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Chapitre 3 : Pour voler
Yuu riait aux éclats. Il s'agissait du seul son qui dominait le pianotement effréné de Madoka. Depuis que Yuu leur avait fait remarquer un point commun évident entre Ginga, Kyouya et Kenta – ils faisaient tous trois partie des bladers légendaires – elle s'était jetée sur son ordinateur pour envoyer des messages à leurs amis et à l'AMBB. Ginga n'avait aucune idée de ce qu'ils contenaient. Même s'il avait pu parler, il ne se serait pas risqué à regarder : interrompre Madoka pendant une de ses activités – quelle qu'elle soit – équivalait à s'attirer ses foudres. Et rien, absolument rien, ne méritait de prendre un risque pareil. Pas même un hamburger triple.
Ginga étira ses ailes. Son regard se porta vers le ciel. Ce serait bien qu'il trouve l'occasion de voler avant la fin de cette histoire. Passer des heures sous forme de pégase, sans voler, ce serait une incroyable occasion gâchée.
Même si les combats contre son rival avaient été divertissants.
Ginga reporta son attention sur Kyouya. Le lion était assis, les pattes soigneusement repliées contre lui et la queue bordant son flanc. Il toisait Yuu avec méfiance, comme s'il s'attendait à tout instant que son accès d'hilarité prenne fin et qu'il décide plutôt de se jeter sur lui.
On ne pouvait pas l'en blâmer, vu le comportement de Yuu envers lui depuis qu'il était transformé en lion.
Ginga s'approcha de son rival. Kyouya tourna la tête vers lui. Ginga indiqua Madoka d'une aile, perdu. Kyouya secoua la tête. Lui non plus ne comprenait pas le rapport entre les bladers légendaires et la situation actuelle.
Ginga replia son aile contre lui. Si même Kyouya n'avait pas le début d'une piste, ils n'avaient aucune chance de trouver la solution aujourd'hui.
Le lion releva le museau avec fierté. S'il avait été sous forme humaine, Ginga savait qu'un sourire satisfait se dessinerait sur ses lèvres. C'était sa manière de réagir aux compliments qui lui faisaient plaisir.
Ginga n'était pas capable de parler ou d'utiliser des outils. Autrement dit, sa présence n'était pas indispensable.
Il tourna les talons – les sabots – et Madoka poussa un profond soupir. Ginga laissa sa tête retomber contre son poitrail. Ses ailes s'affaissèrent et il se retourna lentement. Madoka refermait son ordinateur, les épaules voûtées, une grimace épuisée sur le visage.
- J'ai contacté tous les bladers légendaires qu'il est possible de contacter. Yuuki, King et Aguma vont bien. J'ai demandé à Nile et Damure de prendre des nouvelles de Dynamis et Tithi. Ils m'enverront un message quand ce sera fait.
Kyouya avait beau faire de son mieux pour conserver une certaine dignité, Ginga remarqua qu'il s'était redressé et que ses oreilles avaient pivoté vers Madoka quand elle avait prononcé le nom de ses anciens équipiers. Il les appréciait. Ne serait-ce que pour les rencontrer, il avait bien fait de décliner sa place dans les Gan Gan Galaxy et d'aller monter sa propre équipe, au Savannah.
Bien entendu, Ginga aurait adoré faire équipe avec lui, mais une véritable amitié était trop rare et précieuse pour ne pas être reconnue à sa juste valeur. Elle pouvait sauver la vie.
Il était bien placé pour le savoir.
Et puis – qui sait – peut-être que Kyouya et lui auraient une nouvelle occasion de faire équipe dans le futur.
Il l'espérait de tout son cœur.
Ayant cessé de rire, Yuu se redressa pour regarder Madoka avec des grands yeux tout intrigués.
- Et Chris ?
- Il n'est pas joignable à cause de son travail.
Yuu se remit à rire si fort qu'il tomba à la renverse. Benkei le dévisagea, le front plissé par la perplexité.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de si drôle...
- T'imagines ? Une tête géante qui flotte et qui a de grandes dents ? C'est encore pire qu'un lion en ville !
- Pas faux.
- Yuuki, Aguma et King vont bien, lui rappela Madoka. Il y a des chances que Chris ait échappé à ce sort lui aussi.
- Sauf que c'est un blader des saisons, comme Gingy, Kéké et Yoyo.
L'expression de Madoka devint blanche. Kenta et Benkei eurent la mâchoire qui se décrocha. Ginga et Kyouya échangèrent un regard, songeant à quel point leur situation était favorable par rapport à celle de Chris – bien qu'hypothétique. Un pégase et un lion, c'était mille fois mieux qu'une tête flottante.
