CHAPITRE 5 : TRAQUE


Miraz fulminait.

Les torches de sa chambrée durcissaient davantage ses traits déjà raidis par la colère tandis que semblait se refléter un éclat infernal au fond de ses prunelles. Comment ces sales rats d'insoumis avaient-ils pu oser conduire un raid sur le Château ?! C'était inconcevable, impossible ! La main de Miraz se renfermait sur le chambranle de la fenêtre jusqu'à s'en blanchir les phalanges. Ses ruminations incessantes et son incapacité à rendre cette intrusion rationnelle poussaient Miraz à l'extrême limite de la sanité. Il s'en fallait peu qu'il n'envoyât au pilori tous ceux qui passaient à sa portée, fussent-ils de simples domestiques tétanisés.

Le garde qui lui servait d'escorte n'en menait pas large. D'ordinaire sûr de lui et notoirement doué - il passait pour être la plus fine lame du Château après Alena -, l'homme déployait actuellement toute son énergie à se montrer discret dans l'espoir de se faire oublier. Sa haute stature se fondait dans l'ombre de la pièce que la lumière ne parvenait à atteindre. Encore un peu et il y disparaîtrait véritablement, englouti par la noirceur. Railan savait très bien de qui il s'agissait et tous deux ne s'aimaient pas beaucoup. Mais même la perspective de voir son comparse se faire lourdement enguirlander n'était pas un motif suffisant pour que le garde se montrât mesquin.

À part Railan qui n'avait écopé que d'une poignée d'hématomes sans conséquence, les autres Gardiens étaient morts ou en convalescence sévère. Cet état miraculeux de l'archer ne manquait pas de nourrir les soupçons du Roi à son égard. Quant aux autres victimes - les simples soldats -, elles voyaient leurs cadavres baigner dans les mares de sang qui stagnaient dans la cour interne et qu'on essayait en vain de désengorger rapidement.

Après plusieurs minutes de silence obtus, Miraz se retourna finalement vers l'archer, venu lui faire son rapport.

— Puis-je savoir pour quelles raisons vous êtes le seul à vous en être tiré indemne ? cracha le Roi d'un ton brusque en se craquant à nouveau les doigts bruyamment.

C'était au moins la quinzième fois qu'il faisait cela. Railan frissonna de manière imperceptible mais conserva sa position intacte - après tout, si Miraz finissait par se briser les mains, c'était bien son problème. Les rais de lumière projetaient des ombres étranges sur les parois jouxtant le lit à baldaquin ; elles avaient la forme des créatures peuplant les contes des nourrices. Peut-être en avaient-elles la force et la malignité aussi ?

Par la fenêtre ouverte se dévoilait un mince filet de lune, brillant suffisamment pour éclairer l'immensité de la sylve s'étendant au dehors et paraissant frémir, battant comme un cœur au rythme lent, ondulant sous un vent calme et porteur de secrets. Railan se risqua à y jeter un bref coup d'oeil avant de répondre à la question :

— Je suis le seul du groupe à porter des attaques à distance, expliqua l'archer d'une voix égale. Si mes ennemis sont trop proches de moi, je suis incapable de leur asséner le moindre coup significatif. Ils ont eu suffisamment de jugeote pour s'en rendre compte. Et ils avaient l'air d'être particulièrement pressés.

— Mais y a-t-il seulement eu quelqu'un de votre groupe qui s'est montré à la hauteur de sa tâche pendant cet assaut ?! explosa Miraz en frappant la courtine du baldaquin. Et Alena alors ! Parlons-en d'Alena ! Où est-elle ?

— Les rebelles avaient l'air d'en avoir spécifiquement après elle alors ils l'ont vraisemblablement enlevée, pour ce que j'en sais... Majesté.

— Ils l'ont enlevée, répéta Miraz, en écarquillant les yeux.

— C'est ce que je viens de dire, oui.

— Ne jouez pas au plus fin avec moi, forestier, menaça Miraz, ou il pourrait vous en coûter cher !

— Je ne joue pas, Majesté, je sais qu'il ne vous faudrait pas beaucoup d'efforts pour me tuer mais, dans ce cas-là, vous perdrez aussi toutes vos chances de mettre la main sur Alena et sur la cache des rebelles.

— Parce que vous savez où ils se cachent en plus ?!

Même le garde, dissimulé dans les replis ténébreux, ne put rester stoic.

— Non... Ou du moins pas encore, pondéra le jeune homme en se raclant la gorge, pressentant le danger qui le guettait au tournant. Je suis forestier, Majesté, et tout ce qui s'étend en dehors de vos remparts m'est bien plus familier que n'importe lequel de vos couloirs. Je suis chez moi, là-bas... Je pourrai tout à fait pister ces criminels et remonter jusqu'à leur campement où je suppose qu'ils gardent Alena.

