Les étoiles tombent, puis…
Dans ses vêtements de travail tout neufs – un pantalon vert large, qu'elle avait dû ourler afin de ne pas marcher pas sans arrêt dessus, un pull sans col crème et de solides bottes renforcées aux semelles et aux talons –, Calmin essuya soigneusement les traces de cambouis maculant la coque du vaisseau jaune canari, qu'elle venait tout juste de terminer de rafistoler. Tout autour de la zone de réparation, d'autres employés et employées ne cessaient d'aller-et-venir autour d'elle, formant une sorte de haie d'honneur en mouvement incessant, véritable ruche vrombissante d'ordres et de suggestions à peine écoutées, avant de disparaître dans l'amalgame de claquements de courroies autour des pièces à décharger, ou du marteau tonnant sur les structures plus ou moins détruites dont ils avaient la charge.
À quelques centaines de mètres, une surface, légèrement plus large mais malgré tout similaire, se trouvait encombrée de la même manière. Si le spatioport de Telérane n'était que le douzième en terme de transit et de commerce, il se défendait largement en ce qui concernait l'affluence. Situé à la croisée entre le chemin menant à Mandragore, l'une des planètes les plus appréciées en terme de tourisme, et Tarès, planète-prison dont les convois de criminels ne pouvaient se permettre d'emprunter une voie plus fréquentée, les populations qui y étaient brassées restaient certes modestes, mais alimentaient un flux régulier permettant aux habitants de Telérane de subsister correctement.
D'accord, cela répandait une réputation de sa terre natale oscillant entre le nécessaire pour qui voulait passer de bonnes vacances, et celle de coupe-gorges à cause des vaisseaux-prisons y circulant, mais tant qu'il restait assez à manger dans sa gamelle pour vivre décemment, Calmin se fichait bien de ce que les autres peuples de la galaxie pouvaient imaginer à son sujet.
Au-dessus d'elle, un planeur survolait la zone afin de s'assurer du bon fonctionnement du papillonnement des hangars, soigneusement numérotés par ordre alphabétique afin de ne surtout pas confondre les quais marchands de ceux réservés aux forces de l'ordre. Il stationna un long moment près du chariot sur lequel elle nettoyait ses outils, avant de les ranger les uns après les autres dans les tiroirs réservés à cet effet, grimaçant quand son ongle de pouce se coinça, encore, dans l'espace minuscule entre la poignée et l'acier du meuble. Suçotant avec dépit son doigt martyrisé, elle patienta quelques secondes, au cas où le planeur déciderait de lui demander ses papiers.
Après un temps qui lui parut interminable, il disparut enfin, non sans lui avoir jeté un regard intrigué, puis observer longuement le panneau, à l'entrée de son compartiment, indiquant « interdit aux moins de dix-huit ans ». Loin de s'en offusquer, elle poussa un long soupir de soulagement, passant une main frissonnante dans sa longue chevelure zinzolin, nouée en une tresse lâche sur sa nuque. Ce n'était pas la première fois que ce genre de scène se produisait, et encore : par chance, elle échappait à l'un des nombreux contrôles d'identité dont elle faisait l'objet, depuis qu'elle avait commencé ce job de mécanicienne. Il fallait dire que le respect de l'âge légal pour travailler figurait parmi les plus grandes priorités du gouvernement actuel, particulièrement répressif à ce sujet. Or, malgré ses vingt-deux ans, sa silhouette mince, son visage encore rond et son regard d'un pourpre délavé ne lui donnaient physiquement que seize ans. Dix-sept à la limite, quand personne ne s'attardait sur sa peau d'un gris encore proche du blanc.
Elle détestait cet aspect de son apparence. Seuls les enfants avaient une peau délicatement laiteuse ! Pourtant, son adolescence semblait s'amuser à retarder la mue de sa chair en un gris convenable, alimentant joyeusement les quolibets s'interrogeant sur son âge réel, ou sur une certaine malformation extrêmement rare, ce genre de bêtise qu'elle tentait péniblement d'éviter, ployant la nuque quand les murmures commençaient à s'élever, pour s'enfuir aussi loin que possible avant que les questions ne commencent à fuser. Aussi préférait-elle largement travailler dans son coin, sans parler à personne si ce n'était son chef de chantier à propos des vaisseaux à rafistoler au jour le jour, quitte à passer pour une espèce d'énergumène originale. Mieux valait être mise à l'écart que devoir taper la discussion sur sa petite taille et sa peau immature.
