CHAPITRE 4 : RAID


Caspian avait du mal à jongler entre la nervosité et l'anticipation. Après de rudes journées de planification et de préparation, lui et les Narniens étaient enfin prêts à assaillir le Château. Il avait rassemblé ses troupes, déterminé qui l'accompagnerait dans les couloirs de la citadelle, aiguisé ses armes avec application… Il ne manquait plus rien, mais la crainte d'oublier quelque chose de fatidique si près du but le rendait anxieux.

C'était sans compter l'importance même d'une telle entreprise, qui ne pouvait manquer de rejaillir sur lui quel qu'en fût l'issue. S'ils réussissaient, alors le peuple pourrait avoir confiance en la légitimité de ce jeune roi à les gouverner tous ; mais s'ils échouaient, les choses seraient toute autres. La jeunesse et l'inexpérience de Caspian jouaient contre lui.

Après avoir passé en revue tout ce qu'il y avait à faire afin de s'assurer du bon déroulement de l'entreprise, le jeune prince s'autorisa à souffler un moment près de l'Âtre. De toute évidence, rien ne pourrait jamais le rassurer assez. Faire de preuve de patience à un moment aussi critique semblait être au-dessus de ses forces. Le jeune homme adressa une prière muette aux flamiches, qui parurent crépiter un peu plus fort l'espace d'un instant.

Brüme, la nymphe des bois qui s'occupait de soigner les blessés, perçut son geste en tout point conforme à la tradition narnienne. Elle sourit, et le rassura:

— Le feu qui brûle dans l'Âtre vous a entendu, Majesté. La forêt a répondu à votre prière et nous dit que la terre nous sera favorable. Nous avons la bénédiction d'Aslan, conclut la nymphe en jetant dans le feu une poignée de pétales - un symbole fort, pour une nymphe des bois.

Pour les Narniens, l'Âtre était un symbole sacré que tous honoraient ; chaque espèce avait sa manière de rendre hommage et de présenter ses respects. Ils avaient tenu à en bâtir un la veille de l'assaut. Ils disaient qu'ainsi Aslan pourrait veiller sur eux tous, qu'il pourrait les voir, les entendre et les secourir. Caspian ignorait ce que cela pouvait bien signifier d'avoir la bénédiction d'Aslan. Ce lion majestueux auquel tous semblaient se remettre n'avait pas donné signe de vie - ou de signe tout court. Il ne s'était pas prononcé non plus envers le jeune roi, malgré les multiples tentatives de celui-ci pour performer les rituels sacrés devant l'Âtre. Mais peut-être cette pratique n'était-elle réservée qu'aux Narniens de pure souche, et qu'il lui faudrait lui trouver une autre manière de communiquer. Mais pour l'heure, ces préoccupations devraient attendre.

En relevant la tête vers le faîte des arbres pour apercevoir le ciel, Caspian vit que la nuit ne tarderait plus à tomber. Ses yeux décrivirent un arc de cercle vers ceux qui allaient l'accompagner cette nuit-là. Un peu moins d'une centaine de guerriers, ce qui paraissait fort peu en comparaison des forces qu'était capable de déployer le Château. Le but n'étant pas d'assiéger la citadelle, il fallait se convaincre que c'était suffisant.

— Nous serons bientôt prêt à y aller, Majesté, lui signala la générale centauresse.

— Quel est le moral des troupes ? s'enquit le prince avec une pointe d'anxiété.

— Il est bon. Nos soldats sont confiants. Ils pensent que nous allons réussir notre assaut et rentrer victorieux au campement. Nous nous sommes donnés beaucoup de mal pour que ce projet aboutisse, et j'ai vu Ripitchip répéter ses meilleurs enchaînements comme je ne l'avais encore jamais vu s'entraîner… Je ne pense pas faire preuve d'audace en disant qu'il est normal et juste d'espérer.

