Rappel TW : mention de harcèlement, de transphobie, enbyphobie banalisée, crise d'angoisse.
LA COULEUR DE TON CŒUR
2 – Mashi : Topaze Indigo
– Bonjour, tu veux bien signer ma pétition ? C'est pour demander des distributeurs gratuits de protections hygiéniques dans l'établissement, expliqua Mashi pour la quinzième fois depuis le début de l'heure de pause.
– Tu veux dire, des produits féminins ? C'est une super idée ! s'exclama l'adolescente en saisissant le stylo qu'iel lui tendait.
– Les tampons et les serviettes n'ont pas de genre, tu sais, et tous types de personnes peuvent les utiliser.
L'étudiante releva la tête après avoir signé et Mashi nota la lueur d'hésitation dans son regard, alors qu'elle faisait mentalement le calcul. Son sourire se crispa légèrement alors qu'elle se forçait à l'élargir, hochant la tête un peu brusquement pour signifier son accord. Mashi lui sourit en retour, conscient·e qu'elle ne pensait pas à mal. La jeune fille ne s'était pas montrée insultante, et avait rajouté son nom à la liste de signatures de bon gré, alors iel n'allait pas se plaindre.
Tous·tes les élèves ne réagissaient pas aussi bien. Mashi ne comptait plus le nombre de garçons qui ne comprenaient même pas de quoi iel parlait avant qu'iel développe le sujet des tampons et des serviettes, ne récoltant alors que des rires gras et des blagues foireuses. Cela læ désolait de voir le manque d'éducation de certains de ses camarades masculins. Les filles accueillaient son projet avec plus d'intérêt, mais nombreuxses étaient celleux qui s'étonnaient de læ voir s'impliquer autant dans une telle cause.
– Pourquoi tu t'occupes de ça ? lui demanda franchement Houki, une étudiante de sa classe, en fronçant les sourcils.
– On sait que tu dis être non-binaire, ajouta Yomego, toujours fourrée avec elle. Mais ça ne te concerne pas vraiment, après tout...
Leurs regards se teintaient d'une pointe de défi, tant elles étaient sûres de ce qu'elles avançaient.
Se rendaient-elles seulement compte de l'insulte glissée dans leurs mots ? Au prétexte de ne pas être familières de la non-binarité, elles remettaient sa propre existence en cause. Le refus de son genre était peut-être même volontaire, connaissant le caractère de deux lycéennes. Mashi se pinça légèrement les lèvres mais se redressa, la tête haute.
– Ça concerne la moitié des élèves de ce lycée, alors c'est assez important pour qu'on s'en occupe, que ce soit moi ou une autre personne, répondit-iel sans se laisser déstabiliser. Vous n'êtes pas d'accord ?
Son sourire était peut-être légèrement narquois. L'enby passa la main dans ses cheveux tressés, au milieu desquels iel avait glissé ce matin un origami, une fleur de papier aux pétales bleus. Mashi aimait ses cheveux depuis qu'iel les laissait pousser – ils lui arrivaient déjà sous l'épaule – et se plaisait à les coiffer de sorte à brouiller les normes de genre.
Les deux adolescentes hésitèrent une poignée de secondes, troublées d'être prises à partie – ce qui réjouit intérieurement Mashi même s'iel n'en montra rien. Ses camarades finirent par approuver, ajoutant leurs noms à la liste. Iel regrettait un peu qu'aucun·e de ses ami·e·s ne soit présent·e pour l'accompagner et læ soutenir aujourd'hui ; iels étaient tous·tes pris·e·s par les cours ou leurs activités extra-scolaires. Mashi était toutefois heureuxse de voir les signatures s'accumuler sur sa feuille.
– On peut signer aussi ? demanda une voix dans son dos.
