Rappel TW : mention de harcèlement, de transphobie, enbyphobie banalisée, crise d'angoisse.
Note : Il s'agit du dernier chapitre, il ne reste qu'un épilogue que je posterai la semaine prochaine.
LA COULEUR DE TON CŒUR
3 – Hitoshi : Jade Anthracite
Denki, Mashi,
Je n'ai pas le courage de vous le dire à voix haute alors je vous écris cette lettre (je ne sais même pas si j'oserai vous la donner au final, mais ça me permet au moins de sortir les choses, je pense ?). Je ne suis pas vraiment doué pour parler de moi, pour exprimer ce que je ressens. C'est un peu nul d'en passer par là, mais je ne sais pas comment faire autrement.
Puisque je suis seul dans ma chambre face à cette feuille blanche, autant aller droit au but : vous me plaisez. Tous·tes les deux. Dans le sens romantique du terme. Ce qui est un peu étrange, parce que je me pensais quelque part sur le spectre de l'aromantisme, et voilà que je réalise que je suis probablement polyamoureux. C'est ironique, non ? Je ne sais pas trop...
Ce que je sais, en revanche, c'est que oui, vous me plaisez.
Je ne sais pas vraiment comment l'expliquer (ni même si cela peut s'expliquer, en réalité ?). Denki, j'aime ta bonne humeur, tu vois toujours le verre à moitié plein même quand tout le monde veut te montrer qu'il est vide. J'aime ta manie de toujours parler et de faire plein de gestes avec tes mains comme s'il fallait que tu occupes tout l'espace autour de toi. J'aime ton humour, même s'il me fait parfois lever les yeux au ciel. J'aime être avec toi, avec vous : le temps paraît passer plus vite. Et je ne sais pas trop comment le formuler, mais je me sens à ma place quand je suis avec vous (et j'ai pas vraiment l'habitude de ça).
Mashi, tu es si doux·ce et gentil·le avec tous·tes celleux qui t'entourent, même quand iels ne le méritent pas forcément. J'aime que tu ailles toujours au bout de tes convictions, peu importe si le chemin est long et compliqué. Tu es toujours honnête et droit·e dans tout ce que tu fais. Et j'aime tellement les fleurs que tu glisses dans tes cheveux que je me retiens tous les jours de passer la main dedans. Je sais que c'est bizarre. Le monde paraît différent quand je suis avec vous deux. Je ne sais pas vraiment comment gérer tout ça. En fait, je ne sais même pas si j'ai envie que les choses changent entre nous.
Je veux dire que
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Un claquement de porte, au rez-de-chaussée, fit sursauter Hitoshi. Son stylo ripa sur la feuille, traçant une longue ligne noire en travers de la page. Dans un mouvement de panique, il glissa sa lettre inachevée dans le premier livre à portée de main – son manuel de maths – et se leva précipitamment de son bureau. Se glissant dans le couloir, il reconnut les voix de ses parents et fronça les sourcils. Iels ne devaient rentrer que dans deux semaines.
Auraient-iels décidé de lui faire une surprise, en ce vendredi 1er juillet 2022 ?
Ce serait bien la première fois.
L'adolescent dévala les escaliers pour les trouver dans l'entrée, chargé·e·s de valises et de sacs.
– Oh Hitoshi, lâcha sa mère comme si elle était surprise de le voir là.
Il se pinça les lèvres, se retenant de répondre qu'il passait bien plus de temps qu'elleux dans cette maison. Même la femme de ménage était là plus souvent. Au lieu de cela, Hitoshi ralentit le pas, descendant les dernières marches avec calme.
– Qu'est-ce que vous faites là ? demanda-t-il.
– Notre conférence de Kyoto a été annulée, informa son père. Mais nous ne restons que pour la journée. Nous avons un vol ce soir pour Shangaï, il y a là-bas un congrès tout à fait fascinant sur...
Hitoshi n'écouta même pas la fin de la phrase alors que son téléphone vibrait dans la poche de son pantalon. Il n'était pas surpris, mais la déception se fraya tout de même un chemin dans sa poitrine. Refoulant la boule au creux de sa gorge, il jeta un œil à son écran et une douce chaleur chassa aussitôt son amertume. Sans hésitation, il décrocha à l'appel vocal sur sa conversation de groupe avec Denki et Mashi. Aussitôt, les voix de ses ami·e·s résonnèrent dans le combiné et dans toute la pièce :
– JOYEUX ANNIVERSAIRE TOSHI ! hurlèrent-iels à pleins poumons.
