Rating : T

Genre : Tranche de vie, Romance, LGBT+

Disclaimer : Les personnages et l'univers de My Hero Academia appartiennent à Kōhei Horikoshi.

Avertissements – TW : mention de harcèlement, de transphobie, enbyphobie banalisée, crise d'angoisse.

Note : Un très grand merci à Taruna-chan, sans qui cette mini-fic serait restée un bout du texte sans contexte au fond de mon doc, qui a également bêta ce texte et m'a donné motivation comme bons conseils pendant l'écriture. I love you, babe. Le fan-art qui illustre cette histoire a été réalisé par Barron P'tit Pois que vous pouvez suivre sur Twitter (Potitpois) et qui écrit génialement bien aussi, n'hésitez à aller faire un tour sur son profil FF (et sur celui de Taru aussi, tant qu'à y être !).

Cette histoire me tient à cœur – et pas seulement parce qu'elle porte sur mes trois chouchous, hein – mais pour le thème des menstruations qui est encore tabou et bien souvent passé sous silence dans la vraie vie comme dans les œuvres de fictions. Mon écriture est partie de là, au départ, alors j'espère que ce texte plaira à celleux qui le liront.

L'histoire est entièrement écrite, du coup : trois chapitres et un épilogue, que je pense poster une fois par semaine (sauf oubli ou imprévu bien sûr XD).


LA COULEUR DE TON CŒUR

1 – Denki : Rose Azur

Denki appuyait frénétiquement sur le distributeur de savon presque vide des toilettes du lycée, dans l'espoir de récupérer un peu de gel nettoyant. Il frotta sa maigre récolte sur la tache sombre de son jean, qu'il tenait à la main, se maudissant à voix basse.

De ne pas avoir refait le stock de protections hygiéniques dans son sac de cours, de ne pas avoir senti la fuite avant qu'il ne soit trop tard, de ne toujours pas savoir gérer ses règles à dix-sept ans, de se retrouver dans une situation aussi catastrophique : seul, en tee-shirt et slip, son pantalon taché d'une énorme auréole, à même pas cinq minutes de l'intercours qui verrait les couloirs – et les sanitaires où il se trouvait – se remplir d'adolescent·e·s qui n'attendaient qu'une occasion comme celle-ci pour se foutre de sa gueule et faire de sa vie un enfer, exactement comme dans son ancienne école, et il était vraiment trop bête parce qu'il aurait facilement pu éviter un tel désastre en préparant mieux ses affaires mais il devait être définitivement stupide pour...

La porte s'ouvrit dans un grincement discret qui arracha pourtant un glapissement de terreur à Denki. Fébrile, il ramena son jean à moitié trempé devant ses cuisses dans l'espoir dérisoire de cacher sa semi-nudité, et recula de deux pas, son dos heurtant le mur derrière lui. L'adolescent aurait aimé se fondre dans la pierre, disparaître à jamais dans la structure du bâtiment pour éviter le regard inquisiteur de l'intrus et l'humiliation qui en découlerait. Il entendait déjà les rires moqueurs, les questions indiscrètes, les blagues dégueulasses qu'il ne connaissait que trop bien.

– Tu es blessé ?

Denki cligna des paupières sans comprendre.

Retenant toujours son souffle, il dévisagea l'autre garçon. Son visage lui était familier, toutefois Denki mit une poignée de secondes à retrouver son nom – Shinso Hitoshi, lui semblait-il. En première lui aussi, mais dans une autre classe.

Son arrivée à Yuei datant de trois semaines, Denki ne connaissait qu'une poignée de personnes dans tout l'établissement scolaire. Toutefois, il avait très vite entendu les rumeurs au sujet de ce garçon : un solitaire qui ne parlait à personne et qui séchait fréquemment les cours. On racontait qu'il portait malheur, puisqu'il était toujours seul. Ou encore qu'il trempait dans du trafic de drogue – il avait une tête de déterré, après tout, il devait bien se shooter à quelque chose. Il avait même entendu deux filles de sa classe le qualifier de pervers manipulateur et narcissique.