Le lourd silence fut explosé par un nouvel éclat de rire de Yuu.
XXX
Madoka referma son ordinateur et poussa un profond soupir, les yeux clos. Ginga releva la tête. Avait-elle fini ses avertissements cette fois ? Il attendait son compte-rendu avec impatience. Il voulait savoir ce qui se passait et, une fois que ce serait le cas, partir de son côté pour voler.
Il était un pégase. Il avait des ailes. Il commençait à en avoir marre que personne ne le laisse les utiliser.
Il le regretterait toute sa vie s'il manquait une telle opportunité.
Ginga s'efforça de patienter. Si jamais Madoka s'énervait contre lui, ça repousserait encore sa pause de vol. Ses trois amis attendaient avec autant de fébrilité que lui : Kenta et Benkei observaient la mécanicienne avec de grands yeux, Yuu s'était remis de sa crise de fou rire mais gardait un immense sourire plaqué sur le visage.
Kyouya, quant à lui, était fidèle à son rôle habituel. Il était allongé dans un coin de la clairière, les pattes croisées sous le menton, leur tournant le dos. Toute son attitude criait "je me moque de ce que vous racontez".
Typique.
Madoka ne disait toujours rien. Les ailes de Ginga s'agitèrent d'un soubresaut agacé. Il n'osait toujours rien dire, mais il avait vraiment envie de partir de son côté.
Peut-être qu'il aurait le temps de faire un aller-retour avant que son amie ne se remette de ses émotions...
Il plia sa patte avant, prêt à partir, quand la jeune fille se passa une main sur le visage. Il se figea en plein mouvement et ses yeux se plissèrent.
Il commençait à croire qu'il était maudit.
- J'ai prévenu l'AMBB. Ils n'arrivent pas à contacter Chris non plus, mais ils vont continuer d'essayer. Ils nous préviendront quand ils en sauront plus.
Madoka soupira encore. Elle le faisait beaucoup, aujourd'hui – pourtant, ce n'était pas elle qui était empêchée de jouer au Beyblade et de voler.
- Si on voit le bon côté des choses, au moins, ils n'ont pas entendu parler d'une tête géante.
Kenta en sembla soulagé. Yuu, par contre, eut une moue toute déçue, ce qui n'étonna pas Ginga : il était très enthousiaste vis-à-vis de leurs transformations – surtout celle de Kyouya – et l'idée d'une tête géante hantant une ville était très divertissante.
- L'AMBB a promis de s'occuper de tout.
Un mouvement en périphérie de son champ de vision attira l'attention de Ginga. Kyouya s'asseyait, une mimique plein de dédain plissait son museau. Il n'avait aucune confiance en l'AMBB, et Ginga ne pouvait pas le lui reprocher. Après tout, si l'AMBB leur avait apporté un infime soutien, en vérité, c'était leur groupe qui s'occupait de tout le travail.
Mais bon, cette fois, on s'en occupera une fois que j'aurais volé.
Ça commençait à l'agacer de voir ce moment toujours repoussé. Il voulait se retransformer – après tout, les pégases n'étaient pas fait pour jouer au Beyblade ou manger des hamburgers – mais hors de question que ce soit avant qu'il vole. Il avait déjà fendu les cieux en compagnie de Pegasus. Il savait ce que l'on éprouvait quand on plongeait presque en chute libre, avec le vent qui vous fouettait le visage, et de s'élever au milieu des étoiles.
Il se demandait en quoi ce serait différent lorsque l'on était celui qui volait – et il n'y avait qu'une seule façon de le savoir.
Ginga tourna les sabots et s'enfonça dans le forêt.
- Ginga ! s'exclama Madoka.
Il ne ralentit pas. Il n'avait aucune raison de le faire : il n'y avait aucun problème et, par conséquent, ses amis n'avaient pas besoin de son aide.
Je reviens vite, promit-il silencieusement.
Il enjamba des racines, se faufila entre des arbres, sans être dérangé par les fougères et les feuilles qui effleuraient ses flancs et ses pattes.
Il n'y avait rien de plus familier que la forêt, pour lui.
Ginga entendit des pas saccadés derrière lui. Il jeta un regard par-dessus son épaule. Kyouya le suivait, intrigué. Son rival en avait sans doute assez de toutes ces discussions qui ne menaient à rien. Il ne jurait que par l'action. La moindre distraction était bonne à prendre.
Ginga ralentit à un trot mesuré pour laisser Kyouya le rattraper. Ils avancèrent côte à côte parmi la végétation et arrivèrent devant une falaise. Kyouya lui adressa un regard interrogateur. C'était fascinant de voir qu'il était toujours aussi expressif malgré sa nouvelle apparence. Ses expressions étaient étonnamment similaires à celles qu'il arborait en tant qu'humain.
