Chapitre 4 : Return to dust
Jeudi 18:59
Je resserre ma cravate pour la troisième fois. Aujourd'hui est un jour spécial, comme tous les ans. Aujourd'hui, j'ai la boule au ventre. Aujourd'hui, il n'est pas là, comme tous les ans. Aujourd'hui je suis seul…
Tu n'es pas obligé d'y aller.
Ou presque.
"Tu sais que si."
Tu pourrais rester ici si tu le voulais.
"Je ne peux pas."
Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ?
Je soupire.
"Pourquoi j'essaye encore de discuter avec toi ? Tu ne comprends rien de toute manière."
C'est comme ça que tu me remercies ? J'essaie juste de t'aider !
"Et moi je ne t'ai rien demandé."
… C'est lâche de jouer sur ça.
"C'est toi qui a commencé. Il se fait tard. Il faut vraiment que j'y aille. Sois gentil et laisse-moi."
Si c'est vraiment ce que tu veux…
Sur ces mots, il disparaît. Ma chambre me paraît soudain bien vide, mais ce n'est pas désagréable. C'est apaisant dans un sens, cette solitude.
Tu n'es jamais vraiment seul.
Encore cette voix…
Jamais seul.
Je ne la connais pas, ou du moins je ne la vois pas. Je l'entends, mais aucun visage ne me vient.
Jamais.
Tant pis, si elle ne veut pas se montrer, qu'elle ne se montre pas. J'en ai déjà assez à gérer avec les deux autres. Je m'habille donc plus vite, en tentant de faire abstraction à la voix entêtante répétant les mêmes choses, encore et encore.
Jamais.
Jamais.
Jamais seul.
Tu ne seras jamais seul.
Loin d'être rassurante, elle m'oppresse. Je presse le pas, loin de cette chambre, loin de cette voix, loin de tout.
Jeudi 19:30
Le portail de fer me semble infranchissable. Les murs en pierre qui l'entourent ressemblent à une muraille. Je pose ma main dessus, prêt à ouvrir la grille, mais mon corps ne me répond plus. Je ne peux plus faire un geste. Je tremble. C'est dur. Pourquoi c'est si dur ?
Deux mains se posent sur mes épaules.
"Hey… Jude ?"
Je me retourne d'un seul coup, manquant de perdre l'équilibre. Joseph me rattrape par réflexe et me remet rapidement sur pieds.
"Joe ? Qu'est-ce que tu fais là ?"
Il n'est jamais venu auparavant, pas une seule fois. Il hausse les épaules, sentant mon regard peser sur lui.
"Un pressentiment, je suppose ? Tu agis étrangement depuis quelques temps. Je me suis dit que ce serait sûrement dur pour toi aujourd'hui, enfin… plus que les autres années…"
Je m'adoucis. Il est venu pour moi, pour m'aider.
Il n'était pas venu une seule fois ici depuis les funérailles. C'est d'ailleurs le cas de la plupart des anciens de la Royale.
Et même des autres.
David avait l'habitude de m'accompagner, mais petit à petit il s'est arrêté, sans vraiment d'explications. Il ne viendra sûrement pas aujourd'hui.
"Joe ?"
"Hmm ?"
"David n'est pas avec toi ?"
Joseph me regarde un instant en silence.
"Il… Il ne se sentait pas trop de revenir ici. Je crois qu'il veut vraiment passer à autre chose."
Je sens son regard lourd de sous-entendus, presque de reproches. Je n'ai pas besoin de ça, pas aujourd'hui. Je me raidis.
"Merci Joe, mais ça ira. Je préfère y aller seul. Tu peux rentrer chez toi, toi aussi."
Ses sourcils se froncent.
"Tu… T'es sûr de toi ?"
Je ne lui laisse pas le choix et pousse finalement la grille.
"Sûr et certain. On se voit demain."
Il ne me suit pas. Il part. Tant mieux.
L'atmosphère, loin d'être lugubre, est plutôt apaisante. La sérénité, le calme d'un lieu sans âme qui vive me détend. S'en est presque ironique.
Une plaque se trouve à l'arrière du cimetière, sans aucune autre autour. Une plaque solitaire. Elle est grise, avec quelques écritures dorées. On y lit :
Ray Dark
1956-2008
Riposa In Pace
Je me souviens de ma surprise en découvrant la plaque. D'après Paolo, c'est parce que c'est en Italie qu'il avait enfin trouvé la paix, grâce à Lessie. C'est là qu'il a accepté d'être bon de nouveau… Même si ça aura été de courte durée…
Redonner la vue à une enfant qu'on a rendu aveugle, dit comme ça, ça semble si éloigné de la bienveillance. Pourtant, pour un homme qui n'a vécu que dans le malheur et l'envie toute sa vie, ce devait être un exploit.
Près de la plaque, il y a des fleurs originales. Ces fleurs colorées entièrement faites de laine reviennent chaque année, toujours plus réussies que les précédentes. D'après Lessie, "les fleurs normales ne durent pas assez longtemps, je veux que Mister D les garde pour toujours !"
La jeune fille était sûrement la seule qui ne l'avait jamais vu comme un monstre.
Et je l'enviais pour ça.
Elle était la seule qui pouvait dire sans une once d'ironie dans la voix que jamais elle n'aurait autant aimé le football sans lui. Elle était la seule qui avouait en toute sincérité que si elle avait aujourd'hui un tel niveau, c'était grâce à lui.
Et je l'enviais encore plus.
Grâce à lui, elle jouait au football par passion.
A cause de lui, je ne jouais plus uniquement au football par passion.
Et je l'enviais toujours plus.
…
Des pas arrivent. Je voudrais me retourner pour voir son origine, mais je suis comme bloqué. Personne ne vient plus, pas à cette heure-là. Alors qui ?
De longs cheveux blonds me passent devant et se plantent devant la plaque. Les yeux marrons fixent la plaque avec dédain, presque avec haine.
La rage m'envahit. Qu'est-ce qu'il fait là ? Il n'était même pas venu aux funérailles. De quel droit vient-il aujourd'hui ?
A la limite de mon champ de vision, je distingue une tignasse de cheveux châtains, presque roux. La personne marche nerveusement. Ce n'est pas dans ses habitudes, Henry est plutôt connu pour être calme. Il dégage une odeur de tabac. Je ne fais aucun commentaires. Après tout, lui est revenu plusieurs fois, pendant très longtemps avant d'arrêter. Je ne m'explique pas la présence de l'autre personne.
Byron se baisse finalement et dépose un bouquet d'oeillets jaunes. Typique. Finalement, il se retourne, me jauge du regard, avant de partir avec Henry à sa suite.
Une fois que j'entends la grille se refermer, je m'avance et retire le bouquet. Il n'a rien à faire ici.
Le ciel me semble d'un coup bien sombre et me rappelle qu'il est l'heure de rentrer. Je n'en ai pas envie. Quelque chose me dit de rester ici, mais je sais que c'est impossible.
Je contemple les quelques fleurs de crochet, qui s'en iront bientôt emportées par la pluie et le vent. Après un dernier regard sur la plaque dissimulant les cendres de l'homme qui était mon mentor, je pars.
"Joyeux anniversaire, Commandant."
You are dust and to dust you shall return.