Une situation qui ne s'était guère arrangée quand, contre l'avis des notaires et avocats insistant pour une mise en famille d'accueil, elle avait accepté de prendre sous son aile un cousin éloigné, dont les parents venaient de décéder lors du crash de leur appareil, victime d'un dysfonctionnement encore inconnu puisque, depuis cinq ans, la boîte noire n'avait toujours pas été retrouvée. Aujourd'hui âgé de sept ans, Tekris, un gamin grand mais encore maigrichon, était un petit garçon en pleine santé, et à la chair joliment grisée. Aux racontars de fille-mère, les voisins peinant à croire que le bébé de deux ans qu'elle avait ramené chez elle puisse réellement être autre chose que sa propre progéniture, s'était ajouté ceux doutant de l'origine de l'enfant, les pronostics quant à qui pourrait être son père allant bon train.
Un mouvement, à l'autre bout du hangar, attira son attention, lui indiquant qu'un Hyrk venait déposer son vaisseau. Bien plus grand qu'un Telrianien, muni de larges sourcils broussailleux contrastant avec sa peau parfaitement lisse, d'un délicat mordoré rayonnant sous la lueur du jour déclinant, la créature gigantesque se trouvait forcé de se pencher exagérément en avant pour pouvoir discuter à son aise.
À grand renfort de gestes dubitatifs, mêlés d'une respectueuse attitude de dévouement contrarié, son supérieur paraissait tenter d'expliquer au nouveau venu que tous ses employés étaient occupés jusqu'à la fin de la journée réglementaire, prenant pour témoin de ses dires lesdits mécaniciens, les désignant dans un large mouvement de bras les engloba, Calmin jeta un coup d'œil aux chiffres néons de l'horloge. Un quart d'heure avant que chacun ne puisse rentrer chez soi, profiter d'un répit avant de se lever, une nouvelle fois, le lendemain matin. À moins que, voyant qu'une petite imbécile étalait l'achèvement de ses tâches en avance, quelqu'un ne décide de lui assigner l'imprévu venant de lui tomber sur le râble.
Elle accéléra encore la cadence, déposant chaque outil tout juste dépoussiéré dans la case étiquetée lui correspondant. Cela lui vaudrait certainement une réprimande concernant le peu de soin qu'elle leur apportait, eux qui étaient indispensables pour la bonne exécution de ses tâches quotidiennes, néanmoins elle n'avait aucune envie de se voir refiler au dernier moment une réparation imprévue, alors qu'elle venait de se projeter dans une soirée apaisante, à pouvoir embrasser Tekris quelques minutes plus tôt que prévu, avant de se glisser dans un bon bain relaxant aux herbes odorantes, achetées la veille sans pouvoir jusque-là les tester. Quitte à garder la porte entrouverte pour s'assurer qu'aucun cataclysme ne s'immisce pour ravager son appartement.
Son plan d'œuvre vaguement débarrassé de sa crasse, elle s'empara de sa carte aimantée, la glissa dans la fente de la pointeuse, tapotant nerveusement ses doigts parsemés d'entailles pendant que l'appareil enregistrait le départ de l'ouvrière. Les regards, pour la plupart frustrés devant son culot, de ses collègues comprenant les raisons de son empressement, brûlèrent l'espace entre ses omoplates. Vaguement honteuse de précipiter son repos personnel, alors que tant d'autres se trouvaient coincés avec un ouvrage dont ils ne pourraient se délivrer, elle hésita à rebrousser chemin afin de proposer d'elle-même son aide. D'accord, cela soulagerait peut-être sa conscience, mais ne serait-ce pas là une preuve évidente de narcissisme caractérisé ? Se croire plus douée que les autres pour oser intervenir en personne auprès de son supérieur, au risque de voler le travail d'un camarade, alors que celui-ci risquait d'en avoir plus besoin qu'elle ?
