Fred et moi avions repris notre routine, comme si l'épisode avec les loups et les Cullen n'avait jamais eu lieu. Nous n'avions d'ailleurs pas reparlé de ce qui s'était passé, ce qui ne m'empêchait pas de fréquemment y repenser.

Avec du recul, j'étais horrifiée par l'idée que j'avais failli perdre Fred de ma vie. Si celui-ci ne m'avait pas suivie, alors je me serais à nouveau retrouvée seule. Ce n'était cependant pas ce qui me faisait peur en soi. Ce qui me faisait le plus peur, c'était une vie sans Fred.

J'avais du me faire violence pour me l'avouer, mais je m'étais attachée à lui et je ne voulais plus le voir s'éloigner. Je me détestais pour ressentir ça, car c'était pile tout ce que j'avais voulu éviter en demeurant seule, mais le mal était fait et je m'efforçais aujourd'hui de l'accepter.

L'accepter, c'était aussi avoir peur. Je vivais fréquemment dans la peur de tout et ça me semblait si illogique. J'étais un monstre immortel qui n'aurait pas du avoir de raison d'avoir peur. Mais contrairement à ce que j'aurais voulu me faire croire, mon cœur figé dans le temps était encore en état de marche. Du moins, Fred l'avait réveillé de son hibernation.

Je ne savais pas que penser de mes sentiments et c'est ce qui occupait beaucoup mon esprit. Fred était mon ami, c'était maintenant une certitude que je n'aurais plus osé nier. Néanmoins, plus les jours passaient, plus je me demandais si cela me suffisait. Il s'agissait pourtant de Fred, et envisager autre chose qu'une amitié avec lui revenait à remettre en cause bien plus de principes que je ne l'avais déjà fait. Je ne pouvais pas me le permettre, alors je réfrénais ces pensées indésirables autant que je le pouvais.

Plus qu'auparavant et quand les conditions météorologiques nous le permettaient, Fred et moi nous fondions dans la masse parmi les humains. Ce n'était pas si facile de faire semblant, de même que de résister à la tentation de tout ce sang, mais nous étions plutôt bon à cet exercice. C'était grisant de faire des choses nouvelles, de voir autre chose que des forêts, des lacs ou des ruelles sordides. Dans les rues, parmi d'autres gens, sous le ciel sombre, je me sentais plus vivante – ce qui restait néanmoins une impression.

Cette volonté de nous intégrer à la masse avait bien sûr nécessité de mieux soigner notre apparence qu'auparavant. Nous avions pour cela voler de nouveaux vêtements, ce pour quoi je ne me sentais pas le moins du monde coupable.

J'avais l'impression de jouer la comédie en enfilant des vêtements à la dernière pointe de la mode, mais c'était plutôt divertissant. Je soupçonnais Fred d'y prendre beaucoup de plaisir aussi, lui qui s'amusait à changer de style à chaque nouvelle sortie. Je le découvrais d'une façon totalement différente, et je pense que même lui se redécouvrait sous un autre jour.

Alors que nous passions devant un cinéma, j'observais les adolescents qui riaient avec insouciance en attendant la prochaine séance. J'eus un flash de mon ancienne vie à ce moment là. Moi aussi, je m'étais un jour trouvé à leur place, dans ce qui me semblait une toute autre vie.

— Tu veux qu'on se glisse en cachette dans une salle de cinéma ? me proposa Fred en constatant mon intérêt.

Je secouais la tête.

— Je ne suis pas certaine de supporter deux heures enfermée dans une salle avec tout un tas d'humains, avouai-je. C'est trop tôt pour ça !

— Tu as sûrement raison, c'est peut-être trop ambitieux.

— Si seulement ça ne faisait pas si mal de sentir leurs odeurs… soupirai-je en me frottant la gorge.

La présence de tous ces humains était effectivement douloureuse et mon admiration pour la vie que menaient les Cullen en était d'autant plus accrue. Fred m'avait en effet appris que Carlisle, le patriarche du clan, était médecin dans un hôpital. Cela devait nécessiter un contrôle sur soi sans failles. Ce qui, soyons honnêtes, était loin d'être notre cas à Fred et moi.

Nous tentions néanmoins tous les deux d'imiter le régime alimentaire des Cullen depuis quelques temps. C'était Fred qui m'avait convaincue. Il avait d'ailleurs moins de mal que moi à s'y tenir. Me concernant, sans les encouragements de Fred, j'aurais déjà abandonné.

Progressivement, au fur et à mesure des jours suivis sous ce régime, j'avais observé avec ébahissement les yeux de Fred prendre la couleur de l'or liquide, à l'image des miens que je voyais se refléter dans les siens. C'était si étrange de ne plus nous voir avec nos yeux rouges, mais ça m'aidait à oublier ce que nous étions vraiment, lui et moi : des monstres assoiffés de sang.

