Lily : Oh oui, Eleanor et Fred sont tous les deux très obstinés dans leur genre, même si leur obstination ne va pas dans la même direction !

Nawel H : Merci pour ton commentaire ! L'écriture de cette histoire ne me satisfait pas totalement mais je souhaitais quand même la partager, pour avoir quelques retours justement. J'espère que la suite te plaira !


J'avais beau avoir accordé une chance à Fred, je ne comptais pas lui faciliter la tâche. Je décidais de la direction que prenait notre chemin sans lui demander son avis. Je ne le consultais pour absolument rien. Pourtant, il me suivait sans se plaindre. J'avais l'impression de le mener à la baguette et ça me plaisait bien d'avoir le contrôle sur nos allers et venus.

Néanmoins, là où j'aurais parfois préféré évoluer en silence, il persistait à vouloir parler. Il était vrai que nous n'avions pas besoin de reprendre notre souffle, nous pouvions donc sans mal parler et courir en même temps, mais j'étais habituée au silence et je peinais à m'habituer à cette compagnie nouvelle.

— Es-tu donc un tel bavard ? le coupai-je à un moment.

Il éclata de rire.

— Je ne l'étais pas auparavant, admit-il. Celui que tu vois là, c'est le résultat d'années de solitude. J'étais comme toi avant. J'aurais refusé la compagnie de n'importe qui. Enfin, à part celle de Bree…

— Bree ? répétai-je.

— L'amie dont je t'avais parlé.

— Celle qui me ressemblait ?

Il acquiesça.

— Et pourquoi n'es-tu pas avec elle ?

— Parce qu'elle est morte.

J'aurais sûrement du ressentir de la peine pour lui, mais je n'en ressentais aucune. Présenter mes condoléances à Fred aurait été particulièrement hypocrite.

— Elle était comme nous ? m'enquis-je.

Il hocha à nouveau la tête.

— Alors je suppose qu'elle n'est pas morte par accident.

— Elle était dans le groupe duquel je me suis échappé. Juste avant qu'on nous conduise à la bataille, je suis parti. Je lui ai proposé de s'enfuir avec moi, mais elle souhaitait retrouver son ami avant. Diego. Elle n'est jamais venue au point de rendez-vous que j'avais fixé. Elle a du périr dans le combat. Je m'en veux beaucoup de ne pas avoir tenté de la retenir, mais elle était déterminée à trouver son ami…

Je restai silencieuse. Qu'y avait-il à répondre à cela ? Fred ne vint plus rompre le silence non plus après avoir évoqué son amie perdue. Je supposais qu'il se remémorait le passé en sa compagnie. De toute façon, son silence me convenait bien.

Plus tard, alors que nous nous étions arrêtés au bord d'une falaise, Fred reprit le cours de la conversation comme si nous ne l'avions jamais interrompue.

— En un sens, je me sens coupable de son sort. Je me doutais qu'il y avait des chances pour qu'elle ne revienne jamais. Je crois qu'elle le savait aussi. Je regrette de ne pas avoir insisté plus que je ne l'ai fais, mais je sais aussi qu'il ne sert à rien d'avoir des regrets maintenant. Le monde doit continuer à avancer et moi aussi.

Occupée à effriter du bout des doigts le rocher sur lequel j'étais assise, je demeurais silencieuse. Pour quelqu'un qui était décidé à avancer, je trouvais que Fred parlait beaucoup de cette Bree.

— Tu penses que quelque chose nous attend de l'autre côté ? s'enquit-il ensuite.

Je poussais un soupir ennuyé.

— Tu te demandes si Bree peut te voir d'où elle est ? rétorquai-je sans masquer mon exaspération. Je doute que ce soit possible, ni pour des monstres tels que nous, ni même pour les humains. Ne serait-ce d'ailleurs pas un peu flippant d'imaginer tous ces gens morts nous observant de je-ne-sais-où ?

Fred haussa les épaules, l'air pensif.

— Tu as sûrement raison. Mais alors, ce serait le vide ?

— On existe, et puis on cesse d'exister. Purement et simplement. Le monde continuera à être le même, avec ou sans nous.