Ces paroles rassurèrent le jeune prince. Il sentait que ce n'était pas des paroles uniquement prononcées pour le rassurer, ce qui le ravit davantage.

— Vous ferez mieux de vous préparer, Altesse. Le ciel déclinera vite à partir de maintenant, et nos meilleurs guerriers frétillent de devoir être contenus.

— Alors commencez à rassembler les troupes, générale, ordonna-t-il en se relevant d'un geste confiant. Nous partirons sitôt que je serai prêt.

La générale s'inclina respectueusement puis s'exécuta. Caspian se leva et chemina vers sa tente. Son attention s'attarda sur les micro-campements qui s'étaient éparpillés un peu partout dans la zone et qui rassemblaient les différentes communautés narniennes. La plupart de ceux qui ne se battaient pas accusaient le coup plus durement que le reste de ses gens - ils n'avaient pas l'habitude d'être soumis au rude traitement des vies militaires et de leurs conséquences ; ils portaient les stigmates d'un sommeil difficile, d'une nourriture incertaine et d'un deuil impossible à porter. Néanmoins, Caspian sentit que le changement de paradigme qu'avait imposé son nouveau plan avait réinsufflé du courage dans leur organisme, et un semblant de volonté qui leur donnait un air plus audacieux, plus déterminé.

Dans sa tente, il assembla chaque pièce de son armure avec une certaine fébrilité, prenant une lenteur infinie à passer chacune des pièces comme pour retarder l'échéance inéluctable de l'assaut. Mais une fois l'armure revêtue, il ne lui manqua plus qu'à ceindre l'épée de feu son père. Caspian la récupéra au pied de son lit et la noua à sa ceinture, non sans avoir eu une pensée pour son géniteur mais aussi pour Cornélius, son mentor, qui avait sciemment sacrifié sa vie pour qu'il pût récupéré cette arme et s'enfuir du Château, la nuit de l'investiture de Miraz.

— Ce que je m'apprête à faire, murmura-t-il doucement aux fantômes du passé qu'il savait près de lui, je le fais aussi pour vous.


Le couvert des arbres leur assurait une invisibilité relative mais suffisante ; la lune ne semblait briller que par intermittence et d'une nitescence trop faible pour présenter un risque. Il leur semblait que la forêt s'était rangée de leur côté ainsi que l'avaient promis les nymphes. Nulle branche ne parut craquer en dépit du nombre d'individus qui se frayaient un chemin bon gré mal gré entre les racines des arbres ; nul animal résidant dans les sous-bois ne parut indisposé du passage inopiné d'autres créatures sur leur territoire. La troupe avançait avec lenteur, ne pouvant pas bénéficier de la clarté des torches pour se faciliter le trajet. Certaines créatures étaient néanmoins dotées d'une acuité visuelle plus marquée et s'en servaient pour ouvrir la voie aux autres. Tout était incroyablement silencieux ; la forêt retenait son souffle comme si elle s'apprêtait à plonger encore plus profondément dans la nuit.

Parvenus aux abords de la forêt où les remparts du Château devenaient bien visibles, les Narniens firent une halte. Caspian souffla doucement en avisant la puissante lumière que dégageait l'inexpugnable citadelle de l'usurpateur. Après une rapide analyse du parcours des sentinelles et du placement des torches destinées à ne pas laisser la moindre part à l'obscurité, le Prince se tourna vers ses généraux :

— C'est encore plus risqué que ce qu'on avait prévu décréta-t-il avec dépit sous sa capuche. Avec une telle lumière, nous ne pourrons pas passer inaperçus.

— Eux non plus, argua un satyre en avisant un regard vers un jeune griffon qui esquissa une sorte de sourire. S'ils peuvent nous voir, Majesté, nous le pouvons aussi. Ils n'auront nulle part où se cacher lorsque nous lancerons l'assaut.

— Bien sûr, tout n'est pas perdu : nous avons toujours l'avantage de l'effet de surprise. Leur vigilance a dû s'assoupir avec le temps, du moins devons-nous l'espérer.

