Chapitre 3 : (Re)prendre le contrôle
Lundi 15:37
Le terrain est désert, loin de l'agitation habituelle. Les voix d'étudiants résonnent en fond sonore, constantes, agaçantes, insouciantes. Le bruit des chaussures sur le gravier vient interrompre la monotonie du moment.
"Jude ? Tu es arrivé tôt. L'entraînement ne commence pas avant encore une vingtaine de minutes."
"Bonjour coach Nichols. J'aurais aimé vous demander une faveur."
"Je t'écoute."
"J'aimerais diriger l'entraînement aujourd'hui."
Il affiche un air surpris, avant de me dévisager.
"Et pourquoi cela ?"
"L'équipe manque de cadre. Nous l'avons vu au dernier match, certains joueurs ignorent les ordres que vous donnez, et jouent en n'en faisant qu'à leur tête. A long terme, cela pourrait nuire à la cohésion de l'équipe."
Il me fixe dans les yeux, comme pour me sonder. Evidemment, il n'y arrive pas. Il ne peut pas y arriver. Au contraire, je lis en lui comme dans un livre.
Il va céder.
Il sait que j'ai raison.
"C'est vrai. Tu as peut-être raison, mais est-ce que c'est vraiment mal qu'ils jouent leur propre football, sans contraintes ?"
"Un joueur qui n'écoute plus personne ne développe que son jeu individuel. Il pourra devenir aussi doué qu'il le veut, mais en équipe, il ne vaudra rien."
"Sauf si l'équipe s'adapte au joueur."
Je souris intérieurement, mais ne laisse rien paraître.
La faille est là.
Je n'ai qu'à y entrer.
"Au détriment de l'équipe toute entière. Et puis, une équipe qui se repose sur un joueur, c'est difficile, c'est instable, c'est dangereux… Si le joueur venait à disparaître…"
"...L'équipe disparaîtrait aussi…"
Je vois ses yeux s'assombrir d'un voile noir, le voile de toutes ses erreurs passés, de ses regrets : le voile de la culpabilité.
Cette même culpabilité qui monte en moi.
Tu accomplis tes objectifs.
Tu détruis les autres.
Tu ne fais rien de mal.
Tu es pire que lui.
Ce n'est rien.
Arrête de faire ça.
Je ne fais rien de mal.
C'est vrai.
C'est faux !
C'est pour son bien, pour le bien de l'équipe, pour notre bien à tous.
Une équipe contrôlée va bien.
Tu te trompes !
Contrôle-les, et tout se passera bien.
Arr…
…
Une voix s'est tue.
Une autre s'élève, bien plus réelle.
"Très bien, Jude. Si tu penses que c'est pour le mieux je te fais confiance."
Confiance…
"Merci, coach."
Je me dirige vers les vestiaires.
"Un instant !"
"Oui ?"
"Je comprends ton point de vue, je suis même plutôt d'accord. Je sais que tu fais tout ça pour le bien de l'équipe mais… le capitaine, c'est Mark. Ne l'oublie pas."
"Oui, coach."
Reprends le contrôle.
Lundi 16:47
L'équipe arrive au compte-goutte, rendant les vestiaires plus bruyants à chaque nouvelle arrivée. Je griffonne sous le regard interrogateur de mes amis, mais la plupart ne le remarquent même pas. Le coach frappe dans ses mains pour attirer l'attention. Beaucoup peinent à se concentrer, et il faut un moment avant d'obtenir le silence.
"Alors coach, qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ?"
Mark a un grand sourire niais sur le visage.
"Moi, je n'en sais rien !"
Nathan lève la tête, interrogateur.
"Vous voulez faire de l'entraînement libre ?"
"Non plus. Aujourd'hui, c'est Jude qui dirigera la séance."
Tous les regards se tournent vers moi, la plupart surpris, et quelques-uns plus sombres.
Un silence pesant s'installe.
Ils ne te font pas confiance.
Ils ne t'obéiront pas.
Impose-toi.
Je m'avance et me place à côté du coach. Leurs regards me suivent. Je ne dois pas faire de faux pas, alors je prends une voix amicale, mais sérieuse, et me lance.
"J'ai remarqué pas mal de défauts dans notre formation. Chacun fera un exercice personnalisé pour corriger ça."