— J'ai toujours pensé comme toi. Du temps où j'étais humain, je ne voyais le monde qu'à travers la science. Mais l'existence des vampires… Je dois avouer que ça a un peu remis en question mes croyances.

— Il y a sûrement une explication scientifique à ce qu'on est, répliquai-je.

— Je n'en suis plus aussi certain. Je crois que certaines choses ne s'expliquent pas.

Je ne répondis pas. Il avait peut-être raison, peut-être pas. A vrai dire, je m'en fichais pas mal. Savoir si notre existence s'expliquait importait peu. Nous existions et c'était suffisant pour moi.

— Comment es-tu devenue un vampire ? me demanda Fred.

Là, il allait trop loin. Je me contentais de l'ignorer mais il ne trouva pas mieux à faire que d'insister, comme si je n'avais simplement pas entendu sa question. Or, j'étais un vampire, j'étais donc tout sauf sourde.

— Quand je ne réponds pas, c'est que je ne veux pas répondre, précisai-je donc sèchement.

— Sujet sensible ? s'enquit Fred.

A nouveau, je demeurais murée dans mon silence, mais Fred n'insista pas plus et jugea enfin bon de se taire un peu. Nous restâmes immobiles et silencieux pendant un long moment, jusqu'à ce que le soleil se levât et vienne enflammer le ciel. Quand les rayons du soleil rencontrèrent notre peau, nous nous transformâmes en véritable boules à facettes. Le spectacle m'avait émerveillée au tout début de ma vie de vampire, mais aujourd'hui, je m'en étais lassée.

Du coin de l'œil, j'observais comment le phénomène faisait effet sur Fred. Il était toujours aussi beau, bien évidemment. Nous étions tous les deux des monstres aux physiques éblouissants. Pourtant, je devinais que Fred avait été un bel humain aussi. Si nous nous étions rencontrés en ce temps là, quand nous étions des êtres faibles et pétris d'émotions, peut-être aurais-je pu le trouver à mon goût. Comme ce n'était pas le cas, je me focalisais à nouveau sur l'éclat du soleil qui ne parvenait plus à m'éblouir.

— Tu sais, reprit encore une fois Fred comme si nous n'avions jamais cessé de parler, je pensais que tu me testerais un peu plus quand tu as accepté de me laisser une chance.

— Te tester ? J'essaie de savoir si je peux supporter ta présence, c'est déjà beaucoup.

— Et qu'est-ce que ça donne jusqu'ici ? s'enquit-il.

— Je te tolère.

— Je suppose que c'est déjà une avancée. Quelle est la prochaine étape ?

— Ne présume pas qu'il y ait des étapes. Je ne sais toujours pas très bien ce qu'il m'a pris d'accepter ta présence.

— Aller, admets au moins que c'est agréable de ne pas être toute seule ! rétorqua-t-il en souriant.

— Agréable n'est pas le mot que j'emploierais.

Néanmoins, c'était là un demi-mensonge. Il était vrai que Fred m'agaçait un peu, mais ne pas être seule avait quelque chose d'étrangement réconfortant. Peut-être que ce qui était apaisant, c'était de ne pas être totalement isolée avec mes propres pensées. Le blabla de Fred transportait mes pensées ailleurs, d'une façon ou d'une autre. Alors, oui, ce n'était sûrement pas entièrement désagréable.

Malgré ma froideur, Fred n'avait pas cessé de sourire pour autant. Je m'essayais à le comprendre, lui et son optimisme apparemment sans faille.

— Tu as toujours été si positif ? lui demandai-je.

— Moi ? Positif ? releva-t-il. Pas vraiment. Je suppose que tu es tellement cynique que je me sens obligé de donner le change. Peut-être que c'est pour ça que j'apprécie ta compagnie, parce que tu fais ressortir le meilleur de moi-même.

Je ne pus retenir un gloussement moqueur.

— Penses ce que tu veux, mais c'est la vérité, répliqua-t-il.

Je haussai les épaules, guère impressionnée. J'ignorais ce qu'imaginait Fred en me disant de telles choses, mais s'il s'imaginait m'attendrir, il se mettait le doigt dans l'œil.

— Est-ce que Bree faisait ressortir le meilleur de toi, elle aussi ? m'enquis-je.