Ginga leva son museau pour indiquer le sommet de la falaise. Ni une ni deux, son rival se mit à chercher des prises pour l'escalader. Dès qu'il en trouva, il commença son ascension. Son corps de félin s'étirait pour passer de prise en prise. Ses griffes sorties lui permettaient de s'assurer. Il rejoignit le sommet sans trop de difficultés. Il s'ébroua et jeta un regard en bas, vers Ginga.
Qu'est-ce que tu attends ?
Le corps équin de Ginga le désavantageait pour un tel exercice, et un décollage vertical était hors de sa portée. Pourtant, il ne pouvait pas ne pas répondre au défi lancé par son rival.
Il regarda autour de lui, à la recherche d'un itinéraire plus pratique. Il n'en trouva aucun. Tant pis. Ce n'était pas une petite difficulté de ce genre qui allait le ralentir.
Il se dirigea vers la falaise. Il se cabra et posa ses deux sabots avant sur la terre rocheuse. Il étendit ses ailes pour assurer son équilibre. Il chercha et finit par trouver une prise assez grande pour accueillir son sabot et d'aspect assez solide pour supporter son poids. Il la testa et, considérant qu'elle était adaptée, s'appuya dessus. Il en chercha une autre et ainsi de suite jusqu'au sommet. Il eut une ou deux frayeurs mais ses ailes lui permirent de rétablir son équilibre. Il finit par atteindre le sommet. Son parcours n'avait été ni aussi élégant ni aussi classe que Kyouya, mais il avait réussi.
Ginga replia ses ailes contre ses flancs. Ses pattes et son ventre étaient recouverts d'une fine couche de terre mais il ne pouvait rien y faire pour l'instant. Aussi décida-t-il de ne pas s'en préoccuper.
De toute façon, un peu de terre n'avait jamais tué personne.
Ginga et Kyouya s'avancèrent. Le pégase cherchait l'emplacement idéal pour se lancer. Il ne fallait pas que les arbres soient trop proches du bord de la falaise, pour qu'il ne les percute pas s'il n'arrivait pas à rester en altitude. Le but était de s'amuser, pas de se blesser.
L'eau grondait de plus en plus fort à leurs oreilles, et ils arrivèrent devant la cascade. Les amis de Ginga se trouvaient en contrebas, au-delà du bassin.
Ginga ralentit puis s'arrêta. Ils trouveraient sans doute pas de coin plus dégagé.
Il s'approcha du bord de la falaise et évalua la distance qui le séparait du bassin. Ça devrait être suffisant pour qu'il comprenne comment faire fonctionner ses ailes.
Il les déplia. Un grognement incrédule le poussa à se retourner. Son rival le regardait avec des yeux écarquillés. Ginga agita ses ailes. Il avait la possibilité de voler. Ne pas en profiter serait un gâchis absolu. Si Kyouya pouvait en profiter pour faire quelque chose dont il ne serait plus capable, une fois redevenu humain, n'en profiterait-il pas lui aussi ?
Ginga se figea, les muscles tendus, les ailes crispées. La seule chose radicalement différente que son rival pourrait faire, sous forme de lion, serait de chasser. Ginga n'avait aucune envie de le voir s'y essayer. Ce serait injuste pour les bestioles qui croisaient son chemin – et la viande crue, beurk !
Il se détendit en se rappelant que Kyouya aimait la bonne nourriture et les plats élaborés. Il n'irait pas attaquer un animal pour le manger. Il considérerait ça indigne de lui.
Par contre, Ginga voulait bien croire qu'il serait prêt à attraper un animal juste pour prouver qu'il en était capable et qu'il était un vrai lion. Ouais. Ce serait tout à fait son genre.
Perdu comme il l'était dans ses pensées, Ginga ne s'aperçut pas tout de suite que son rival bougeait. Sa patte gauche plaquait sa ceinture au sol. Avec l'autre et ses crocs, il détacha son lanceur et sa toupie. Ginga l'observa, intrigué. Grâce à d'autres manœuvres, Kyouya parvint à enclencher Leone dans le lanceur. Il le prit délicatement entre ses crocs et rejoignit Ginga au bord de la falaise. Il plaça son lanceur à moitié sur la falaise, à moitié dans le vide, épinglant fermement la poignée avec une patte. Il tint la lanière entre ses crocs et tira d'un coup sec. Un sifflement que Ginga pourrait reconnaître entre milles. Ses oreilles tressautèrent. Il suivit des yeux l'arc de cercle émeraude sans oser y croire. Kyouya venait de propulser sa toupie, alors qu'il était sous forme de lion.
