Note : Cet OS est plus ou moins la suite de "Animam edere" mais il peut se lire sans le précédent.

Univers : Post-Endgame, dans la dimension de la pierre de l'âme.


Corde amare


Un pied après l'autre, Natasha esquisse des pas de danse, en se laissant bercer par une musique imaginaire qui fait fleurir des sourires sur ses lèvres. Elle tourne sur elle-même puis salue un public invisible, les yeux fermés, s'imprégnant de cette illusion qu'elle tisse dans son esprit à la manière d'une tapisserie. Se redressant, elle détend ses épaules, sa colonne vertébrale, puis ses quatre membres avant d'inspirer longuement par le nez puis d'expirer par la bouche en un souffle léger. Elle sent encore ce nœud dans son estomac mais elle le repousse pour profiter un peu de l'instant, posant une main sur son abdomen pour suivre les mouvements de sa respiration, lente et presque tout à fait apaisée. Puis doucement, brisant ce calme intérieur, elle ouvre les paupières et se retrouve exposée à la lumière particulière du monde de l'âme.

Elle ignore depuis combien de temps elle erre dans cet endroit qui n'a ni début ni fin. Son corps n'est pas altéré par le passage des jours, il n'a aucun besoin corporel à satisfaire, que ce soit la faim, la soif ou même le repos, la laissant dans un état d'éveil permanent qui la trouble. À l'époque où elle était une Veuve Noire pour le compte de la Chambre Rouge, elle a pris l'habitude de dormir peu, suffisamment pour être des plus efficaces mais sans perdre de temps pour mener à bien ses missions. Avec le Shield puis les Avengers, elle a eu un rythme de vie différent, toujours à l'affût mais capable de se reposer si elle était dans une pièce avec des gens de confiance. Désormais, son organisme ne dépend plus de rien, il n'est qu'une enveloppe qui entoure son âme, un souvenir de ce qu'elle a été et ne sera plus, une image figée de la femme qui a choisi de se sacrifier pour le bien de tout l'univers.

Sa seule consolation réside dans la compagnie de Gamora, l'unique autre être vivant qu'elle côtoie dans ce monde où rien d'autre ne se déploie. Natasha a cru qu'elles finiraient par croiser le maître des lieux, cet homme au crâne rouge qui surveille la pierre de l'âme, mais ils ne semblent pas être dans le même espace-temps, comme si la mort les avait menées dans un autre ailleurs. Bien souvent, elle songe à Bruce ou à Tony qui seraient sûrement émerveillés de découvrir un tel lieu, situé au-delà des possibilités de la science, puis la réalité la rattrape à chaque fois, lui soufflant que l'Iron Man est lui-aussi mort pour le salut de leur planète. Il est difficile pour elle d'imaginer un monde dans lequel les Avengers ont perdu deux des leurs – et peut-être plus, elle ne le saura jamais. À une époque, leur équipe a été divisée, séparée par quelqu'un qui ne rêvait que de les voir tomber encore et encore, mais ils ont tous su se relever et se réunir. Ce sont les Avengers et leurs alliés qui ont combattu Thanos, tous ensemble. Dorénavant, il faudra compter sur les vestiges d'un groupe qui est parti sur de mauvaises bases et qui n'a jamais cessé d'être fragilisé par des divergences d'opinions bien trop flagrantes.

« Je n'ai jamais appris à danser, remarque Gamora. »

La rouquine cligne plusieurs fois des paupières et se retourne vers la Zehoberei qui l'observe avec attention, assise avec les jambes tendues devant elle, ses mains posées en arrière pour s'assurer une certaine stabilité. L'espace d'un instant, Natasha a oublié son public et elle se le reproche, se maudissant d'avoir été accaparée par ses pensées.

« J'imagine que Thanos n'était pas du genre à organiser des bals, la raille l'espionne.