Il ne put s'empêcher d'éclater de rire, parce que c'était tellement idiot et spontané, parce que la sincérité de cet appel le touchait plus que n'importe quoi d'autre, mais surtout parce que le visage décomposé de ses parents valait son pesant d'or. Hitoshi se fichait bien, au fond, qu'iels aient oublié son anniversaire – entre ça et un simple texto, il préférait encore ne pas les voir.
– Que tous tes vœux se réalisent aujourd'hui ! souhaita Mashi.
– Ma mère a fait des manjuuuuuuus ! s'excita Denki. On les mangera à la pause ce matin !
– J'ai hâte, répondit Hitoshi en tournant volontairement le dos à ses parents.
– Tu es déjà parti de chez toi ?
– Bientôt. Ma valise est prête, je suis sur le départ.
– Parfait, on se voit au lycée alors, conclut Mashi.
– À très viiiiiiite !
Hitoshi raccrocha sans cesser de sourire. Heureusement que ses ami·e·s étaient là, il leur serait à jamais reconnaissant de leur présence et de leur soutien. Iels l'avaient sorti de sa coquille de solitude, presque un an plus tôt, l'entraînant dans leur sillage de joie et de rires. Il ne s'imaginait plus aller au lycée sans elleux. Il ne s'imaginait plus vivre sans elleux. Iels avaient entamé l'année de terminale ensemble, quand bien même iels étaient toujours dans des classes différentes. Mais peu importait, iels passaient leurs journées à discuter et s'envoyer des messages, même lorsque leurs emplois du temps respectifs ne leur permettaient pas de se croiser autant qu'iels l'auraient voulu.
Il s'apprêtait à remonter pour récupérer ses affaires – il devait se hâter s'il ne voulait pas rater son bus, lorsque sa mère le retint :
– Oh, chéri, on pourrait venir te chercher après les cours pour une petite fête en famille...
Son ton maladroit ne dissimulait même pas l'improvisation de cette idée.
– J'peux pas, je passe le week-end chez des ami·e·s, lâcha-t-il sans se retourner.
Denki les avait invité·e·s, Mashi et lui. Mme Kaminari passerait les récupérer ce soir, à la sortie des cours et iels passeraient les deux jours suivants ensemble, à regarder des films débiles à la télévision et à se gaver de gâteaux. Hitoshi n'aurait pu rêver d'un meilleur programme pour son dix-huitième anniversaire – il ne voulait pas de fête. Il n'aimait pas les fêtes.
L'adolescent regagna sa chambre sans laisser à ses parents le temps d'argumenter. Son sac du week-end était déjà prêt, ne restait que celui de cours qu'il remplit pêle-mêle de ses livres et de sa trousse. Ses affaires sur l'épaule, il redescendit au rez-de-chaussée.
– Hitoshi, tu es sûr que...
– Bonne journée. À une prochaine !
Il sortit en faisant claquer la porte, appréciant la chaleur matinale de ce début d'été alors qu'il avançait d'un pas énergique vers l'arrêt de bus, au bout de la rue. Ses parents ne cherchèrent pas à le rattraper.
Son téléphone vibra lorsqu'il fut assis dans le bus et il vit la notification d'un message de sa mère. Hitoshi l'ignora, rejoignant plutôt sa conversation de groupe avec Denki et Mashi, où iels discutèrent avec animation des films à regarder ce week-end. Le trajet passa vite et il retrouva ses ami·e·s à l'entrée du lycée. Mashi arborait depuis presque un mois un tie and dye blond et bleu : la partie supérieure de sa chevelure restée naturelle alors que l'inférieure était colorée en bleu cobalt. Cela lui allait terriblement bien. Iel les portait aujourd'hui libres et Hitoshi dut se retenir, comme bien souvent, de glisser ses mains dedans.
Iels se jetèrent à son cou, lui souhaitant une nouvelle fois un bon anniversaire, assez fort pour attirer l'attention des élèves aux alentours – certain·e·s faisant même écho à leur « joyeux anniversaire ». Izuku, Ochako, Tenya et Shouto se joignirent à elleux pour lui adresser le même souhait, puis iels se séparèrent, Hitoshi et ses deux meilleur·e·s ami·e·s quittant le hall d'entrée.