C'était un coup de bas de ma part, j'en avais conscience. Mentionner l'amie décédée de Fred sur un ton si moqueur n'était sûrement pas très délicat de ma part. Néanmoins, il ne fallait pas que Fred s'imaginât que j'étais un tant soi peu délicate. S'il prenait conscience de la personne que j'étais vraiment, peut-être déciderait-il d'ailleurs de s'en aller.

Si Fred s'offusqua de ma remarque, il n'en laissa rien paraître. Il ne répondit pas, mais je ne m'en étonnais pas. Pourtant, à ma grande surprise, il reprit le sujet un peu plus tard. Il avait du prendre le temps d'y réfléchir avant de répondre à ma question qui n'avait au départ été qu'un pic destiné à l'atteindre.

— Je pense que je ne connaissais pas assez Bree pour savoir ça, dit-il. Mais c'est elle qui m'a donné envie de sortir de ma solitude. C'est elle qui m'a montré que tout le monde n'était pas si mal, qu'il fallait simplement ouvrir les yeux.

Son regard s'attarda sur moi mais je fis semblant de ne pas le remarquer, m'obstinant à fixer le ciel.

— Et est-ce que tu t'intéresses à moi uniquement parce que je lui ressemble ? enchaînai-je. Physiquement, j'entends. Est-ce que je suis sa remplaçante à tes yeux, comme tu ne peux pas être avec elle ?

Fred secoua la tête avant de s'autoriser un petit rire.

— Tu es trop différente de Bree pour être sa remplaçante.

— Mais je lui ressemble, insistai-je. Peut-être que ça te réconforte un peu, même si l'illusion se dissipe dès que j'ouvre la bouche.

Il secoua de nouveau la tête.

— Quand je te regarde, je ne pense pas à Bree.

Je tournai la tête vers lui, les sourcils haussés pour lui montrer que je doutais sincèrement de la véracité de ce qu'il venait juste de dire. Il soupira.

— D'accord, il arrive peut-être que je pense un peu à elle quand je te regarde, admit-il finalement. Mais je sais que tu n'es pas elle. Il n'y a pas de doute possible. Si je suis là, c'est parce que tu es Eleanor.

— Tu es pourtant ici parce qu'il y a eu cette ressemblance avec Bree dans un premier temps. Sans ça, tu aurais passé ton chemin, et ça m'aurait drôlement arrangé.

Une dose de répulsion me frappa soudain, me provoquant une minuscule sensation de nausée. J'adressai un regard noir à Fred.

— C'était pour quoi ça ?

— Parce que je peux le faire, et que j'en avais envie, répliqua-t-il.

— C'est très petit, répliquai-je. Tu sais que je ne suis pas en mesure de t'infliger quoi que ce soit en retour.

— Peu importe. D'ailleurs, je suis certain que tu n'as quasiment rien senti. J'y suis vraiment allé en douceur.

— Même à dose minuscule, c'est désagréable.

— Peut-être que tu l'as mérité, rétorqua Fred.

— Parce que j'ai exprimé mon souhait que tu ais passé ton chemin ? C'est pourtant la vérité, tu le sais bien.

— Eh bien, je trouve ça vexant à force.

— Tu ferais mieux de t'habituer à la vexation si tu comptes persister dans cette volonté de me suivre partout.

Je le vis lever les yeux au ciel.

— En tout cas, tu avais raison. Je suis d'abord là parce qu'il y a cette ressemblance avec Bree. Mais si je suis restée, c'est pour des raisons différentes. Je suis venue pour Bree, mais je suis restée pour Eleanor.

Un grand sourire étira ses lèvres.

— Est-ce que ce que je viens de dire n'était pas vraiment classe ? s'enquit-il avec une fierté apparente.

— Ne compte pas sur moi pour t'encourager dans cette voie.

Fred se mit à sourire encore plus largement. Je ne serais apparemment pas en mesure d'entacher sa fierté cette fois. Néanmoins, je devais bien admettre que son sourire faisait plaisir à voir. Je n'aurais pas été jusqu'à sourire à mon tour, mais c'était une émotion que je n'avais pas constaté chez quelqu'un depuis longtemps. Ayant longtemps été ma seule compagnie, c'était assez logique. Mais cette joie qui émanait de Fred, je la trouvais presque communicative.