Leone atterrit à quelques centimètres du bassin, tournant avec fierté. Ginga n'arrivait pas à détacher son regard de la toupie. Son rival était incroyable.
Ginga se secoua. Évidemment. Il s'agissait de Kyouya Tategami. Il réussissait tout ce qu'il entreprenait – à part le vaincre, et Ginga ferait en sorte que ça continue ainsi. S'il décidait qu'être un lion ne l'empêchait pas d'utiliser sa toupie, eh bien, voilà ce que ça donnait.
Ginga jeta un regard penaud à ses sabots. Ils ne lui permettraient jamais d'avoir la dextérité nécessaire pour tenter un tour pareil.
Kyouya déposa son lanceur auprès de sa ceinture. Il revint se poster au bord de la falaise, fermement dressé sur ses quatre pattes. Il rugit un ordre – ça s'entendait à son intonation.
Une tornade s'éleva en contrebas. Non content de pouvoir propulser Leone, Kyouya était capable d'utiliser son coup spécial.
Il était in-croy-able.
L'ouïe affûtée de Ginga perçut des cris. Ils exprimaient uniquement de la surprise, aussi décida-t-il de ne pas s'en inquiéter.
Kyouya s'assit et le regarda avec un mélange d'amusement et de fierté. Ginga connaissait son rival. Personne ne l'avait provoqué donc il n'avait aucune raison d'étaler ses talents. Il avait une autre motivation...
Malgré la distance, des rafales de vent frôlèrent sa robe.
C'est ça !
Il marqua sa révélation d'un bond enthousiaste. La puissance du vent rendrait son vol plus facile et réduirait les risques de chute libre.
Ginga se tourna vers Kyouya.
Tu es génial.
Kyouya se tint un peu plus droit, le museau légèrement relevé. Il avait de quoi être fier.
Ginga reporta son attention sur la falaise. Il déplia ses ailes, les battit quelques fois pour se familiariser avec leurs mouvements et le fonctionnement de leurs muscles. Puis il sauta. Il n'y avait pas trente-six façons de commencer.
La gravité tenta immédiatement de s'emparer de lui. Ginga battit furieusement des ailes. Il était un pégase ! Comme Pegasus, il pouvait voler librement à travers l'espace.
Il parvint à freiner puis à arrêter sa chute. Ses omoplates commençaient à lui faire mal mais il ne ralentit pas la cadence. Il voulait voler et il y arriverait.
- Oh ? Gingy !
- Mais qu'est-ce qu'il fabrique ?! s'étrangla Madoka.
Je vole !
En tout cas, il essayait.
Il se dirigea vers la tornade.
- Non Ginga ! Pegasus peut peut-être affronter les tornades de Leone, mais si tu essayes...
Je ne compte pas l'affronter.
D'ailleurs, la tornade créée par Leone était bien moins puissante que celles lancées pendant leurs duels. Il s'agissait du Rugissement Tempétueux du Lion, dont les mouvements étaient faciles à deviner, à un niveau si doux qu'il faudrait le vouloir pour être emporté.
Ginga se pencha sur le côté et fit le tour de la tornade. Il était suffisamment proche pour planer, reposant les muscles de son dos. Il battait des ailes de temps à autre, prenant de l'altitude. C'était agréable. Une sensation de liberté incomparable, indescriptible. Très différent de quand il volait avec Pegasus.
(Pas mieux, parce qu'il était un véritable blader et qu'il adorait faire équipe avec sa toupie. Juste différent.)
- Wahou ! Bravo Gingy ! Bravo à toi aussi Yoyo !
Ginga vola jusqu'au sommet de la tornade. Maintenant, il était temps de tenter autre chose.
Il quitta les rafales de la tornade d'un puissant battement d'ailes... et se retrouva face à une tête géante violacée.
Il fut si surpris qu'il en oublia de battre les ailes.
Il tomba.
XXX
Ginga n'arrivait pas à s'empêcher de fixer Chris – car, oui, c'était bien lui. Il ressemblait trait pour trait à l'esprit de sa toupie : une masse nébuleuse sombre, ressemblant vaguement à un visage, avec des motifs pour les yeux et la bouche.
Ginga n'avait jamais été aussi heureux d'être le partenaire de Pegasus qu'en cet instant.
Les autres dévisageaient également Chris. Même Kyouya n'arrivait pas à s'en empêcher. Il fallait dire que cette vision était plus que déconcertante.
Seule Madoka était épargnée par cette fascination. Elle était trop occupée à taper frénétiquement sur le clavier de son ordinateur.