— Et pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? On aurait pu empêcher une telle invasion de se produire !

— Parce que j'étais assigné à la garde de la Reine et que Sa Majesté n'avait ni le temps ni le cœur à mes "histoires de biche" comme les appelle. Et parce qu'après ça j'ai fini dans vos cachots.

— Je devrai vous exécuter sur le champ pour votre impertinence et votre insolence mais je vais vous laisser une dernière chance de vous racheter, parce que je n'ai effectivement pas d'alternative. De combien de temps estimez-vous avoir besoin pour venir à bout de ce travail ?

— Les signes à prendre en compte sont nombreux. Tout va dépendre d'à quel point les renégats se sont montrés consciencieux à effacer leurs traces… Ce que je peux vous dire, c'est qu'il me faudra plusieurs jours. Oh et je ne souhaite pas d'escorte : comprenez, je ne tiens pas à voir ma progression ralentie par des hommes qui sont incapables de distinguer les sabots d'un cheval de ceux d'un cerf. Je vous signalerai la position des rebelles une fois que je l'aurai trouvée.

— En somme, vous voulez que je vous laisse partir puis revenir et seulement ensuite guider les armées vers le campement... Me prenez-vous donc pour un idiot fini ?! Je ne vais pas vous faire confiance, vous pourriez disparaître à tout jamais dans la nature ! C'est hors de question, Archie va vous accompagner. Il saura vous mettre hors d'état de nuire si l'envie vous prend de nous fausser compagnie sans avoir fait votre travail.

Railan serra des mâchoires et refoula la colère qui lui échauffait le corps. Il avait conscience que tout se jouait en cet instant et qu'il ne devait surtout pas céder à ses pulsions, au risque de voir sa chance lui échapper pour de bon. Cette situation était pour lui une aubaine, un moment tout à fait inespéré de quitter cet endroit qui puait le renfermé et la ruine. Si cette échappée devait passer par Alena, eh bien soit. S'il fallait en plus se débarrasser d'un homme un peu trop encombrant, il s'arrangerait aussi.

— Alena était mercenaire et cependant vous l'avez crue, riposta Railan avec toute la retenue dont il était capable. Et comme vous l'avez si bien souligné à l'instant, Majesté, vous n'avez pas d'alternative à l'heure actuelle. Je pourrai effectivement essayer de disparaître dans la nature, comme je pourrai revenir avec l'endroit où se terrent les rebelles et vous permettre de mettre un terme à toute cette histoire. À moins que vous ne vouliez prendre le risque de voir votre précieuse citadelle de nouveau prise d'assaut ? Je vous suis soumis, Majesté, ordonnez et j'exécute.

— Soit ! Je vous laisse dix jours, capitula Miraz à bout de patience et de nerfs. Mais si à l'issu de ces dix jours vous n'êtes pas revenu, j'autorise Archie à vous abattre comme le traître que vous êtes, et ce même si vous ne faites que revenir avec un jour de retard.

— A vos ordres Majesté. Quand souhaitez-vous que je me mette en route ?

— Déguerpissez dès que vous le pouvez.

Railan ne se le fit pas répéter deux fois. Sans un regard pour son nouveau compagnon d'infortune, il quitta les appartements royaux sans accorder un regard supplémentaire au Roi. Il savait que sa langue bien pendue finirait un jour par lui porter préjudice et que, cette fois-là, même une flèche bien placée ne suffirait pas à le tirer d'affaires. Grimaçant, il se dit qu'il devrait apprendre à canaliser ses émotions mais chaque fois que quelqu'un se permettait une remarque qu'il estimait injuste à son encontre, c'était plus fort que lui il réagissait au quart de tour. Dans l'immédiat, la chance semblait l'avoir encore dans ses bonnes grâces aussi fallait-il en profiter pour en tirer un maximum de bénéfices.


S'il comptait effectivement se mettre en quête d'Alena, Railan ignorait en tout point ce qu'il ferait une fois qu'il l'aurait trouvée. Et dans quel état. Et comment il en viendrait à écarter Archie par la suite. Quant à savoir ce qu'il ferait quand il serait confronté aux rebelles…

Il émit un léger sifflement de frustration. Le temps n'était pas aux questions. Dans l'immédiat, il fallait se concentrer sur l'organisation de la traque. Cela faisait des mois qu'il n'avait pas eu l'occasion de faire appel à ses savoirs de forestier, il craignait d'oublier quelque chose de primordial et d'avoir perdu les bons réflexes.