— S'il l'avait fait, il aurait dansé sur des cadavres, murmure Gamora avant de secouer la tête. Peter a voulu me montrer ce qu'est la danse, il m'a fait écouter sa musique sur son drôle d'appareil, mais ce n'est pas comparable avec ce que tu fais. »

Comme à chaque fois que la femme à la peau verte évoque Peter Quill, Natasha sent une pointe de jalousie l'envahir, inondant ses veines et battant dans son esprit. Elle ne sait pas exactement à quel moment son regard sur son amie a évolué mais elle devine que, peu à peu, ce n'est plus seulement de l'amitié qu'elle éprouve pour elle. Elle devrait en avoir peur, elle n'est pas dans ce monde pour aimer, elle a depuis longtemps abandonné l'espoir de trouver quelqu'un qui lui serait complémentaire en tout et verrait en elle autre chose qu'une arme ou qu'une meilleure amie – parce que si Clint et elle ont partagé une amitié des plus puissantes, Natasha n'a jamais espéré une romance entre eux. Elle a envisagé de se laisser aller avec Bruce, ils ont échangé ce baiser en Sokovie, dans le feu de l'action, mais tout cela n'a mené à rien puisque le scientifique s'est enfui sans leur donner de ses nouvelles.

Avec Gamora, tout lui paraît plus simple, presque comme une évidence. Puisqu'elles sont les hôtes d'un lieu infini, elles passent tout leur temps à deux, à discuter de leur vie, à refaire le monde. Il y a certains secrets que Natasha n'a jamais révélés, pas même sous le détecteur de mensonges, mais qu'elle a librement partagés avec l'autre femme. Elle l'a vite aperçu, la mort a tendance à délier les langues, surtout lorsqu'il n'y a aucun espoir de retourner dans une réalité palpable.

« Tu ne m'as jamais dit pour quelle raison tu n'as pas tout plaqué pour devenir danseuse, note Gamora. Tu aurais pu tout laisser tomber au lieu de rejoindre le Shield.

— J'avais une dette envers eux, envers Clint surtout. Plusieurs fois, j'ai songé à partir, j'ai même reçu le soutien de Coulson, mon supérieur de l'époque. Mais j'ai poursuivi mes missions, puis il y a eu les Avengers et j'ai compris que déserter n'était plus une option. Après l'intervention de Thanos, j'avais besoin de me rendre utile, parce que je me sentais responsable, et je n'ai pas quitté mon poste. »

Elle se souvient sans mal de toutes ces journées à recueillir des informations, non seulement pour avoir un véritable aperçu de la situation mondiale mais aussi pour obtenir n'était-ce qu'une miette de nouvelles de son meilleur ami. Pendant les cinq années où la moitié de l'univers n'était plus là, elle a gardé des contacts avec Danvers, Rocket et Rhodey mais le refrain restait le même, il n'y avait rien de bon dans l'univers. Il lui arrivait parfois de s'isoler dans l'une des salles du quartier général des Avengers pour esquisser quelques pas, avec un casque sur les oreilles dans le seul but d'oublier les morts, les blessés, et ce gouffre béant qui avale chaque émotion positive. Elle a dansé aux dates anniversaires de la disparition de ses amis, elle a dansé le soir où elle a appris que Yelena comptait parmi les victimes, elle a dansé dans l'obscurité une fois les stèles dressées à la mémoire de tous ces gens.

Mais jamais elle n'a franchi cette limite entre la Veuve Noire et la simple danseuse, elle a toujours avancé dans la trajectoire de l'espionne, de la tueuse, de l'héroïne acclamée dans les cours d'école. Dreykov l'a façonnée pour qu'elle devienne une marionnette de qualité et, bien malgré elle, elle a gardé une part de son enseignement gravé dans son esprit et dans son corps, comme un cordon ombilical mal coupé à la naissance.

« Je peux t'apprendre quelques pas, se décide-t-elle en repoussant de sa tête le souvenir de Dreykov et de la Chambre Rouge. Avec l'éternité devant nous, je serais même capable de te changer en danseuse.

— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, proteste Gamora, je ne suis pas faite pour danser. Si tu veux me montrer un ou deux pas, j'accepte volontiers mais sans plus. »

Natasha prend une première pose et invite son amie à l'imiter, lui montrant les bons gestes avant d'esquisser un second mouvement. Malgré ses réticences, la Zehoberei rentre vite dans le jeu et se surprend à sourire alors qu'elles dansent toutes les deux dans un monde dépourvu de musique, où la seule lumière qui les étreint se pare d'orange, où il n'y a qu'elles, plongées dans des instants infinis. L'espionne fredonne quelques notes pour accompagner les pas, puis dans un geste plus ample, elle saisit la main de Gamora dans la sienne afin de la rapprocher d'elle pour lui faire découvrir un autre genre de danse, plaçant ses doigts libres sur sa taille.

