Chapitre 2 : Monsieur Sharp

Dimanche 19:46

"Votre père vous demande, monsieur."

"J'arrive."

Je referme mon livre soigneusement avant de m'arrêter devant un miroir. Je resserre ma cravate, ainsi que l'élastique liant mes dreads. Rien ne dépasse. Tout est à sa place. Parfait.

Comme prévu, je croise plusieurs de ses collaborateurs sur le chemin vers le bureau de mon père. Lorsque je les salue poliment, ceux-ci semblent me porter plus d'attention qu'habituellement. Étrange.

Méfie-toi d'eux.

Je dois y faire attention. Je continue ma route jusqu'à la porte. Je frappe.

"Entrez."

Après un regard derrière moi, j'entre. Mon père est assis à son bureau. A ma vue, il engage un mouvement pour venir me saluer, mouvement qu'il arrête presque immédiatement.

"Père, vous m'avez appelé. Il s'est passé quelque chose ?"

"Ne t'inquiète pas, Jude. Calme-toi d'abord, nous parlerons ensuite."

Un soupçon d'inquiétude a dû transparaître dans ma voix.

Il n'aurait pas dû s'entendre.

C'est mon père.

Ne laisse jamais rien paraître.

Je ne veux pas de vos conseils. Taisez-vous.

"Je suis calme. Et donc ? Pourquoi m'avoir convoqué ?"

Il me montre le siège devant lui, sur lequel je m'assois. Alors qu'il allait finalement prendre la parole, une quinte de toux l'interrompt.

"Père ! Est-ce que ça va ?"

"Tout va bien. Il faut juste que je boive un peu."

Tout va bien. Encore cette réponse.

A question idiote, réponse idiote…

Après avoir bu, il se tourne vers moi et me fixe l'air sérieux.

"A vrai dire, c'est à propos de ça que je t'ai convoqué."

Mes sourcils se froncent.

"C'est-à-dire ?"

"C'est-à-dire que les nouvelles ne sont pas bonnes."

"Qu'ont dit les médecins ?"

"Selon eux, la maladie progresse plus vite qu'elle ne l'aurait dû, sûrement avec le stress et la pression de l'entreprise. Les traitements ne font pas assez d'effet."

"Qu'est-ce que ça veut dire concrètement ?"

"Que le temps est compté."

Oh. Je ne m'attendais pas à ça.

"Je… Père… Je suis désolé…"

"Ne le sois pas. C'est un fait, nous n'y pouvons rien. L'important, c'est l'avenir. Ton avenir."

"Bien…"

Il prend une inspiration, avant de fixer son regard dans le mien. Ses yeux brillent, comme s'il était ému, ou peut-être triste, ou les deux.

"Tu es mon fils, Jude. Nous n'avons peut-être pas de liens de sang, mais j'ai toujours essayé de t'élever comme si tu l'étais, et j'espère avoir réussi. Tu es un enfant doué, intelligent, incroyable. Non. Tu n'es plus un enfant désormais. Tu es un adulte. Tu es l'héritier de la famille Sharp."

Les mots traversent mon esprit sans que je n'arrive à leur donner sens.

"Qu'est-ce que… Je ne comprends pas."

"Je veux dire que tu es prêt."

"Prêt ?"

"Lorsque… je ne serais plus là, je veux que tu sois sous ta propre tutelle, indépendant et libre. Je veux que tu prennes tes propres décisions. Plus important encore, je veux que tu perpétues mon héritage, que ma mémoire vive à travers toi, que tu prennes ce que j'ai construit pour le sublimer…"

"Vous voulez dire que…"

"Oui, Jude. Je veux que tu prennes ma place à la tête de Sharp Industries."

Dimanche 19:54

Le silence de ma chambre me paraît étrangement supportable. Je ne le remarque même pas. Rien n'atteint mon esprit, ni l'ambiance froide, ni l'air étouffant, ni les annonces qui m'ont été faites. Ma tête reste désespérément vide. Du moins, c'était le cas, jusqu'à ce qu'il apparaisse, comme toujours.

Clap, clap clap

Je tourne la tête vers l'origine du bruit. Il est là, avec son sourire malsain et ses yeux dissimulés.

Félicitations Jude, ou devrais-je dire M. Sharp désormais. Vous vous rendez compte de toutes les portes qui vous ont été ouvertes en seulement quelques minutes ?

Je me lève, mais ne m'emporte pas. La seule émotion qui transparaisse est l'agacement dans ma voix.