L'usurpateur n'avait décidément pas lésiné sur l'éclairage. La paranoïa sourde qui animait chacun de ses gestes avait choisi de se manifester dans les détails les plus insolites. Caspian ignorait si Miraz savait que ce genre d'initiative pouvait également lui être coûteuse. Sans doute pas. Miraz ne s'attendait pas à ce que quelqu'un ne vînt assaillir le Château, il n'avait donc aucune crainte à se faire à ce sujet.

Caspian inspira profondément sans détourner son regard du châtelet et de la herse. Il songea aux paroles que s'était répétées Ripitchip juste avant l'assaut : Ce ne sera pas différent du vol des armes de Miraz lors de la dernière campagne. Ce n'est rien de plus qu'un larcin, pas davantage. On couperait son bras armé à Miraz. Pas davantage...

Le prince éprouvait quelques états d'âme à considérer Alena comme une simple arme mais il était trop tard pour s'attarder sur ce genre de considérations. Plus les secondes passaient à attendre dans les bois, plus le risque de se faire surprendre avant même d'avoir tenté quoi que ce fût augmentait. À ses côtés, les Narniens commençaient eux aussi à s'impatienter ; ils gigotaient nerveusement en attendant le signe que Caspian tardait à leur donner.

L'heure est venue, il faut y aller maintenant, songea le Prince en tendant subitement le bras droit vers l'est. Ses doigts tremblèrent légèrement mais il manifesta suffisamment d'assurance pour ne pas flancher. Il tendit trois doigts vers l'avant et les replia par deux fois. Le signal. Ses plus proches alliés réagirent sur l'instant et décochèrent des flèches qui firent mouche dans un son mat. Les griffons s'élancèrent alors dans les airs, chargés de Narniens qui devaient s'occuper d'ouvrir la herse à leurs camarades restés à l'extérieur. Les archers rebelles continuèrent de décocher leurs flèches afin de ralentir la riposte des sentinelles et de faciliter l'infiltration des leurs. Mais l'efficacité de la manœuvre ne dura pas : l'alarme fut très vite donnée du fait de la lumière. Les tours alentours se mirent aussitôt à vomir des soldats, provoquant une véritable déferlante sur les envahisseurs. Des ordres fusèrent de toutes parts ainsi que des flèches et des coups d'épée.

Les renégats s'étaient occupés de la herse et du pont-levis, offrant ainsi un accès à Caspian et les autres. Dans la cour, la débâcle avait déjà commencé, et la violence dont faisaient preuve les belligérants n'avait rien à envier à un véritable champ de bataille. Le tumulte propre aux hostilités amenait son lot de fracas et de sang. Les menaces et les insultes jaillissaient de toute part ; les coups redoublaient de violence et de hargne. La pugnacité des deux partis n'avait d'égale que leur envie d'en découdre avec ceux qu'ils estimaient être les véritables agresseurs. Les persécutés se montraient plus implacables que leurs bourreaux dans leur indifférence à se distinguer les uns des autres. Et contre-toute attente, la résistance des Narniens défiait tous les pronostics établis.

Ces derniers avaient bien compris leur mission : faire barrage aux gardes pour permettre à Caspian et son détachement de gagner l'intérieur du Château. Lorsqu'ils furent en état de le faire, ils s'engouffrèrent aussitôt dans les couloirs de la citadelle et remontèrent le long des allées pour parvenir jusqu'aux appartements de Miraz où devait se trouver l'épéiste. Ils rencontrèrent bien des soldats, qu'ils mirent vite en déroute, et progressèrent rapidement. Caspian se souvenait encore très bien de l'agencement des ailes malgré le temps qui s'était écoulé depuis.

— Nous ne sommes plus très loin, tenez bon ! indiqua-t-il à ses alliés.