« Ne me touche pas, l'invective Gamora en se dégageant d'un geste brusque. Je ne suis pas ton animal de compagnie. »

La rouquine hausse un sourcil, étonnée par la réaction de l'autre femme qui semble avoir perdu toute trace de douceur ou de bonne humeur en l'espace de quelques secondes. La Zehoberei prend de la distance en arborant un air qui semble à la fois blessé et furieux. Natasha s'inquiète de ce revirement soudain, elle a juste voulu poursuivre leurs danses, emportée par le contentement de ne pas être seule à profiter d'un moment de détente entre deux discussions bien trop sérieuses.

« Je n'ai pas d'animal de compagnie, essaye de plaisanter l'espionne. J'ai bien croisé un raton-laveur au quartier-général des Avengers mais il était plutôt du genre à montrer les dents.

— Rocket est bien plus qu'un raton-laveur, conteste Gamora sans paraître remarquer que le ton de son amie est rempli d'amusement. Il vaut sûrement plus que certains de tes héros de malheur ! »

Natasha perd son sourire et marmonne que ses coéquipiers ont au moins eu le mérite de sauver leur planète plusieurs fois et de ramener la moitié de l'univers, ce qui n'est pas le cas des fameux Gardiens de la Galaxie – une excuse un peu pitoyable de sa part puisque la plupart des amis de Gamora ont disparu après le claquement de doigts de Thanos. Elles échangent des regards peu amicaux, entre colère et déception, et l'espionne sent poindre une envie de fuir. Pour éviter de lancer un conflit qu'elle risquerait de regretter, la rousse choisit de prendre de la distance physique, déclarant sur un ton sec qu'elle a besoin de se changer les idées.

S'isoler dans le monde de l'âme est impossible malgré son paysage infini car, peu importe où le regard se pose, tout est visible, sans lieu où se dissimuler, sans recoin où se glisser pour trouver un peu d'intimité. Natasha marche sans but, toujours vers l'avant ou ce qu'elle suppose l'être, ruminant dans son esprit cette discussion insensée. Elle ne comprend pas le rejet brutal de Gamora, elle croyait avoir vu dans ses yeux ces émotions qui l'animent à chaque instant, comme un reflet parfait de son propre ressenti. Elle a dû se méprendre, mésinterpréter les gestes, les sourires et tous ces signes habituels qu'elle connaît. Sans doute n'est-ce que l'écho d'un monde dans lequel elles pouvaient aimer et être aimées en tant que créatures de chair et de sang, une réminiscence d'une époque où elles se perdaient dans des étreintes brûlantes sans avoir la certitude d'être encore en vie le lendemain.

Cette pensée tire un rictus amer à la Veuve Noire qui s'arrête, les bras croisés contre sa poitrine, ses pupilles perdues vers un horizon qui n'existe pas. Nul danger ne rôde dans les environs, elle n'a pas besoin de se retourner en permanence dans l'attente d'un coup qui ne viendra jamais puisqu'aucun ennemi ne se présentera à elle. Non pas qu'elle voudrait retrouver toutes les missions dans lesquelles elle s'investissait corps et âme mais elle aimerait avoir à nouveau ces hésitations sur son avenir, presser une poche de glace sur son front en maugréant contre un adversaire coriace ou recoudre une blessure dans le feu de l'action tandis qu'une flèche la sauve en explosant une voiture derrière elle. Il n'y a plus d'adrénaline, de cœur qui bat la chamade – son rythme cardiaque qu'elle croyait percevoir à son arrivée n'est plus qu'un son aussi régulier que le balancier d'une horloge – ou de nervosité à apaiser. Ce monde ne lui offre qu'une invariable lumière orangée, sans coucher ni lever de soleil, sans intempérie, pour lui rappeler que le cycle de la vie ne la concerne plus.

Sentant venir une vague de chagrin, Natasha inspire un bon coup, prête à repousser cette tristesse dont elle n'a pas su se séparer malgré son acharnement à éliminer toute émotion négative. Il lui arrive encore de songer à ce qu'elle a vécu avant Vormir, regrettant parfois de ne pas avoir compris assez vite ce qui les attendaient, Clint et elle. Deux sont venus dans ce monde pour récupérer la pierre de l'âme, un seul en est ressorti en emportant avec lui un deuil des plus difficiles à surmonter. La Veuve Noire sait qu'elle n'est pas l'unique victime du combat contre Thanos, elle a appris pour Tony qui a claqué des doigts afin de défaire leurs ennemis, sans compter tous les morts qui ont parsemé le chemin du Titan dans sa quête des pierres, dont Vision ou les braves Wakandais qui ont lutté contre les armées extraterrestres. Toutefois, elle éprouve des remords, de ceux qui ne manqueront pas de la hanter pour l'éternité, parce qu'elle a retrouvé l'esquisse d'une famille avant de la perdre encore une fois.