"Comment est-ce que vous pouvez dire ça ? Il vient de nous annoncer sa mort !"

Aussitôt, je me couvre la bouche avec le dos de la main. Je l'ai dit. Mon père va mourir. Lui, en face de moi, sourit.

Pourquoi as-tu un air si dramatique ? La seule chose que j'ai entendu, moi, c'est que l'entreprise Sharp t'appartient désormais, ainsi que toute la fortune qui va avec.

"C'est faux. Le seul patron de Sharp Industries est mon père. C'est lui qui l'a fondée, qui l'a menée là où elle est. Elle ne revient qu'à lui, et à lui seul."

Plus pour longtemps.

"Vous êtes monstrueux…"

Parce que tu ne l'es pas ? Avoue-le, depuis que tu es sorti du bureau, tu ne penses qu'à ça, à cette place qui t'attend. Tu n'as pas pensé une seule seconde à ton père.

"Je… Non… C'est faux."

Alors pourquoi hésites-tu ?

"Je…"

Je te connais par coeur, Jude. J'entends chacune de tes pensées. Je prévois chacune de tes réactions. Sais-tu pourquoi ?

"Non… Arrêtez…"

Parce que tu es comme moi. Je t'ai créé à mon image.

"Taisez-vous."

Et au fond, tu apprécies cette pensée.

"Non…"

Tu m'admires.

"Non ! Vous me dégoûtez !"

Tu veux retrouver ta puissance. Tu veux redevenir le maître de la Royale.

"Non ! Non, tout ce que vous dites est faux !"

Si c'était faux, alors pourquoi le dirai-je ? Après tout, je ne suis que le fruit de ton imagination.

"Je… Je n'ai jamais voulu que vous veniez !"

C'est faux, et tu le sais, car si je disparais…

"Qu'est-ce que…?"

Je n'entends plus rien, plus aucune voix. Je me retourne, il n'est plus là. Pas de traces. Pas de sons. Pas même une poussière.

Il n'y a plus rien.

Et je suis seul.

Seul.

"Non. Non, non, non…"

J'ai beau regarder partout autour de moi. Il n'y a que du vide.

"Où êtes-vous ? Commandant ?"

J'entends seulement ma voix s'accélérer.

Un rire s'ensuit.

Un rire jaune et malsain.

Un rire tout aussi mauvais que le sien.

Un rire qui n'est pas le sien.

Tu me ferais presque pitié.

"Toi…"

Voir le grand Jude dans un tel état… Implorant le retour de Ray Dark…

"Tu ne sais pas de quoi tu parles…"

Il rit avant de me défier du regard.

Tout de même, Jude… On ne va pas encore avoir cette conversation… Tout ça parce que tu n'as jamais voulu avouer que tu étais sous son emprise… Que tu l'as toujours été.

Je ne peux rien répondre alors je baisse les yeux et serre les poings. Ma réaction renforce son rire, il me regarde d'un air supérieur, comme s'il avait gagné.

"T'es complètement taré."

Il fait une moue comme s'il réfléchissait avant de sourire innocemment.

Oui, oui c'est vrai. Et c'est ta faute.

"Tu n'as pas voulu de mon aide."

Tu n'as pas su m'aider. Lui, si.

"Je ne veux plus te voir."

Il faut croire que si. Avoue-le, Jude. Tu as besoin de nous.

"Non, ce n'est pas vrai."

Une main se pose sur mon épaule. J'ai l'impression de m'enfoncer dans le sol à ce contact.

Sans nous, tu es seul.

Pauvre Jude Sharp.

Sans ses parents.

Sans sa sœur.

Sans son chef.

Sans son ami.

Et maintenant sans son père.

S'en est trop. Je me dégage de la prise et leur crie :

"Arrêtez ! Dégagez ! Laissez-moi tranquille !"

Je ferme les yeux. N'entendant plus rien, je les rouvre. Ils ne sont plus là. Il n'y a plus un bruit. Il n'y a plus rien.

Quelqu'un toque à la porte. Timidement, mon majordome l'entrouvre.

"Monsieur ? Y a-t-il un problème ? Je vous ai entendu crier."

"Ce n'est rien."

Après quelques instants d'hésitations, il referme la porte.

Je suis seul.

La réalisation me vient enfin.

J'aurais préféré qu'elle ne vienne pas.

Pourtant elle est là.

Mon père va mourir.

Ton père va mourir.

Et tu seras seul…

Comme tu aurais toujours dû l'être.