Denki avait suffisamment été victime de rumeurs injustifiées pour reconnaître un tissu de mensonge quand il en voyait un. Cependant, il craignait tant d'être encore une fois au centre de l'attention, la cible des moqueries et attaques, qu'il avait pris soin de se tenir le plus éloigné possible de ce Shinso Hitoshi. Cette école était un nouveau départ, alors il voulait seulement se fondre dans la masse et ne pas se faire remarquer. Mais voilà que le garçon au cœur des pires rumeurs de Yuei le surprenait dans une situation des plus délicates et humiliantes. Denki ne pouvait imaginer pire scénario.

– Tu es blessé ? répéta l'adolescent sans bouger.

Il se tenait droit, le visage neutre et sans expression, ce qui angoissait Denki parce qu'il ne percevait pas d'hostilité ni de jugement dans sa posture, donc l'autre le dissimulait forcément et cela ne ferait qu'encore plus mal lorsqu'il se révèlerait.

Baissant les yeux sur son pantalon maculé de sang, Denki comprit enfin sa méprise et sentit la chaleur gagner ses joues. Merde.

– Oh, non ! Je... euh... je me suis juste taché parce que je... enfin, j'ai...

Denki prit une brusque inspiration puis lâcha à toute vitesse :

– J'ai les règles et j'ai oublié de prendre des protections !

Un silence brutal suivit ces paroles. Denki se recroquevilla contre le mur, les yeux à demi-fermés, les lèvres pincées et tout son corps contracté, comme dans l'attente d'un coup, même si l'attaque serait probablement plus verbale que physique – du moins l'espérait-il. Pourtant, rien ne vint. Les secondes s'écoulaient, silencieuses et douloureuses, sans qu'aucune réaction ne lui parvienne.

Alors Denki releva prudemment la tête : Hitoshi se tenait toujours à la même place, son visage impassible seulement troublé par un sourcil relevé. Qu'attendait-il ? La gorge de Denki se noua : qu'il l'insulte ou qu'il se moque, pitié, tout plutôt que ce silence insoutenable. Il allait partir en vrille s'il ne se passait pas quelque chose, là, maintenant, tout de suite !

– Je peux te prêter mon pantalon de sport ? Il est dans mon casier.

Denki ouvrit la bouche, la referma, s'efforçant d'intégrer ce que l'autre garçon venait de dire. Venait-il réellement de lui proposer son aide, ou bien Denki prenait-il ses rêves pour la réalité ?

– Et l'infirmerie a peut-être des produits hygiéniques ?

– Non, j'y suis passé avant de venir ici. Leurs stocks sont épuisés.

Ce que Denki trouvait absolument révoltant et inadmissible, mais dans sa panique il l'avait à peine relevé. L'angoisse lui avait coupé tous ses moyens lorsque l'infirmière lui avait conseillé de demander à ses camarades féminines. C'était absolument hors de question. Personne dans cette école n'était au courant pour sa transition, et il n'avait pas envie que ça change. Surtout pas dans ces conditions. Alors il s'était réfugié ici, dans les toilettes, avait rempli son slip de papier toilette et essayait depuis de nettoyer son pantalon – ce qui était un échec complet.

Hitoshi fronça les sourcils.

– L'école devrait être mieux équipée...

La sonnerie de l'intercours résonna à travers les murs, faisant sursauter Denki. Merde, merde, merde, les élèves allaient sortir, profiter de la pause pour aller aux toilettes, et on allait le voir, il ne pourrait pas échapper aux regards, aux remarques, à l'humiliation. Ses doigts se crispèrent violemment sur le tissu humide de son jean.

– Je vais aller en acheter, décida Hitoshi. Tu as des préférences ?

– Hein, quoi ?

– Pour les protections : serviettes ou tampons ?

Denki le dévisagea sans parvenir à comprendre ce qu'il voulait, ni pourquoi il lui posait une telle question. Son esprit était blanc de l'angoisse qui montait dans ses veines, faisant trembler ses membres et piquer ses yeux – non, non, il ne pouvait pas se mettre à chialer en prime, pas alors que les voix et les bruits de pas se multipliaient dans le couloir, juste à côté, si proches.

– Serviettes, répondit-il précipitamment, incapable de réfléchir.

Il n'arrivait pas toujours à mettre les tampons et préférait de toute façon les serviettes, plus faciles à manipuler. La porte des toilettes s'entrouvrit et Denki crut qu'il allait mourir, là, faire un arrêt cardiaque et disparaître à jamais – cela lui éviterait au moins l'humiliation –, mais Hitoshi se recula brusquement, bloquant la porte. Il se tourna vers Denki, ignorant les protestations des élèves de l'autre côté.