Mashi se retourna, surpris·e d'être ainsi interpellé·e : les élèves attendaient généralement d'être sollicité·e·s au lieu de venir d'elleux-mêmes pour rejoindre leur pétition. Iel reconnut Shinso Hitoshi, un garçon plutôt solitaire, cible de certaines rumeurs et souvent exclu des activités de groupe. Mashi lui avait déjà parlé quelques fois, mais l'adolescent esquivait la plupart des discussions et iel n'avait pas insisté. Hitoshi s'était toutefois récemment rapproché d'un autre élève arrivé en cours d'année – Kaminari Denki, si sa mémoire était bonne. Ce dernier l'accompagnait justement, lui adressant un petit sourire.
– Bien sûr ! se réjouit Mashi. C'est ouvert à tout le monde. Plus nous serons nombreuxses à participer, plus nous aurons de poids pour faire entendre notre demande !
Iel leur tendit sa feuille avec un large sourire, ainsi qu'un stylo à chacun. Hitoshi læ remercia d'un signe de tête avant d'annoter son nom, puis de passer le document à son camarade, qui signa à son tour d'un geste assuré.
Toutefois, Mashi devinait que Denki était plus concerné par le sujet qu'il le laissait paraître.
– Merci à tous les deux !
– C'est normal, fit Hitoshi en haussant les épaules. Et bravo pour l'initiative ! Le lycée a bien besoin de ça.
Le commentaire l'interpella, confortant Mashi dans l'idée que les deux garçons étaient d'une façon ou d'une autre liés à la communauté transgenre. Iel avait noté certains détails dans la façon d'être de Denki, une impression générale plus qu'un fait précis, quelque chose qu'iel ne pouvait pas vraiment expliquer mais qu'iel ressentait au fond d'ellui.
Mashi ne voulait pas tirer de conclusions hâtives et ne laissa rien paraître de ses réflexions, mais iel se sentait une forme de sympathie naturelle pour Denki, et pour Hitoshi également.
– Merci. Je dois retrouver des ami·e·s après les cours, pour compter les signatures récoltées. Si vous voulez vous joindre à nous, vous êtes les bienvenus ! C'est au Rainbow Coffee, sur la place Tsuji.
Les deux garçons échangèrent un regard.
– Pourquoi pas.
– On viendra peut-être faire un tour.
– Super !
Ils læ saluèrent d'un signe de tête avant de quitter la salle d'étude. Mashi resta encore un peu sur place, faisant le tour des élèves présent·e·s qu'iel n'avait pas encore sollicité·e·s mais bien vite la sonnerie de reprise des cours retentit dans le bâtiment et iel dut rejoindre sa classe en salle de maths.
L'après-midi passa rapidement, Mashi profitant de chaque intercours pour essayer d'obtenir plus de signatures. Avenant·e, souriant·e, iel s'attirait facilement la sympathie des gens et avait de bons arguments ; et puis son coming out l'avait fait·e connaître dans tout le lycée, l'année précédente. La grande majorité des élèves et des profs s'étaient facilement adapté·e·s à son nouveau prénom, même si les accidents de mégenrage – plus ou moins volontaires – restaient encore fréquents. Mashi s'en accommodait avec une patience relative, conscient·e que la situation pourrait être bien pire même si cela n'excusait pas le manque de respect. La fin des cours arriva bien vite, et iel se hâta de quitter le lycée pour rejoindre ses ami·e·s au Rainbow Coffee.
L'établissement se trouvait à cinq minutes à pied du lycée et, comme son nom l'indiquait, était un lieu de rencontre privilégié pour les personnes LGBT+. Le café était tenu par deux ami·e·s de longue date : Tsunagu, un homme trans gay qui venait récemment de se marier et Rumi, lesbienne polyamoureuse ancienne championne de boxe. La petite salle accueillait une dizaine de tables en bois et fer forgé dans une ambiance de salon de thé, douce et chaleureuse. Les murs arboraient régulièrement des expositions artistiques, la plupart du temps réalisées par des membres de la communauté, et parfois disponibles à la vente. Le personnel, tout comme les deux propriétaires, étaient avenant·e·s, toujours ouvert·e·s à la discussion et prompt·e·s à la plaisanterie.
Mashi adorait cet endroit.
– Alors, la pêche a été bonne ? s'exclama son ami Eijiro, assis sur les genoux de son copain Katsuki.
