Encounter with the Leviathan

Suguru Geto venait de refermer l'ouvrage dont le bord des pages avait été rongé et jauni par le temps. Ses pensées s'agitèrent un instant sans qu'il puisse les canaliser et y remettre bon ordre. L'exercice dura un instant jusqu'à ce qu'un rayon de soleil malicieux vienne frapper le carreau de la vitre, dardant la moitié de son visage.

En tant qu'exorciste, Geto disposait d'un accès aisé à toute la culture de l'ombre, notamment des manuscrits consignés par les hautes autorités. Et celui-ci, malgré son format de poche, l'avait particulièrement frappé. La couverture, en cuir, imitait les écailles d'une créature mi-serpent, mi-dragon : le Léviathan. Créature mythique et emblématique, habitant les abysses inexplorés, il lui arrivait de surgir devant de pauvres marins et les conduire droit au naufrage, d'un puissant mouvement de queue. Le pont, généralement, n'y résistait pas ; fracassé en deux, faisant sombrer tout le bâtiment.

Il existait pourtant, à travers ces pages, un récit parallèle peu évoqué ; du temps de la conquête d'Hadès, souverain vénéré des Enfers, Léviathan avait pris les traits d'une femme aussi séduisante que sinueuse. Elle savait jouer autant de ses charmes que de sa puissance.

Elle faisait partie de ce folklore oublié, visible encore dans certaines régions reculées du globe, là où les shammans se livraient, de bouche à oreille, à peu d'initiés. On disait Léviathan toujours présente, atteinte d'une éternité qui ne changeait rien à ses traits.


"C'est ton nouveau bouquin de poche ?" avait interrogé malicieusement Satoru Gojô, l'ami de Suguru.

"Tu devrais le lire et t'en imprégner."

"Bleeeeh !" tirant la langue. "Les pages jaunies, ça n'a jamais été mon truc."

Petit sourire de Geto. "Qu'est-ce qui est ton truc, Satoru ?..."

Il savait que son ami rechignait les études. Il était plutôt le genre de garçon à être dans l'action.

"Ça raconte quoi ?" manifestant malgré tout une certaine curiosité.

"Du Léviathan. De sa forme offerte par Hadès, le maître des Enfers."

"Je vois. Encore un truc de vieux shamman qui a trop picolé."

"Satoru." baissant les yeux sur un sourire indulgent. "Hadès s'est entouré d'une garde de cent-dix étoiles(*) et Léviathan semble y occuper une place d'exception. Lorsque le chiffre rond est atteint, il faut s'attendre à une succession d'événements tragiques, il paraît. Tu m'écoutes, Satoru ?"

"Ouais. Que d'une oreille."

"Les rituels des Enfers y sont dépeints avec fidélité. Cette armée de Spectres a plus d'une fois déferlé sur la Terre, y causant de nombreuses plaies. Je ne serai pas étonné que cela se reproduise une nouvelle fois."

Satoru émit un bâillement bruyant. "Ouais, bah, qu'ils viennent, on les pliera comme du petit bois."

La surconfiance de son ami fit sourire Suguru. Rien, en effet, ne semblait effrayer Satoru Gojô.

Satoru n'était que lumière - une lumière certes un peu bruyante et turbulente - et cela se reflétait même dans son physique particulier - grand, blond, au milieu d'une population nippone de taille moyenne et sombre de cheveux.

"Tu n'y crois pas, c'est ça ?..." questionna Suguru.

"C'est pas que j'y crois pas, forcément ça existe, au même titre que les fléaux mais pour le moment on a suffisamment à faire pour ne pas s'encombrer de l'armée souterraine."

"Tu as... lu le bouquin, pas vrai ?..." yeux écarquillés.

"Ouais. J'ai pioncé dès la troisième page."


Les faits de guerre de Léviathan étaient impressionnants et rivalisaient presque avec les conquêtes d'un certain Juge des Enfers, tout aussi célèbre : Rhadamanthys de Wyvern.

Là où Wyvern gouvernait par la force, Léviathan se servait de la ruse.

Malgré la condition de son sexe féminin, la guerrière de l'ombre était redoutable, ne reculant devant aucun obstacle, ridiculisant la plupart des exploits de certains Spectres.

Digression avait été faite par l'auteur sur les mœurs intimes de la guerrière dont on disait qu'elle était plus proche des Juges que n'importe quel autre Spectre. Léviathan aimait donc charmer, suscitant le trouble dans le cœur agité des sujets masculins.