– Tu devrais te cacher dans une cabine. Je reviens vite.

Denki resta stupidement debout, en tee-shirt et en slip, son pantalon taché dans les mains, sans réagir. Ce ne fut qu'à la deuxième injonction d'Hitoshi qu'il se réveilla, s'ébrouant comme un animal sorti de sa torpeur et fila dans la cabine la plus proche, verrouillant la porte d'un geste brusque. La gorge nouée et l'envie de vomir, il entendit deux élèves – des filles – entrer et demander à Hitoshi ce qu'il lui prenait de bloquer ainsi l'accès. Dans le nuage de sa panique, Denki ne comprit pas tout mais il lui sembla qu'Hitoshi mentionnait une gastro et des sanitaires défectueux. Une poignée de minutes plus tard, le silence revint dans les toilettes.

L'adolescent s'autorisa à souffler un instant. Il s'assit sur la cuvette, son pantalon toujours humide et sale roulé en boule sur ses genoux. La tension relâcha brusquement son corps, épaules basses et tête tombée en avant. Il se repassa alors mentalement la discussion avec Hitoshi. Allait-il vraiment sortir du lycée pour lui acheter des serviettes hygiéniques ? Il y avait bien une supérette juste à côté du lycée, mais cela le contraignait à sortir de l'établissement et à dépenser son argent pour lui, alors qu'ils ne se connaissaient même pas. Ils ne s'étaient jamais adressé la parole, alors pourquoi ? Pourquoi se donner autant de mal ? Il avait probablement un cours en suivant, la pause allait bientôt s'achever et Hitoshi se mettrait en retard.

Denki se fichait pas mal de rater un cours – il ne pouvait pas aller en classe dans cet état – mais se sentait mal de causer problème à un autre élève. Et si Hitoshi changeait d'avis en chemin ? S'il réalisait les contraintes, les risques et décidait de laisser tomber, abandonnant Denki dans les toilettes, à moitié à poil et sans personne pour l'aider ? L'adolescent se mordit la lèvre inférieure. Ce serait la réaction la plus logique, ce que tout le monde ferait. Denki ne méritait pas autant d'attention de toute façon. Il allait rester là, dans cette stupide cabine de chiottes, comme un con, parce qu'il n'était qu'un imbécile, un putain d'abruti.

Ses ongles s'enfoncèrent dans ses cuisses nues alors que la boule dans sa gorge grossissait, grossissait, obstruant tout le passage et l'empêchant de respirer. Dans un sursaut de lucidité, il chercha son téléphone et appela sa mère, parce qu'elle lui avait fait jurer de la joindre s'il recommençait une crise de panique – et ce n'était peut-être pas une crise de panique, du moins pas aussi violente que les précédentes, mais Denki avait le besoin urgent de sa maman, d'entendre sa voix, et qu'elle vienne le chercher, qu'elle le sorte de cette école, qu'elle le sauve, parce qu'elle savait toujours quoi faire ; mais la tonalité sonnait encore, encore et encore pour finalement tomber sur le répondeur, alors il laissa un message confus, les mots se mélangeant dans sa bouche sans qu'il ne parvienne à expliquer la situation parce que les larmes – et la morve aussi – coulaient sur ses joues et qu'il n'arrivait plus à réfléchir, pas même une pensée cohérente, tout se mélangeait dans sa tête, il ne savait pas quoi faire et...

– Tu es toujours là ? résonna la voix d'Hitoshi. Désolé, je ne connais pas ton prénom... Les cours ont repris, il n'y a plus personne... Je... Tu es encore ici, ou je parle dans le vide ?

– Oui ! Je... Hum, j'arrive.

Denki rangea son téléphone et essuya maladroitement ses yeux humides. Il se releva, puis sortit timidement de la cabine des toilettes. Hitoshi se tenait devant lui, son visage toujours aussi neutre et indéchiffrable.

– Tiens, dit-il en lui tendant un jogging noir plié avec soin et un paquet de serviettes hygiéniques. Je me suis dit que tu aurais peut-être besoin de sous-vêtements propres aussi, ajouta-t-il en désignant un autre article que Denki n'avait pas remarqué.