– Plutôt, oui, affirma-t-iel avec contentement en rejoignant le groupe.
Iels occupaient deux tables, rapprochées l'une de l'autre pour leur permettre de former un large cercle.
Momo récupéra aussitôt la feuille que Mashi lui tendit et commença à pointer les noms tandis que Kyoka sortait le tableau récapitulatif qu'elles tenaient ensemble depuis que Mashi avait lancé la pétition.
Tous·tes s'étaient investi·e·s dans le projet, même Mina et Hanta qui venaient pourtant d'un autre lycée. Læ premier·e étudiait le stylisme dans un institut spécialisé alors que le second allait dans une école technique.
Izuku, Ochako et Tenya avaient immédiatement approuvé l'idée, très vite suivi·e·s par Shouto. Tous·tes les quatre étaient dans la même classe à Yuei, mais les autres – Eijiro, Katsuki, Momo, Kyoka et Mashi – appartenaient à des classes différentes. C'était ce que Mashi appréciait le plus dans leur groupe : iels venaient d'horizons parfois totalement opposés, avec des origines et des envies diverses, mais cela ne les empêchait pas d'être soudé·e·s et complémentaires. Iels avaient pris l'habitude de se réunir au Rainbow Coffee depuis le début de l'année, devenant vite connu·e·s et apprécié·e·s du personnel.
– Alors, on arrive à combien ? demanda Izuku en se penchant en avant sur sa chaise.
– Deux cents dix-huit signatures en trois jours ! annonça fièrement Kyoka.
– Géniaaaaaaal ! s'exclama Mina en levant les bras au ciel.
– C'est un bon début, approuva Momo. Mais il en faudra plus si on veut avoir une chance.
– On ne fait que commencer, affirma Mashi. Les élèves sont plutôt réceptif·ves dans l'ensemble. Peut-être même qu'on pourra trouver des volontaires pour nous aider.
– Ce serait chouette ! approuva Ochako. Je suis sûre qu'on peut le faire !
Iels s'encouragèrent mutuellement de ce départ prometteur, avec suffisamment d'agitation pour attirer l'attention de Rumi, de service aujourd'hui. La jeune femme affichait fièrement ses bras musclés malgré l'approche de l'hiver – l'intérieur du café était assez chauffé pour que ce ne soit pas une gêne. Une photo d'elle, victorieuse et brandissant une ceinture de boxe, trônait au-dessus du comptoir. Venant initialement prendre la commande de Mashi, Rumi leur demanda ce qui les enthousiasmait autant et félicita leur initiative, les encourageant même à solliciter leurs professeur·e·s et surveillant·e·s afin d'augmenter leur impact.
Les discussions allaient bon train, mais Mashi gardait un œil sur la porte d'entrée, se demandant si les deux garçons rencontrés cet après-midi en salle d'étude viendraient. Ochako déplorait le manque d'information sur les menstruations et le sujet dériva sur la quasi-inexistence d'éducation sexuelle dans le système scolaire. Chacun·e y allait de sa remarque, de son anecdote ou autre petite histoire ; la conversation se scinda en plusieurs comme cela leur arrivait souvent.
Mashi discutait avec Hanta et Mina du dernier match de baseball – ne leur demandez pas comment iels en étaient arrivé·e·s à ce sujet-là – lorsque la clochette sur la porte du café annonça l'arrivée de visiteurs·e·s. Mashi sourit et se leva de sa chaise lorsqu'iel reconnut Hitoshi et Denki, leur faisant signe de les rejoindre.
Légèrement hésitants, ils vinrent prendre place à côté d'elleux. Mashi fit de brèves présentations avec son groupe, juste avant que Rumi vienne accueillir les deux nouveaux clients :
– Bienvenue au Rainbow Coffee ! Nous avons des boissons chaudes personnalisées à la carte, de nombreux jus de fruits et les sodas habituels. Bien sûr, nous ne servons pas d'alcool aux mineurs. Et n'hésitez pas à nous communiquer vos pronoms !
