JOUR 2 : OS inspiré du film Hercule (1997) •

Oserai-je un jour t'avouer comme je t'aime?
(~ 2800 mots)


Est-ce que la Lune est sur le point de me tomber dessus?

Je jurerais que l'astre a fait exprès de choisir cette nuit catastrophique pour atteindre son périgée. De mémoire, je crois ne jamais avoir eu l'occasion de l'observer d'aussi près.

Décidément, la déesse Artémis a un sens de l'humour cynique, ce soir.

Tandis qu'une douce brise chargée des senteurs de la fête soulève agréablement le lourd tissu de mon himation, je poursuis mon errance au milieu des statues financées par les propriétaires des lieux : le maître Monoma et la maîtresse Kendo. Même si je ne les affectionne pas particulièrement, je dois bien avouer qu'ils sont doués pour dénicher les meilleurs sculpteurs – leurs œuvres dégagent une grâce rare. Les postures figées dans l'éternité représentent des personnages emblématiques de notre mythologie, seuls… ou à deux.

L'amour qui en dégouline me donne envie de fuir le plus loin possible. Les blessures infligées à mon cœur et à ma fierté sont trop récentes.

« Conseiller Bakugo! »

Agacé, j'interromps ma promenade et me tourne vers l'impudent qui ose venir me déranger. N'avais-je pas indiqué clairement à mes compagnons que je souhaitais rester seul?

« Je suis navré de vous importuner, mais ce que j'ai à vous dire ne pouvait plus attendre. »

Sous mes yeux ébahis se tient un homme du même rang que moi : Eijiro Kirishima, un collègue que j'estime et qui s'installe toujours à mes côtés lors des Assemblées. Bavard et rayonnant, il m'apporte une sérénité bienvenue au cours des débats houleux qui nous opposent souvent aux vieillards rétrogrades du Conseil.

« Que puis-je faire pour vous? » demandé-je en muselant mon irritation.

« À vrai dire, c'est plutôt moi qui pourrais faire quelque chose pour vous. » rétorque mon ami.

Je hausse les sourcils, ne m'attendant certainement pas à une telle déclaration. Je le scrute, à la recherche d'une trace de moquerie dans ses iris carmin similaires aux miens.

« Que voulez-vous dire? » l'interrogé-je à nouveau.

« Bien malgré moi, j'ai assisté à votre… échange avec mon esclave. »

Mon corps se fige, mon visage se crispe. Je sais bien sûr de quoi il parle, la scène s'étant déroulée à peine quelques minutes plus tôt dans l'une des pièces inoccupées de la demeure.

« Vous savez que je vous apprécie sincèrement. » poursuit Eijiro. « Je vous considère non seulement comme mon égal, mais surtout comme un ami cher. Cela fait des années que nous nous connaissons, et jamais je ne me permettrais de vous juger. Je tiens à ce que vous le croyiez. »

« Venez-en au fait. » marmonné-je, tâchant de desserrer les dents.

« Je suis prêt à vous céder Izuku, si vous le souhaitez. Sans rien vous demander en échange, cela va de soi. »

« Ce ne sera pas la peine. » le coupé-je en détournant le regard.

Je m'efforce de me calmer et me concentre sur le bruit de l'eau qui alimente une fontaine à proximité. Je ne tiens vraiment pas à poursuivre cet échange, ni à passer mes nerfs éprouvés sur Eijiro. Je sais qu'il ne pense pas à mal.

« Bakugo, votre ego vous perdra. » déplore-t-il en soupirant. « Vous avez des sentiments pour lui, n'est-ce pas? »

« Ce n'était qu'un moment d'égarement, rien de plus. C'est de l'histoire ancienne. » soufflé-je.

« Qui croyez-vous donc tromper? La passion qui brillait dans vos yeux tout à l'heure n'était pas feinte, vous ne pourrez pas me persuader du contraire. »

« Cela suffit, Kirishima. Jamais je n'avouerai. »

La surprise me paralyse lorsqu'il s'approche vivement et pose ses mains épaisses sur mes épaules. La musculature de ce politicien d'apparence si tranquille m'étonnera toujours.

« Pourquoi nier vos sentiments? Cette réaction est incompréhensible, mon ami. » me sermonne-t-il en me forçant à le regarder. « Vous qui êtes si sûr de vous habituellement, vous vous résignez à vivre une vie sans saveur juste pour vous prémunir de souffrances qui ne surviendront probablement jamais? »

« Je connais la chanson, figurez-vous! » craqué-je, mon ton montant soudainement d'un cran. « Vous ouvrez votre cœur, vous faites confiance à l'autre, vous lui offrez ce que vous possédez de plus précieux… et vous vous retrouvez seul, comme l'imbécile que vous êtes. »

L'amertume que je décèle dans ma propre voix me paraît étrangère. Étais-je déjà comme ça avant lui?