Lorsqu'il atteignit la casemate en faisant fi du spectacle chaotique qui tenait lieu de paysage, il se mit en quête de ses anciens vêtements relégués dans un des coffres indifférenciés sous la fenêtre étroite. De dehors lui parvenait le bruit étouffé d'une agitation mortifère. Ses mains fouillèrent machinalement les coffres, se repérant davantage au toucher qu'à la vue. Là, voilà ! Une panoplie légère, mêlant le lin et le cuir, ainsi que des bottes souples. Une gibecière, un carquois, une poignée de flèches et son arc fétiche... Voilà tout ce dont Railan avait besoin pour quitter le Château et espérer retrouver la liberté. Après réflexion, il récupéra également un couteau supplémentaire qui devait lui servir à confectionner de menus objets, notamment un bâton de pistage et des cordelettes.

Jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, il vit qu'Archie était toujours là, visiblement peu ravi de devoir faire le chaperon et peu disposé à faire la causette. Parfait.

– T'as besoin de rien ? avisa Railan sans grande implication. Je ne veux pas t'entendre geindre dans la forêt parce qu'un loup t'auras pris en grippe et que tu n'auras rien pour l'éloigner.

La pique fit mouche mais Archie eut le bon sens de ne pas y donner suite. Serrant la main autour de la garde de son épée, il retint sa respiration le temps de laisser refluer la vague de ressentiment. Ce n'était pas discret, et ce n'était pas le but.

Puis, sans un mot supplémentaire, ils quittèrent le Château et portèrent aussitôt leur pas vers la forêt. Sous le couvert des arbres, Railan laissa échapper un petit rire soulagé et se surprit à inspirer profondément l'air musqué qui se dégageait de l'endroit. Qu'il faisait bon d'être à l'extérieur, loin de toutes ces contraintes tirées par les cheveux. Le forestier ne tarda pas à retrouver les anciens réflexes ; ses membres réagirent de manière instinctive à l'appel de la forêt. Son compagnon n'en menait pas large : il savait les rumeurs qui circulaient sur cet endroit maudit, sur les anciennes puissances prétendues qui ne faisaient que sommeiller dans l'attente qu'on les réveille de nouveau. Le moindre craquement de branche le faisait sursauter, le voyant prêt à dégainer à la moindre menace imaginaire. Et si, d'ordinaire, Railan eut trouvé l'occasion idéale de se moquer, cette fois-ci il réalisa que cette peur n'était peut-être pas aussi infondée qu'il l'avait crue.

Du sol émanait une aura étrange, une alchimie surnaturelle qui n'existait pas en temps normal. Peut-être les nymphes ou autres esprits de la terre avaient-ils usé de leur magie ancestrale pour influer sur la réaction des éléments. Cela ne fit qu'aider Railan dans son travail de pistage : un bâton ne lui serait d'aucune utilité si les émanations continuaient d'être aussi fortes. Il commença à remonter la piste pour confirmer ou infirmer ses suppositions.

Même si la traque devait durer plusieurs jours, Railan était confiant. Et puis le plaisir de se retrouver enfin dans les bois après tant de temps passé entre des murs de pierres lui donnait presque envie de ne pas se montrer trop zélé. Son camarade n'avait pas besoin de voir l'étendu de son talent. Ce fut donc d'un pas tranquille qu'il poursuivit l'étude du sol, des feuillages et des troncs alentours et ce qu'il y apprit ne manqua pas de lui arracher un sourire satisfait :

— Il y a bien quelque chose qui se trame ici, murmura-t-il pour lui-même.

Mais quoi donc exactement ? La végétation trahissait un double passage, celui d'un aller et d'un retour. Les traces qu'observait Railan étaient un témoignage indubitable de la progression des rebelles vers le Château - exactement ce contre quoi il avait mis Alena en garde une semaine plus tôt. L'épéiste n'avait pas voulu prêter attention à ses indications et elle devait s'en mordre les doigts à l'heure actuelle. Si elle avait pu constater les nombreux signes que découvrait le forestier, elle se serait excusée sur le champ de s'être montrée si peu réceptive. Néanmoins c'était plus que ça.

Les signes étaient bien souvent mêlés de sang en assez grande quantité ; de nombreux blessés étaient à déplorer dans le cortège. Railan avait l'avantage d'être seul et d'être indemne : il pourrait sans problème rattraper la cohorte et la confondre s'il le voulait vraiment. Mais le voulait-il vraiment ? Il s'accroupit et détailla une trace de pas qui devait appartenir à un faune. Même avec une meilleure condition physique, ce n'était pas suffisant pour tenir tête à toute une armée, même réduite et mal en point. Son regard se perdit peu à peu dans le vague et ne rencontra finalement plus que le vide de sa pensée. Miraz pouvait bien attendre un peu et Alena ne craignait sans doute pas grand-chose... Pourquoi ne pas en profiter un peu ? Il disposait de dix jours pour faire son rapport, c'était selon lui bien assez. Et puis, l'on ne se montrait jamais assez vigilant avec les peuplades sylvestres ; mieux valait ne pas se précipiter.