– Mes parents étaient là, ce matin, révéla Hitoshi alors qu'iels descendaient dans la cour.
– Non, sérieux ?!
Il leur raconta la scène surréaliste, récoltant une pluie de commentaires acerbes et virulents à l'encontre de ses parents – ce qui lui réchauffa étonnamment le cœur. La sonnerie de début des cours interrompit leur conversation.
– Mince, j'ai cours de maths mais j'ai oublié mon livre, grimaça Denki, le nez dans son sac. L'un·e de vous l'a ?
L'adolescent agitait nerveusement les mains, l'air penaud, avec ce sourire maladroit qui le rendait si craquant. L'estomac d'Hitoshi tressauta même s'il soupira, pour la forme :
– Pense à me le rendre cet après-midi, précisa-t-il en lui passant le manuel.
– Tu me sauves la vie, merci !
– Ça devient une habitude, plaisanta Hitoshi en référence à leur rencontre dans les toilettes.
Iels rigolèrent à ce souvenir puis se séparèrent pour rejoindre leurs classes respectives, regrettant de devoir déjà se séparer et attendant la prochaine pause à laquelle iels pourraient se retrouver.
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Mashi poussa la porte des toilettes, légèrement inquiet·e.
Iel trouva Denki occupé à faire les cents pas devant les lavabos, triturant une feuille de papier entre ses mains. Son ami se figea en l'apercevant, joues rougissantes et regard fuyant. Mashi fronça les sourcils, intrigué·e par ce comportement. Denki lui avait envoyé un texto paniqué quelques minutes plus tôt – un message individuel, au lieu de leur conversation de groupe habituelle – lui demandant de s'éclipser de son cours de physique pour venir le rejoindre de toute urgence aux toilettes. Mashi avait un bref instant pensé à un accident de règles, mais un coup d'œil au distributeur de protections nouvellement installé lui apprit qu'il était encore plein. Il s'agissait donc d'autre chose.
– Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-iel.
Denki posa enfin son regard sur ellui, rougit encore un peu et se mordit la lèvre inférieure avant d'avancer sans un mot et de lui tendre la feuille qu'il tenait entre ses mains.
Mashi baissa les yeux sur le document, perplexe. Iel commença à lire sans comprendre, surpris·e de reconnaître son prénom en intitulé de la lettre, puis reconnut l'écriture d'Hitoshi. Ses doigts se crispèrent légèrement sur le papier alors qu'iel reprenait sa lecture depuis le début. Un tressaillement remua son ventre alors que les mots résonnaient dans sa tête et peut-être bien qu'une légère chaleur monta jusqu'à ses joues. Lorsqu'iel releva la tête, Denki avait viré à l'écarlate.
– Je... Où est-ce... Où tu as eu ça ? bredouilla-t-iel.
– Dans le livre de maths que m'a prêté Hitoshi. Je... Je pense pas que c'était volontaire. La lettre est pas finie. J'ai pas vraiment fait exprès de la lire, elle était sous mes yeux. Et après, je...
Sa phrase resta en suspens, mais Mashi devina la suite : il avait paniqué et avait envoyé un message lui demandant de le rejoindre ici, dans les toilettes – à croire qu'il arrivait toujours des histoires à Denki dans les sanitaires du lycée. L'enby prit une lente inspiration, essayant de réfléchir malgré le chaos de pensées que sa lecture avait provoqué sous son crâne.
– Je vois. Et tu... t'en penses quoi ? demanda-t-iel en désignant la lettre.
– Bah, j'suis plutôt d'accord avec Hitoshi.
Le cœur de Mashi rata un battement devant cette réponse un peu trop nonchalante. Que-quoi ? Sur quoi était-il d'accord, exactement ? Sur le fait de se mettre en trouple avec Hitoshi et ellui ? Pas que cette perspective læ rebute, iel avait possiblement un faible commun pour ses deux amis depuis... depuis le début ou presque. Mais entre admettre ses possibles sentiments et le début d'une relation, il y avait un gouffre vertigineux qui lui coupa brièvement le souffle.
– Comment ça ?
– Ben, t'es super sympa avec tout le monde, t'es toujours à fond dans tout ce que tu fais et putain, moi aussi j'ai tout le temps envie de passer mes mains dans tes cheveux, parce que ça te va trop bien le bleu sérieux et puis tu es tellement canon, Mashi, tu t'en rends même pas compte, expliqua Denki en parlant vite, les mains agitées et les yeux écarquillés.