Mon caractère explosif est le trait que ceux qui ne me connaissent pas assez me reprochent le plus, allant jusqu'à me comparer à Arès. Je sais que je peux parfois me montrer exécrable, consciemment ou non : j'ai l'insulte facile et je vais jusqu'à clore des discussions déplaisantes avec mes poings. Je déteste la mauvaise foi, je déteste la cruauté et, plus que tout, je déteste perdre – dans tous les sens du terme.

Raison pour laquelle je rechigne à extérioriser ma souffrance.

« Vous pouvez remballer ces stupidités face à moi, Bakugo. » me tance Kirishima, visiblement excédé. « Ce que vous a fait Todoroki est innommable, nous sommes d'accord. Mais cette relation toxique est derrière vous. Je ne prétendrai pas que le monde ne compte pas d'autres vipères de ce genre… Mais je peux vous assurer qu'il porte également de belles personnes, qu'il serait dommage de laisser filer. »

Il prend une grande inspiration, prêt à m'asséner son attaque finale.

« Je ne vous apprends rien… Izuku est l'une d'entre elles. »

« Votre sentimentalisme est d'un banal… » grogné-je, à court d'arguments.

« Le fait que vous vous soyez enflammé à ce point suffit à me prouver que vous ne pensez pas un seul de ces mots. »

Je ne peux que reculer, coincé par son raisonnement qui m'empêche de passer à autre chose. Il me lâche, mais son regard ne me quitte pas. Il sait qu'il me tient.

« Même si vous niez avec ardeur, j'ai vu votre sourire lorsque vous lui avez confié vos sentiments. C'est un événement si rare pour quelqu'un d'aussi secret que vous… Vous lui avez souri sans y penser, car vous l'aimez. »

« Je ne suis pas amoureux. Laissez tomber, Kirishima. »

« Rangez votre fichue fierté, Bakugo. Je vous le dirai une dernière fois, avec toute ma sincérité… »

Il se détourne, un rictus étrangement moqueur au coin des lèvres.

« Vous l'adorez. Il vous adore en retour. Cessez d'hésiter et de chercher des obstacles là où la voie est dégagée. »

Puis il m'abandonne, rejoignant la célébration qui se poursuit derrière les hautes colonnes de la demeure. J'ai envie de le retenir sans savoir pourquoi, en proie à la crise existentielle que je voulais tant éviter.


Izuku est l'esclave d'Eijiro depuis un peu plus d'un an.

Dès que je l'ai aperçu, j'ai ressenti un besoin intense de parcourir les traits de son visage du bout des doigts, de compter ses adorables taches de rousseur, de contempler le vert sapin de ses yeux d'une douceur rare… Puis je me suis repris, consterné par cet élan de romantisme déplorable.

Malheureusement, il a commencé à accompagner le rouge partout. Je ne pouvais pas le rater : dès qu'il était à proximité, mon corps se dirigeait naturellement vers lui. Je ne pouvais pas m'empêcher de lui tourner autour, détaillant malgré moi les subtilités de son physique, découvrant sa personnalité – sans pour autant avoir le courage de lui parler à chaque fois.

Puis un jour, les dieux ont eu pitié de moi.

Eijiro s'était absenté, parti en mission dans Thèbes pour une raison inconnue. Je l'attendais impatiemment dans sa maison aux pièces excessivement nombreuses, lorsqu'un murmure timide me parvint.

« Souhaitez-vous vous désaltérer, Conseiller Bakugo? »

C'était Izuku. Évidemment.

J'acceptai son offre d'un simple hochement de tête. Il revint peu après avec un plateau supportant de quoi m'hydrater convenablement, et j'eus l'occasion de constater qu'il ne souffrait d'aucun mal visible. Eijiro faisait preuve d'une grande bienveillance envers ses esclaves.

« Te plais-tu ici? » m'enquis-je alors.

Je n'ai pas l'habitude d'engager une conversation, encore moins avec une personne d'un rang inférieur au mien. J'ai toujours peur que mon intérêt ne soit pris pour de la pitié.

« Beaucoup, Conseiller. Maître Kirishima est d'une gentillesse infinie, je lui en suis reconnaissant. »

Son timbre me faisait systématiquement un effet remarquable, provoquant parfois des rougeurs ô combien gênantes sur mes joues. Dès qu'il ouvrait la bouche, j'étais rétrogradé à l'état critique d'un adolescent de quatorze ans qui découvre l'amour. Je ne le supportais pas.

« Très bien. Cela ne m'étonne pas de sa part. »

Je pensais qu'il allait rebrousser chemin afin de vaquer à ses occupations. Au lieu de ça, il me demanda en redressant les épaules :

« Puis-je vous poser une question intime, Conseiller? »

Normalement, j'aurais dû refuser.