Ginga n'avait pas eu une seule égratignure de sa chute grâce à la présence d'esprit de Kyouya. Son rival avait ordonné à Leone de renforcer sa tornade. Les rafales avaient freiné la chute de Ginga et lui avaient donné le temps de rétablir son équilibre. Il avait pu atterrir en douceur, sur les berges du bassin, ses amis se précipitant vers lui pour s'assurer que tout allait bien.
Kyouya avait ramassé ses effets personnels et avait longé la falaise jusqu'à trouver une zone où il pouvait descendre. Il les avait rejoints à grandes foulées pendant que Chris s'était laissé flotter jusqu'au sol, penaud. Pendant que les bladers – transformés ou non – s'entre-regardaient, Madoka s'était assise et avait entrepris d'envoyer des messages.
Madoka poussa un profond soupir, attirant l'attention sur elle. Elle referma son ordinateur.
- J'ai prévenu l'AMBB. Ils n'étaient pas au courant pour Chris.
Kyouya émit un grognement exaspéré, que Ginga n'avait aucun mal à traduire : "est-ce que l'AMBB était au courant de quoi que ce soit ?"
- Il n'y a aucun témoignage visuel sur Orion. Pas même sur les réseaux sociaux. Ça nous fait un soucis en moins.
- Comment tu as fait pour être discret ? s'émerveilla Kenta.
- Certains devraient s'en inspirer, déclara Madoka en adressant un regard noir à Kyouya.
Le lion la toisa avec dédain et grogna. Benkei monta au créneau pour le défendre.
- Kyouya-san était en ville ! Bien sûr qu'un lion se remarque. Il ne peut pas devenir invisible !
- Il n'a pas fait beaucoup d'efforts non plus, marmonna Madoka.
- Dark Bububull ! Comment tu peux dire une chose pareille de Kyouya-san !
- Je te signale que Chris est venu des États-Unis et qu'il n'a pas été repéré une seule fois. Kyouya n'a pas pu traverser Bey-City sans alerter des dizaines de témoins !
N'a pas voulu, plutôt, songea Ginga en regardant son rival s'étirer nonchalamment.
Si Kyouya s'en était donné la peine, Ginga était certain qu'il aurait pu passer inaperçu.
Dommage qu'il s'en moquait totalement.
- C'est sûr que ça aide d'être un blader mercenaire et pas un grand méchant blader qui veut toute l'attention pour lui, commenta joyeusement Yuu.
Kyouya grogna, Yuu éclata de rire et Chris ne semblait pas savoir où se mettre.
- Yuu avait raison. Le lien, c'est que vous êtes les bladers légendaires des quatre saisons, résuma Madoka. Mais pourquoi vous vous êtes transformés ?
Ginga regarda Kyouya, Kenta et Chris. Il n'en avait aucune idée, et eux non plus.
Bon, il est temps de s'en préoccuper sérieusement.
Il avait pu voler. Il ne demandait rien d'autre de cette expérience.
Ginga hennit. Lorsque l'attention se reporta sur lui, il frappa le sol de son sabot et déplia ses ailes à moitié.
Yuu se leva d'un bond.
- Tu as raison Gingy ! On réussit toujours et ce sera pas différent cette fois.
Heureusement que Yuu était là pour le traduire.
Ses amis échangèrent des regards et des sourires ornèrent leurs lèvres – de ceux qui avaient des visages, en tout cas.
Ils allaient réussir.
XXX
Ils passèrent le reste de l'après-midi à réfléchir. Ils ne trouvèrent pas de solution, ou de début de piste. Les esprits commençaient à s'échauffer quand Madoka déclara qu'il était l'heure de dîner. Ce repas ne serait que pour elle, Benkei et Yuu. Elle avait décidé – tout à fait injustement – d'interdire les plats cuisinés aux transformés. Selon elle, leurs organismes ne le supporteraient pas.
Comment pouvait-elle le savoir ? Elle n'avait jamais rencontré de pégase de sa vie. Aussi bien, ils mangeaient des sandwiches tous les jours.
Bref. Étant privés de repas, les transformés avaient quartier libre. Ça ne leur ferait pas de mal de se vider la tête. Ginga ne savait pas pour les autres mais, à force de réfléchir dans le vide, il commençait à avoir mal au crâne. Ce n'était pas comme pendant les combats, où il fallait réfléchir pour faire échouer la stratégie de l'adversaire et surpasser son coup spécial. C'était concret, il y avait un objectif à atteindre. Dans le cas présent, ils partaient de rien pour arriver à... rien – pour le moment en tout cas. C'était terriblement frustrant.
