et l'oubli inattendu de sa canne d'invalide. Ses membres ne tremblent plus, miraculeusement.

Alors il emménage au 221b Baker Street, chez Mrs Hudson qui croit d'abord que Sherlock et lui sont en couple. Il y a des expériences chimiques sur la table de la cuisine, des membres tranchés dans le réfrigérateur, parfois du violon au milieu de la nuit, mais John se sent à nouveau vivant, car Sherlock le convie à ses enquêtes et vadrouilles à travers Londres. Il ne s'ennuie plus, il ne se morfond plus il attend chaque matin avec la gourmandise d'une personne revenue à la vie.

Il rencontre même le frère de Sherlock, Mycroft Holmes, qui l'enlève pour lui demander d'espionner Sherlock, et qu'il refuse sans même prendre le temps de réfléchir. Il n'a pas envie d'être aux ordres de quelqu'un d'autre, maintenant qu'il a quitté l'armée, et il ressent déjà une forme de loyauté vis-à-vis de son nouveau colocataire, qui lui fait remarquer qu'il aurait dû accepter l'argent et raconter n'importe quoi. John ne réplique pas : Mycroft a détourné les caméras de surveillance pour montrer ses capacités opératives, et il a l'impression que Sherlock ne plaisantait qu'à moitié quand il a décrit son frère comme étant « le gouvernement britannique ».

Un soir, dans un bar, un homme lui demande, après une sortie venimeuse de Sherlock sur le passé et les mauvaises habitudes d'un autre client :
« Mais qu'est-ce que c'est que ce type ? »

C'est Sherlock. Et il n'a pas de don spécial, seulement une intelligence et un sens de l'observation raffinés à l'extrême, qui lui permettent de dépasser sans tricher le commun des mortels. Et c'est grisant pour John, de se retrouver en face de quelqu'un qui a si peu besoin de son aide, qui n'a pas besoin qu'on lui donne les réponses, qui observe et trouve tout par lui-même, mais qui apprécie tellement qu'on apprécie sans s'effrayer son art de la déduction.