Normalement, j'aurais dû le punir pour son audace… et ce même si je ne faisais pas partie des citoyens cruels qui maltraitaient leurs esclaves. Cette idée me répugnait.

« Je t'écoute. » acceptai-je à la place.

Il rassembla son courage. J'en profitai pour m'attarder sur les reflets solaires qui jouaient dans ses cheveux ondulés, d'une teinte identique à celle de ses iris.

« Êtes-vous heureux? »

La suite, je m'en souviens à peine. Seule une colère froide me vient quand je repense à ce moment, dictée par ma peur et mon incompréhension des autres.


« Je tenais à m'excuser… Izuku. Ma conduite n'était pas appropriée et j'ai manqué à mes devoirs. Je me suis montré irrespectueux et j'en suis désolé. »

La salle dans laquelle nous sommes jouxte celle où se déroule la fête organisée par les maîtres des lieux. Des éclats de rires éméchés nous parviennent, ce qui gâche un peu la solennité de l'instant.

« Vous n'avez rien à vous reprocher, Conseiller. J'ai oublié ma place, votre courroux était donc justifié. »

« Je n'aurais pas dû te renvoyer de la sorte. Mes paroles ont dépassé ma pensée. »

« Vous aviez l'air… d'avoir besoin d'aide. Je voulais vous écouter. Maître Kirishima dit que je suis une oreille attentive et que je sais l'apaiser… Je suis navré d'avoir agi ainsi avec vous. »

« Izuku, je… Je ne sais pas gérer mes sentiments. Le fait que ce soit toi qui me poses cette question m'a… déstabilisé. »

« Parce que je suis un esclave? »

« Non, parce que tu me… plais. »

« Vous vous moquez, n'est-ce pas? Vous pensez pouvoir abuser de moi parce que je ne suis pas votre égal? »

« Non, pas du tout! Je voulais juste… »

« Si vos excuses ne sont là que pour assouvir vos fantasmes malsains, vous pouvez les garder. Si cela ne vous dérange pas, je vais rejoindre mon maître, à présent. »


À présent, me revoilà à l'intérieur, baignant dans les discussions aléatoires et les parfums d'alcool. Je cherche Eijiro, je suppose qu'Izuku sera avec lui.

Enfin, je repère sa chevelure émeraude, dont la douceur est presque perceptible par la vision seule. Je rêve d'y passer ne serait-ce qu'une main, de tirer un ronronnement appréciateur de cet homme fascinant.

Je le rejoins lentement, en essayant de mettre un peu d'ordre dans ma tête. Ma poitrine se serre, j'ai les jambes qui tremblent, et je sais qu'il suffirait d'un rien pour que des larmes humiliantes n'échappent à mon contrôle.

Ce que j'ai vécu au cours des dernières années avec mon ancien mari, Shoto Todoroki, continue de me hanter. Nos conflits quotidiens me rongent et, malgré la stature droite que je m'efforce de renvoyer au monde, j'ai de plus en plus de mal à supporter ces souvenirs.

Cependant, Eijiro a réussi à toucher cette minuscule part de moi-même qui, je dois bien l'admettre, rêve encore du grand amour. Cette constatation me fait immédiatement rougir, me gonfle d'un espoir sournois. J'ai envie d'essayer et de laisser parler ce traître de cœur qui n'en a de toute façon rien à faire de mes résolutions sentimentales.

Oserai-je un jour t'avouer comme je t'aime?

« Izuku? »

Ma voix tremble légèrement mais j'essaie de l'ignorer. J'attends que le principal occupant de mes pensées m'accorde son attention, priant pour qu'il ne me rejette pas – surtout pas publiquement. S'il le faisait, je serais contraint d'user de mon pouvoir de Conseiller afin de conserver mon honneur, atout essentiel dans une cité hiérarchisée comme la nôtre.

« Conseiller Bakugo. »

Contrairement à d'habitude, il ne lève pas les yeux vers moi et se contente de fixer ses sandales. Ses poings sont serrés, maltraitant le tissu de son exomide.

« Accepterais-tu de m'écouter à nouveau? » chuchoté-je péniblement.

Un court silence m'empêche de respirer. Enfin, il hoche la tête d'un coup sec, son visage déformé par une grimace dont je ne sais déterminer la signification. Aussi discrètement que possible, nous rejoignons la fameuse pièce où se sont déroulés les précédents… événements.

« Que voulez-vous? » m'agresse d'emblée Izuku en me fusillant du regard.

« Je n'aurais pas dû renoncer. » déclaré-je sans me laisser le temps de reculer. « Je n'ose imaginer ce que tu as dû ressentir lorsque je ne t'ai pas détrompé. »

« Avez-vous donc si peu de choses à gérer pour vous préoccuper des sentiments d'un simple esclave? » crache-t-il presque.

