L'Aile de Glace s'ennuyait. Seule dans sa grotte, avec pour unique compagnie des statues de glace.

Habile de ses griffes, Rhew passait son temps à sculpter des statues, lorsqu'elle n'avait pas le museau plongé dans un parchemin gelé. Des petites statues, des grandes, toutes pleines de détails.

Beaucoup d'ours polaires, de bœufs musqués, de morses, de manchots et de caribous. Quelques lemmings, macareux moines, renards polaires, lièvres arctiques et hermines.

À l'entrée de la grotte, menaçant, quatre statues d'Aile de Glace en grandeur réelle. Chaque détail était présent. Trois tenaient de longue lance, le dernier avait la gueule ouverte comme s'il allait user de son souffle de glace.

Un unique rai de lumière éclairait la grotte, de la largeur d'une griffe, et c'était amplement suffisant pour Rhew. Depuis longtemps, un cristal bouchait l'ouverture, installé par la dragonnette. Le cristal au multiples facettes réverbérait la lumière sur les murs et sur le sol, illuminant la pièce.

Ça faisait longtemps que Rhew s'ennuyait. Elle s'était creusé une tanière, un creux dans le mur de la salle. Puis, à l'étroit, elle avait créé un long couloir parsemé de pièce, toutes remplies de statues. Des rainures décoraient les murs froids, étagères remplies de petites statues.

Roulée en boule, Rhew attendait. Sa nourriture. Des nouvelles de l'extérieur. Si on daigne de les lui donner. Son père.

— La glace verglacée dirige le monde...

— Cachée sous la douce poudreuse, compléta Rhew.

La maxime habituelle. Son père, Iceberg, était un peu paranoïaque. Alors, chaque fois qu'il se retrouvait, il disait la première partie de la phrase-clé et Rhew la deuxième.

« Bonjour, Papa. Il était temps que tu arrives ! Parce que j'en ai marre, marre, MARRE !

D'être enfermée dans cette grotte !

De voir que toi, toi et toi !

De ne pouvoir sortir !

De n'avoir jamais, ou presque, senti le soleil sur mes écailles. »

— Rhew, salua-t-il en inclinant la tête. Personne ne t'a vue ? Es-tu sortie ?

« Parfait. Apparemment, tu as, comme toujours, peur qu'on est percé ton petit secret. J'adore. Et moi, tu y penses, des fois ? Non. Jamais. »

— J'ai suivi à la lettre les règles. Pas de sortie. Pas de contact avec l'extérieur, récita la dragonnette.

— Bien. Voici un ours, cette fois, fit Iceberg en poussant vers elle une énorme carcasse d'ours polaire. Je n'ai pas vu de caribou, ni de lemmings.

— Oh... merci, déclara-t-elle, un peu déçue.

« Idiote je suis ! Père me maintient en vie uniquement pour lui. Pour que je sois son arme, obéissante et docile.

Ce n'est pas une vie.

C'est juste de la survie. »

— Père... Quand pourrais-je sortir au grand air ?

— Rhew... soupira-t-il, désolé. Je ne peux... Je sais que tu le souhaite ardemment, mais tu sais bien... Tu n'es pas prête. Certes, tu arrives à te déplacer sans dégâts, mais un coup de colère et tous tes efforts deviennent vain.

« Je SUIS prête ! C'est juste que toi non, tu n'es pas prêt pour mon retour chez les Ailes de Glace !

Tu n'es qu'un égoïste. En fait, je l'ai toujours su. Mais là...

C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

L'érosion qui fait tomber les stalactites. »

— Oh... J'avais tellement hâte de sortir...

— Je sais, Rhew. Mais tu comprends... déclara Iceberg doucement. Une fois que tu te fâches, la cible de ta hargne n'en échappe pas. Et toi... La reine Avalanche voudra ta tête. Et pas reliée à ton cou.

Il s'interrompit, écarquilla les yeux d'une manière comique, et s'écria :

— Froid ! Il est déjà l'heure de mon départ ! Rhew, reste cachée, en sécurité. Si jamais quelque chose t'arrivait...

« ... je ne m'en remettrais pas. C'est ce que dirais un bon père. Or, il n'est pas un bon père. Iceberg dirait plutôt :

"... je m'en moquerais, sauf que tu m'es utile. En tant qu'arme mortelle dévouée." »

Iceberg prit son envol majestueusement et vola dans le long tunnel, quittant le champ de vision de Rhew.

La dragonnette de glace soupira et s'installa au sol pour faire un somme. Dans son esprit, une résolution était bien encrée :

« Je vais partir de cette grotte monotone et visiter le monde. En commençant par jurer fidélité à ma reine.

Mais d'abord, je vais dormir en attendant qu'Iceberg soit partit. »

Un œil s'ouvrit, puis un second. Tous deux étaient noirs comme nuit, et semblaient remplit de malice discrète. Le dragon à qui appartenait les yeux dérocha sa mâchoire en un long bâillement, puis étira ses ailes neige sur le dessus, et glace sur le dessous. Quelques petites cicatrices les ornaient, souvenirs de son apprentissage du vol. Ses pics derrière la tête étaient comme gravés de mystérieux symboles. Ceux de sa queue, en revanche, ne pouvaient être plus ordinaire : droits, pointus et acérés. De même pour ses griffes.

Rhew, car c'était elle, se leva en étirant ses pattes et sa queue. Elle avait peur.

Peur de quitter sa grotte.

De se confronter au monde extérieur, si dangereux et cruel d'après Iceberg.

« Iceberg. Je ne l'appelle donc plus père ? Sans doute à cause de se trop nombreux mensonges.

À mes yeux, il ne sera désormais plus qu'une vague connaissance.

Iceberg n'est plus mon père. »

Rhew s'avança vers la sortie, d'abord lentement et à pas mesurés. Puis elle accéléra. Se mit à courir, encore et encore, comme elle ne l'avait jamais fait.

La sortie était là, devant elle. Sans hésitation, Rhew se glissa hors du boyau, enivrée par un sentiment jusque-là inconnu : la liberté.

La dragonnette banda les muscules, puis s'élança telle une flèche dans les cieux. Mais rapidement, elle du désenchanter : ses ailes, peu habituées à supporter son poids, lui faisaient souffrir le martyre. Atterrissant en catastrophe, Rhew s'étala au sol.

« Il faut que je fortifie mes ailes. Que je vole plus longtemps. Et il faut que je travaille mon atterrissage, qui est pour le moment peu fameux.

Mais bon. Ce n'est que secondaire. La priorité est d'avertir ma reine de mon existence, puis de lui jurer fidélité. »

~Un chapitre où il ne se passe rien, je le sais, mais je pose le décor. Il fait quand même 1058 mots !~