Les joues de Mashi læ brulaient tellement qu'iel crut prendre feu, là, dans l'instant. Denki se tut brusquement, venant peut-être de se rendre compte de ce qu'il venait de déclarer, et un silence maladroit se posa entre eux. Gêné·e, Mashi baissa les yeux sur la lettre d'Hitoshi, son regard rebondissant sur les mots tracés à l'encre noire.
Un faible sourire lui vint lorsqu'iel relut le passage sur Denki.
– Hitoshi a raison. Ta manie de toujours parler avec tes mains est adorable. Et t'as un sourire craquant, aussi.
Son ami parut se consumer sur place et il se passa nerveusement la main dans les cheveux, s'agitant encore une fois.
– On dirait qu'il a visé juste sur toute la ligne, souffla Mashi, plus pour iel-même que pour Denki.
– En même temps, Hitoshi est super observateur.
– Oui, il sait écouter les autres, opina-t-iel. Il est tellement généreux et prévenant.
– Mais grave, il est super mignon en plus ! lâcha Denki.
– Oh, son petit sourire en coin quand il est gêné, là, ça me fait fondre à chaque fois !
Iels échangèrent un regard complice, amusé·e·s de se voir l'un·e comme l'autre aussi accroché·e à leur ami commun. Un éclat de rire, probablement nerveux, vint à leurs lèvres. Iels étaient visiblement tous·tes les trois mutuellement attiré·e·s par les autres, peut-être depuis un moment, mais il avait fallu cette lettre oubliée dans un livre de maths pour qu'iels se retrouvent ici, dans les toilettes, à s'avouer gauchement qu'iels se plaisaient – du moins, Denki et Mashi.
Il manquait encore Hitoshi, même si ses mots étaient présents à travers cette lettre inachevée.
– Et maintenant, on fait quoi ? demanda Denki, un soupçon de panique dans la voix.
Le vide revint chatouiller les pieds de Mashi mais iel se força à prendre une lente inspiration. Iel ne savait pas exactement depuis combien de temps iels étaient là, dans les toilettes, mais iels ne pouvaient s'attarder beaucoup plus au risque de voir leurs professeur·e·s respectif·ve·s s'inquiéter de leur absence prolongée.
La question ne pouvait toutefois rester en suspens.
– Ça te dirait d'être... d'être tous les trois en trouple ? formula-t-iel tout bas, trop gêné·e pour hausser la voix.
– Putain, oui ! s'exclama Denki.
Sa spontanéité lui arracha un rire, chassant le vide sous ses pieds, même si l'intérieur de son ventre paraissait être devenu liquide, tourbillonnant dans tous les sens comme des tempêtes miniatures.
– Et toi ? demanda Denki, plus doucement (hésitant, peut-être ?).
Mashi sourit et s'approcha, glissant ses doigts contre ceux de son ami.
– Ça me plairait beaucoup.
Le sourire de Denki lui crocheta le cœur et iel ne résista pas à l'envie de le prendre dans ses bras, le serrant contre ellui alors qu'iel sentait ses mains se crisper sur son tee-shirt en réponse à l'étreinte. Mashi glissa son visage dans les cheveux de Denki, respirant discrètement son odeur. Iels se séparèrent, un peu gauches dans leurs gestes.
– Et maintenant, on fait quoi ? demanda une nouvelle fois Denki.
– Il faut qu'on parle à Hitoshi.
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Comme convenu, Mme Kaminari vint les chercher à la fin des cours. Elle les accueillit aussi chaleureusement qu'à son habitude et serra même Hitoshi dans ses bras en lui souhaitant un bon anniversaire. L'adolescent répondit timidement à l'étreinte, plus touché par cette marque d'affection que par tous les messages de ses propres parents. Iels montèrent en voiture, parcourant les quarante minutes de route les séparant du domicile des Kaminari dans la joie et la bonne humeur.
La mère de Denki resta le temps d'offrir son cadeau à Hitoshi – un tee-shirt de son groupe préféré, que Mashi leur avait d'ailleurs fait découvrir, et il ne s'attendait tellement pas à recevoir un cadeau de sa part qu'il se retint de pleurer – puis elle dut repartir pour sa tournée du soir d'infirmière, laissant les trois adolescent·e·s seul·e·s.