Ou alors, retourner à l'espace lui étant dédié, patientant que son supérieur s'aperçoive de sa disponibilité, pour qu'il vienne proposer à son client une révision inespérée ? Non, cela pouvait être encore pire : ses collègues avaient bien vu son envie de quitter le hangar, et penseraient plus sûrement encore qu'elle voulait attirer l'attention, avant de se sacrifier au vu et au su de tous. Un péché sûrement plus répréhensible encore ! Sans parler de la réputation de tire-au-flanc que cela pourrait lui apporter…
Le cliquetis joyeux de la pointeuse la tira de ses pensées, délivrant le précieux sésame. L'inscription indiquant son heure d'entrée avait été effacée, les chiffres marquant à présent celle de son départ. Douze minutes avant la fin de la journée réglementaire. Son nom, inscrit à gauche, sur le tableau des employés, s'illumina d'un rouge vif, le seul parmi tous ceux y étant gravés au fur et à mesure des embauches… et des licenciements. Affolée, la pression des reproches muets lui étant adressés forant un passage jusqu'à sa poitrine, Calmin fixa sans réagir la preuve indubitable qu'elle ne pouvait plus revenir en arrière. Il devait bien y avoir un moyen de revenir en arrière, et de modifier le tracé noir de sa faiblesse ?!
– Calmin, tu es libre ? résonna tel un coup de semonce la voix de son supérieur.
L'intéressée sursauta, n'osant se retourner, comme il siérait pourtant à une inférieure hiérarchique. Déjà, sans attendre sa réponse, elle pouvait distinguer dans le reflet de la devanture, accueillant les stocks de pièces disponibles, les silhouettes de l'homme et du géant se diriger droit vers elle, les doigts du premier resserrés comme des serres dans ses gants trop épais. L'ensemble de ses collègues s'était interrompu, tendant le cou afin de ne pas perdre une miette du spectacle. Sans voir leurs lèvres bouger, elle pouvait deviner leurs pensées : la petite fainéante, avide de laisser la charge dont elle avait la garde aux autres, venait de se faire pincer à l'instant même où la prolétaire indigne s'apprêtait à triompher.
Forcée de réagir, Calmin détala, dans l'espoir de laisser croire qu'elle n'avait pas entendu l'appel de son supérieur – après tout, elle n'avait pas répondu, alors peut-être qu'elle serait considérée un moment comme diminuée mentalement, traitée comme une imbécile, mais que l'incident serait rapidement oublié ?!
La foule pressée encombrant les rues aux bâtiments exclusivement marchands (il ne pouvant en être autrement auprès des quais, bien que la veine du commerce se situait principalement dans le centre-ville, au niveau des magasins de changes et d'échanges. D'ailleurs, il faudrait qu'un jour elle se souvienne de réunir l'argent nécessaire pour récupérer son bracelet maternel, laissé en gage à quelques rues de là. Non pas qu'il fusse tellement important pour elle, mais c'était une question de principe. Elle devait bien avoir encore un peu de délai, non ?) fut un véritable soulagement.
Profitant de sa petite taille, la jeune femme se glissa parmi les corps se pressant les uns contre les autres, certains hélant des taxis, d'autres, les plus fortunés, hésitant entre emprunter leur vaisseau personnel ou leur voiture, scrutant les environs afin de décider lequel, entre le ciel ou le sol, serait le plus encombré.
Trottinant avec ardeur, le souvenir de sa fuite terriblement lâche continuant de brûler ses joues d'un feu refusant de s'éteindre, Calmin se dirigea vers la bouche, colorée de milliers de graphismes et éclairée de mille feux pour briser l'austérité inhérente à un souterrain, menant aux transports en commun terrestres. Sujette au mal de l'air depuis l'enfance, elle n'empruntait les superbes vaisseaux produits par sa planète qu'en cas d'extrême nécessité, et jamais sans une certaine forme d'appréhension. Sûrement était-elle la seule, parmi ses camarades, à ne pas ressentir la moindre parcelle d'envie en polissant la coque joliment stylisée d'un ouvrage, ou à admirer la puissance du moteur qu'elle se trouvait en train d'améliorer encore davantage, se vengeant de son manque de moyens en critiquant la fragilité de ces nouvelles technologies. Elle en était parfaitement consciente, et s'en fichait tout aussi royalement.
