Il fait super chaud. Wylan crève un peu sous le polo épais de l'uniforme des employés de la fête foraine. C'est le seul petit job qu'il a trouvé avec ses contraintes. Pas de longs textes à lire, pas de grosses qualifications, temps partiel. Il y avait bien quelques autres offres qui correspondaient mais en fait, c'est le seul endroit où il a été pris.

Ce sont des choses qui arrivent.

Ça fait déjà un mois que Wylan travaille à la fête foraine. Il enfile tous les matins un des trois polos que le responsable des employés lui a donné à la signature de son contrat et le met à laver le soir lorsqu'il rentre.
Certains gardent le même polo deux jours de suite mais il ne supporte pas la sensation de la transpiration séchée lorsqu'il remet le vêtement sale le lendemain.

Des manières de princesses qui n'ont plus rien à faire dans sa vie sans doute, mais il n'arrive pas à s'en détacher. Nostalgie mal placée peut-être ?

Ça ne lui a jamais attiré de vrais ennuis, alors il reste comme ça.
Engoncé dans son vêtement vert d'eau qui gratte un peu trop, Wylan tient un stand de barbe à papa, à côté de la grande roue de la fête foraine. La machine tourne en continu mais elle ne chauffe pas, dieu merci ! Il n'a pas besoin d'une source de chaleur supplémentaire dans cette fournaise estivale.

Les enfants passent en courant et en piaillant, parfois s'arrêtent et réclament à grands cri une barbe à papa à l'adulte qui les accompagne. Wylan aime voir leurs bouilles réjouies - carrément émerveillées parfois - lorsqu'il prépare leur demande. Les parents règlent et tous repartent - généralement sans un regard. Ça ne lui importe pas trop à vrai dire. Le regard des enfants lui suffit.

Il est toujours aussi surpris que des parents puissent dépenser autant d'argent pour une journée entière dans une fête foraine. Ça le dépasse. Wylan a brutalement appris le coût des choses, et maintenant il ne peut pas s'empêcher de s'horrifier du prix de tout. De riche inconscient, il est devenu pauvre inquiet.

Le soleil tape un peu moins fort avec la journée qui avance. Six heures de l'après-midi, il ne reste qu'une demie heure à Wylan avant de pouvoir enfin rentrer chez lui, prendre une douche, nettoyer son polo qui gratte, se reposer un peu avant le lendemain.

Les enfants se sont raréfiés, ou tout du moins, les parents refusent plus. Ils se sont bien assez goinfrés toute la journée !

Regard absent, Wylan commence à fatiguer. Il est debout depuis qu'il est revenu de sa pause midi, presque quatre heures auparavant et son dos le tire. Son regard rivé sur l'horizon au matin fixe désormais le sol. Au diable le dynamisme prôné par les responsables de la fête ! Personne ne passera vérifier et il fait l'employé modèle depuis son embauche, un mois auparavant. Il lui reste encore un autre mois avant la rentrée universitaire et qu'il soit libéré de ce job insipide - même si nécessaire à sa survie le reste de l'année.

Une silhouette ralentit devant le stand et Wylan redresse la tête. C'est un jeune de son âge, à peu près. Il n'est pas très doué pour donner un âge précis aux gens. Teint cuivré, sourire en coin, un joli chapeau posé sur des cheveux bouclés.

— Vous voulez une barbe à papa ?

Un peu gauche, mais que peut-il proposer d'autre ?

— S'il t-vous plait !

Wylan remarque à peine le tutoiement qui sort puis se fait corriger, abruti par la journée de travail. Il fait machinalement ce qu'il est payé à faire, annonce le prix et l'autre prend tout à coup une tête gênée :

— J'ai pas de liquide, en carte ça passe ?

C'est là où Wylan se sent bête d'avoir fait la barbe à papa avant d'avoir encaissé le client, car non, il ne prend pas la carte.

— Non désolé, je n'ai pas de lecteur…
— Et si je te paye un coup à boire ?