– « Il » répondit Hitoshi après une brève hésitation. Et je prendrais un chocolat viennois.
– Oh, vous avez du pumpkin latte ! s'exclama Denki, les yeux brillants d'envie et se levant presque de sa chaise.
– Un pumpkin spice latte lait de coco et miel, précisa Rumi avec fierté. C'est noté ! Quels noms sur vos boissons ?
– Denki, répondit l'adolescent avec un immense sourire.
Sa bonne humeur réchauffa le cœur de Mashi.
Hitoshi donna son nom également, puis Rumi s'éloigna. Denki observait les lieux d'un air émerveillé, comme un enfant, son regard s'attardant sur les guirlandes lumineuses suspendues au plafond, sur les pliages origami disposés au hasard des tables, commentant chaque détail avec excitation. Plus sur la réserve, Hitoshi s'amusait de l'enthousiasme de son camarade mais découvrait le café avec autant d'admiration. Rumi ne tarda pas à ramener leurs commandes et Denki laissa échapper un bruyant soupir de contentement en goûtant sa boisson, ce qui fit rire tout le groupe.
– Voilà une réaction qui me plaît ! s'exclama Rumi avec énergie.
L'adolescent rougit avec un sourire penaud, alors que les discussions reprenaient naturellement autour des tables.
– Alors, vous avez récolté beaucoup de signatures ? demanda Hitoshi. Pour la pétition ?
– Oui ! se réjouit Mashi. Un peu plus de deux cents, mais on espère en obtenir bien plus.
Iels discutèrent de l'avancée du projet, Hitoshi et Denki s'étonnant de voir des élèves d'autres établissements y prendre part.
– Tout le mérite revient à Mashi ! s'exclama Mina avec entrain.
– Quelque chose en particulier t'y a poussé·e, ou c'est par conviction ? demanda Hitoshi.
– En fait, ma petite sœur Hanae s'est retrouvée en panne de protections au collège, expliqua Mashi. Et il n'y a eu absolument personne pour l'aider, ni l'infirmière scolaire, ni les profs, ni les surveillant·e·s... C'est une de ses amies qui a dû faire le tour des élèves pour trouver de quoi la dépanner. Elle est rentrée à la maison en larmes.
La colère se glissa dans sa voix, alors que l'injustice de la situation lui saisissait à nouveau le cœur. Leur père avait à peine haussé un sourcil ; leur mère s'était montrée plus concernée, mais Mashi avait dû la pousser à appeler le collège pour se plaindre de ce manque de prévention. Elle avait obtenu de l'établissement la promesse de toujours avoir des protections disponibles à l'infirmerie, seulement Mashi en conservait un goût amer : ce n'était pas assez, pas suffisant, comme iel l'expliqua à Denki et Hitoshi.
– Alors quand j'ai réalisé que Yuei ne valait pas beaucoup mieux en terme d'accessibilité aux produits d'hygiène de base, j'en ai parlé aux autres et on a lancé le projet, conclut-iel.
– Mashi est trop modeste, intervint Hanta. Iel a pris l'initiative d'aller voir le directeur. Et lorsque celui-ci a répondu que le sujet ne le concernait pas, que ce n'était pas de son ressort, c'est Mashi qui a eu l'idée de la pétition.
– Iel nous en a parlé pendant des jours ! s'exclama Mina en faisant les gros yeux. Iel nous a motivé·e·s de fou... et nous motive toujours, d'ailleurs. C'est iel qui gère tout le projet.
– Arrêtez, c'est un travail de groupe, se défendit Mashi.
– Il faut rendre à César ce qui est à César ! affirma saon ami·e d'un air docte qui fit beaucoup rire Hanta.
Mashi leva les yeux au ciel en soupirant.
– En tout cas, c'est vraiment un super projet ! s'exclama Denki. Les écoles devraient être mieux équipées...
– Pas seulement les écoles, en fait, intervint Hanta. J'ai toujours la crainte d'avoir les règles et de pas avoir de protections, au cinéma, dans les boutiques, au café... et à peu près partout en fait. D'ailleurs, y a des distributeurs gratuits ici, dans les toilettes, si besoin.