Peu lui importait de ne pas avoir hérité de la fibre aérienne, ni d'avoir tenté de battre le record de loopings et autres dangerosités quand elle était jeune, tant qu'elle conservait ses deux pieds bien ancrés au sol, et prêts à piquer une course si le désir la prenait. Se ronger les sangs quand Tekris, presque aussi maladroit qu'elle, embarquait son surf solaire pour aller enchaîner les gamelles au parc lui suffisait amplement.
Elle ne put réprimer un frisson d'angoisse quand le visage parfaitement casqué d'une policière se profila dans son champ de vision, réclamant à l'aide d'un sourire avenant ses papiers. Qu'est-ce qu'elle venait faire là, celle-ci ?! Son patron n'avait quand même pas jeté les agents à ses trousses juste parce qu'elle n'avait pas répondu à son appel ? Un nouveau client ne valait quand même pas de mettre une de ses employées en prison ?! Personne n'aurait eu l'audace de la qualifier de plus douée de l'atelier, mais elle accomplissait suffisamment correctement les tâches lui étant assignée pour que l'on y réfléchisse à deux fois, avant de la jeter comme une malpropre ?!
Le regard de son interlocutrice se voila d'une inquiétude qui, étrangement, lui parut sincère, la prenant par un bras afin de la mener un peu à l'écart de la masse de chair se pressant à l'entrée du goulot. Du… ?
Papillonnant un instant des paupières, Calmin respira aussi profondément que sa voisine de palier, témoin d'une de ses crises de panique, le lui avait conseillé, tentant de retrouver un rythme cardiaque normal. Évidemment que la policière allait lui demander ses papiers : elle se tenait devant l'entrée de la station de transport, là où tous les travailleurs, exceptés les habitants transportant de jeunes enfants pour ne pas perturber ces derniers, se trouvaient contrôlés, afin de s'assurer qu'aucune personne en-dessous de l'âge légal n'était employé au noir. Il n'y avait rien d'anormal, si ce n'était son propre comportement !
D'un geste, elle indiqua à l'autre femme qu'elle n'avait pas besoin d'un verre d'eau, ni d'un médecin. Encore sonnée par la multitude de scenarii catastrophiques s'étant bousculé à la frontière de son esprit, elle balbutia une vague excuse, prétextant les fumées exhalées par les pots d'échappements pour justifier son malaise, ne convainquant qu'à demi l'autre. Néanmoins, ne trouvant visiblement guère d'autres suppositions douteuses pouvant justifier son état, la policière se contenta de lui demander une nouvelle fois ses papiers, englobant sa silhouette mince dans un regard plus que sceptique.
Maîtrisant à grand-peine les tremblements de sa main, alors qu'elle fouillait dans les poches de son pantalon, Calmin se fit pour la énième fois la réflexion qu'un de ces jours, il faudrait qu'elle pense à acheter un sac, ou un truc de ce genre. D'ailleurs, Tekris allait bientôt pouvoir entrer dans le premier cursus scolaire, à présent que sa santé lui permettait de monter dans un vaisseau sans qu'il ne se mette à gémir d'angoisse. L'accident ayant coûté la vie à ses parents détenait évidemment sa part de responsabilité dans l'espèce de phobie intermittente, parfois catatonique, du garçon, mais parfois elle se demandait si sa propre méfiance des hauteurs n'influençait pas ses réactions parfois disproportionnées.
Enfin, le bout de ses ongles effleura la bordure de sa carte de travail, qu'elle s'empressa de tirer de son écrin de tissu, s'efforçant de la tendre avec un naturel crispé. Sans piper mot, à son grand soulagement, l'agente tira de sa manche un petit stylet, grattant avec une aisance que seul conférait le naturel les écritures sombres, s'assurant qu'il ne s'agissait pas d'une contrefaçon habile effaçable par une stimulation électrique adéquate.
Alors que Calmin elle-même commençait à douter de sa propre sincérité, le bout de son ongle coincé entre ses dents, elle vit revenir vers sa paume, tendue machinalement, son passeport pour la liberté de retourner chez soi, accompagnée d'une félicitation chaleureuse pour avoir réussi à contribuer à l'effort de travail national en aussi peu de temps. Grimaçant un remerciement muet, l'ouvrière récupéra son bien, sur le point de révéler son imposture, devenue trop lourde en son être, pesant le pour et le contre d'ouvrir la bouche en ce moment précis.