Notre rencontre avec les Cullen, brève mais instructive, avait donc profondément influencé nos existences. J'ignorais combien de temps je tiendrais sous ce régime, mais j'aimais néanmoins le défi que cela constituait. Quant à Fred, il ne semblait même pas envisager un seul instant retourner un jour au régime du sang humain.

Alors que la nuit était tombée et que nous continuions à arpenter les ruelles à allure humaine, nous nous retrouvâmes dans un quartier un peu sordide. Cela me mit mal à l'aise et je proposais à Fred qu'on s'en aille. Le problème n'était pas le même que celui que j'aurais eu en tant qu'humaine, c'est-à-dire la peur de faire une mauvaise rencontre avec un individu peu recommandable. Enfin, si, c'était cette peur, mais pas pour les mêmes raisons. Je me sentais trop fragile dans mon nouveau régime alimentaire pour me sentir capable de résister si je croisais l'un de ces déchets de l'humanité qui ne manquerait à personne, un de ceux dont j'avais l'habitude de me nourrir… Non pas que je n'aurais pas rendu service aux honnêtes citoyens se faisant, mais je ne voulais pas décevoir Fred.

Comprenant mes inquiétudes, ce dernier m'indiqua du doigt les hauteurs des immeubles.

— On fait la course ? proposa-t-il.

Il ne m'attendit même pas et profita de l'absence de témoins pour grimper à toute allure. Je m'efforçais de m'élancer à sa suite avec rapidité mais, comme d'habitude, Fred me battit à plate couture. Lorsque je m'installais à côté de lui au sommet de l'immeuble, les jambes dans le vide, je soupirais.

— Tu as ton don, et en plus de ça, il faut que tu sois rapide. Et moi dans tout ça, qu'est-ce que j'ai ?

Il tourna la tête vers moi, un sourire amusé sur le visage.

— Mais c'est vrai, insistai-je. Quand j'étais humaine, j'étais plutôt sportive et populaire. Aujourd'hui, en tant que vampire, je n'ai pas grand-chose pour moi…

— Dis-toi que tu seras toujours plus forte et rapide qu'eux-tous réunis, me fit remarquer Fred en indiquant du menton la ville et tous les humains qui l'habitaient.

— Piètre réconfort…

— Tu as certainement des talents cachés, toi aussi.

— Mon mauvais caractère, sûrement.

Fred ne daigna pas me détromper, ce qui voulait tout dire en soi. Je ne pouvais pas le lui reprocher, bien consciente moi-même de ma personnalité peu agréable.

— Au fait, je ne suis pas très fan du look d'aujourd'hui, lui fis-je remarquer en désignant son pantalon marron à carreaux.

— Vraiment ?

— Je ne pense pas que ce soit la meilleure tenue que tu ais arborée, non.

— Je me dégoterais autre chose, alors.

J'acquiesçai avant de me détourner pour contempler les lumières de la ville, puis je me perdis à nouveau dans mes pensées comme j'avais tendance à le faire. Habitué à mes absences, Fred ne fit pas la moindre remarque et sembla s'abandonner lui aussi à ses propres réflexions. Nous restâmes là-haut jusqu'à l'aube. J'étais allongée, les yeux fermés, rêvant au sommeil que je ne trouverais plus jamais, quand Fred brisa notre silence.

— On devrait bouger d'ici, remarqua-t-il. Le soleil est en train de se lever et la journée s'annonce belle. Nous ne pourrons pas passer inaperçus aujourd'hui.

Je hochai la tête et suivis Fred tandis qu'il entreprenait de sauter de toit en toit. Il nous guida jusqu'à l'orée de la ville puis jusqu'à un coin de campagne reculé. Dans une zone forestière, nous trouvâmes de quoi nous sustenter. Alors que je vidais la pauvre biche, je me fis la réflexion qu'elle méritait plus de vivre que certains êtres qui s'étaient trouvé dans le quartier sordide où Fred et moi avions passé la nuit. Je balayais cette pensée aussitôt, celle-ci ne faisant qu'accroître ma soif de sang humain et mon dégoût intense pour ce sang animal dont je venais de me nourrir.

Quand nous eûmes terminé et que le soleil commença à briller dans le ciel, je nous guidais jusqu'à un étang isolé et désert car difficile d'accès. Tandis que j'allais me percher au sommet d'un arbre pour profiter de la chaleur du soleil sur ma peau glacée, j'entendis Fred se débarrasser de ses vêtements et plonger sous l'eau. Pendant tout le temps de sa baignade, je contemplais avec une fascination un peu lasse les milliers de diamant qui brillaient sur la peau de mes bras exposés.

