Villanelle maitrisait Eve, se tenant sur elle, serrant ses avants bras pour ne pas qu'elle la frappe. Elle comprit au milieu des sons inarticulés la puissance de sa rage, mêlée à une totale incompréhension. Eve hurlait, sans prendre la peine de former des mots. Des cris bestiaux, pour porter le poids de sa douleur et de sa haine naissante. Villanelle crut même qu'elle lui cracherait au visage.

- Eve ! Eve ! Calme toi !

Bientôt à bout de forces, l'ancienne agent cessa de crier après un moment. Haletante, elle ne put que la fusiller du regard, pour tous les mots qu'elle aurait voulu lui dire. Villanelle relâcha son emprise sur ses poignets, et remonta ses mains au niveau des épaules d'Eve.

- Je pense qu'il faut qu'on s'explique, souffla-t-elle alors.

Eve prit le temps de retrouver une respiration moins chaotique.

- Pourquoi m'as tu fait ça ? demanda-t-elle d'une voix brisée, ne comprenant toujours rien à ce qu'il se passait.

L'assassin tenta de repousser quelques mèches du visage d'Eve, mais cette dernière refusa.

- N'y pense même pas !

Désormais plus sûre qu'Eve ne l'attaquerait pas, Villanelle se poussa pour la laisser redresser son buste. Elles s'assirent sur le lit sans rien ajouter, l'une à côté de l'autre. Le regard vers le sol, Eve prit la parole :

- C'est un rêve, c'est ça ? Je suis en train de délirer. Je dois me faire soigner.

- Je sais que c'est perturbant. Mais tu-

- Perturbant ? C'est le seul mot qui te vient ?

- Eve il faut que je t'explique. Nous n'avons pas beaucoup de temps.

- Tu m'as laissée souffrir pendant 6 mois et nous n'avons pas le temps d'en parler ? Combien de fois j'ai imaginé que c'était faux ? Combien de nuits je me suis réveillée en croyant que tu serais à côté de moi ? Je n'ai pas fait mon deuil, Villanelle. Mais ça ne veut pas dire que je dois t'accepter comme s'il était normal que tu sois vivante.

Eve se leva, ses esprits toujours confus. Elle se dirigea vers une commode près du lit, et passa le bras sur sa longueur pour faire tomber les affaires qui s'y trouvaient. Le petit vase posé là ne fut pas épargné, quand elle le saisit et le fracassa sur le sol. Sa rage la fit donner un coup de pied dans le meuble.

- Putain ! lança-t-elle.

Elle appuya ses deux mains sur la commode et baissa la tête, à nouveau en proie à ses émotions. Villanelle s'avança près d'elle.

- J'ai trop mal, souffla Eve, le haut de son corps croulant sous le poids de la douleur. Je suis perdue. Tu ne peux pas ressurgir comme ça.

Les larmes revinrent noyer ses joues, heurtèrent l'autre femme qui se sentait, peut être pour la première fois, coupable. Dans son dos, Villanelle posa une main douce sur son épaule. Il était prévisible que réapparaitre de la sorte ne se passerait pas de manière idéale, les deux femmes se retrouvant dans une étreinte passionnée, sans peine ni regret. L'assassin savait qu'elle ne pourrait trouver la manière parfaite de refaire surface, et que quoiqu'elle décide, il y aurait de la casse. Mais elle n'avait pas imaginé cela au sens propre.

- Je suis désolée, dit elle simplement. Nous n'avions pas le choix.

- Nous ? reprit Eve en relevant la tête. Il y eut un silence.

- Oui c'est triste à dire mais j'ai parfois besoin d'aide.

Eve se retourna pour lui faire face.

- Carolyn ?

Villanelle acquiesça du regard. Eve y avait pensé. Elle avait retourné le problème maintes fois dans sa tête, avait imaginé toutes les éventualités. Elle se remémora le moment terrible où, dans un état de souffrance et de besoin extrêmes, elle avait demandé à sa supérieure de voir la dépouille de l'assassin. « Nous ne l'avons pas retrouvée. » avait elle répondu froidement. « Passe à autre chose, Eve. C'est du passé maintenant. » Comme elle l'avait alors haïe. Combien elle avait voulu la tuer de ses mains.

L'ancienne agent peinait à naviguer au coeur de sa confusion. Un instant passa sans que les deux femmes ne bougent ou ne disent quoi que ce soit, dans un moment que des mots auraient troublé par leur inutilité. Tout cela était parfaitement invraisemblable. Villanelle était morte depuis déjà six mois, sans qu'Eve n'ait pu faire quoi que ce soit pour la sauver des balles qui la transperçaient. Tout dans sa mémoire était encore prégnant. Leur dernière étreinte. Les déflagrations. La Tamise. Et les hurlements déchirant la nuit. Les jours d'après n'avaient été que survie. L'insupportable douleur quotidienne avait peu à peu laissé place à un terrible vide, qui malgré tout donnait à Eve l'espoir qu'elle ne sentirait plus rien. Ce soir là, les cartes étaient toutes rebattues.

Eve émergea de ses souvenirs. Elle s'autorisa à prendre la main de Villanelle dans la sienne, pour intégrer que tout cela était bien réel. La peau claire et douce de ses doigts lui évoqua des sensations qu'elle avait enterrées en elle si profondément qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir les retrouver un jour.

- Je t'ai tellement attendue, murmura-t-elle.

Villanelle lui sourit doucement, avant de laisser un baiser léger sur sa joue.

Eve, électrisée par ce contact, répondit en prenant son visage en ses mains pour l'embrasser. Sentir le goût de ses lèvres sur les siennes. Retrouver cette fureur dans la poitrine, ce brasier au creux du ventre. Tout saisir pour être sûre que cela était vrai, palpable, et qu'elle pouvait l'aimer de toutes ses forces. Villanelle, et personne d'autre.