Il se sentit rougir jusqu'à la racine des cheveux.

– Je... euh... merci...

Le regard d'Hitoshi fuit légèrement sur le côté. Cette marque de gêne, étrangement, rassura Denki. Pour une fois que l'autre garçon exprimait quelque chose, une émotion ou un sentiment. Alors Denki prit une longue inspiration, se saisit des produits, remercia Hitoshi avec plus d'assurance puis s'enferma à nouveau dans la cabine pour se changer.

Il se débarrassa de son slip, effectivement encore plus taché que son pantalon, jeta le papier toilette, enfila le boxer neuf – Hitoshi devait être un saint ou quelque chose du genre pour avoir pensé à ça – mit une serviette et enfin le jogging noir. Le pantalon lui était un peu grand, mais Denki se sentit enfin reprendre figure humaine. Le nœud disparut de sa gorge et son ventre s'allégea même si les douleurs menstruelles persistaient. Il s'accorda un instant supplémentaire pour essuyer son visage, puis rassembla ses affaires sales dans la poche plastique de la supérette qu'Hitoshi avait ramenée et fourra le tout au fond de son sac de cours.

Hitoshi était toujours là quand il sortit, se relevant du lavabo contre lequel il était appuyé.

– Tu... Tout va bien ?

– Oui. Merci. Vraiment, merci beaucoup. Je sais pas ce que j'aurais fait sans toi... Et je vais te rembourser ce que tu as acheté !

Denki farfouilla dans son sac jusqu'à trouver son porte-monnaie mais il s'aperçut en l'ouvrant qu'il n'avait plus d'argent sur lui.

– Merde, j'ai rien là... Mais demain ! Demain, je te rembourse, promis !

– C'est pas grave, t'en fais pas, répondit Hitoshi en haussant les épaules.

– Si, si, j'insiste ! Je te rembourserai !

– Comme tu veux.

– Ah et euh... Enfin, je suis content de ton aide, genre vraiment, mais est-ce que tu pourrais garder ça pour toi ? bredouilla Denki. Personne est au courant pour ma transition... Enfin si, les profs et tout, mais après... j'ai pas trop envie que ça se sache...

Il se dandinait sur ses jambes, nerveux, ses doigts triturant la bordure de son tee-shirt, soudainement conscient que son secret reposait entre les mains d'un autre élève, un quasi-inconnu, qui pourrait parfaitement tout dévoiler – volontairement ou par accident, d'ailleurs. Hitoshi l'avait peut-être aidé aujourd'hui, mais rien ne garantissait qu'il resterait aussi complaisant à l'avenir. En fait, il pouvait changer d'avis à tout moment ; Denki savait bien que la nature humaine était capricieuse, certain·e·s de ses ami·e·s s'étaient retourné·e·s contre lui après sa transition, dans son ancien lycée.

– Je ne dirais rien, assura Hitoshi.

Denki le dévisagea sans savoir s'il pouvait ou non le croire. Hitoshi lui renvoya son regard – il avait les yeux d'un violet troublant, réalisa-t-il, profond mais également calme, serein.

– T'es un garçon. Le reste n'a pas d'importance.

Il haussa de nouveau les épaules, comme si la question ne se posait même pas. Denki se surprit à sourire, il avait envie de lui faire confiance, vraiment, même si la peur restait tapie dans son ventre. Il voulait y croire.

Un silence maladroit flotta autour d'eux. La gêne collait encore à la peau de Denki, de l'incident comme de sa confession, et il brûlait de remercier encore Hitoshi parce qu'il était tellement soulagé que la situation se soit arrangée si facilement, uniquement grâce à lui, mais il ne voulait pas en faire trop non plus et il savait qu'il réfléchissait trop, mais il n'arrivait pas à se poser, là, et ce blanc commençait à l'angoisser...

– Les cours ont repris, on devrait aller en classe, nota finalement Hitoshi.

– Oh ! Oui. Bien sûr. Désolé, je t'ai mis en retard...

– C'est pas grave.

Il sortit des toilettes et Denki s'empressa de le suivre. Il avait cours de littérature, un étage plus haut, alors qu'Hitoshi devait visiblement redescendre pour changer de bâtiment. Ils se saluèrent gauchement avant de partir chacun de son côté.