De loin, j'entendis Fred remonter à la surface de l'étang et se sécher. Une fois habillé, il entreprit de grimper à l'arbre voisin au mien. Il se mit lui aussi à contempler ma peau brillante, avant de s'attarder sur la sienne.

— A se demander pourquoi nous sommes dotés d'une telle beauté si c'est pour la cacher la moitié du temps… commenta-t-il.

— Je doute que les humains soient prêts à voir des vampires brillant de milles feux déambuler dans les rues.

— Probablement pas, non.

— Je vais me laver, dis-je avant de me laisser retomber au sol, abandonnant Fred là-haut.

Je retirai mes vêtements tout propres avec soin puis plongeai sous l'eau, comme Fred avant moi. Je fis ensuite quelques longueurs, appréciant la légèreté de mon corps glissant sur l'eau, puis je me laissai retomber au fond du plan d'eau et m'arrêtai de respirer. Je m'efforçais ensuite de me vider l'esprit, laissant les minutes défiler. Quand je me lassai de cet instant de méditation, je sortis de l'eau et entrepris de me sécher.

J'eus un moment d'hésitation quand mes yeux tombèrent sur la pile de vêtements que j'avais laissés sur un rocher. Ce n'était pas les mêmes. Avec exaspération, je reconnus le pantalon de Fred que j'avais critiqué la veille.

— Très drôle ! dis-je en sachant qu'il m'entendrait, où qu'il se cache.

N'ayant que ça sous la main, je me décidais néanmoins à enfiler le pantalon en question. Celui-ci était beaucoup trop grand pour moi, ce qui le rendait d'autant plus ridicule.

— Aller, viens te moquer et rends-moi mon pantalon ! l'appelai-je.

Il ne se fit pas prier et vint rejoindre le bord de l'étang où il examina attentivement ma tenue. Lui-même avait enfilé un pantalon de jogging qu'il avait volé quelques jours auparavant.

— Tu devrais le garder, me dit-il. Tu es très séduisante avec ce pantalon.

Je lui adressai une grimace.

— Sans rire, rends-moi mon pantalon.

Il soupira avant de s'exécuter et de s'éclipser pour me laisser me rechanger. Une fois cela fait, je flairai la trace de Fred pour le rejoindre. Je le retrouvai assis sur une pierre au milieu de la forêt, en train de lire un livre de poésie anglaise.

— C'est intéressant ? demandai-je.

Fred ferma le livre d'une main avant de se tourner vers moi.

— Je n'ai jamais été très sensible à la poésie, admit-il. J'ai toujours été un scientifique plutôt qu'un littéraire. Je pensais essayer de m'y intéresser mais ce n'est pas un réel succès.

— Moi j'aimais bien ça à l'époque, dis-je en replongeant dans de vieux souvenirs flous. J'avais tout un tas de bouquins dans ma chambre d'adolescente, dont de la poésie. On ne dirait pas quand tu me vois aujourd'hui, mais j'étais plutôt fleur bleue.

Je secouais la tête pour m'extirper de ces réminiscences.

— Bien sûr, c'était dans une autre vie, nuançai-je ensuite.

— Il parait qu'on ne cesse jamais d'être qui on a été par le passé. Pas totalement.

— Je ne suis pas certaine que ça s'applique à quelqu'un qui a été transformé en vampire. Le passé prend une toute autre dimension. Une fois qu'on a perdu tout ce qui fait de nous des humains, comment peut-on seulement se raccrocher à la personne qu'on a été ?

— Nous ne sommes pas des monstres sanguinaires, rétorqua Fred. Je ne pense donc pas qu'on a perdu tout ce qui faisait de nous des humains. Toi comme moi, nous aurions pu tellement mal tourner. Nous n'avons pas vécu nos premiers instants de vampires dans les meilleures conditions. Et pourtant, regardes-nous ! Nous nous essayons à un régime végétarien.

Fred n'avait pas totalement tort, mais je ne me sentais pas si différente des autres vampires. Un vampire restait un vampire. A quoi bon se raccrocher à notre humanité perdue ?

— Ce n'est pas rien, Eleanor, insista Fred en constatant mon scepticisme. Nous choisissons la solution un peu plus difficile, alors même que nous n'avons aucune raison valable de le faire, si ce n'est notre éthique. Nos choix font de nous qui nous sommes.

— Toi, tu le fais certainement pour les bonnes raisons, répliquai-je. Moi, je le fais seulement pour ne pas te décevoir.

Fred me regarda d'une façon étrange. Je réalisais à ce moment là que mon aveu pouvait être interprété de bien des façons. Dans tous les cas, je pouvais comprendre que ça puisse le surprendre. Depuis que nous nous connaissions, je ne m'étais pas particulièrement distinguée par mon désir de faire bonne impression…

— Je ne serais pas déçu, me fit alors remarquer Fred. C'est ton choix. Tu ne cesserais pas d'être mon amie si tu refusais de me suivre sur cette voie là.