« Je suis désolé de ne pas avoir été clair dès le départ : je ne te veux aucun mal et ne ferai rien contre ta volonté. Peux-tu me laisser une chance de t'expliquer? »

Sans que sa colère ne le quitte, il m'invite à poursuivre.

« Izuku, je… J'étais sincère, tout à l'heure. Tu me… plais vraiment. Beaucoup. »

Si les autres Conseillers m'entendaient…

« Je n'attends rien de toi. » précisé-je. « Je souhaitais juste que tu saches que je te trouve… adorable. Ta beauté me hante, à un tel point que ma couleur favorite a changé. J'affectionnais le rouge, mais le vert l'a remplacé dès que je t'ai rencontré. »

C'est trop, je n'arrive plus à l'affronter. Je contemple mes propres chaussures, avec l'impression de fondre de gêne. Maudit soit Eijiro…

« La façon dont tu t'exprimes, le son de ta voix, le mouvement de tes lèvres – je pourrais t'écouter sans broncher des jours durant. Lorsque tu m'as demandé si j'étais heureux, je n'ai pas pu te répondre, car cela aurait impliqué de t'avouer ce que je ressens depuis des mois et… je n'étais pas prêt. »

Une profonde inspiration plus tard, je prends mon courage à deux mains et me heurte à son air devenu impassible.

« Je t'aime, Izuku. Je voudrais que tu t'installes chez moi, avec l'assentiment d'Eijiro. Ensuite, si tu acceptes, j'entamerai les démarches afin de t'affranchir. Évidemment, même si tu ne m'aimes pas en retour. C'est un avenir que je t'offre sans condition. »

« Vous me rendriez ma liberté? » s'assure-t-il en perdant de sa raideur.

« Oui. » confirmé-je.

« Mais l'affranchissement est une procédure complexe et si longue… »

« Peu importe. Je le ferai, si tel est ton souhait. »

« Les esclaves affranchis peuvent-ils… se marier? »

Je me prépare à la douleur.

« Oui, sous certaines conditions. Malheureusement, si je deviens ton maître, je devrai donner mon accord même quand tu seras libre… C'est une loi stupide, mais c'est la loi. »

« Et si… Si c'est avec son maître? Un affranchi peut-il se lier à quelqu'un de plus noble que lui? »

« Tu veux épouser Eijiro? » résumé-je, en pleine incompréhension.

Il soupire en haussant les sourcils, comme consterné par ma lenteur d'esprit.

« Tu… Tu veux m'épouser, moi? »

Un sourire étincelant s'étire doucement sur son visage tandis qu'il me confirme sa question. Je deviens muet, soudain incapable d'émettre ne serait-ce qu'une syllabe.

« Vous m'avez attiré dès votre entrée dans le salon de maître Kirishima. » m'avoue-t-il. « Vous êtes si charismatique, si proche des dieux de par votre physique que… j'ai imaginé un instant que vous aviez été envoyé près de moi par Éros. »

J'avale ma salive avec difficulté, oubliant presque de laisser l'oxygène me maintenir en vie.

« Et quand vous m'avez parlé, j'ai compris que votre personnalité était plus belle encore. Vous êtes droit, juste, et délicieusement malhabile. Voilà pourquoi j'ai été blessé tantôt, j'ai cru que l'image parfaite que j'avais de vous n'était qu'une bête erreur de jugement. »

Il s'approche, collant son torse au mien. La tension monte d'un cran, ma raison me déserte.

« Je veux être à vous. » conclut-il, ses lèvres à quelques centimètres des miennes. « Je me moque de votre statut, je suis prêt à me mettre en danger s'il le faut. Je veux que vous soyez à moi. Je veux que vous me prouviez que vos sentiments sont sincères. »

Est-ce Eijiro que j'aperçois dans l'encadrement de la porte, là-bas?

Cette information s'évapore à l'instant où nos souffles se mêlent, où nos bouches se trouvent. Il passe ses mains abîmées par les corvées autour de ma nuque, approfondissant ce baiser que je n'osais pas attendre. Je profite de cette proximité inédite pour enfin enfouir mes doigts dans sa crinière, qui s'avère aussi douce qu'en songe. Mes peurs volent en éclats.

Quoi qu'il m'en coûte, je vais l'épouser et lui donner la vie qu'il mérite.

Je vais l'aimer, le chérir, le dévorer avec avidité.

Je vais oublier Shoto et m'écrire une nouvelle chanson.


Alors, ce deuxième OS t'a plu? :)

Comme indiqué plus haut, il est inspiré du Hercule de 1997. Honnêtement, j'ai surtout choisi ce thème pour son époque puisque je suis fascinée par la Grèce antique...

J'espère en tout cas que les références disséminées un peu partout ont pu faire sourire les fans de ce super film d'animation! N'hésite pas à me dire ce que tu en as pensé ~