Railan se mit à suivre la piste à bonne distance, tâchant de ne pas perdre de vue les signes ni le flux d'énergie qu'il sentait toujours émaner de la terre. Il n'aurait su dire s'il s'agissait de quelque chose de magique ou bien d'un lien naturel qui unissait le milieu à ceux qui le peuplaient. Les chasseurs disaient que ce genre de choses se ressentait d'autant mieux dans des zones dites "magiques" mais que ce phénomène se déployait à grandes échelles à partir du moment où certains peuples continuaient de pratiquer certains rites. Railan ignorait de quel rite il était question ; son savoir n'était rien d'autre qu'empirique, il ressentait les choses sans savoir à chaque fois ce qui était à l'origine de telles manifestations. Au fond, cela lui était bien égal, sa curiosité ne ressentait pas le besoin d'être satisfaite.

En tant que telle, une forêt narnienne ne se distinguait pas immédiatement d'une autre. Les feuillus - en particulier le chêne et le hêtre - arboraient en tous points les mêmes caractéristiques physiques toutes zones confondues. Et pourtant, il y avait bel et bien ce quelque chose qui rendait les forêts bien distinctes les unes des autres. Etait-ce le rythme d'écoulement de la sève lorsqu'on saignait un arbre ou bien était-ce le parfum que dégageaient les résineux juste après la pluie ? A moins que ce ne fût la manière dont les cerfs aux longs bois inclinaient la tête juste avant le brame ? Railan avait passé énormément de temps à essayer de distinguer puis de retenir toutes ces subtilités géographiques et les rares personnes dont il avait estimé la connaissance suffisante pour partager ce plaisir s'étaient révélées insensibles à ces questions, ou trop vulgaires pour véritablement les apprécier à leur juste valeur.

Il marcha avec Archie jusqu'aux abords de midi, après quoi ils firent une halte près d'une rivière. La fatigue devenait bien poignante et leurs muscles fourbus demandaient grâce après la nuit qu'ils avaient passée et la distance qu'ils avaient dû soutenir ensuite. Railan se déchaussa et plongea ses pieds endoloris dans le cours d'eau glacé. Son compagnon l'imita de mauvaise grâce, comprenant qu'il lui faudrait obéir officieusement à Railan s'il ne voulait pas disparaître à tout jamais dans la sylve. La fraîcheur de l'eau leur arrachèrent à tous deux un soupir de contentement et de soulagement.

La fin de l'été commençait déjà à se faire sentir : les journées devenaient moins longues à mesure que les jours s'égrenaient et les températures commençaient à susciter des frissons sur les bras découverts. La couleur des feuilles s'assombrissait, un détail qui devenait d'autant plus marquant les jours de pluie. La nature se métamorphosait tranquillement pour revêtir sa forme automnale.

Tout en songeant au cours des choses, Railan ne put s'empêcher de grimacer :

— L'hiver promet à tous les coups d'être joyeux, cracha-t-il en donnant un coup de pied dans l'eau.

– Nous en aurons fini bien avant, argua Archie en fronçant les sourcils parce qu'il venait d'être éclaboussé.

– Peu probable, rétorqua le forestier en jetant un galet dans le courant, suffisamment proche de la rive pour être atteints par les éclaboussures. Même si je trouve la cache des rebelles à temps et fais mon rapport, Miraz devra convaincre ses troupes de traverser la forêt maudite pour cela. Après la débâcle qu'il vient d'y avoir, le moral des troupes est conditionné. Ce n'est pas une plaine ou un vallon ici, l'organisation d'une marche en forêt - surtout celle-ci - prendra plus de temps qu'il n'y paraît. L'hiver nous sera tombé dessus avant.

Cette réalité, assénée avec le ton neutre du fait, acheva de déstabiliser complètement Archie. Cette estimation avait de grandes chances d'être vraie. Si les dissensions se prolongeaient au-delà de la belle saison comme Railan le pressentait, l'hiver serait invariablement une rude période. Miraz ne se contenterait sûrement pas d'attendre patiemment jusqu'au retour du printemps. Le Roi n'irait pas jusqu'à déclarer ouvertement la guerre aux rebelles, nul n'était suffisamment inconscient pour mener des troupes au beau milieu de montagnes de neige et de verglas, cela nécessitait une gestion faramineuse des hommes et des montures qui était tout bonnement hors de portée. Mais bien malheureux celui qui penserait être à l'abri de tout danger : il y avait fort à parier que Miraz mettrait les bouchées doubles pour en avoir fini avant l'hiver, peu importe comment.

En somme, les choses ne faisaient que commencer.