– Oh, c'est bon à savoir, lâcha Denki.
Il hésita un bref instant avant de reprendre :
– Et je comprends, je suis pareil...
– Cheeeeeck ! s'écria Mina en tendant le poing.
Denki rigola, la posture plus détendue, entrechoquant avec joie son poing avec læ enby. Hanta suivit le mouvement, hilare ; puis Mina se leva d'un bond et s'écria d'une voix forte qui résonna dans tout le café :
– Momo, Kyoka, checkez avec nous !
Les deux jeunes filles répondirent avec enthousiasme, sans même connaître la raison de ce cri de guerre. Ochako, assise à côté d'Hanta, semblait avoir suivi la conversation et leur adressa un sourire compatissant. Katsuki grogna qu'iels foutaient le bordel et Eijiro se prit un fou rire monumental sous le regard interloqué de Shouto. Tenya leur reprochait de perturber l'établissement, lorsque Rumi passa près de leur table, s'écriant « Cheeeeck ! » à son tour et provoquant l'hilarité générale.
– En fait, il m'est arrivé la même chose au lycée il y a quelques mois, raconta Denki peu après. Mon cycle fait un peu n'importe quoi en ce moment et j'étais pas préparé. J'avais rien sur moi, l'infirmerie non plus, et j'avais une énoooorme tache sur mon pantalon. Du genre qu'on peut pas rater. J'ai même pas essayé de laver le pantalon, après : je l'ai jeté direct.
– Oh, l'enfer, gémit Hanta. Comment t'as fait ?
– Hitoshi m'a sauvé la vie. Il est allé m'acheter des serviettes à la supérette à côté, alors qu'on se connaissait même pas !
– Toi, t'es un mec bien ! lâcha Mina.
– Respect, approuva Hanta.
L'adolescent se raidit un peu sur sa chaise, se massant la nuque d'un air gêné :
– C'est pas grand chose, marmonna-t-il.
– Détrompe-toi, intervint Mashi. C'est pas tout le monde qui aurait réagi comme ça.
– Bah, j'allais pas le laisser en plan comme ça, répondit Hitoshi en haussant les épaules.
– Je répète ce que j'ai dit : toi, t'es un mec bien !
Denki s'empressa d'approuver, révélant que son ami conservait depuis quelques serviettes de dépannage au fond de son sac à dos, en cas de nouvel accident. Ochako, Izuku et Tenya se rapprochèrent de la conversation, se mêlant à elleux pour complimenter l'initiative d'Hitoshi, qui rougit jusqu'à la racine des cheveux d'être ainsi au centre de l'attention.
De bonne grâce, iels changèrent de sujet.
Denki et Hitoshi se montrant toutefois intéressés par leur pétition, Mashi leur proposa de les rejoindre – iels avaient toujours besoin de volontaires. Les deux garçons acceptèrent avec joie.
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Mashi devint très vite ami·e avec Denki et Hitoshi – les deux garçons s'intégrant tout aussi facilement dans leur petit groupe.
Iels se retrouvaient souvent tous·tes les trois pour demander des signatures à leurs camarades, mais également pour partager leur repas à la cantine, passer leurs moments de pause ensemble, boire un chocolat chaud au Rainbow Coffee ou encore se régaler des délicieux gâteaux préparés par Mme Kaminari.
Iels discutaient beaucoup, de leurs doutes comme de leurs rêves, les uns aussi brûlants que les autres du haut de leurs dix-sept ans. Denki se confia sur le harcèlement qu'il avait connu dans sa précédente école mais aussi de l'appui indéfectible que sa mère lui apportait depuis son coming out. Mashi évoqua les difficultés qu'iel rencontrait parfois à éduquer sa propre famille sur la non-binarité, ainsi que le soutien permanent de ses ami·e·s. Hitoshi se montrait moins bavard, mais révélait par moments combien l'absence continuelle de ses parents lui pesait ; il souffrait bien plus de la solitude qu'il ne voulait bien l'admettre. Denki et Mashi en avaient conscience et se montraient d'autant plus présent·e·s, soudant leur petit trio dans les plaisanteries, les sorties improvisées, et les discussions sur leur conversation de groupe qui duraient jusqu'à des heures indues le soir.