A allure humaine, Fred se leva et s'avança vers moi. Il me contemplait toujours curieusement.

— Depuis quand te préoccupes-tu à ce point de ce que je pense ? s'enquit-il.

Je haussai les épaules. Le savais-je moi-même ?

— Tu as changé, constata-t-il.

Je pris très mal sa remarque. Je ne voulais pas changer. Je n'avais jamais voulu changer. Tout ça, c'était lui qui l'avait provoqué.

— A qui la faute ! m'agaçai-je avant de retourner vers l'étang et de m'installer contre un arbre.

Fred me suivit jusque là-bas, s'installant à plusieurs mètres de moi. Je sentais néanmoins son regard sur moi. Cela me donnait envie de lui jeter des objets à la figure, mais je me contraignis à l'indifférence, du moins en apparence.

— Ce n'était pas un reproche quand je t'ai dis que tu avais changé, précisa-t-il enfin après un moment. C'était une simple constatation. J'étais étonné de ton aveu.

— Moi, ça m'embête beaucoup, répondis-je. Je ne me reconnais plus. Peut-être aurais-je du m'éloigner tant qu'il en était encore temps…

— Tu le penses vraiment ?

Fred ne laissait rien transparaître mais j'avais l'impression qu'il se sentait blessé. Ce n'était pourtant pas la première fois que je lui faisais une remarque de ce genre, bien que ce soit arrivé moins souvent depuis que nous avions quitté les Cullen.

— Tu vois, ça recommence, poursuivit-il en détournant le regard. Ces derniers temps, je pensais t'avoir enfin cernée. Une fois encore, tu me prouves que j'ai tort. Il semblerait que tu n'ais pas autant changé que tu le penses.

Etrangement, j'étais aussi vexée que lorsqu'il m'avait fait remarquer que j'avais changé. Moins à cause du sens qu'à cause du ton qu'il avait employé. Cette fois, il ne faisait pas une constatation mais un reproche.

— Tu n'as pas le droit de jouer au surpris alors que tu sais depuis le début comment je suis, lui fis-je remarquer. Si tu restes à mes côtés en espérant me voir brusquement me modeler à l'image que tu te fais de moi, ou que tu espères de moi, alors il te faudra beaucoup de patience. Heureusement pour toi, tu es immortel, car ça peut durer longtemps !

— Tu as sûrement raison, admit Fred. Sauf que parfois, tu me donnes une impression différente, et je ne sais plus très bien sur quel pied danser.

— Quelle impression ?

Ses yeux revinrent se poser sur moi. La distance entre nous deux ne m'empêchait pas de percevoir l'intensité de ce regard. Je me sentis soudain gênée, peu désireuse de savoir ce que Fred allait me répondre. Mes vieux travers me titillaient à nouveau et je n'avais qu'une envie : fuir.

— Comme si tu ne savais pas de quoi je veux parler, répliqua simplement Fred.

— Non, je ne sais pas, m'obstinai-je.

Fred quitta sa place pour me rejoindre en un quart de seconde, figeant sont visage à quelques centimètres du mien, me laissant coite.

— Dis-moi que je me fais des idées, et je n'en reparlerais plus jamais, chuchota-t-il.

Ses doigts glissèrent doucement sur ma joue, y traçant des lignes presque brûlantes en dépit de nos peaux glacées. Quand la paume de sa main gauche vint rejoindre mon autre joue, je ne parvins plus à penser. Les prunelles d'or liquide de Fred avaient verrouillés les miennes, comme pour m'empêcher de prendre mes jambes à mon cou.

Comme je ne disais rien, Fred se rapprocha encore un peu plus. J'avais l'impression qu'un feu était en train de s'allumer en moi, une sensation presque inédite. Du feu au cœur de la glace. De mauvais souvenirs remontèrent, d'autres feux, avec une autre peau de pierre, d'un temps où je n'avais pas vraiment de libre arbitre.

Pour une fois, je balayais ces désagréables réminiscences. Fred n'avait rien à voir avec mon créateur. Ce que nous avions lui et moi, ça n'avait rien à voir non plus. Je m'efforçais donc de me concentrer à nouveau sur les sensations que Fred faisait naître en moi, ce qui n'était pas bien difficile.

Le feu brûlait, de plus en plus fort, se transformant en brasier lorsque les lèvres de Fred se posèrent sur les miennes. Mes barrières s'écroulèrent. Un instinct animal relégua mon obsession du contrôle aux bas-fonds de mon esprit. C'était comme s'enivrer de sang humain : ça faisait perdre les pédales.