Chapitre 1 : Le stratège
Vendredi, 17:48
"Maintenant ! En attaque !"
"Revenez en défense !"
"Monte plus haut !"
"Tire !"
"Passe le ballon !"
Le coach siffle la fin du match. Les joueurs essoufflés se sourient, un sourire fier sur le visage. Nos adversaires, l'ancienne équipe féminine qui nous avait humiliés l'année dernière, ont perdu. Notre revanche est prise. Mark, dans son hystérie habituelle, se précipite pour saluer leur capitaine. Pourtant, une sensation amère m'empêche de partager la joie générale. Ma victoire n'est pas complète. Il manque quelque chose.
Hailey Cometti, la capitaine maintenant en dernière année, s'approche de moi avec un grand sourire moqueur. Je me tourne vers elle, mais elle me passe devant. Je me tourne pour la voir accompagnée d'un garçon. Il a les cheveux blonds rejetés en arrière. Les pointes sont légèrement bleutées. Il porte le maillot numéro 11.
Et non le 10.
Je détourne le regard, et croise celui de Caleb. Il est indéchiffrable, mais rempli de sous-entendus. Tout va bien, il ne peut pas voir le mien.
Il n'en a pas besoin. Il lit en toi comme dans un livre.
Caché derrière mes lunettes, personne ne peut savoir ce que je pense. Et ça me va très bien.
Vendredi 18:01
Dans le vestiaire, l'ambiance n'a jamais été aussi bonne. Autant la défaite de l'année dernière avait agi comme un électrochoc, autant ce match-ci n'était que de bon augure pour toute l'équipe.
Devant moi, David et Joseph discutent joyeusement. Alors que le premier se change, je n'arrive pas à m'empêcher de fixer sa jambe. Un long bandage l'entoure entièrement, bien que les blessures qui sont en dessous soient depuis longtemps cicatrisées. C'est un rappel constant, une preuve que quelque chose n'est pas encore réparé et ne pourra peut-être jamais l'être. Je reste impassible. A la place, j'écoute les conversations autour de moi. Une ressort plus que les autres.
"Franchement, je comprends pas pourquoi t'as une tête de déterré ! On a gagné ! Soit content un peu !"
"J'avoue, tu casses un peu l'ambiance là !"
"Eh, je dis juste que si j'avais voulu jouer comme à l'armée, je serais allé dans un lycée militaire. Sérieux, vous avez vu comment il nous parle ? Il est même pas coach, ni rien. Il s'est autoproclamé 'stratège de l'équipe' et depuis il se permet de donner des ordres à tout le monde."
Au fur et à mesure de leur conversation, les autres s'arrêtent, jusqu'à ne laisser plus que la voix du blond. Celui-ci se rend compte de la situation et se retourne vers les autres, sourcil levé.
"Allez, dites que j'ai tord."
Personne ne bronche. Certains paraissent même plutôt d'accord avec lui, mais en voyant ma tête tournée vers eux, ils baissent le regard immédiatement. L'ambiance générale s'alourdit d'un coup. Axel soupire et salue l'équipe d'un signe de la main avant de sortir, suivi de Bryce et de Claude. Le reste de l'équipe suit, gênés par l'air soudainement oppressant de la pièce.
Seuls David, Joseph, Mark et Caleb restent. Les deux premiers comprennent rapidement que je préfère être seul, et me préviennent seulement qu'ils m'attendent à l'extérieur. Avec un regard que je n'ai vu qu'une seule fois, Mark pose les yeux sur moi.
"Je ne sais pas ce qu'il se passe. Je ne sais même pas vraiment ce qu'il s'est passé à l'époque, mais réglez le problème. Si ce n'est pas pour vous, ni même pour moi, faites-le au moins pour l'équipe."
"Au stade où on en est, on ne peut plus rien régler."
Mark soupire, avant de partir, dépourvu de son enthousiasme habituel.
"Et toi ? Tu comptes aussi me donner tes conseils sur ma vie ?"
Caleb hausse un sourcil.
"Je suis pas psy, tant que tu me payes pas pour ça, t'auras rien du tout. Par contre, ils ont pas tord, tous autant qu'ils sont. Ton histoire avec l'autre blond, ça commence à être lourd. C'est même plus des piques qu'il t'envoie, c'est des couteaux. Et toi, tu restes là, avec ton air de chien battu. Défends-toi un peu ! Je t'ai connu plus agressif que ça !"