Le nom de Minos du Griffon, Juge notoirement sadique, s'associait souvent aux actes barbares de Léviathan. Quant au Juge Aiacos du Garuda, il n'était pas rare que son action conjointe avec la guerrière fasse pleuvoir une mer de feu et de sang sur l'humanité - et pas seulement car il était spécifié, en de nombreuses reprises, la façon abominable dont Garuda considérait son propre équipage à qui il n'épargnait rien.

Suguru se disait qu'elle devait être belle, forte ; véritable élément déchaîné tel la foudre.

Son surplis était décrit avec fidélité, allant jusqu'au détail de la teinte et du relief des écailles.

L'ouvrage se terminait en mentionnant que Léviathan avait pris sous son aile un jeune garçon nommé Eliott, faisant de lui Echidna, une créature aussi sournoise et sinueuse qu'elle. La métamorphose du jeune homme fut telle qu'il devint rapidement un élément des plus redoutés de la grande armée infernale.

"Où que tu te caches maintenant, je me plais à penser qu'un jour nos chemins se croiseront." s'était fixé l'utilisateur de fléaux.


Les fléaux n'étaient pas les seuls à disposer d'un droit de regard sur les âmes des mortels. Les exorcistes, du fait de leur condition humaine, permettaient une lecture aisée de leurs âmes, pour ces créatures venues de l'ombre, qu'elles soient d'origine infernale ou émotionnelle.

Les Spectres possédaient le même fonctionnement, les Juges demeurant les maîtres en la matière, ce qui rendait généralement leurs jugements sur les âmes sans appel.

Léviathan débusquait ce qui pouvait se tapir dans le repli de l'âme pour s'en servir, conduisant ainsi l'individu à sa perdition ou à sa rédemption - toujours selon les lois souterraines.

Pour l'heure, l'âme de Suguru n'était pas suffisamment noircie pour parvenir au moindre contact avec l'onde sur laquelle vibrait une créature comme Léviathan.

Mais patience... souvent le temps endommage aussi bien le corps que l'esprit.

Le point d'orgue, dans la vie de Geto, après l'assassinat d'une centaine d'âmes, fut la prise de contrôle, avec autorité et de manière sanguinaire, d'une caste d'idolâtres.

A la manière des Enfers qui avalaient les âmes, Suguru récoltait les fléaux, se constituant un véritable arsenal répondant à son seul usage.

Il avait tourné le dos à la société des exorcistes, au sein de laquelle il s'était toujours profondément ennuyé, se sentant limité dans ses mouvements et son usage des fléaux. Même son ami de toujours, Satoru, ne put le retenir ou le dissuader de former un projet des plus fous : exterminer, sans exception, tous les non-exorcistes. Suguru avait d'ailleurs commencé le projet en supprimant, avec la dernière des froideurs, ses propres parents.

Le fait attira l'attention d'une certaine femelle dont le sourire se fit carnassier. Elle aussi avait trouvé le monde bien trop étriqué pour ses propres dons...


"Certaines âmes montrent plus de facultés que d'autres." s'était régalée Léviathan, égarant les doigts dans la chevelure châtain de son fils d'adoption, descendant l'index dans sa nuque fine. Le jeune homme arborait un physique pour le moins androgyne, ce qui amusait beaucoup Aiacos du Garuda qui ne manquait guère d'y aller de ses propres sarcasmes pour irriter la belle Spectre !...

"Vois-tu qui est à point pour que je lui adresse mes salutations ?..." lorgnant du côté de la terre habitée. "Il est doté d'une ambition dévorante, ne trouves-tu pas, fils ?..."


Suguru disposait en effet d'une façon totalement inédite de s'approprier les fléaux capturés grâce à ses pouvoirs ; il les ingérait. Le processus, pénible jusqu'aux vomissements au début de l'action, avait fini par devenir véritablement addictif. Il était impératif que Geto le sente évoluer dans son tube digestif pour s'en assurer à la fois la domestication et la puissance.

Libérer ses contemporains - que l'exorciste passé maître des fléaux désignait couramment en des termes peu élogieux ayant trait à la primatologie : primates, macaques, singes - de leurs pires maux, en se condamnant lui-même à la noirceur la plus sombre de l'âme, voilà quelque chose qui ne pouvait pas laisser indifférente une Spectre de la classe de Léviathan !...