Si je ne souriais pas, je ressentais cependant comme une douce chaleur quelque part à l'intérieur de moi. Je supposais que c'était uniquement psychologique, car mon corps n'était plus en capacité de provoquer ce type de réaction, mais c'était en tout cas déstabilisant. Fort heureusement, Fred ne pouvait rien deviner de mes pensées en cet instant. Il s'en serait encore plus réjoui et tout ça serait alors devenu particulièrement désagréable.

Je décidais de changer de sujet et de parler de quelque chose qui m'intriguait.

— Ce groupe de vampires dont tu faisais partie, comment était-il ? demandai-je.

Il parut surpris que je lui pose une question mais pas mécontent.

— Chaotique, répondit-il. Il était fréquent que certains d'entre nous s'entretuent. Les plus stupides. Heureusement pour moi, j'avais mon don et c'est notamment lui qui m'a protégé. Il a protégé Bree aussi, pendant un temps.

— Comment ?

— J'ai appris à contrôler mon don avec le temps. Mais dans sa forme brute, il empêche quiconque de prêter attention à moi. Si quelqu'un tente de tourner la tête vers moi, il est tout de suite pris de nausée, me rendant facilement invisible d'une certaine façon. Tout le monde m'évitait donc. Quant à Bree, elle était maligne. Elle se cachait dans mon ombre pour se protéger des autres, quitte à supporter l'affreuse sensation que signifiait se tenir près de moi. Mais j'ai appris que je pouvais contrôler mon pouvoir et j'ai pu limiter l'effet de celui-ci sur Bree. Si tu peux ne serait-ce que me regarder et te tenir près de moi, c'est parce que je te le permets.

Je lui jetai un regard en biais, me demandant comment cela pouvait fonctionner. Il parut comprendre mon interrogation et vint y répondre de la pire des façons. La sensation de nausée m'envahit à nouveau et je ne pus faire autrement que détourner les yeux. Dès que j'essayais de me concentrer sur Fred, la sensation de répulsion se faisait plus forte encore.

— Je crois que j'ai compris, tu peux arrêter, déclairai-je difficilement.

Il s'excusa et tout redevint normal.

— Ce serait sympa que tu me préviennes quand tu fais ce genre de coups foireux, lui fis-je remarquer.

— C'est tellement plus drôle quand je ne le fais pas ! rétorqua-t-il avec un sourire en coin.

Je levais à nouveau les yeux au ciel, exaspérée par ses enfantillages.

— Donc, tu as protégé Bree grâce à ton don, repris-je pour l'inciter à reprendre la suite de son histoire.

— Progressivement, dans nos silences, j'ai commencé à l'apprécier. Je la trouvais drôlement débrouillarde et intelligente à côté de tous les autres. Néanmoins, on n'était toujours sur des charbons ardents là-bas, tous enfermés. Ah oui, parce que figure toi qu'on nous avait menti : on était censés croire que le soleil détruisait les vampires. C'était une façon supplémentaire de nous contrôler. Sinon, plus d'un se serait enfui !

Cela me fit songer à mon créateur. Il m'avait lui aussi raconté beaucoup de choses pour me tenir sous sa coupe, mais il n'avait jamais prétendu que le soleil pouvait nous faire du mal. C'était certainement parce qu'il n'en avait pas eu l'idée, sinon il n'aurait eu aucun scrupule à le faire.

— Et les autres vampires, comment étaient-ils ? le questionnai-je.

— Comme je l'ai dis, stupides. Incapables de penser intelligemment, dirigés entièrement par leurs instincts. Je ne me suis pas beaucoup intéressé à eux, si ce n'est à leurs faits et gestes pour assurer mes arrières. Du temps où nous étions humains, je crois bien que nous étions tous des adolescents paumés, avec de sales existences. C'est parce qu'on était seuls et dans des situations compliquées qu'on nous a recruté. Peut-être que ça explique les comportements de certains… Sinon, il y avait Bree, qui était différente comme je l'ai dis. Diego aussi était plus intelligent que la plupart des autres, peut-être trop intelligent. A Bree comme à lui, ça a sûrement du causer leur perte.