Il commence à se lever, il s'arrête une fois arrivé à la porte.
"Et contrôle-toi un peu. Il délirait pas totalement quand il parlait d'ordres militaires. Tu vas pas rappeler des bons souvenirs à tout le monde…"
Il me laisse seul sur ces mots. Je me lève et m'approche du lavabo. Je retire mes lunettes. Mes yeux rouges me fixent dans le miroir, étranges, oppressants…monstrueux. Je me dépêche de me laver le visage et de remettre mes lunettes.
Des ordres militaires ? Stratège autoproclamé ? C'est comme ça qu'ils me voient ?
Je te l'avais dit. Tu es en train de perdre toute autorité sur eux.
Je n'ai pas à avoir de l'autorité, ce sont mes amis, mes coéquipiers. C'est du respect qu'il faut.
Le respect passe par l'autorité, et l'autorité passe par la peur.
La peur n'amène jamais rien de bon. Je suis leur partenaire, pas leur chef.
Comment peux-tu les guider si tu n'es pas leur chef ?
En les conseillant.
Et pourquoi t'écouteraient-ils ?
Parce qu'ils ont confiance en moi.
Tu crois vraiment qu'ils ont confiance en toi ? Tu as vu leurs réactions.
La confiance viendra avec le temps et les actes.
La crainte vient plus rapidement, et est plus efficace. Elle reste ancrée au plus profond de leur être et les suit pour toujours, tapie dans l'ombre. Tu devrais le savoir pourtant.
Ce n'est pas comme ça que je fonctionne.
Bien sûr que si, c'est comme ça que je t'ai fait, comme un chef de guerre.
Non, c'est faux.
C'est vrai, tu es un chef de guerre, et la stratégie est ton arme dans le champ de bataille.
La stratégie au football ce n'est pas de la guerre.
Quoi d'autre alors ?
N'importe quoi d'autre. La stratégie c'est la mélodie d'un orchestre, le disque d'un DJ… pour moi c'est un jeu d'échecs.
Tout revient au même. Le maestro contrôle la musique et le DJ, le rythme. Tout passe par le contrôle. Et toi, tu contrôles tes pions.
Ce ne sont pas des pions. Ce sont mes amis.
C'est toi qui a commencé en parlant d'échiquier… Et maintenant, tu sais ce qu'il te reste à faire. Reprends le contrôle du jeu. Maîtrise tes pions … ou débarasse-toi de ceux qui te gênent avant qu'ils ne renversent le plateau.
Vous êtes complètement malade.
Je suis déterminé. Et les gens déterminés arrivent toujours à leur but, qu'importent les moyens.
Je ne ferais jamais de mal à un de mes coéquipiers.
On parie ?
Qu'est-ce que… ?
Je me retourne. Derrière moi, je vois Axel, tel qu'il était avant, enfin presque… Son oeil gonflé est teinté de noir, du sang coule abondemment de sa lèvre déformée. Sur son visage et ses bras, des tâches rouges, violettes et noires se forment. Il est exactement comme ce jour-là. Ce n'est pas possible. Il ne peut pas être là.
Non. Non, non, non. Tu n'es pas lui. Tu n'es même pas réel.
Plus réel que jamais. Et tu as causé ça.
Non, c'est faux.
"Je ne ferais jamais de mal à un de mes coéquipiers." C'est ce que tu disais ? Et Joseph, Jude ? Et David ? Et moi ?
Tu n'es pas réel. Tu n'existes pas. Ce n'est que mon imagination. Tu n'es pas réel.
Je me couvre les oreilles et ferme les yeux. Je l'entends toujours. Je le vois encore.
Tu ne peux pas m'effacer.
Stop.
Je suis toujours là.
Arrête.
Et c'est ta faute.
Stop ! Dégage !
Finalement, il part.
Je te l'avais dit.
J'ignore cette voix. Elle ne part jamais, elle. Je range mes affaires tranquillement, retrouvant une contenance avant de rejoindre mes amis. En sortant, j'entends une voix que je ne croyais plus jamais entendre.
Et moi ?