Iels étaient installé·e·s dans la chambre, assis·e·s en cercle sur plusieurs coussins posés à même le sol, et Hitoshi capta une fois encore un regard ambigu entre Denki et Mashi. Ce n'était pas la première fois qu'il notait ce genre de détail : ses deux ami·e·s se comportaient de façon étrange depuis le début de la journée. Il devinait quelque chose, dans leurs gestes et leurs manières d'être, qui différait de l'ordinaire mais il ne saurait dire quoi. Hitoshi avait pensé se faire des idées, toutefois la sensation s'accentuait au fil des heures. Il n'avait pas osé poser de questions, incertain de ce qu'il percevait. Sans compter qu'iels n'avaient presque pas eu un seul moment de tranquillité aujourd'hui, sans cesse accompagné·e·s de leurs ami·e·s ou de camarades de classe.
Hitoshi ne regrettait pas d'être aussi bien entouré, il avait même passé le meilleur anniversaire de sa vie grâce à elleux, mais cette tension qui flottait au-dessus de Denki et Mashi commençait à lui peser. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait et ne pouvait s'empêcher d'imaginer différents scenarii qui allaient du bête quiproquo à la catastrophe imminente.
Le silence étrange qui régnait depuis le départ de Mme Kaminari semblait effectivement annoncer un cataclysme. Iels se jetaient de petits regards en coin sans qu'aucun·e n'ose prendre la parole. L'attente en devenait insoutenable.
– Hitoshi ? On aurait voulu te parler de quelque chose, commença finalement Mashi.
Le ventre d'Hitoshi se contracta douloureusement à ces mots.
Mashi se pencha pour donner un coup de coude dans les côtes de Denki. Ce dernier parut se souvenir de quelque chose et fouilla dans son sac avant d'en sortir une feuille chiffonnée. L'adolescent lui adressa un regard gêné avant de lui tendre le document.
Hitoshi le déplia, fébrile, puis bondit sur ses jambes en reconnaissant la lettre qu'il avait tenté d'écrire le matin même. L'angoisse lui brûla les veines alors qu'il levait des yeux paniqués vers ses deux ami·e·s, essayant de comprendre comment diable cette fichue lettre avait atterri entre leurs mains. Dans un flash, il se revit glisser la feuille dans son manuel de maths. Manuel qu'il avait ensuite prêté à Denki ce matin. C'était donc pour ça qu'iels agissaient de façon bizarre depuis le début de la journée.
Iels savaient, iels devaient probablement le trouver fou, ou pervers, ou un mélange des deux ; iels ne savaient pas comment le lui dire mais Hitoshi voyait déjà venir la fin de leur amitié et cette seule pensée lui noua la gorge jusqu'aux larmes.
– Hé, Hitoshi, souffla doucement Mashi en posant sa main sur la sienne.
Iel s'était levé·e et approché·e sans qu'il s'en aperçoive. Ses yeux bruns étaient un océan de calme, cela l'apaisa légèrement.
– On est désolé·e·s de l'avoir lue sans ton autorisation. Mais ça nous fait plaisir et pour être honnête, on ressent la même chose.
Hitoshi battit plusieurs fois des paupières alors que les mots se frayaient un chemin jusqu'à son cerveau encore embrumé de panique. Il ne comprenait pas ce qu'iel voulait dire. Il dévisagea Mashi, puis tourna les yeux vers Denki, toujours perplexe.
Ce dernier se leva à son tour pour les rejoindre.
– Mashi a raison. Tu nous plais même beaucoup.
– Sérieux ? Mais je... Vous n'êtes pas en colère ?
– Pourquoi on serait en colère ? s'étonna Denki, perdu.
Hitoshi ne sut que répondre. Il ne savait même pas pourquoi il s'était imaginé qu'iels pourraient mal réagir. Après tout, iels s'entendaient bien depuis le premier jour. Iels étaient complices, complémentaires de bien des façons, devenant très proches en un court laps de temps sans qu'iels n'y réfléchissent. Ça c'était fait naturellement.
Il n'y avait aucune raison pour que cela ne continue pas.
– Ta lettre n'est pas vraiment finie, mais... tu aimerais sortir avec nous deux ?
– Je... commença Hitoshi avant que les mots ne se bloquent dans sa gorge.
Il leur jeta un regard désemparé. Il était perdu lorsqu'il était question d'aborder ces sujets. Toujours aussi calme, Mashi l'invita à se rasseoir et iels s'installèrent comme précédemment. Presque sans qu'iels n'y pensent, leurs doigts se cherchèrent entre les coussins, se nouant timidement ensemble.