— Et qui était votre leader ?

— Notre vraie leader, on ne connaissait pas son nom. On l'appelait Elle. Elle ne traitait jamais avec nous, elle restait toujours dans l'ombre. Elle déléguait à Riley. Je pense qu'il n'était qu'une marionnette dans cette histoire.

— Et comment ça s'est fini pour le groupe ? Ils sont tous morts ?

— Je pense, oui. Comme quoi, j'ai bien fais de m'enfuir.

— C'était quoi ce combat pour lequel on vous préparait ?

— L'affrontement d'un clan qui voulait soit disant nous voler notre territoire, des histoires de ce type. Ce n'était qu'un tissu de mensonges, bien que je n'aie jamais su de quoi il en retournait réellement dans le fond.

Je hochais la tête en silence. Ce devait avoir été une façon particulière de commencer sa vie de vampire. Finalement, pas beaucoup plus saine que la façon dont j'avais commencé la mienne. Dans un cas comme dans l'autre, cela s'était fait sous l'emprise d'autres individus, dans une volonté de nous garder sous contrôle et de nous formater. Fred pour être un soldat, et moi pour être une compagne docile, mon rôle étant certes moins dangereux que celui de Fred l'avait été.

— Et toi, tu as déjà fait partie d'un clan ? demanda Fred d'un ton détaché.

Je devinais que ce détachement n'était qu'une feinte, car Fred savait quelles étaient mes réactions quand il tentait de me poser des questions sur ma vie d'avant. Cette fois ne ferait pas exception. Pourtant, je consentis à lui apporter une ébauche de réponse, parce qu'il m'avait raconté toutes ces choses intéressantes sur son passé.

— Pas un clan, mais j'ai longtemps vagabondé avec celui qui m'avait créée.

— Dans quelles circonstances t'avait-il transformée ?

— Je ne veux pas en parler.

Fred n'insista pas. Il devait bien s'attendre à ce que je ne me confie pas au-delà de cette mince information.

— Une sale période que celle de notre transformation, hein ? répliqua-t-il à la place. Je ne voudrais revivre ça pour rien au monde.

J'opinai du chef. C'était là une évidence.

— Et ce pouvoir que tu as, d'autres vampires du groupe en avaient ?

— Tu me poses beaucoup de questions mais tu ne réponds à aucune des miennes, me fit habilement remarquer Fred.

— Je ne t'oblige pas à répondre aux miennes si tu ne le souhaites pas, rétorquai-je en haussant les épaules.

— Oh mais ça ne me dérange pas, éluda-t-il. J'aimerais juste que ce soit à double-sens. Bref, je ne crois pas que quiconque ait eu un pouvoir semblable au mien dans le groupe. Riley nous avait cependant parlé du clan aux yeux jaunes que nous devions affronter, et certains avaient apparemment des pouvoirs particuliers. L'un d'eux pouvait lire dans les pensées. Mais je n'ai jamais cru un seul mot de ce que nous a raconté Riley, alors je n'accorde aucun crédit à ces informations.

— Lire dans les pensées… murmurai-je avec fascination. Cela semble effectivement un pouvoir improbable.

— Plus que mon don à moi ? Je ne serais pas surpris que ça puisse exister. Je demande juste à voir.

— Mais pourquoi certains auraient un don et d'autres pas ?

— Jalouse ? s'amusa Fred.

Je soupirai d'agacement.

— Disons que ton don doit être sacrément pratique pour se protéger, mais au-delà de ça, pas vraiment.

— Si on continue à voyager ensemble, tu pourras bénéficier de ma protection.

Là, je me renfrognai définitivement.

— Je n'ai besoin de la protection de personne, déclarai-je sèchement.

— Je ne voulais pas insinuer que tu en avais besoin, tenta-t-il se rattraper. Je dis juste que si tu décidais que ma compagnie n'était pas si mal, au final, tu serais aussi invisible que moi.

