Chapitre 6 : Un jeu qui tourne court

Sherlock Holmes est une action sans cesse en devenir, entrecoupée de moments de désœuvrement où John lit méticuleusement les différentes rubriques du site internet de Sherlock pour mieux comprendre ses méthodes : de l'analyse de la décomposition des différents types de tabac dans les mégots abandonnés, à la composition chimique de la terre dans les différents chantiers de Londres, en passant par les fibres de vêtements classées selon les marques et les provenances. Il écoute aussi attentivement Sherlock, qui est rarement avare d'expliquer la manière dont il a résolu tel ou tel crime, satisfait d'avoir un public presque captif et toujours admiratif. John y trouve la matière d'enrichir son propre blog : c'est un véritable défi, de réussir à mettre en mots cette intelligence presque surhumaine, cette frénésie avide de nouvelles énigmes, pendant que l'homme en question s'absente pour des buts mystérieux ou végète sur le canapé en robe de chambre. John n'est pas peu fier du lectorat qu'il commence à accumuler. Son blog après tout est plus accessible que le site de Sherlock, plus humain aussi, ce que Sherlock lui reproche souvent.

Vivre au 221b Baker Street ne suffit cependant pas. Malgré toute l'amabilité de Mrs Hudson, qui leur propose un prix plus qu'amical – Sherlock a contribué à faire condamner son mari – il faut bien payer le loyer. John, qui ne tremble plus et a retrouvé une assurance qui facilite grandement ses entretiens d'embauche, trouve à assurer des heures dans une clinique. Là aussi, l'influence de Sherlock se fait sentir. Il ne subit plus ses heures de médecine générale avec la longanimité de celui qui se sait condamné à l'ennui devant des cas insipides, mais il les approche désormais comme un défi à ses propres capacités de déduction, curieux de découvrir le patient suivant. Dès l'entrée du malade, avec ou sans entourage, il observe son comportement, ses vêtements, ses accessoires, avant même de l'ausculter. Il questionne les symptômes, essaie de compléter les non-dits, de reconstituer l'histoire d'un être humain plus encore que d'une maladie, et il clarifie autant qu'il peut ses analyses et ses déductions jusqu'à ce qu'on lui pose la seule vraie question intéressante, qui confirmera si John a bien deviné ou non :
« Est-ce que c'est grave, docteur ? »
ou « Qu'est-ce que j'ai ? »

C'est la conclusion de son type de consultation préféré, celui qui tient vraiment son esprit en éveil. Il apprécie un peu moins les patients qui arrivent avec un diagnostic en tête, et qu'il doit convaincre de la pertinence de ses propres observations. Il comprend alors ce que peut ressentir Sherlock lorsqu'une autre personne, généralement tel ou tel policier de Scotland Yard, essaie de proposer ses propres déductions dans une affaire. C'est lui le spécialiste.

Les choses n'ont pas le temps de s'organiser en routine – si routine il peut y avoir avec un être comme Sherlock – avant qu'une série d'enlèvements et de bombes ne vienne secouer Londres. Sherlock et John sont sur la brèche, avec un pyromane qui semble toujours avoir une longueur d'avance, qui s'amuse à leur laisser des indices et des vidéos de ses prochaines victimes, et qui parvient pourtant à échapper à tous les moyens de détection à la disposition de Scotland Yard, et pire encore, de Mycroft Holmes. Un complice mourant révèle le nom de Moriarty, et John comprend avec horreur que cette série de bombes est un jeu criminel destiné à défier Sherlock Holmes plus que Scotland Yard.

Et soudain il y a cette bombe, aux pieds de John et Sherlock, prête à exploser dans les deux minutes qui suivent, alors qu'il y a au-dessus de leurs têtes un hôpital pour enfants non évacué, qui nécessite pour la désamorcer un code apparemment aléatoire que Sherlock ne parvient pas à déduire, malgré les indices qu'une voix désincarnée égrène en les surveillant à travers une caméra – Moriarty prend tout cela pour un spectacle, et il n'a pas été avare de le leur faire savoir. Une minute de plus passe, Moriarty moqueur, Sherlock faisant les cent pas les mains sur les tempes pour réfléchir. Trente secondes de plus et Sherlock semble de plus en plus énervé, faisant signe à John de partir. Et John, dont la foi vacille en cet instant, s'écrie presque inconsciemment :
« Pose-moi la question ! Demande-moi quel est le code ! »

Et John sait qu'il ne devrait pas, que Moriarty a dit que le code change à intervalles réguliers, qu'il n'aura peut-être même pas le temps de le rentrer avant qu'il ne change à nouveau, ou que Moriarty changera le code à distance pour se moquer d'eux, que sa demande risque de ne pas faire sens pour Sherlock, ou qu'au contraire elle risque de faire trop de sens, mais John réclame cette question avec tout le poids de l'autorité qui lui permettait de commander à des hommes, et, pour une fois, pour une miraculeuse fois, Sherlock, sans doute à bout de tout autre raisonnement, obéit :
« Quel est le code, John ? »

John ne répond même pas, il se jette sur le boîtier de la bombe pour y rentrer le code aussitôt qu'il apparaît, net et évident, dans sa tête, prenant le risque qu'il ait changé entre cette micro-seconde où le code est apparu et celle où il s'est jeté sur le boîtier, et miraculeusement, à nouveau, la bombe se désamorce. Et la voix de Moriarty retentit dans la pièce :
« Tsk, tsk… Je vois qu'il y en a un qui triche. »

Cette dernière inflexion sur le mot « triche » se reflète dans le regard de Sherlock sur John.