En plus, il ne pouvait pas partager ses idées lui-même. Il devait les mimer et attendre que Yuu les traduise – et il bénissait chaque instant sa présence. Madoka n'avait pas le quart de sa patience.
Une pause était nécessaire.
Kyouya partit de son côté. Kenta restait auprès de Madoka, Yuu et Benkei pour discuter. Ginga fit signe à Chris pour lui proposer de le suivre. Tant qu'à venir jusqu'ici, autant profiter des environs de Koma.
Chris flotta jusqu'à lui. Ensemble, ils s'enfoncèrent dans la forêt. Ginga était un peu déçu de ne pas avoir le droit de manger. Au moins, il n'avait pas faim.
Il n'avait pas ressenti le plus petit creux depuis sa transformation. Heureusement, mais il se demandait si ça signifiait quelque chose.
Ginga fit visiter une parcelle de forêt à Chris. Le blader mercenaire avait visité d'innombrables lieux au cours de ses missions, et rien ne ressemblait autant à une forêt qu'une autre forêt, mais une promenade était exactement ce dont ils avaient besoin.
Ils se promenèrent une dizaine de minutes parmi les arbres, puis firent demi-tour. Ça avait dû suffire pour que leurs amis terminent leur repas.
Alors qu'ils revenaient sur leurs pas, Chris lui coupa la route. Ginga leva le museau vers lui. Le blader d'Orion était tourné. Il ne pouvait pas parler ni émettre d'autres sons qu'un vague bourdonnement en fait. Il n'était pas capable de mimer parce qu'il ne possédait aucun corps.
Ginga se tourna dans la même direction que lui, pour voir ce qui l'intriguait. Il vit son rival, tapi contre le sol, se frayer un chemin silencieux dans la canopée. Ginga se redressa pour ne pas le perdre de vue. L'attention de son rival était rivée sur une biche, qui broutait à une dizaine de mètres de lui.
Chris fit mine d'avancer et Ginga déplia son aile pour l'en empêcher. Lorsque le blader d'Orion se tourna vers lui, il secoua la tête. Ils devaient laisser Kyouya s'amuser. De toute façon, il ne blesserait pas sa proie.
Ginga ne savait pas si Chris avait compris, mais ce dernier cessa de bouger. Il put donc se concentrer sur la traque de Kyouya.
Les muscles du lion roulaient sous sa fourrure. Ses pattes ne faisaient aucun bruit en touchant le sol et il faisait à peine bouger la végétation. Il faisait preuve d'une discrétion absolue – Madoka enragerait de voir ça.
Il s'immobilisa. Le bout de sa queue s'agita une fois. Il banda ses muscles et bondit. La biche avait à peine relevé la tête qu'il était déjà sur elle. Il la plaqua au sol, une énorme patte sur son flanc, l'autre épinglant la base de son cou. La biche agita les pattes, affolée, cherchant à fuir. Kyouya la maintint au sol une trentaine de secondes puis la relâcha. La biche se releva et disparut en un clin d'œil, ne croyant certainement pas à sa chance.
Chris s'affala sur lui-même.
Exactement ce que j'ai pensé, se félicita Ginga. Décidément, je connais bien mon rival.
Kyouya s'ébroua avec satisfaction. Il se retourna, aperçut ses spectateurs et se figea en plein mouvement, une patte tendue devant lui, suspendue à quelques centimètres du sol, les yeux écarquillés. Il ne semblait pas savoir comment réagir.
Ginga le rejoignit en deux bonds. Il étendit ses ailes autant que possible malgré les arbres et les agita. Il avait pu voler. Il comprenait ce que Kyouya ressentait.
Kyouya se redressa, détendu. Il rugit fièrement. Il était le Roi des Animaux, un chasseur, et il venait de le prouver.
Ginga piétina le sol de ses sabots avec enthousiasme. Il fallait bien qu'ils profitent de cette expérience. Quel genre de bladers seraient-ils sinon ?
Chris les dévisageait, perplexe. Si le spectre de sa toupie avait été aussi cool que les leurs, il aurait compris.
Le trio repartit vers la clairière où le reste du groupe avait fini de dîner. Madoka les regarda arriver et frappa des mains.
- Reprenons.
- Déjà ? demanda Benkei.
- Nous ne pouvons pas rester sans rien faire, argumenta Madoka. Nous devons trouver une solution.
- Ouais, ouais, marmonna Yuu, peu convaincu.
Ginga comprenait Yuu et Benkei. Ils avaient passé des heures à parler, sans trouver le plus petit indice. S'il s'agissait d'un combat Beyblade, ils auraient déjà résolu le problème – et ils auraient pu manger des hamburgers.
- Bon, les garçons, est-ce que vous... Aaaah !