Sa justification ne me convenait pas beaucoup plus. C'était toujours insinuer que je serais sous sa protection. Fred ne comprenait pas que je ne voulais pas me trouver sous la protection de quiconque, que je ne voulais pas dépendre de qui que ce soit, ami ou pas. Quand il disait des choses comme ça, j'avais l'impression qu'il tentait de voler ma liberté. Seulement, ma liberté, c'était tout ce que j'avais. Jamais plus je ne laisserais une autre personne prendre le contrôle sur ma vie et ça passait par ma totale indépendance.

— Ecoute, je suis désolé, s'excusa Fred. J'ai bien conscience que je m'y prends mal. Je ne sais juste pas comment communiquer avec toi de façon adéquat. Quoi que je dise, j'ai l'impression de te vexer. Je t'assure une nouvelle fois que je ne nourris aucune mauvaise intention à ton égard.

Je ne répondis rien. Une partie de moi avait conscience qu'elle était trop exigeante avec Fred, lui qui avait vraiment l'air de nourrir les meilleures intentions qui soient, mais l'autre restait méfiante et doutait sincèrement de la totale innocence de Fred. J'avais un sérieux problème de confiance, bien sûr. Mais je n'avais pas envie de faire confiance. Pourquoi le faire alors que la solitude était une alternative parfaitement acceptable ?

Cependant, je devais une nouvelle fois bien admettre que la présence de Fred à mes côtés avait tendance à me plaire. Sans pour autant souhaiter m'attacher à lui, ni lui confier chaque détail insignifiant de ma vie, il était agréable de parler à quelqu'un. J'aimais bien l'écouter parler, quand il ne me posait pas des questions sur ma vie en tout cas.

— Dis-moi comment je dois agir et je m'adapterais, proposa-t-il face à mon silence.

J'inspirais une grande goulée d'air que je mis un long moment à relâcher. J'allais prendre sur moi, mais j'allais être parfaitement honnête avec Fred, même si ça voulait dire que j'allais devoir admettre des choses que je n'avais pas envie d'admettre.

— Ce n'est pas toi le problème, Fred, soupirai-je. Je pense que je n'ai même pas besoin de te le dire d'ailleurs, tu dois en avoir parfaitement conscience. C'est moi qui déraille. Je suis comme je suis et il n'y a pas grand-chose à faire. Je ne compte même pas changer, parce que c'est ainsi que je suis et ça me convient tout à fait.

— Te faut-il du temps alors ? s'enquit Fred.

— Je ne suis pas sûre que le temps fasse grand-chose. J'ai de gros problèmes pour faire confiance aux gens. Je n'estime d'ailleurs pas les vampires très fiables, mais il faut dire que j'ai eu de très mauvais exemples jusqu'ici. Tu n'es pourtant pas si mal, j'en ai conscience. Peut-être que tout aurait pu être différent si je t'avais rencontré plus tôt.

— Pourquoi parles-tu toujours avec tant de fatalité ? Rien n'est figé dans le marbre.

— Nous sommes figés.

— C'est là où je ne suis pas d'accord. J'ai évolué au fil des années. Tu peux aussi le faire. Quoi que ce soit que tu penses être irréparable, je suis persuadé que tu te trompes. Soyons amis et, ensemble, nous t'aiderons à y voir plus clair.

L'idée était tentante, séduisante. Je croisais les yeux de Fred et je n'y lus que de la bienveillance. Tenait-il à ce point à me venir en aide ? Pourquoi donc ?

— Pourquoi fais-tu ça ? m'enquis-je.

— Parce que je t'aime bien, Eleanor.

Je soupirais à nouveau.

— Je t'aime bien aussi, Fred.

Un sourire éclaira son visage face à mon aveu.

— Ne t'attends pas à ce que je répète ça, le prévins-je.

— Oh, l'entendre une fois me suffit, j'ai bonne mémoire je te rappelle. C'est tout ce que j'avais besoin d'entendre.

Et juste comme ça, sans même que j'en ais vraiment conscience, Fred et moi étions devenus amis. Je n'étais pas encore totalement à l'aise avec l'idée, mais il m'était pourtant impossible de nier cette évidence désormais. Quelque chose avait changé en moi, quelque chose d'encore indétectable. Je ne savais pas si ça me plaisait ou non mais, encore une fois, j'allais pourtant devoir m'y faire.