La pétition progressait bien en parallèle. Leur équipe était si enthousiaste et motivée qu'iels obtinrent suffisamment de signatures en moins de trois semaines. Rumi et Tsunagu mirent le Rainbow Coffe à leur disposition, un après-midi, afin que les treize membres du groupe puissent préparer la nouvelle entrevue avec le directeur de Yuei.
D'un avis unanime, Mashi fut désigné·e pour être leur porte-parole. Iel était ému·e de cette décision et déterminé·e à obtenir gain de cause ; mais la pression lui noua le ventre durant les deux jours précédant le rendez-vous. Le directeur était une figure d'autorité. Mashi ne se remémorait que trop bien leur première discussion sur le sujet. Iel ne pouvait s'empêcher de craindre un nouveau refus et plus que tout, de faire une bourde qui ruinerait toutes leurs chances.
– Je suis sûr que ça va bien se passer, assura Hitoshi avec conviction.
– Et on sera là en soutien, ajouta Momo en se désignant ainsi que Denki.
Iels avaient convenu que la jeune fille, déléguée de sa classe et major de promo des premières, accompagnerait Mashi pour présenter leur demande au directeur. Habituée à dialoguer avec les professeur·e·s et le personnel de l'établissement, sa voix ne serait pas de trop pour faire entendre leur cause.
Denki s'était volontairement proposé pour les accompagner.
– Tu es sûr de toi ? demanda encore Mashi, le matin du rendez-vous.
– Oui, affirma-t-il même si l'enby percevait sa nervosité. Ce qui m'est arrivé en septembre est un parfait exemple de ce qui ne doit plus se produire dans ce lycée. Et je veux le faire.
Mashi se contenta de hocher la tête, l'esprit trop agité pour argumenter à moins de deux heures de l'entrevue avec le directeur. Iel crut que les minutes ne cesseraient jamais de s'allonger, jusqu'à ce qu'iels se retrouvent tous les trois, Mashi, Momo et Denki, devant les bureaux de la direction. Iel prit une profonde inspiration, raffermit sa prise sur le porte-documents contenant toutes les signatures, puis frappa deux coups à la porte.
La discussion se passa étonnamment bien.
Iels avaient bien entendu informé le directeur de la raison de leur venue, mais ce dernier avait également eu vent du déroulement de leur pétition, ainsi que de l'implication d'une bonne partie de l'équipe professorale. Les trois étudiant·e·s apprirent avec surprise que quelques parents d'élèves avaient pris l'initiative de contacter le lycée pour soutenir leur démarche. Face à cette mobilisation, le directeur leur promit la mise en place de distributeurs gratuits dans tout l'établissement d'ici la fin de l'année scolaire. Mashi ne sut dire si la décision était motivée par une conviction sincère ou dictée par les nombreuses voix vouées à leur cause.
Mais peu importait, puisqu'iels avaient obtenu gain de cause. Tout le groupe se réunit le soir-même au Rainbow Coffee pour célébrer leur réussite. Tsunagu leur offrit un gâteau au chocolat préparé en cuisine spécialement pour eux avec comme message personnalisé « La Victoire des Tampons », dont iels se régalèrent, n'en laissant pas une miette.
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Les vacances d'hiver commençaient à la fin de la semaine ; occupé·e·s qu'iels étaient par la pétition, iels n'avaient pas vu le temps passer. Le dernier jour de cours, Denki invita Hitoshi et Mashi à passer le week-end chez lui.
Officiellement, pour marquer la fin du troisième trimestre.
Officieusement, pour fêter une nouvelle fois la « Victoire des Tampons ».
En vérité, Hitoshi se retrouvait seul pour le début des vacances, et ses ami·e·s ne voulaient pas l'abandonner à son sort. De toute façon, iels n'avaient nul besoin de prétexte pour passer du temps ensemble.