— Majesté, attention ! s'écria une satyre qui saisit l'épaule de Caspian et le tira en arrière.

La pique ne manqua la nuque du Prince que d'une demie seconde. Le sifflement de frustration qui suivit fut doublé d'un cri rageur qui les fit se regrouper tandis que, du détour du couloir, leur fit face la silhouette de la piqueuse. Caspian avait déjà entendu parler d'elle ; son oncle avait autrefois manifesté l'envie de l'intégrer à son corps d'armée, des années auparavant. Tania Filgrade. Ancienne esclave, elle avait livré des combats d'arène incroyables et triomphé de nombreux adversaires avec cette même pique dont elle ne se séparait jamais. Son agilité avait peu d'équivalent, elle était souple comme une herbe folle battue par le vent. On la disait impulsive et c'était sans doute là son pire défaut. Tandis que Fenric, un faune assez hargneux, s'avança pour lui tenir tête, Lumin, un nain, se tenait en retrait et s'apprêtait à décrocher une flèche. Au moment où le pugilat s'annonçait, Tania remarqua la flèche qui la menaçait et son premier réflexe fut de jeter sa lance. Celle-ci fit mouche et s'enfonça dans le torse du nain qui s'écroula sans un mot. Désarmée, Fenric eut aucun mal à prendre le dessus sur elle en dépit des nombreux coups qu'elle arrivait à tenir en respect grâce à ses capacités d'esquive. Finalement, Tania fut neutralisée par le bolas d'Enolas, qui l'immobilisa définitivement pour permettre au faune de la mettre hors d'état de nuire.

— C'était moins une, murmura la faune en récupérant son arme de jet. Heureusement que nous n'avons pas à faire à quelqu'un de plus large qu'un centaure, autrement mon bolas n'aurait servi à rien.

— Tu ne crois pas si bien dire, lui rétorqua Ripitchip en voyant une imposante masse de muscles fondre sur eux, munie d'un marteau de guerre.

— Partez devant, je m'en occupe, s'interposa le maître-minotaure, vous ne ferez pas le poids de toute façon.

Caspian ne jugea pas nécessaire de répondre et fondit droit devant, suivi de ses acolytes. Avant même que le colosse ne comprit que les renégats lui feraient faux-bond s'il ne s'interposait pas pour les stopper, Néchiros asséna le premier coup avec une force prodigieuse qui n'avait pas d'égale chez les autres espèces narniennes, à part peut-être chez les ours des montagnes. Caspian ne se retourna pas une seule pour s'assurer du bon déroulement du combat et progressa aussi rapidement que possible dans les dédales de couloirs interminables. De toute manière, songeait-il, si Néchiros ne faisait pas le poids, nul ne serait en mesure de contrer une telle manifestation de force brute.

Il fut tellement pris au piège de sa propre pensée qu'il ne remarqua pas tout de suite la fine silhouette qui l'attendait au milieu de l'allée, épée en main.

— Je vous suggère de vous rendre sur-le-champ, leur dit l'épéiste dont la lame miroitait à la lumière des torches. Vous n'êtes pas obligés de mourir tout de suite.

Tandis qu'elle se rapprochait avec calme du petit groupe, Caspian vit briller dans ses yeux l'étincelle d'une volonté farouche. Alena semblait prête à honorer sa réputation. Quand elle vit qu'aucun renégat ne semblait reculer, un mince sourire étira ses lèvres :

— Ma foi, je vous aurai prévenus, fit-elle en prenant position.

Une position que Ripitchip identifia immédiatement comme celle des anciens combattants, adeptes d'une technique que l'on n'enseignait plus qu'en de rares occasions. Caspian se félicita d'avoir pensé à dissimuler son visage sous une capuche qui masqua temporairement sa stupeur. Dégainant son arme, il se tint prêt à riposter pour venir en aide à Ripitchip. Celui-ci, le cœur battant, s'avança avec toute la dignité d'un combattant qui cherche à en honorer un autre :

— Ne croyez pas que nous nous laisserons simplement faire, siffla-t-il en se mettant en garde.