La professeure fit une remarque à Denki sur son retard mais n'insista pas, à son grand soulagement. Il aimait bien Mme Bungaku. Elle était sympa, parvenait même à rendre sa matière intéressante, et faisait partie des enseignant·e·s les plus bienveillant·e·s au sujet de sa transition. Il fila s'asseoir à une place de libre et sortit ses affaires lorsque la sonnerie de son téléphone résonna dans la salle, lui attirant les regards amusés de ses camarades. Mme Bungaku haussa un sourcil désapprobateur mais le laissa couper l'appareil. Denki attendit une poignée de minutes que le cours reprenne, avant de glisser son téléphone entre les pages de son manuel. Sa mère avait tenté de le joindre et il se rappela soudain le message catastrophé qu'il lui avait laissé.

L'adolescent ouvrit fébrilement sa page contact pour lui écrire :

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De : Moi, le 23/09/2021 à 15h12.

Suis en cours. Peux pas répondre. Tout va bien, ne t'inquiète pas. Problème résolu.

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De : Super-Mom, le 23/09/2021 à 15h12.

Tu es sûr ? Ton message m'a inquiétée...

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De : Moi, le 23/09/2021 à 15h13.

Désolé T_T

Je te jure, tout est ok. J'ai juste mal au ventre.

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De : Super-Mom, le 23/09/2021 à 15h13.

Règles ? Mal comment ?

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De : Moi, le 23/09/2021 à 15h13.

Oui. 7/10 mais les anti-douleurs commencent à faire effet.

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L'infirmière scolaire avait au moins consenti à lui en donner, même si elle affirmait que c'était normal d'avoir mal pendant les règles. Denki n'avait rien osé dire, parce qu'il était déjà trop en panique d'avoir sali ses affaires, mais aussi parce qu'il n'était dans cette école que depuis trois semaines, qu'il ne connaissait pas l'infirmière et ne voulait pas s'en faire une ennemie – pas alors qu'il aurait probablement besoin d'elle tout au long de l'année pour gérer ses menstruations et les douleurs qu'elles occasionnaient.

Sa mère souffrant d'endométriose, elle lui avait dit et répété que non, ce n'était pas normal d'être plié·e en deux de douleur pendant les règles. Elle-même avait souffert pendant des années, bataillant pour se faire diagnostiquer avant de trouver un traitement efficace. Elle avait fait dépisté son fils lorsqu'il avait commencé à se plaindre de ses menstruations et à leur soulagement commun, Denki ne souffrait pas de la même maladie. Seulement les crises d'angoisses et le harcèlement, dans son ancien lycée, avaient complètement déréglé son cycle qui pouvait aussi bien se réduire à deux semaines, comme s'étaler sur trois mois. Le premier jour de règles lui était aussi très douloureux, même si les suivants étaient moins pénibles, plus gérables.

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De : Super-Mom, le 23/09/2021 à 15h15.

Il me reste deux patients à voir. Si ça ne va pas mieux dans une heure, je viens te chercher.

Bisous.

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Stupidement, Denki sentit les larmes lui monter aux yeux.

Il rangea son téléphone et s'efforça de se concentrer sur le cours de Mme Bungaku, même si la douleur pulsait toujours dans son bas-ventre. Il n'avait que trop bien conscience de la chance qu'il avait d'avoir sa mère à ses côtés. Elle le soutenait sans réserves depuis son coming out, l'aidant et le supportant dans sa transition, avait été d'un secours inestimable lorsque la situation avait dérapé dans son ancien lycée. Elle n'avait pas hésité à le changer d'établissement en plein milieu de l'année scolaire pour l'inscrire dans une école à plus d'une demi-heure de route de chez eux, se fichant des contraintes et des détours tant que c'était pour son bien. Elle avait longuement discuté avec les professeur·e·s et le personnel de Yuei pour s'assurer que son transfert se passe au mieux, que Denki soit accueilli sans risquer de harcèlement ou d'exclusion.

Il ne voulait pas tout gâcher alors il dissimulait soigneusement ses douleurs, refusant de passer pour le nouveau toujours malade. Denki n'avait pas vraiment l'impression que les médicaments fassent effet, mais il serra les dents et se força à prendre quelques notes, même s'il n'avait pas la moindre idée du titre de l'œuvre qu'ils étaient en train d'étudier. L'heure lui parut terriblement longue et dès que la sonnerie retentit, il se précipita aux toilettes avec la peur panique d'une nouvelle fuite.