Se décidant enfin à conter son peu de dévouement, elle n'eut guère le temps d'articuler davantage qu'une ou deux syllabes, la policière s'excusant du dérangement procuré, mais qu'étant donné qu'elles avaient été obligées de s'éloigner de l'entrée le temps que son malaise passe, il lui fallait à présent attendre de pouvoir trouver une nouvelle place dans la file, puisque le flot ne s'était certes pas interrompu. Néanmoins, elle lui promettait de l'aider à trouver une discontinuité qui n'affecterait pas outre mesure ses camarades, afin de lui permettre de reposer efficacement son corps pour optimiser sa productivité.
D'un hochement de tête, Calmin fit signe qu'elle comprenait, ses jambes flageolantes suffisant à peine pour la maintenir debout. Tournant son regard pâle vers les rangées de travailleurs impatients de rentrer, elle ne put que constater la véracité des dires de la policière : se conformant aux règles d'avancée systématique, afin de ne pas retarder le train quotidien ni l'heure de jeu des enfants obligatoire pour les enfants à l'extérieur (beaucoup d'ouvriers ayant une famille dont il ne pouvait s'occuper le matin), ses camarades avaient rapidement remplacé la jeune femme incapable de présenter ses papiers, s'agglutinant autour des explosions colorées auxquelles il ne jetait qu'un vague regard fâché, créant une file d'attente assez longue pour se terminer à quelques pas du hangar qu'elle venait de quitter. Peut-être qu'en demandant gentiment, maintenant qu'elle se trouvait en règle, quelqu'un accepterait de lui céder sa place ?!
Sa langue, trop longue, passa sur ses lèvres asséchées, alors que l'immobilité lui laissait tout le loisir de la réflexion. Se penchant aussi discrètement que possible afin de surveiller sa policière, un peu à l'écart en attendant une trouée lui permettant de l'insérer, Calmin l'observa avec une nervosité fascinée, un peu comme si elle se trouvait en face d'une couleuvre encore endormie, mais potentiellement venimeuse.
Jusque-là, l'ouvrière s'était toujours sentie emplie d'un intense respect envers les gardiens de l'ordre, capables d'un travail efficace et respectueux de l'intégrité représentée par un travail honnête. Les lois et les règles de la communauté se trouvaient scrupuleusement appliquées sans qu'il n'y ait aucun favoritisme, et peu importait la position de qui venait à se trouver dénoncé, ou sur qui une enquête était enclenchée, sa réputation s'en retrouvait instantanément décrédibilisée, et l'individu malhonnête finissait sous les verrous dans un délai de quelques jours. Directive absolue du gouvernement : le maintien de l'ordre, de l'unité, et du travail pour qui avait plus de dix-huit ans avait toute priorité et tous droits.
Une façon de procéder à laquelle, encore quelques semaines auparavant, adhérait complètement Calmin, soulagée de constater que malgré son apparence défavorable et les racontars, le fait de détenir un passeport et un certificat, ainsi que de déclarer l'enfant dont elle avait la charge chaque mois, avec la régularité d'un coucou (la seule chose pour laquelle elle ne se trouvait guère en retard, Tekris le lui rappelait la veille du jour en question), lui assurait le respect et la sécurité auxquels elle avait droit.
Hélas, sa tranquillité relative d'esprit n'avait plus lieu d'être. Et si sa fuite brutale de l'atelier, associée à son brusque malaise devant l'entrée du souterrain, menaient à former des soupçons quant à sa bonne foi ?! Et si son supérieur avait vent de cette histoire, et décidait, pour s'assurer de la légalité de celle qui n'occupait sa place que depuis moins de cinq ans, toujours silencieuse, dans son coin, à ne répondre que laconiquement aux rares tentatives d'approches de ses collègues, de demander anonymement une descente des forces de l'ordre dans son appartement, persuadé qu'elle avait quelque chose à se reprocher ?!
Le pire étant que, bien que cela n'ait aucun rapport avec son métier, elle avait effectivement une lourde défaillance pesant sur sa conscience. Malgré les vaines tentatives précautionneuses pour les cacher, les agents ne manqueraient certes pas de découvrir qu'en dépit de ses déclarations, ce n'étaient pas un, mais trois enfants qu'elle conservait dans son logis, dissimulés aux regards indiscrets de ses concitoyens. Enfin, pour les deux derniers arrivés : en ce qui concernait Tekris, il lui fallait bien continuer de l'emmener au parc, afin de montrer à la face de Telérane que tout allait pour le mieux.