— Nous verrons ça...

Alena bondit en avant, prestement. Sa larme fendit l'air en un bruit cristallin. Riptchip réussit à parer le coup de justesse et riposta aussitôt avec un estoc afin de rétablir la distance entre leurs deux corps. La peur se mêlait insidieusement à l'adrénaline ; la souris se rendait compte des biais qui influençaient son esprit et l'incitaient à une trop grande prudence du fait du prestige de son adversaire. Alena porta le deuxième coup, qu'il esquiva sans avoir le temps de contre-attaquer.

— Riptchip, allez ! encouragea Fenric.

Ce brusque rappel à la réalité lui suffit : la souris plongea et se mit à assaillir son adversaire de coups brefs et ciblés. Il misait énormément sur sa taille de rongeur et l'amplitude qu'elle lui offrait afin de ne pas se faire toucher par l'épéiste. Bien qu'il ne fut pas en mesure de porter des coups significatifs, sa célérité l'empêcha à de multiples reprises d'être tué. De son côté, Alena se voyait gênée mais non pas mise en difficulté. L'aide de Caspian ne changea pas grand-chose à l'issu du combat. Même à deux, ils ne parvinrent pas à acculer Alena contre un mur où elle n'aurait d'autre choix que celui de se rendre.

Il fallut une nouvelle intervention du boleadoras d'Enola pour entraver les mouvements de la soldate et leur faire gagner de précieuses secondes. Malheureusement, la fenêtre d'action de la faune ne se révéla pas assez large pour lui permettre de lancer correctement son arme de jet : celui-ci n'immobilisa que les jambes de la Gardienne, qui se trouvait alors toujours en pleine possession de son arme. Même à terre, elle demeurait une adversaire redoutable et ne se laissa pas faire.

Riptchip n'en démordait pas et continuait du mieux possible à leur ménager du temps tandis que Caspian, qui faisait également de son mieux, priait pour que l'arrivée du Maître-Minotaure inversât la donne.

– Nous perdons trop de temps, couina Ripitchip après avoir manqué de dévier correctement une attaque qui le fit chanceler. Il faut nous faire une raison, nous n'en sommes pas capables…

– Non, il faut qu'on réussisse, nous n'avons pas le choix ! rétorqua Caspian en essayant de garder Alena au sol tandis que celle-ci, à mesure qu'elle bougeait, réussissait à détendre les liens qui l'entravaient.

Voyant qu'elle commençait dangereusement à se libérer, Enola n'y tint plus et se jeta sur elle à bras le corps, l'enserrant dans une poigne désespérée pour l'empêcher de se relever. Ce fut à ce moment précis que déboula Néchiros, portant la masse du vaincu. Son bras gauche laissait échapper une quantité importante de sang et sa posture, plus voûtée qu'à l'ordinaire et boitillante, connotait une blessure à la patte. Cependant, il n'était pas le seul à se rapprocher des Narniens. Le gardien archer le suivait de près et, avant que quiconque n'ait pu se rendre compte de quoique ce soit, celui-ci décocha sa flèche. Meurtrière et précise, elle alla droit se ficher dans la tête de la faune :

– Tiens bon Alena, s'exclama-t-il en extirpant une nouvelle flèche de son carquois. J'arrive !

– Non, non ! paniqua Ripitchip.