Ginga sursauta si fort qu'il trébucha et s'emmêla les jambes – les jambes, pas les pattes. Ses yeux s'écarquillèrent. Il tapota son t-shirt blanc, puis son pantalon gris – les vêtements qu'il portait pour dormir. Il porta ses mains à sa tignasse rousse, tâtonna son bandeau puis son visage. Tout était à sa place.
Il était redevenu humain.
Il se tourna vers ses amis, sans oser y croire. Kyouya, Kenta et Chris avaient eux aussi retrouvé leur forme humaine. Les deux premiers étaient vêtus de vêtements amples, sûrement parce qu'ils avaient été transformés pendant leur sommeil. Kyouya toisait avec un grimace dédaigneuse son t-shirt classique et son pantalon de jogging – il tenait à son style et aurait sans doute préféré rester en lion plutôt qu'ils le voient ainsi. Kenta regardait ses jambes avec émerveillement. Il en pliait l'une puis l'autre, et rebelote.
Chris était le seul à porter sa tenue habituelle – décalage horaire oblige – et il était sans conteste le plus soulagé d'entre tous. Normal. Il n'avait absolument aucun moyen de se faire comprendre.
Ce que Ginga ne comprenait pas, par contre, c'était pourquoi ils étaient tous redevenus comme avant.
- Kyouya-san !
Kyouya cessa de se préoccuper de ses vêtements et évita habilement l'étreinte de Bnekei.
- Il s'est passé quoi ? murmura Madoka, sidérée.
XXX
Quelques heures plus tôt (Japon, à l'aube)
Perdre contre le Soleil Noir avait été une humiliation totale. Toutefois, Ryuuga restait l'Empereur Dragon. Il avait traversé trop d'épreuves pour mourir de la main d'un soi-disant dieu – même d'un dieu, à vrai dire. Il avait seulement été vaincu, blessé, et envoyé dans un autre monde – qui n'était pas l'Autre Monde. L-Drago et lui y étaient demeurés le temps que leurs blessures guérissent.
Sauf que leurs blessures étaient guéries et qu'ils n'étaient pas repartis. Ryuuga était furieux.
- Vous croyez réellement pouvoir emprisonner l'Empereur Dragon ?
Rien ni personne ne lui répondit. Les étendues blanches restèrent immuables de tous côtés. Le seul point de repère était L-Drago, flottant à quelques pas de lui.
- Très bien.
Ryuuga ne parlait pas seul. Il percevait des volontés autres que lui et L-Drago en ce monde. Elles refusaient seulement de se manifester et, plus irrespectueux encore, d'implorer son pardon.
Ryuuga se tourna vers L-Drago.
- Mets-moi ce monde à sac.
L-Drago rejeta la tête vers le haut et rugit avec exaltation. Lui non plus n'aimait qu'on leur manque de respect.
Des éclairs rouges assaillirent le monde blanc. L-Drago plongea. Il serpenta d'un côté, puis de l'autre, déchirant la fabrique de ce monde, ponctuant chaque réussite par un rugissement victorieux.
- Hn !
Ryuuga eut une grimace narquoise. Quoi qui habitait ce monde et s'amusait à le défier, ça ne devait pas leur plaire. Et ce n'était rien, encore, comparé à...
Quelque chose percuta son ventre. Ryuuga fut projeté en arrière. L-Drago rugit avec indignation avant de plonger vers lui. Il le rattrapa. Une faille s'ouvrit et Ryuuga se retrouva à dévaler le rang d'un volcan. Il se redressa, furieux, blessé dans son orgueil – après sa défaite face à Daidouji et à son Soleil Noir, ça. Il ouvrit la bouche pour les couvrir d'insultes...
...et ne lança qu'un rugissement.
Il referma la bouche d'un claquement. C'était quoi ça ?
Ryuuga s'aperçut alors que son corps n'était pas comme d'habitude. Il baissa la tête. Ses bras avaient été remplacés par des pattes à trois/quatre doigts aux griffes acérées. Il distinguait un long corps reptilien.
C'était. Quoi. Ça ?
Il marcha tant bien que mal jusqu'à une rivière qui coulait non loin. Il se pencha au-dessus pour regarder son reflet. Il se figea, sous le choc. Le visage qui se reflétait dans l'eau était celui d'un dragon, mais pas celui de L-Drago. Il en avait vaguement la forme, mais son museau et ses cornes étaient plus courts. Sa crinière était blanche avec une mèche rouge sur le côté. Ses écailles étaient claires. Seul son regard n'avait pas changé : il était exactement le même que celui qu'il croisait dans son reflet.
Ryuuga resta un long moment assis sur la berge, à observer son nouveau reflet.