Non pas que l'idée de se rendre à la préfecture et la peur des conséquences de sa faute ne fussent en soi suffisantes pour apaiser ses doutes, au contraire. Son premier réflexe, quand son petit cousin, revenant d'une promenade, lui avait demandé, nez baissé, de ne pas la gronder, avant, la nuit venu, d'introduire les deux intrus chez elle, fût de se précipiter sur le téléphone pour appeler l'orphelinat le plus proche. Elle n'avait pas fait trois pas que le premier des nouveaux venus, un garçon un peu plus âgé que Tekris, fit preuve d'une vivacité surprenante, se jetant sur son dos pour l'empêcher de s'avancer davantage. Grand, mais guère plus épais que Tekris, les cheveux noués à la hâte afin de ne pas entraver sa vision, et surtout son regard sombre, haineux, presque fou, de la créature qu'elle refusait d'appeler « enfant », l'avait terrorisée. Regrettant, pour la première fois de son existence, l'interdiction pour les civils de posséder une arme.
Il fallut les efforts combinés de Tekris, lui rappelant qu'elle était la seule à pouvoir leur donner un abri, et de la seconde fillette, terriblement frêle en dépit de l'assurance qu'elle avait bien sept ans, mais beaucoup plus forte que ne le laissait supposer son apparence, pour le convaincre de la lâcher. Enfin, de ce qu'elle avait compris, son agresseur et la petite discutant la plupart du temps dans une langue dont Calmin ignorait jusqu'à l'existence.
Depuis, elle s'efforçait de trouver un équilibre entre l'espèce de sauvageon qui épiait chacun de ses gestes, aussi muet qu'elle, aussi paradoxal que ce soit, et la fillette dont l'humilité apparente dissimulait sans conteste une intelligence et une détermination au moins aussi intenses que celles de son compagnon, quoique bien plus maîtrisées. Pourquoi s'embarrassait-elle à héberger des enfants qui, au final, ne lui apportait que de l'inquiétude et troublaient son sommeil ?
Principalement à cause de Tekris, évidemment. Persuadé qu'à eux deux, ils pourraient montrer que « les adultes n'étaient pas tous méchants » (une remarque qui, chaque fois, provoquait chez elle un haussement de sourcils : de mémoire, il ne lui semblait pas avoir connu de Telrianien particulièrement mauvais), son petit cousin défendait les accès de brutalité ou de nervosité de ses deux nouveaux camarades avec ferveur. Ensuite, le seul avenir immédiat pour les deux petits étaient l'orphelinat, et éventuellement une nouvelle famille à la clef, une solution qui lui avait paru idéale au premier abord. Avant de songer que la fillette faussement tranquille, méfiante envers tout et tout le monde à l'exception de Tekris, refuserait certainement de se séparer de son… ami ? Or, avec un pareil comportement de la part de ce dernier, rien n'assurait que les autorités le considéreraient apte à vivre en communauté. Et de là, l'euthanasie préventive risquait fort d'être décidée. Calmin avait beau savoir qu'il ne s'agissait que d'un acte de charité – mieux valait partir en étant pleuré que vivre en étant rejeté et rejetable –, mais elle ne parvenait à s'y résoudre.
De toute manière, la petite elle-même était-elle capable de mener une existence aussi soudée que celle régnant sur sa planète ?! Rien n'était moins sûr. Aussi avait-elle décidé de dégrossir les petits, juste assez pour qu'ils s'habituent à leur nouveau lieu d'habitation, avant de les confier aux autorités compétentes. Après tout, il ne s'agissait que de leur donner une chance de s'adapter. Déjà, l'aîné, la veille, avait accepté qu'elle entre dans la salle de bain en sa présence pour déposer des vêtements propres sur le tabouret. Le progrès existait, pourvu que Calmin montre clairement qu'elle ne représentait pas une menace.