Et puis il fallait s'accorder sur une chose ; lorsque la démence n'habitait pas les traits du visage de Suguru, on pouvait qualifier l'homme de terriblement séduisant et séducteur. Comme Léviathan, il était capable de déployer des charmes pour mettre en confiance, utiliser et asservir.


Léviathan avait l'art des entrées percutantes. Et se présenter à cet homme vénéré tel un dieu en valait bien la peine.

Alors qu'il présidait son assemblée dont chaque membre venait de se prosterner, sourire évoquant la jouissance plaqué sur le visage, Léviathan fit son apparition, réduisant à néant tous ses adorateurs d'un simple battement d'ailes.

"Mmm..." s'approchant, surplis revêtu. "Décidément, tu bandes d'être vénéré, Geto Suguru."

Sourire de guerre en face, sans bouger d'un iota. "Léviathan. Enfin tu te décides..."

"Sais-tu le sort que mon Maître réserve aux humains qui se font adorer tels des dieux ?"

Le pied botté, aux attributs agressifs, vint se poser sur la marche, avant-bras en appui sur la cuisse, penchée sur lui.

Il la fixait dans les yeux - des yeux d'une clarté si pure qu'elle faisait penser à ceux de son meilleur ami Satoru.

"Ainsi voilà donc Léviathan qui agite tant le cœur des hommes." souriait Geto.

Elle ne décevait pas, habitée d'une puissance susceptible de faire de l'ombre à la sienne.

"Par quoi allons-nous commencer, Léviathan, dis-moi... un corps-à-corps ?..."

"Je vais te faire ravaler cet orgueil."

"T-t-t-t. Léviathan, allons..." sans quitter sa position, levant le bras pour venir caresser les lèvres de la jeune femme du pouce. "Je t'ai tant attendue... depuis que je t'ai lue dans cet ouvrage, voilà une décennie, tu n'as jamais quitté mon esprit."

"En quoi vaux-tu davantage qu'un Juge, mortel ?"

"Tu ne viens pas ainsi à la rencontre de n'importe qui. Sans même le vouloir, tu m'honores, Léviathan. Laisse tomber tes défenses et laisse-moi t'honorer à mon tour."

Le surplis la quitta, se désagrégeant lentement, l'abandonnant dans une poussière de diament sombre.

Elle passa la marche et il écarta les jambes pour l'y accueillir.

Il accompagna ses hanches lorsqu'elle vint s'y poser, visages proches.

"Ne pense en aucun cas me dompter."

"Je ne suis pas présomptueux à ce point." laissant ses paumes regagner sa taille étroite.

Le contact visuel ne faiblissait pas.

Elle vint poser la paume à mi-chemin entre son estomac et son ventre, là où s'agitaient 6 461 fléaux, communiquant directement avec eux.

"Je pourrai faire en sorte qu'ils te dévorent."

"Tu serais venue dans ce but, je les aurai déjà rejoints." désignant les corps réduits sur place dans la salle.

Ses bras vinrent se nouer autour de la nuque du maître des fléaux, rapprochant le bassin jusqu'au contact, faisant entrouvrir la bouche de Geto.

"Tu n'as cessé de glisser sur la mauvaise pente, Geto."

"Et ce n'était pas pour te déplaire, n'est-ce pas, Léviathan ?"

"Ta descente a été vertigineuse." à l'oreille percée, y passant une langue tentatrice, lui arrachant le frisson. "Je me souviens de ta première bouchée... et comment tu t'es retrouvé à les traiter de singes... de macaques... de primates écervelés."

"Léviathan..." mains se faisant vagabondes, érection poussant contre les épaisseurs.

"... comment tu t'es maudit... sans avoir nul besoin de mon Maître..." glissant la langue jusqu'à sa bouche, la liant derechef avec la sienne, impatiente.

Il agrippa ses cheveux sur l'arrière, dans une poigne ferme, langue dansant toujours plus impatiemment avec la sienne, faisant naître une tension monstre.

Son visage entre les paumes, langue passant du menton, à la perpendiculaire des lèvres fines, remontant le long du philtrum, glissant jusqu'au bout du nez.

La pupille est baignée de luxure. Jamais il n'avait tenu pareille énergie entre les mains. Elle équivalait à plusieurs dizaine de milliers de fléaux !...

Grisé, totalement basculé en son pouvoir, la tension venait d'atteindre son culminant.


(*) L'armée d'Hadès est composée de 108 Étoiles, auxquelles j'ai ajouté Léviathan et Eliott.