Il n'en était rien, heureusement, mais il appela sa mère pour lui dire que son mal de ventre ne passait pas, ayant même tendance à empirer – c'était peut-être le stress, et il s'en voulait un peu de rater des cours à cause de ça, déjà qu'il avait du mal à suivre en classe. Mais persister dans cet état ne l'aiderait pas. Alors Denki se rendit dans les bureaux d'accueil du lycée, tandis que tous les autres élèves poursuivaient leurs cours de l'après-midi. Sa mère ne tarda pas à arriver, le prenant brièvement dans ses bras avant d'aller discuter avec le personnel pour autoriser son départ.

Ce fut vite réglé, et alors qu'ils quittaient l'établissement, une voix attira l'attention de Denki :

– Shinso ? Tu t'es encore fait renvoyé ? soupira la surveillante.

D'un regard par-dessus son épaule, il aperçut le garçon qui lui avait sauvé la mise. L'expression maussade, Hitoshi entra dans les bureaux sans le voir. Denki se demanda s'il avait des soucis avec les cours.

– Tu viens, Denki ? appela sa mère.

Il se hâta de la rejoindre.

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Le lendemain, Denki chercha Hitoshi toute la matinée. Il ne savait pas dans quelle classe il était exactement, et les quelques connaissances qu'il avait eu le temps de lier depuis son arrivée ne purent – ou ne voulurent – le renseigner. Il l'aperçut bien au détour d'un couloir, mais fut emporté par le flux d'élèves avant d'avoir pu s'approcher. Ce ne fut qu'à la pause de la mi-journée qu'il le trouva enfin, occupé à ranger ses affaires dans son casier.

– Hé, Hitoshi ! salua-t-il joyeusement.

– Oh, salut. Euh... ?

– Denki ! Kaminari Denki, désolé, je n'ai même pas pensé à me présenter hier. Tiens, c'est pour toi !

Il lui tendit le jogging qu'Hitoshi lui avait prêté la veille, fraîchement lavé, une enveloppe contenant l'argent qu'il lui devait, ainsi qu'une volumineuse boîte contenant des mushi manjus, ces gâteaux cuits à la vapeur et fourrés à la pâte de haricots rouges qu'il aimait tant – Denki espérait qu'Hitoshi les apprécie aussi.

– Ma mère les a préparés, précisa-t-il. Pour te remercier de ton aide.

Hitoshi récupéra maladroitement les affaires, mises d'autorité dans ses bras par Denki.

– Ah euh... merci. T'étais pas obligé, tu sais.

– Tu plaisantes ? Ma mère voulait en faire trois boîtes de plus, rigola-t-il. Tu es... Enfin, c'est pas tout le monde qui aurait réagi comme ça. Tu m'as vraiment sauvé la mise.

L'autre garçon haussa maladroitement les épaules.

Il y eut un blanc, palpable et hésitant, alors qu'ils se regardaient sans savoir quoi dire.

– Tu as déjà mangé ? demanda finalement Denki.

– Oui. Toi aussi ?

– C'est le moment parfait pour goûter les manjus, alors !

Il laissa Hitoshi refermer son casier puis le traîna jusqu'à un banc dans la cour. C'était l'heure de pointe à la cantine, qui devait être bondée alors que le reste de l'établissement s'était presque vidé.

Denki croqua dans un gâteau en souriant. Ses douleurs s'étaient apaisées, il s'était assuré d'avoir un stock suffisant de serviettes dans son sac, aussi se sentait-il beaucoup plus à l'aise que la veille. Il avait passé la fin d'après-midi allongé avec une bouillotte, racontant le détail de sa journée à sa mère avant que celle-ci ne reparte pour sa tournée du soir. Elle était infirmière libérale, obligée de composer avec des horaires contraignants, mais ils avaient adapté leur routine quotidienne. Denki l'aidait souvent avec le ménage, la lessive et la cuisine, mais ça ne le dérangeait pas. Il aimait trop sa mère pour s'en plaindre – enfin, pas trop souvent du moins. Leurs vies à deux fonctionnait très bien ainsi.