Le visage de Yelena vient flotter dans son esprit, nouant sa gorge et son estomac. Elles n'avaient aucun lien du sang, elles n'étaient que des orphelines récupérées par la Chambre Rouge afin de construire l'image d'une famille parfaite, mais pour elles, tout paraissait réel. Natasha ne pensait pas revoir celle qui n'était qu'une fillette blonde en larmes lorsque leurs chemins ont divergé, ni combattre à ses côtés pour délivrer les Veuves Noires de l'emprise perverse de Dreykov. Elle n'a pas eu le temps de reprendre contact avec celle qu'elle considérait comme sa petite sœur, elle a dû se cacher des radars du Shield et de Ross puis l'attaque de Thanos a changé tous ses plans. Pendant cinq ans, la rouquine a porté le deuil de ses amis, de Yelena, d'un présent qui n'était qu'un cauchemar. Elle n'aura pas eu l'occasion de serrer une dernière fois sa sœur dans ses bras, de dire adieu aux Avengers qui lui ont redonné foi en elle-même.

Avec sa grâce de danseuse, elle se laisse tomber sur le sol, assise en tailleur, sa tête entre les mains alors que ses coudes reposent sur ses genoux. Elle déteste cette impression d'être en équilibre sur un fil qui se brisera au moindre mouvement brusque, comme si sa psyché était sur le point d'exploser en mille morceaux que rien ne saurait recoller. Si son corps ne risque plus rien, son mental n'est pas aussi fort, il est fêlé à la manière d'une poupée de porcelaine tombée bien trop souvent pour être intacte. Se relever n'est plus une évidence pour elle, elle perçoit son esprit qui lui échappe par fragments. Elle n'a pas osé en discuter avec Gamora, craignant une réponse qui risquerait de l'effrayer. Passer l'éternité dans un endroit où elle aurait toute sa tête ne la dérange pas mais imaginer avancer avec ses souvenirs qui se délitent est une perspective peu attrayante. Sans son vécu, elle n'est rien, et elle refuse de croire que sa mémoire est peut-être en train de se déconstruire petit à petit.

« Natasha ? la hèle Gamora en la rejoignant. »

La rousse relève la tête et voit l'autre femme hésiter un court instant avant de s'asseoir face à elle, les jambes croisées, la touchant presque. Elles se dévisagent chacune sans un mot avec un brin de méfiance, comme s'il ne s'était pas écoulé un long temps depuis leur rencontre, comme si elles n'avaient pas partagé le récit de leurs passés, comme si elles n'avaient pas commencé à nouer des liens assez solides pour se faire confiance. Natasha a le sentiment qu'un gouffre s'est creusé en quelques minutes – bien qu'elle ne soit toujours pas certaine de pouvoir identifier un temps particulier dans ce monde – et elle redoute de lire cette distance dans les yeux de Gamora. Perdre une amitié ne serait pas une nouveauté pour l'espionne, elle a déjà tiré des croix sur des relations passées, elle a aussi enterré des amis morts au combat, mais cette situation est différente. Elles ne sont que toutes les deux dans le monde de l'âme, il n'y a aucun autre être vivant pour venir perturber leurs petites habitudes, pour les informer de ce qu'il se passe dans la réalité à laquelle elles n'appartiennent plus.

« Je suis désolée, commence la femme à la peau verte en esquissant une moue chargée d'excuses. J'ai peut-être été un peu trop brusque.

— Tu as surtout mal interprété mes gestes, réplique Natasha en tendant une main vers elle pour prendre la sienne. »

Mais une fois de plus, Gamora retire son bras, comme si elle avait été électrocutée, affichant une expression fermée. L'espionne reste un instant interdite, se demandant ce qu'elle a bien pu faire pour entraîner un tel mouvement de recul chez son amie. Mais peut-elle continuer à la voir ainsi alors que ses sentiments ne sont plus ceux relatifs à une simple amitié ? Alors que son regard sur elle s'est doucement changé, pour revêtir les voiles d'un trouble ambigu qui lui enserre le cœur et fait voler des papillons dans son ventre ?