Caspian vit l'archer encocher sa seconde flèche en s'avançant vers eux d'un pas assuré. Cet homme-là aussi avait une parfaite maîtrise de ses actions : il avait visé Enola et pas Nechiros, car il savait qu'une seule flèche ne serait pas suffisante pour achever le minotaure en dépit de ses blessures. Malgré les obstacles s'opposaient à toute prouesse d'archerie, le Gardien n'avait pas hésité une seule seconde à décocher, parfaitement certain que sa flèche irait se ficher au bon endroit. Et il s'apprêtait à recommencer son exploit. Voyant ce qui allait advenir d'eux s'ils restaient dans cette posture défavorable, Nechiros prit les devants avec l'instinct impulsif qui caractérise les êtres en danger : il frappa sans ménagement l'épéiste à la tête. Toujours entravée par le cadavre de la faune et n'ayant pas vu venir le coup, la victime fut instantanément assommée. Elle s'écroula sur le sol, inerte. Le Maître-Minotaure la ramassa sans ménagement et la jeta sur son épaule en poussant un grognement douloureux.

– En avant ! Nous n'avons plus rien à faire ici, dit-il en s'élançant à rebours du couloir, face à l'archer qui, pris par surprise, ne put s'empêcher de lâcher un juron. Le groupe suivit sans laisser la possibilité à leur assaillant de riposter ; ce dernier n'était pas capable de soutenir un combat rapproché et s'écarta de la voie, impuissant.

Au dehors, c'était l'hécatombe. Des dizaines de corps s'amoncelaient un peu partout au milieu de la cour tandis que les rescapés, voyant que le prince et son équipe s'avançaient victorieux, se rassemblèrent aussi vite que possible vers la porte pour une retraite générale méritée. Les gardes n'opposèrent qu'une faible résistance dès qu'ils eurent compris que les renégats prenaient la fuite et quittaient l'enceinte ; ils n'avaient pas reçu l'ordre de les poursuivre dans les profondeurs de la forêt. Certains les talonnèrent malgré tout sur une courte distance, mais les Narniens postés en renfort usèrent de leur magie ou de leurs aptitudes au combat pour les mettre en déroute. La voûte sombre de la sylve et la connaissance du terrain firent le reste pour continuer à mettre toujours plus de distance entre les Narniens et cet endroit maudit. Après tout, la forêt était de leur côté ce soir-là.

Lorsqu'ils furent à une distance respectable du Château de Miraz, les premières manifestations de joie comme de tristesse apparurent. Caspian remarqua que tous les regards convergeaient au moins une fois vers la masse inconsciente sur l'épaule de Nechiros, chacun se demandant si l'investissement serait rentable. Le sang qui s'écoulait de la tête d'Alena commença néanmoins à inquiéter le prince : connaissant Néchiros, il n'y était pas allé de main morte. Rejetant entièrement sa capuche à l'arrière de son crâne, il s'approcha du minotaure pour tâcher d'apercevoir l'étendu des dégâts.

– Tu ne l'as pas tuée au moins ? s'enquit Ripitchip qui partageait la crainte du prince.

– Je ne pense pas, répondit laconiquement le minotaure.

– Comment ça "tu ne penses pas" ?! Imagine, nous aurons fait tout ça pour rien à cause de toi ! tonna la souris, choquée.

– Ne vous inquiétez pas, coupa doucement une nymphe des bois qui passait à leur hauteur - Caspian se souvint lui avoir déjà demandé de soigner les blessés. Elle est encore en vie mais sa convalescence sera pénible. Attachez ces feuilles sur sa blessure en attendant, l'afflux de sang en sera ralentie ; les herbes empêcheront l'infection. Je m'occuperai de soigner sa blessure quand nous serons rentrés au camp. Les autres nymphes sylvestres sont prévenues, nous prendrons en charge la guérison des blessés. Tout ira bien, Sire.

– Je vous remercie, murmura Caspian en lui adressant un sourire penaud et en s'emparant de la préparation feuillue de la nymphe. Savez-vous combien d'entre nous sont tombés ? lui demanda-t-il ensuite à brûle-pourpoint.

– Tout ira bien, Sire, lui répondit la créature des bois en baissant les yeux, un sourire peiné au bout des lèvres. Nous ferons ce qu'il faut pour ceux qui restent.

Caspian hocha la tête en silence et n'insista pas.

C'était déjà bien assez.