Stupéfaction cette fois. Ça n'a tellement pas de sens, c'est forcément une blague ! Un peu étrange, mais pourquoi pas ? Mais il ne trouve pas de répartie fine à avoir, alors Wylan se fend d'un pauvre sourire :

— C'est pas moi qui gère, c'est la direction.

Il se sent bien bête, à tenir la barbe à papa qu'il a préparé pour le client mais que le client ne peut pas payer.

— Est-ce que je peux revenir dans cinq minutes ? Je vais retirer du liquide !

Il n'attend pas de réponse, fait volte face et se faufile en courant dans la foule clairsemé. Wylan se sent rougir, idiot qu'il est avec la confiserie qu'il est censé vendre. Il poireaute et le client tête en l'air est de retour, il brandit un billet de vingt avec un air fier. Fin de journée, Wylan espère simplement qu'il a assez de monnaie pour lui rendre le montant correct.

Évidemment, il n'en a pas assez.

— Je suis vraiment désolé, je n'ai pas assez de monnaie pour vous rendre…

Il s'attend à se faire incendier d'insultes, le client serait dans son bon droit. Pourtant, encore une réaction surprenante :

— Et si j'en prend une deuxième ?
— Là ça serait parfait !

Soulagement. Il n'a pas tout foiré tout de même. Sourire retrouvé - quoi qu'un peu tremblotant -, Wylan s'affaire à préparer la seconde. Il ignore ce qu'en fera le client, mais s'il veut en manger deux, c'est son problème. Ça l'arrange même. Finalement, il tend le bras :

— Je te l'offre, répond le client bizarre.

Il a beau chercher, il ne peut pas refuser. C'est même plutôt gentil - quoi que bizarre. Qu'est ce que ce client lui veut ? Il n'a pas le droit de manger pendant son service.

Un regard à sa montre lui apprend qu'il est six heures trente et une, il n'est donc plus officiellement en service.

— Merci, répond Wylan.
— Je m'appelle Jesper, répond le client.
— Wylan.

Information donnée par politesse essentiellement, mais aussi parce qu'il a cet espoir un peu naïf et stupide de voir Jesper utiliser vraiment son prénom, ou de nouer un lien amical avec lui. Stupide ! Il lui a juste offert une barbe à papa. Qu'il mange avec appétit. Wylan aime beaucoup la barbe à papa.

Ils mangent tous les deux en silence et finissent presque en même temps. Les manèges ferment les uns après les autres alors les allées se vident graduellement. Après un petit temps de silence, Wylan reprend la parole :

— Pourquoi m'inviter à boire ?
— Tu as l'air gentil, répond Jesper sans hésiter.

Froncement de sourcils.

— Je sais pas trop quoi répondre à ça. Comment t'arrives à savoir si quelqu'un est gentil du premier regard ?
— Je suis déjà venu la semaine dernière
— Je ne me souviens pas, désolé.

Wylan se sent tout à coup gêné. Est-ce qu'il lui a déjà parlé et qu'il a oublié ?
— Je suis resté loin, on s'est pas parlé !
— Tu me stalkes ?

Jesper lève les mains en l'air, son bâton de barbe à papa vide toujours dans l'une des deux tandis que Wylan se maudit pour son manque de tact :

— Non, pas du tout ! Je repassais dans le coin, alors je me suis dit que j'allais te proposer. Et tu m'as pas donné de réponse nette, d'ailleurs. C'est pas ta direction que j'invite, c'est toi !

Wylan répondrait spontanément "non". Forcément, qu'est ce qu'il pourrait dire d'autre ? Il est plutôt solitaire et pas vraiment doué en société. Il ne réussirait qu'à se ridiculiser. Mais Jesper a l'air gentil aussi et puis, ils ne se connaissent pas. Ils ne se reverront jamais après ce soir si Wylan se ridiculise trop. Alors à quoi ça l'engage ?

— Pourquoi pas ?