« Je sais exactement ce que j'ai vu, remarque la Zehoberei sur un ton qui n'encourage aucune protestation.

— Tu as parlé d'animal de compagnie, lui rappelle la rouquine en esquissant un rictus où pointe un léger agacement. Tu penses vraiment que je peux te considérer comme tel ?

— Tu ne serais pas la première à le faire. Le Collectionneur … »

Gamora sombre dans le silence, son visage exprimant une colère contenue que Natasha comprend. L'espionne se souvient de ce que l'autre femme lui a déjà raconté à propos de cet homme qui amassait les objets, les artefacts, et les différentes espèces dans un immense entrepôt personnel. Mais elle n'est pas comme lui, elle connaît la valeur d'une vie malgré son ancien travail de tueuse et elle tient à montrer à son amie que l'univers ne se résume pas à une mauvaise expérience. Doucement, pour ne pas subir une fois de plus un autre rejet, la rousse avance son bras, posant sa main sur le genou de Gamora avant de tendre ses doigts vers les siens. Aussitôt, la femme à la peau verte se crispe puis se lève d'un bond, reculant de quelques pas sans la quitter des yeux alors que l'agent se met à sa hauteur sans la brusquer.

Après une grande inspiration, Natasha se décide enfin à demander à son amie ce qui ne va pas et pourquoi elle refuse toute approche. Gamora lui fait remarquer qu'elle est la fille de Thanos et que cela devrait suffire comme explication mais la rousse émet un grognement irrité.

« Tu n'as pas compris que je m'en moque ? riposte-t-elle. Tu penses que je vaux mieux peut-être ?

— Être une espionne ou une tueuse n'est rien à côté de ce que j'ai fait pour Thanos ! Es-tu responsable de la perte de la moitié de l'univers ? As-tu mené le pire criminel de tous les temps jusqu'à la pierre de l'âme ? »

Une certaine panique perce dans la voix de Gamora alors qu'elle passe les mains sur son visage en un geste nerveux. L'espionne devine les tourments qui animent son amie, cette culpabilité qui lui coupe parfois la respiration à la pensée d'être l'unique responsable de la disparition soudaine de la moitié de l'univers. Si la Zehoberei n'avait pas conduit le Titan vers Vormir, il n'aurait jamais mis la main sur l'intégralité des gemmes, et une seule pierre manquante aurait empêché l'accomplissement de son objectif.

« Nous avons tous commis des erreurs, Gamora, tu n'es pas la seule ! J'ai assassiné des gens qui auraient peut-être pu changer le monde mais j'ai continué à vivre. Ton passé n'a plus d'importance ici ! »

Son ton monte au fur et à mesure qu'elle essaye d'expliquer à son amie que les actes qu'elles ont pu commettre ne conditionnent plus leur existence, pas dans le monde de l'âme. Mais la femme à la peau verte ne semble pas partager son point de vue, elle serre les poings avant de lui lancer un regard noir, presque méprisant, avant de pointer un doigt dans sa direction.

« Si je n'avais pas dit à Thanos où trouver la pierre de l'âme, tu serais encore en vie !

— Mais toi, tu serais morte ! s'énerve Natasha. Tu aurais été torturée, et ta sœur aussi, et il aurait fini par apprendre où aller !

— Ma mort ne signifie plus rien pour moi, je l'ai acceptée depuis bien longtemps, avant de mettre le pied sur Vormir ! J'avais demandé à Peter de me tuer si jamais nous nous retrouvions face à Thanos, j'étais prête à mourir pour l'univers, mais toi ? Tu as dû te sacrifier parce que j'ai cédé, tu es prisonnière pour l'éternité d'un monde qui n'a rien à nous offrir !

— Et tu supposes que je vais te le reprocher ? Lorsque Clint et moi sommes venus … Nous ne savions pas vraiment ce qui nous attendait, nous pensions faire comme les autres en récupérant une pierre et en repartant pour sauver ceux qui nous étaient chers. Lui et moi avons toujours été des morts en sursis, chaque jour était une bénédiction pour nous.