Enfin, la dernière raison pour laquelle elle préférait user de mille précautions plutôt que de livrer ses deux clandestins, était que d'après leurs récits, ils étaient arrivés sur cette planète dans un char-tank blindé, normalement réservés au démantèlement, avant d'être exfiltrés dans une sorte d'hôtel, près du centre-ville. À deux pas de l'endroit où, après avoir réussi à fuir sans vouloir révéler comment, Tekris les avait dénichés puis ramenés. Cela entrait en telle contradiction avec les principes même à l'origine de la communauté, si soudée, de sa planète, que Calmin manqua protester, optant pour une évasion de l'un des vaisseaux-prisons en station. Mais au fil des jours, aucune information au sujet d'une éventuelle disparition inquiétante. Les contrats de passage continuaient à se multiplier sans qu'aucun remous ne vienne agiter la surface du bac qu'était le quai. Ça, ajouté aux marques, s'estompant peu à peu, sur les poignets et les chevilles des deux enfants, la persuadait que peut-être ils ne mentaient pas.
Devait-elle relier ces déclarations, en apparence absurdes, aux silhouettes sombres qu'elle voyait parfois rôder dans son quartier ?
Que devait-elle faire ?! En trahissant ainsi son peuple, elle risquait de compromettre son avenir et celui de son cousin, mais plus les jours passaient, plus les accusations de complicité devenaient concrètes. Pris dans le martèlement familier, rassurant, des bottes foulant la terre compacte des souterrains, Calmin eut, l'espace d'un instant, l'impression qu'elle appartenait pour de bon à ces êtres uniformément vêtus, se saluant poliment et s'empressant de chercher quel service, à condition que cela ne les empêche pas d'emmener leur progéniture au parc, ils pouvaient bien rendre. Comme si ce n'était pas seulement une rumeur extérieure, mais toute une extension d'elle-même, qui s'unissait aux autres dans un tissage serré.
Rêveuse, elle se laissa aller un instant, délassant ses muscles trop fréquemment crispés, fermant à demi les paupières, tout à coup peu soucieuse de rentrer plus tôt ou plus tard que prévu, pourvu que le ronronnement des vaisseaux et des planeurs continuent à la bercer.
Soudain, elle s'aperçut que la policière, si attachée à lui permettre d'emprunter un souterrain, avait disparue. Étrange. Peut-être s'était-elle lassée de devoir lui rendre service, sans recevoir davantage qu'un silence impénétrable ?
Elle se redressa lentement, scrutant les environs à sa recherche, trop étonnée par ce manque de charité pour retomber dans ses pensées que, de toute façon, elle oubliait à peine formées.
Percevant l'agitation contrôlée de la foule, elle dirigea ses regards en sa direction, constatant que la presque totalité des agents de police avaient disparus en un instant, ne laissant derrière eux que deux vétérans, dont la chevelure striée de mordoré attirait immanquablement le respect. Nul n'aurait songé à les bousculer, alors qu'ils servaient leur patrie depuis tant d'années. Si les armes restaient rangées dans leur étui, ils avaient descendu sur leurs visages la visière teintée de leurs casques, censée les protéger en cas d'impact.
Lorsque ses iris croisèrent ceux d'un des agents en faction, Calmin put lire ce qu'elle voyait chaque matin dans son miroir, lorsqu'elle songeait à la foule qu'il lui faudrait bientôt affronter. L'angoisse de l'incertitude. Pour autant, pareil sentiment au sein des prunelles d'un tel monument de réputation fit tomber un goût de cendre contre son palais, l'empêchant de déglutir par la crainte de rendre son déjeuner.
Si adresser la parole à un inconnu ne relevait pas tant de l'exploit, Calmin aurait bien tenté de demander la raison d'une telle agitation intérieure. Personne ne paraissant seulement songer à pareille alternative, patientant calmement, seuls quelques-uns trahissant leur envie de liberté d'un mouvement saccadé de la nuque, elle baissa la tête, gênée de son égoïsme, priant pour que personne ne l'ait aperçue.
L'homme se détourna rapidement, entamant une discussion passionnée avec son collègue, bloquant tout à fait l'entrée du souterrain. À l'extrémité du tunnel d'où émergeaient les navettes reconduisant les travailleurs chez eux, la première d'entre elles jaillit, empruntant paresseusement la voie ferrée qui les conduiraient dans les quartiers leur étant dédiés.