Ikazu Kaminari fut ravie de les accueillir, heureuse de voir son fils si bien entouré et infiniment fière de leur initiative auprès du lycée. Hitoshi l'avait déjà vue une paire de fois à la sortie de l'école, mais Mashi la rencontrait pour la première fois. Elle les accueillit tous·tes les deux avec un immense sourire et un plat de mushi manjus encore chauds, certains à la pâte de haricots rouges et les autres à la crème de marrons. Elle læ genra correctement dès son arrivée, se reprenant aussitôt lorsqu'une erreur se glissait sous sa langue – au point qu'iel devina que Denki l'avait briefée sur le sujet.
Mashi se sentit aussitôt à l'aise dans le petit appartement et comprit au sourire d'Hitoshi que c'était également son cas.
L'habitation n'était pas bien grande, iels seraient contraints de s'entasser sur des matelas gonflables dans la petite chambre de Denki mais cela leur était égal. La cuisine était fonctionnelle et le salon s'encombrait de meubles dépareillés, repoussés contre les murs pour faire de la place au sapin de Noël surchargé de boules colorées et de guirlandes lumineuses.
– Mashi, tes cheveux sont absolument magnifiques, releva la mère de Denki alors qu'iels s'installaient sur le canapé pour déguster les pâtisseries fourrées et boire un chocolat chaud.
Un sourire éclatant fleurit sur ses lèvres alors qu'iel passait les doigts dans l'épaisse tresse sur son épaule. L'adolescent·e se plaisait depuis peu à se poser des extensions colorées, ainsi l'une des mèches de sa coiffure était d'un bleu sombre, parsemée de fils d'argent. Iel avait également piqué une fleur origami à l'extrémité de sa tresse mais l'humidité et les frottements de la journée l'avaient fripée. Elle ne tenait plus qu'à demi, alors Mashi la détacha.
– Merci, répondit-iel. J'aimerais bien me faire des mèches, ou même une coloration l'année prochaine.
– Oh, en bleu aussi ? demanda Mme Kaminari en pointant ses extensions.
– Je pense, oui.
– Tu seras tellement canon, comme ça, lâcha Denki en se goinfrant de manjus.
Un tressaillement secoua le ventre de Mashi devant ce compliment si spontané qu'il relevait presque du comique. Sa mère le reprit sur ses manières – Denki avait de la pâte de haricots rouges partout sur le menton – alors qu'Hitoshi et Mashi éclataient de rire.
– C'est dommage que ta fleur se soit abîmée, releva Hitoshi en jouant distraitement avec les pétales de papier.
– J'en ferais une autre demain.
– Oh attends, j'ai une idée ! s'exclama Denki avant de se lever d'un bond.
Le garçon se précipita vers le sapin, ses doigts tirant sur les différentes branches alors qu'il semblait chercher quelque chose. Les autres échangèrent un regard interloqué, puis Denki poussa un cri de joie. Il se pencha en avant, œuvra un moment – iels crurent un instant qu'il allait renverser l'arbre de noël – puis se retourna finalement en brandissant d'un air victorieux un brin aux épines fournies. Iels le dévisagèrent sans comprendre.
– Qu'est-ce que tu fais, mon chéri ? demanda sa mère.
– Vous voyez pas ? soupira Denki avant de revenir vers Mashi.
Il prit d'autorité sa tresse et entreprit de glisser la branche dans l'élastique qui maintenait la coiffure. Troublé·e par sa proximité – il était vraiment très proche –, Mashi le laissa faire sans réagir. Mais lorsque Denki s'éloigna, iel était écarlate.
– Ta-daaaaaam ! s'exclama son ami, très fier de lui.
– Ravissant, reconnut Mme Kaminari avec amusement.
Hitoshi manqua de s'étouffer de rire dans son chocolat chaud mais leva le pouce en signe d'approbation. Satisfait, Denki retourna s'asseoir, piochant au passage dans le plat de gâteaux. Mashi prit le parti d'en rire à son tour et la soirée comme le week-end se poursuivirent dans la bonne humeur.