Il faisait quoi, du coup ?
XXX
Une fois remis du choc, Ryuuga se mit à maudire les habitants du monde blanc. Il n'avait aucun doute sur leur culpabilité. Ils l'avaient emprisonné et, quand il s'était débattu, l'avaient renvoyé comme un malpropre. Lui. L'Empereur Dragon ! Et il s'était retrouvé dans ce corps étrange.
Il ne laisserait pas cet affront impuni.
Avant toute chose, il devait retrouver son corps habituel. Il avait beau être l'Empereur Dragon et, par conséquent, supérieur à tous les humains qui grouillaient sur sa planète, il préférait son corps normal. Non seulement il y était habitué, mais il était plus pratique.
Et comment pourrait-il narguer Ginga et sa clique de créatures sous-marines s'il ne pouvait plus parler ? Il n'était pas comme Kyouya, ce gamin épuisant qui passait son temps à bavasser, mais il fallait bien qu'il soit capable de parler pour leur rappeler leur place – loin d'être son égal. Car ils avaient beau le croire mort, Ryuuga ne se faisait aucune illusion : ils trouveraient rapidement le moyen de venir l'importuner.
Raison de plus pour se retransformer rapidement. Il avait un programme chargé : abattre son courroux sur le monde blanc et profiter au maximum de son temps avant que Ginga et sa clique ne se rappellent à son bon souvenir.
Il était fatigué d'avance.
L-Drago ?
Le spectre de sa toupie apparut à côté de lui. Il ouvrit de grands yeux et grogna de stupéfaction.
Au moins, Ryuuga n'était pas le seul à être choqué par la situation. Il était soulagé que personne ne les voie ainsi. Il n'avait pas envie de perdre son temps à détruire quelques bâtiments, voire une ville, pour prouver qu'il était toujours l'Empereur Dragon et qu'il ne fallait pas le provoquer.
La présence de L-Drago à ses côtés prouvait autre chose : ils n'avaient pas été fusionnés. Son esprit clair semblait n'appartenir qu'à lui, mais il valait mieux s'en assurer. Il ne tenait pas à revivre... certaines expériences.
Ryuuga ferma les yeux. Il se concentra sur son pouvoir et tenta d'inverser la transformation. Après plusieurs essais, il mobilisa également le pouvoir de L-Drago et le Pouvoir Obscur qu'ils avaient dompté. Il se heurta à une certaine résistance. Il la testa, la força, parvint presque à la briser. Presque. Il rouvrit les yeux et regarda le ciel. L'après-midi était déjà bien avancé. Cette joute avait duré plusieurs heures.
Ryuuga plissa les yeux. Il n'aimait pas cela. Prendre son temps ne le dérangeait pas quand cela concernait l'entraînement de L-Drago, mais il considérait tout le reste comme une perte de temps.
Il ferma les yeux et décida de puiser dans le dernier pouvoir à sa disposition : le fragment d'étoile. Il l'avait confié à Kenta mais il lui en restait assez pour briser la résistance de la transformation.
Ryuuga la vit voler en éclats. Quand il rouvrit les yeux, il avait retrouvé son corps.
- Pas trop tôt, marmonna-t-il.
Maintenant, il allait se venger du monde blanc.
XXX
À Koma, en soirée
Ginga haussa les épaules.
- On est redevenus normaux. Tout va bien, non ?
- Non ! cria Madoka. On ne sait pas pourquoi vous vous êtes transformés, ni pourquoi vous êtes redevenus vous.
- On le saura sans doute jamais, fit remarquer Kenta.
- Mais, mais...
Ginga sourit à son amie.
- Et si on rentrait ?
Elle le fixa puis baissa la tête, capitulant.
- D'accord.
Ginga s'étira, tout sourire.
- Je ne sais pas pour vous, mais je meurs de faim.
- Tu plaisantes ?! Avec tout ce qui s'est passé aujourd'hui, c'est tout ce que tu trouves à dire ?
Ginga croisa les bras derrière la tête.
- J'ai rien mangé de la journée, moi.
Madoka cria de frustration.
FIN
BONUS :
- Je sais pourquoi Kéké n'était pas totalement transformé ! S'exclama Yuu pendant qu'ils cheminaient vers Bey-City.
- Ah oui ?
Yuu hocha la tête, tout sourire.
- Tu as reçu le fragment d'étoile de Ryuuga, alors que Gingy, Yoyo et Chris l'ont reçu directement.
- C'est vrai...
- Tu crois que cette histoire a un rapport avec Ryuuga ?
- Aucune idée.
Même un génie comme lui ne pouvait pas tout savoir.