— Tu aurais pu en vivre bien plus si j'avais su agir correctement dès le début ! Tu n'as pas de famille ici, tu n'as plus rien, tu es condamnée avec moi. »

De l'amusement se peint sur les traits de Natasha, effaçant les ombres fugaces de sa colère. Elles n'ont pas le même avis sur la mort et les conséquences du geste de Gamora mais, plus que tout, elles ne semblent pas être sur la même longueur d'onde concernant cet endroit. L'espionne s'apaise, lisant une forme d'incompréhension sur le visage de l'autre femme.

« Tu n'as pas l'air de saisir mes sous-entendus, souffle la rousse. Ce sort n'est peut-être pas celui que j'espérais quand les Avengers et moi avons décidé de retourner dans le passé mais j'aurais pu plus mal tomber. Contrairement à ce que tu penses, je ne te vois pas comme un animal de compagnie ou une distraction quelconque. Je serais sans doute devenue folle si tu n'avais pas été là et … tu comptes beaucoup pour moi, sûrement plus que je ne l'aurais cru moi-même. »

Avouer des sentiments n'est pas un acte facile à faire pour Natasha, elle a tant appris à dissimuler ses émotions qu'elle peine à les définir clairement. Cependant, dans ce monde où il n'y a plus aucune limite, où elle a parlé de sa vie comme Veuve Noire et de ses missions les plus terribles, elle peut franchir cette nouvelle ligne. Elle tente un pas vers l'avant, remarquant que Gamora ne recule pas, et elle lui sourit avec une nouvelle tendresse, sentant le poids de ses non-dits s'envoler de ses épaules.

« Je ne suis pas la plus douée pour exprimer mes sentiments, d'autant plus que nous avons littéralement l'éternité devant nous, mais je ne veux pas me cacher, pas avec toi. Je ne te connaissais pas avant de mourir, peut-être que nous n'aurions jamais pu nous entendre si nos chemins s'étaient croisés avant … avant tout ce que nous avons traversé. Mais nous sommes là aujourd'hui, et nous le resterons pour toujours, alors je fais ce premier pas vers toi. Tu peux me repousser, refuser ce que je t'offre, ne pas ressentir la même chose que moi, je ne m'en offusquerai pas. Je souhaite seulement que tu saches que je t'aime. »

Dans un premier temps, la Zehoberei ne lui répond pas, se contentant de l'observer en silence comme si elle essayait d'assimiler chacun de ses mots, les tournant et les retournant. Natasha ne la presse pas, elles ont l'infini qui les attend, et elle préfère patienter plutôt que de lui tirer des paroles qu'elles finiraient par regretter l'une et l'autre. Puis Gamora semble sortir de son mutisme, brisant cette distance entre elles, au propre comme au figuré, en venant l'enlacer avec force. L'espionne referme ses bras autour de l'autre femme, posant sa tête sur son épaule en savourant un contact qui, s'il n'est pas des plus chaleureux parce que leurs corps sont bien trop froids, lui réchauffe cependant l'âme. Elles ne reculent qu'au bout de longues minutes, leurs regards se cherchant avec une timidité étrange et inhabituelle avant de s'ancrer l'un dans l'autre, miroirs de sentiments qui les étreignent dans un mélange de douceur et de violence tandis que leurs mains se serrent enfin, leurs doigts s'entrelaçant.

« Je crois que c'est le moment où je dois te répondre que je t'aime aussi, souffle Gamora avec une légère rougeur sur ses joues.

— Rien ne t'y oblige, réplique la rousse sur le même ton. Si tu ne ressens pas … »

La Zehoberei la fait taire en récupérant l'une de ses mains qu'elle pose sur ses lèvres avec un air des plus sérieux. Les doigts verts glissent ensuite vers la joue de l'espionne, son pouce caressant doucement sa pommette. Une brève hésitation luit dans les yeux de Gamora, vite effacée par la bonté qui remplit celui de la rouquine. Leur premier baiser n'est pas parfait, il y a des doutes qui percent encore leurs carapaces si solides, mais leurs cœurs sont réanimés par la sensation si grisante. Elles s'embrassent avec tendresse, prennent le temps de s'observer en silence, s'enlacent en sachant qu'il n'y aura pas vraiment de lendemain puisque le temps ne leur est plus compté, puisqu'il n'y a plus de jour qui s'écoule.

Depuis qu'elle a choisi de mourir à Vormir, Natasha est complète. Elle ignore ce que l'éternité lui réserve mais elle sait qu'elle peut enfin aimer. Aimer de tout son cœur et de toute son âme.