Le matin arriva ce jour là accompagné d'un soleil frais. Les quelques arbres plantés au milieu d'océans de béton préparaient leurs bourgeons à éclore prochainement, sans que cela n'intéresse les Londoniens se ruant déjà vers leur bouche de métro. Eve dormait encore d'un sommeil assez profond pour la rendre étanche au rythme de l'agitation naissante de la ville. Son réveil la tira pourtant de sa nuit sans le moindre scrupule.

« Je préfèrerais parfois ne plus avoir à me réveiller. » pensa-t-elle en frottant son visage marqué. Elle tenta de se remémorer sa nuit et d'en sonder ses rêves, mais ne put en retrouver aucune trace. Ces quelques heures lui paraissaient complètement vides, à l'image de toutes celles de ces derniers mois. Pas de rêves, mais pas de cauchemars non plus. C'était là sa seule consolation.

La jeune femme partit se laver et avala un café tiède en guise de petit-déjeuner. Les biscuits sur le comptoir de la cuisine tentaient depuis les quelques jours qu'ils étaient sortis de lui faire de l'oeil, sans succès. Elle tâcha de prêter attention à la radio qui ronronnait derrière elle, mais le contexte géopolitique actuel ne semblait pas être ce qu'elle avait besoin d'entendre pour commencer sa journée. Sa veste sur le dos et ses clefs en main, elle jeta un regard au dehors en soupirant, avant de partir travailler.

Ses horaires lui permettaient d'éviter un peu la marée humaine que constituaient les employés de la ville chaque matin à 8 heures, ce qui lui apportait malgré tout un certain réconfort. Se retrouver perdue au milieu d'une foule était devenu pour elle une vraie source d'angoisse. Non pas qu'elle ait eu peur de se faire dévorer par la masse, mais toute femme aux cheveux un tant soit peu blonds la troublait. Il fallait à chaque fois qu'Eve s'attarde sur son visage, sur ses manières, pour être sûre qu'elle lui était totalement inconnue. A force, elle ne savait plus démêler le fantasme de la réalité, et il lui arrivait parfois de devoir s'arrêter un moment pour reprendre son souffle et ses esprits. Sortir plus tard l'aidait un peu à conserver ce qui lui restait de santé mentale.

Sa journée se passa sans heurt. Les clients pénibles, de ceux qui renvoyaient trois fois leurs plats en se plaignant de l'assaisonnement, semblaient avoir préféré rester chez eux. Eve rentra chez elle avec quelques courses sous les bras. Poche de gauche, clef ronde, verrou du bas, clef carrée, verrou du haut. Quand elle s'engouffra à l'intérieur, une odeur la saisit au nez. Une essence de fleur blanche et de musc animal, des notes complexes aux multiples nuances, qu'elle reconnut tout de suite. Brusquement en alerte, Eve se mit à regarder tout autour d'elle, tendit une oreille furtive, manqua presque d'appeler. Mais elle se calma bien vite, se marmonnant au passage qu'elle commençait à débloquer.

Son psychiatre lui dirait sûrement que ce n'était qu'un autre symptôme de stress post-traumatique. Que parfois ses sens la trompaient pour la sauver du désespoir, et l'éloigner de la chute inexorable à laquelle il lui était tentant de succomber. Un court instant, sa vue se troubla. Elle soupira en fermant les yeux pour tâcher de retrouver contenance, alors que son coeur s'était déjà emballé. Il fallait qu'elle s'accroche, mais il lui arrivait souvent de ne plus savoir pourquoi.

Après un repas de pain de mie au beurre de cacahuète, la jeune femme s'installa dans son canapé pour finir sa série. C'était finalement le seul objet de sa journée qui lui procurait une certaine hâte, pour voir les personnages évoluer, imaginer le développement de l'histoire. Oublier sa propre existence pour, finalement, peut être projeter sur celle qu'elle suivait avec attention. Le problème fut cependant de taille ce soir là, quand elle vit que la douce ode à l'amour à laquelle elle avait assisté tournait à la tragédie. Ces deux femmes si amoureuses, si proches et si normales n'étaient manifestement pas destinées à finir leur vie ensemble, séparées par une mort longtemps repoussée. Sans qu'elle ne s'en rende compte, Eve s'était recroquevillée sur son flanc, un coussin serré contre sa poitrine. Les tourments inconsolables du grief et du manque, refoulés au fond d'elle depuis des mois, trouvaient enfin une voie de sortie au travers des larmes ruisselant sur son visage.

Come to me now, and lay your hands over me

Even if it's a lie, say it'll be alright

And I shall believe

Elle resta un moment ainsi, immobile et sanglotante face au générique de fin qui se terminait. Au milieu de sa détresse, il lui sembla même que le coussin qu'elle serrait respirait presque. Elle aurait prié pour une main tranquille sur son épaule, un doigt essuyant ses joues. Un tout petit peu de chaleur pour conjurer le vide dans lequel elle vivait désormais.

Après plus de deux heures passées dans son chagrin, et épuisée par ses émotions, Eve trouva quand même la force de se porter jusqu'à son lit pour s'y écrouler de fatigue. A nouveau, l'odeur surgie quand elle était rentrée chez elle refit surface au moment où sa tête trouva sa place sur son oreiller.

« Cette fois je deviens folle. » pensa-t-elle.

« Si seulement tu pouvais être là. »

Le parfum, réel ou supposé, vint lui apporter un certain apaisement. Maigre, certes, mais bienvenu. Ses yeux gonflés de pleurs rendaient ce soir là le plafond plus flou que d'habitude ; elle se contenta de les fermer, et resta un instant plongée dans le remous de ses souvenirs.

Elle n'eut pas le temps de réaliser que la porte de sa chambre s'ouvrait brusquement et qu'on fondait sur elle.

Elle émergea dans l'instant et tenta de pousser un cri, aussitôt étouffé par une main venue se coller sur sa bouche.

- Shh, shh !

Alors, elle vit.

Ces cheveux blonds frôlant son visage. Ces sourcils parfaits surmontant les yeux qui avaient percé son âme.

Eve manqua de s'évanouir. Son coeur s'arrêta net , avant de reprendre une course folle. Elle essaya à nouveau de hurler, et attaqua de ses dents cette main qui la muselait.

- Tu n'es pas réelle ! lâcha-t-elle avec hargne. Tu n'existes plus !