– Prends ton temps, souffla Mashi.
– Désolé, je... je sais jamais trop comment... parler de ça...
– T'excuses pas, fit Denki en lui donnant un léger coup d'épaule, sourire au coin des lèvres.
Hitoshi réalisa alors qu'iels étaient aussi nerveuxses que lui et il se demanda pourquoi il ne s'en était pas aperçu avant.
– J'ai toujours eu du mal à me positionner par rapport aux relations amoureuses, avoua-t-il avec un peu plus d'assurance. Pendant très longtemps, j'avais juste... peur d'y penser. Avec le recul, je me dis que c'est peut-être à cause de mes parents. Je sais qu'iels vivent très bien leur relation, mais comme iels ne sont jamais là...
– T'as jamais eu d'exemple concret... comprit Denki.
Hitoshi hocha la tête.
– Je comprends, reprit Denki. Un peu. Comme mon père est mort quand j'étais petit et que ma mère a toujours été seule depuis...
Il haussa les épaules. Instinctivement, Mashi et Hitoshi se rapprochèrent de lui. L'adolescent leur renvoya un sourire lumineux avant de pousser Hitoshi à continuer d'un signe de tête. Ce dernier prit une courte inspiration.
– Quand Shouto et Tenya ont commencé à parler d'aromantisme, au Rainbow Coffee, ça a pas mal résonné en moi. Le sentiment de perplexité face aux enjeux amoureux, l'impression de décalage... Plus je me renseignais sur le sujet, et plus ça me paraissait logique. Mais d'un autre côté, plus je passe de temps avec vous, plus je...
Il hésita encore, butant sur ses mots, incapable d'expliquer ce qui se tordait au fond de son ventre, qui lui donnait l'envie confuse de serrer ses ami·e·s dans ses bras et qui, en même temps, lui soufflait de prendre ses jambes à son cou le plus vite possible.
Sans se concerter, Mashi et Denki serrèrent chacun·e un peu plus fort ses mains.
– J'ai envie d'être avec vous, souffla Hitoshi, les larmes aux yeux. Mais j'ai peur de pas être adapté à la vie de couple, de pas être fait pour ça, de tout faire rater et de vous faire souffrir...
– Hééé, du calme. Tu n'es pas tout seul pour gérer ça, tu sais. On est avec toi, assura Mashi.
– Puis d'abord, on sera pas un couple mais un trouple si on sort ensemble ! affirma Denki avec fierté.
Hitoshi éclata de rire, presque pris de court par sa propre hilarité mais cela lui permit de relâcher une partie de la pression accumulée au cours de cette discussion – et même avant, depuis le début de la journée. Mashi se joignit à son rire, à la grande offuscation de Denki qui croisa les bras, boudeur.
– Mais il a raison, reconnut Mashi. On n'a pas à suivre les normes de couple, du moment qu'on trouve une relation qui nous convient à tous·tes les trois. Si on reste à l'écoute et qu'on communique, je ne vois pas pourquoi ça ne fonctionnerait pas...
Iel se tourna vers Hitoshi.
– Si c'est ce dont tu as envie, bien sûr.
– Je pense. J'ai envie d'essayer en tout cas.
Hitoshi voulait y croire.
Parce que c'étaient Mashi et Denki. Même s'iels ne se connaissaient que depuis quelques mois, pas tout à fait un an, iels avaient pris une place unique et précieuse dans sa vie. Hitoshi se sentait différent à leurs côtés, infiniment plus heureux, plus libre peut-être. Comme s'il avait enfin trouvé sa place dans le monde. Alors au fond, qu'iels soient ami·e·s, trouple ou autre chose encore, cela lui importait peu, du moment qu'il pouvait rester avec elleux. Parce qu'il était plus à l'aise en leur compagnie qu'avec n'importe qui d'autre. Iels étaient différents. Iels étaient spéciaux.
– Peut-être qu'en fait, je suis demi-aro, réalisa-t-il.
– Possible, oui, opina Denki.
Il leur sourit plus largement, comme libéré d'un poids qu'il ignorait porter.
– Alors, on tente l'aventure ? proposa Mashi.
Iels échangèrent un regard complice, leurs sourires montant jusqu'aux oreilles, avant d'approuver d'une même voix.