– C'est super bon ! lâcha Hitoshi, presque surpris, en engloutissant un manju.

– Hé, c'est du fait maison !

Denki avait aidé sa mère à les préparer. Sa tournée s'était finie tard, lui-même se sentait mieux sous l'action conjuguée des anti-douleurs et de la bouillotte ; ils s'étaient bien amusés à cuisiner, malgré l'heure tardive et la fatigue.

– C'est bien meilleur que ceux achetés en commerce, nota Hitoshi.

– Tes parents t'en ont jamais fait ? rigola Denki.

– Je ne les vois pas souvent.

– Ah mince, désolé.

– Ne t'excuses pas. Ils sont tout le temps absents à cause de leur travail. Je ne les vois pas parfois pendant plusieurs mois.

– Tu es tout seul, alors ?

– Il y a une femme de ménage qui vient s'occuper de la maison et faire les courses, deux ou trois fois par semaine, expliqua Hitoshi.

Ses parents devaient avoir les moyens pour payer un tel service à l'année. Mais si le prix était l'abandon et la solitude de leur fils, Denki n'en voyait guère l'intérêt. Hitoshi changea de sujet, visiblement mal à l'aise, aussi n'osa-t-il pas poser plus de questions.

Ils discutèrent un peu des cours, de leurs classes respectives. Denki évoqua à demi-mots le harcèlement de son ancienne école, raison de son transfert à Yuei. Hitoshi lui avoua qu'il avait peu d'amis, même après un an et demi dans le même établissement. Il mentionna de lui-même les rumeurs qui courraient à son sujet, comme pour illustrer son incapacité à nouer des relations, quelque soit leur nature. Ces ragots paraissaient encore plus absurdes à Denki maintenant qu'il le connaissait un peu mieux.

Hitoshi avait un côté distant, impressionnant même, mais il n'était pas méchant.

Au contraire, Denki lui devinait bon cœur, prévenance et une grande tolérance.

– Au fait, je t'ai vu dans le bureau de la surveillante, hier après-midi. Tu étais convoqué ?

– Je me suis fait virer de cours de sport.

Hitoshi hésita un bref instant, le regardant de ses yeux au violet si troublant.

– Parce que j'avais pas mes affaires, précisa-t-il.

Denki mit deux secondes à percuter qu'Hitoshi lui prêté son pantalon de jogging et se leva d'un bond, effaré. Il n'avait pas pensé un seul instant que cette tenue puisse manquer à son camarade pour ses cours. Hitoshi s'était fait exclure de classe à cause de lui !

– Oh mon dieu, je suis désolé ! C'est ma faute !

– C'est rien, t'inquiète pas. Je sèche déjà le sport une fois sur deux, de toute façon.

– T'es sûr ? Sinon, je peux aller voir ton prof pour lui expliquer...

– Ce serait une perte de temps. Il ne m'aime pas, et je le lui rends bien. C'est un con, affirma Hitoshi.

Denki ne connaissait pas Mr Kokugi, ayant lui-même un autre enseignant dans cette matière, mais crut Hitoshi sur parole. Il ne savait pas ce qui le poussait à lui faire confiance, mais c'était là, au creux de son ventre, cette sensation que jamais Hitoshi ne lui mentirait.

– N'empêche, tes parents seront pas furieux ? insista Denki.

– Ils sont jamais là, lâcha Hitoshi en haussant les épaules comme si ce n'était qu'un détail sans importance.

Troublé, Denki se pinça les lèvres. Il avait une relation si fusionnelle et sincère avec sa mère qu'il peinait à imaginer ce que pouvait vivre Hitoshi. Délaissé par ses propres parents... ce n'était peut-être pas étonnant, au fond, qu'il ait autant de mal à se lier aux autres, préférant rester seul plutôt de se risquer à fréquenter ses camarades.

– Quand même... Je te ramènerai une autre boîte de manjus ! décida Denki en voyant qu'il piochait régulièrement et avec envie dans les gâteaux fourrés.

– Tu comptes me nourrir toute l'année comme ça ? releva Hitoshi avec un sourire en coin.

L'idée ne semblait pas lui déplaire, ce qui fit rire Denki.

– Peut-être bien.

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Leur amitié débuta ainsi, sur une catastrophe évitée et des gâteaux partagés.