Le coach me regarde sans un mot. Contrairement au reste de l'équipe, il connaît mes vrais intentions.
Ils doivent s'habituer à t'obéir.
Tu dois être leur repère.
A la fin de mon explication, un silence s'installe. Tous guettent la réaction de Mark. Celui-ci relève la tête avec un sourire.
"Bon ! Qu'est-ce qu'on attend ?"
Je suis soulagé. Si Mark approuve, le reste suivra.
C'est Mark qu'ils suivent, et pas toi.
C'est normal, c'est le capitaine.
…
Chacun commence à partir, mais une voix les interrompt.
"Attendez."
Non.
Non pas encore.
Axel est là, bras croisés et sourcils froncés.
"Je vois pas pourquoi on devrait t'obéir. Tu passes ton temps à nous donner des ordres."
Dire qu'il n'y a pas si longtemps, il m'aurait suivi les yeux fermés…
Les yeux fermés…
Une confiance aveugle…
Devant mon manque de réponse, il continue.
"C'est Mark le capitaine, pas toi. Pourquoi tu prendrais pas sa place tant que t'y es ?"
C'est tentant…
Non, ça ne l'est pas.
Tous se retournent vers moi, attendant de voir ma réaction. Mark me regarde lui aussi. Dans ses yeux, je lis du doute.
Il ne devrait pas y en avoir.
Des murmures brisent le silence.
"Il a pas totalement tord."
"Il abuse un peu là."
"C'est vrai qu'il est plus autoritaire en ce moment."
"C'est sûr qu'à côté de Mark."
Une seule ose réellement s'exprimer à voix haute.
"Je suis d'accord avec Axel. Déjà à l'époque, c'était pas l'esprit de Raimon. Aujourd'hui ça l'est toujours pas."
Pas l'esprit de Raimon.
L'esprit de la Royale.
David et Joseph se regardent d'un air entendu. Ils ne peuvent pas intervenir sans renforcer l'opposition.
Tu dois mater l'opposition.
Reprends le dessus sur eux.
Montre leur qui est le chef.
Je m'avance vers Axel.
"Je ne suis peut-être pas le capitaine, mais je suis le stratège. Je connais chacune de vos forces, chacune de vos faiblesses. Le rôle de Mark est de porter l'équipe, le mien de lui faire garder son équilibre. Si je propose un entraînement, c'est que je sais qu'il y en a besoin. Libre à toi de ne pas m'écouter, de faire ta tête de mule ou de partir dans ton coin, mais tu devras en assumer les conséquences seul. Je ne laisserais personne faire du tord à l'équipe, pas même toi."
Son regard tressaille, totalement déstabilisé. Il ne s'attendait pas à ça. Il a perdu. Et moi, j'ai gagné. Je lui ai été supérieur. Je lui suis supérieur.
Les autres nous regardent.
"J'avais pas vu ça comme ça."
"C'est vrai qu'il abuse."
"Franchement, je suis totalement d'accord."
Kevin ne dit plus rien.
L'équipe entière est de mon côté.
C'est une victoire totale.
Tu crois ?
Je sens des regards dans mon dos. David et Joseph me regardent. Ils ne disent rien et m'obéissent. Pourtant, une lueur étrange passe dans leurs yeux.
De l'appréhension.
Non, ça ne doit pas être ça.
De la crainte.
Ils me connaissent mieux que quiconque.
De la peur.
…
Il ne reste plus que moi et Caleb. Chacun est parti. Tous m'ont obéi. Le dernier s'exécute à son tour. Lorsqu'il passe à côté de moi, j'entends :
"Tu es de retour."
"Comment ça ? Qui est de retour ?"
Il ne me répond pas tout de suite et me regarde un instant, indéchiffrable. Il me sourit :
"Le Capitaine de la Royale."
Non.
Le Capitaine de la Royale.
Celui qui contrôle tout.
Impitoyable.
Invincible.
Craint.
Tout-puissant.
…
Je reste sans voix.
Est-ce une bonne nouvelle ?
Comment peux-tu penser ça ?
Quoiqu'il arrive tu restes Jude Sharp.
Tu resteras toujours le capitaine de la Royale.
Et au moins, on lui obéit.
Ce n'est peut-être pas une si mauvaise nouvelle…
…
C'est vraiment ce que tu penses ?