Rigolant à moitié, Mashi se jeta à leurs cous, les faisant basculer en arrière. Denki lâcha un cri de surprise et voulut se venger en lui faisant des chatouilles mais il s'attaquait autant à Hitoshi qu'à ellui. Iels se battaient à moitié, hilares, comme des enfants idiot·e·s et naïf·ve·s. Jamais Hitoshi ne s'était sentit aussi heureux.
Emporté·e par son élan, Mashi s'échoua à moitié sur Denki, et se figea à quelques centimètres de son visage alors que l'atmosphère se chargeait d'une tension nouvelle. Puis, avec un sourire taquin, iel se pencha pour l'embrasser. Hitoshi sentit son cœur dégringoler, le faisant frémir de l'intérieur. Il aimait les voir ainsi, réalisa-t-il. Sur une impulsion, il glissa sa main dans les mèches à demi-teintées de Mashi. Elles étaient aussi douces qu'il l'avait toujours imaginé.
– Mes cheveux te plaisent ? releva Mashi, légèrement narquois·e, en se tournant vers lui.
Hitoshi rougit légèrement au souvenir de sa lettre, dans laquelle il mentionnait sa fascination pour les coiffures de son ami·e, mais il ne se laissa pas démonter, lui tirant la langue en retour.
Mashi éclata de rire, puis se redressa pour poser ses lèvres sur les siennes. C'était doux et fébrile à la fois. Hitoshi leva sa main jusqu'à sa nuque, profitant de son odeur, de sa chaleur, de sa présence. Denki s'agitait à côté d'elleux. Iels rigolèrent doucement avant de l'ajouter à leur étreinte ; Hitoshi goûta ses baisers, plus maladroits mais tout aussi passionnés. Iels basculèrent à nouveau sur les coussins éparpillés au sol, s'embrassant et riant en même temps. Iels se cherchaient, se découvraient, leurs gestes maladroits, parfois manqués – iels échangèrent un ou deux coups de boule en plus des baisers.
Iels finirent étalé·e·s sur le sol au milieu des coussins, plus ou moins les un·e·s sur les autres. Hitoshi jouait avec les mèches bleues de Mashi ; alors qu'iel-même redessinait du bout des doigts le visage de Denki, lui arrachant parfois de petits gloussements.
– Du coup, comment vous voyez notre relation, en terme de polyamour ? demanda Mashi au bout d'un moment.
– Tu veux dire, trouple libre ou polyfidèle ? releva Denki.
Iel hocha la tête.
– Moi, je veux seulement être avec vous, et rien qu'avec vous, reconnut Hitoshi. Je ne me vois honnêtement pas partager ce que nous avons avec quelqu'un d'autre.
Il avait déjà suffisamment de mal à appréhender cette nouvelle relation, même si elle l'emplissait de joie.
– Pareil, deux amoureuxses, ça me suffit amplement ! s'exclama Denki.
Les deux garçons se tournèrent d'un même geste vers leur nouvelle·au petit·e ami·e, bien silencieuxse alors qu'iel avait lancé le sujet de discussion. Mashi se redressa avec un sourire timide.
– Je m'étais déjà interrogé·e sur le polyamour, vous savez. Pas longtemps après mon coming-out. J'en étais venu·e à la conclusion que ça ne me correspondait pas... Surtout parce que le seul système que j'avais sous les yeux, c'était celui des constellations.
Rumi, la co-propriétaire du Rainbow Coffee, fonctionnait sur ce système. Elle avait entre trois et quatre relations indépendantes et différentes, d'importances différentes mais toutes stables et régulières. L'ancienne boxeuse s'épanouissait dans ce mode de vie mais Hitoshi pouvait comprendre que ce ne soit pas le cas de tout le monde. Lui-même ne pourrait jamais s'en accommoder.
– Et ça, je pourrais vraiment pas m'y faire, avoua Mashi. Vous avoir rencontré m'a fait comprendre que je pouvais aimer deux personnes différentes, mais je ne me vois pas dans une relation libre, ouverte à d'autres.
– Donc trouple fermé et polyfidèle ! conclut Denki avec un immense sourire.
– On est sur la même longueur d'ondes, confirma Hitoshi.
Mashi sourit, visiblement soulagé·e, et vint se nicher dans leurs bras.
Hitoshi les serra contre lui, le cœur fébrile, mais tellement heureux de leur contact, de leur présence. Il ne voulait être nulle part ailleurs. Il voulait que ça dure toujours.