Brutalement, le sol trembla, provoquant une unanime exclamation de surprise. Pour autant, aucune alerte sismique ne se déclencha. Comprenant que les secousses n'étaient pas provoquées par une activité terrestre, Calmin leva le nez, commençant doucement à reculer vers l'artère principale. L'air vibra, frappant les Telrianiens rassemblés. Des… ondes de choc ?
Les yeux rivés sur la navette, ballottée à mesure que les tremblements se multipliaient, Calmin se fraya un chemin à travers les passants rassemblés là, à l'inverse du flot conduisant vers les aires de départ, l'angoisse chevillée au corps.
Ce qui, au premier abord, paraissait être une comète particulièrement lumineuse traversa la nuée en direction de Telérane. Minuscule point dans l'immensité, cela tomba lentement, alors que d'autres qu'elle commençaient à le pointer du doigt. Brutalement, une gerbe de feu ocre jaillit de la comète, explosant en une myriade de gouttelettes tout autour de la navette de départ. En plissant les paupières, Calmin crut apercevoir, au sein même des perles éblouissantes, une forme repliée, tout en angles acérés.
Celle-ci se brisa comme un œuf, sa carcasse démantibulée basculant vers le sol, en contrebas, dans un grincement atroce. Ses concitoyens hurlèrent de terreur, les deux agents encore en poste se penchant par-dessus la barrière de sécurité, dans l'espoir de distinguer des survivants.
Le plus proche se trouva happé par un bras démesuré, d'un ébène strié de nuances plus claires, à la paume d'un jaune luminescent, broyant du même coup les os de sa nuque. Pantin désarticulé n'ayant pas eu l'occasion même de se défendre, le corps inutile de l'agent se trouva balancé dans le vide, sans qu'aucune autre attention ne lui soit accordée. Le second tira sans sommation, alors que les bras hissait un corps, décharné, et pourtant muni d'une peau d'apparence aussi solide qu'une armure, repoussant juste assez la chose pour que la foule reculasse de plusieurs pas, plongeant dans une débandade générale. La bouche, démesurée, s'ouvrit sur un hurlement strident, aigu, n'étant en rien comparable à ce que Calmin avait entendu dans sa vie jusque-là. Une aura fluorescente émanait de la gueule, dépourvue de la moindre dent, palliant ce manque de défense par quatre pattes s'achevant en épieu, si aiguisées que l'ouvrière se demanda, l'espace d'un instant, comment elles pouvaient tenir debout. Une sorte de crête dorsale, sanglante, remontait le long de la colonne vertébrale, de drôles de peintures, comme tribales, barbouillant leurs visages osseux, et puis…
Elle se détourna, ne comprenant pas immédiatement que ce souffle erratique, désespéré, lui appartenait.
Dès la première apparition des créatures cauchemardesques, Calmin se mit à courir franchement, poussant sur ses jambes pour éviter le flot d'habitants paniqués qu'elle devinait dans son dos. Les lignes de transports ne pourraient plus mener nulle part, si encore il y avait un intérêt à se retrouver écrasée sans pouvoir réagir. À pied, en espérant qu'elle puisse tenir le rythme, il lui faudrait une bonne heure pour rejoindre son appartement, si elle ne se faisait pas rattraper. Tekris était un garçon intelligent : à partir du moment où les autorités communiqueraient sur une invasion – car enfin, ça ne pouvait être que cela ! –, il s'empresserait de rejoindre un abri, quitte à prendre avec lui les deux enfants inconnus, peu importait ! Tant que le petit cousin trouvait un endroit suffisamment sûr pour survivre !
Incapable de s'arrêter, elle accéléra encore la cadence, en direction de son quartier. Il était très probablement trop tard, certaines créatures bondissant déjà de toit en toit, brisant les fenêtres, poursuivant inlassablement leur route. Combien étaient-elles ?! Pourquoi attaquaient-elles une planète aussi paisible que la sienne ?!
Alors qu'elle avait juré d'élever et de protéger Tekris, ainsi que les autres enfants, elle arriverait trop tard.
Un torrent de larmes ruissela sur ses joues, alors qu'elle se jetait de côté pour esquiver le raclement d'ongles acérés s'abattant sur son corps.
