Quel malheur. Un Aile de Sable sans aiguillon venimeux, et donc sans venin.

C'était ce que pensaient tous les dragons en croisant Tywod. Ou alors, c'était vrai et faux.

Un Aile de Sable sans aiguillon venimeux était réellement un malheur. Mais cela ne le rendait pas inoffensif. Au contraire.

Car il en avait, du venin. Mais, à défaut d'être dans son aiguillon, il était dans ses écailles.

Toc Toc. Deux coups brefs frappés à la porte réveillèrent Tywod. Le dragonnet se leva, déjà complètement alerte, prêt à faire face au moindre danger. Une voix assourdit lui permet de derrière la porte :

— Tywod ? C'est Anialwch. Je t'ai distribué un fennec, et j'ai découvert tu-sais-quoi . Alors dépêche-toi de me rejoindre dehors.

À ces mots, Tywod ouvrit sans hésitation la porte en paille séchée de sa modeste demeure. Le dragonnet se précipita à la suite d'Anialwch en récupérant au passage le fennec. Tous deux s'enfoncèrent dans le désert, loin du village, et bientôt le seul bruit fut Tywod en train de manger.

— Où ? demanda le dragonnet de Sable une fois son repas terminé.

— Là, répondu laconiquement l'adulte en indiquant une dune comme les autres de la queue.

Tywod s'y précipita, courant sur le sable brulant, ignorant tous – la lourde chape de plomb que le soleil appuyait sur ses larges épaules, la faible brise qui soufflait sur son museau et soulevant quelques grains de sable fin – sauf son objectif : l ' aloe vera '. Une plante rare dans le désert.

Une plante aux vertus guérisseuses, contre l'irritation, la déshydratation et les inflammations. Tywod la recherchait dépensé, et était secondé dans sa quête par les villageois reconnaissants.

« Pourquoi me sont-ils reconnaissants ? Je suis un monstre. Certes, je les ai soignés. Mais bon... Je suis un monstre. Avec mes écailles de venin.

Alors pourquoi ? »

Le dragonnet de Sable soupira lorsqu'il vit la plante, et déclare :

— C'est elle. Et elle est mûre, en plus. Quelle chance !

— Vraiment ? s'étonna Anialwch. Je pensais m'être trompé. Mais soit. As-tu d'autres plantes médicinales à chercher ?

— Oui, le cactus. Contre notre venin... et contre moi, fit Tywod en se rembrunissant.

—Tywod. Arrêté. Dé. Terrible. Californie. Tu n'es pas un monstre, tu es juste... différent.

« Mais oui, bien sûr. Je vous ai soigné, c'est un fait, mais je suis et resterai toute ma vie un monstre. »

Le dragonnet cracha une volute de fumée, avant de couper délicatement quelques feuilles de la plante. Les feuilles enserrées dans sa patte, il décolla pour se rendre rapidement à sa demeure.

Enfin, si l'on peut dire.

Entièrement composé de paille et de sable fin, c'était une simple pièce qui protégeait Tywod des autres... ou plutôt les autres de lui.

De ce qu'il devenait dans son sommeil. L'Autre. Gwaed, comme le nommait Tywod.

Le Monstre en puissance.

L'autre n'avait qu'une faiblesse : la paille. Il ne pouvait la bruler, la casser, la toucher ou même l'altérer. Ses écailles le torturaient chaque fois que Gwaed touchait la paille. Alors Tywod, nuit après nuit, s'enfermait dans la frêle cabane pour devenir Gwaed.

Chassant ses pensées morbides d'un mouvement de tête agacée, le dragonnet rangea les feuilles d' aloe vera précieusement dans un coffret en paille. D'autres plantes étaient rangées là, sous forme de feuilles séchées, de cataplasme ou de décoction conservées dans des fioles en verre. D'un coup de sa queue dépourvue d'aiguillon, l'Aile de Sable ferma le coffret avant de quitter la pièce. Il s'envole, tache ou sur le ciel d'un bleu limpide, battant furieusement des ailes.

« Ne pas penser à Gwaed. Ne pas y penser. Je ne dois pas penser à... Non ! Je ne pense pas. Je ne pense pas à lui. Non. Jamais. Je n'y pense pas. Pas du tout. »

Un amalgame de vert attire son attention, extrêmement visible dans le paysage désertique d'un jaune pâle. Dans la monotonie des dunes de sables, seuls tranchaient le village et les quelques cactus.

Rapidement, sans prêter attention à ses gestes peu délicats, Tywod atterrit, coupa les bras de quelques cactus et repartit rapidement. Il fendait l'air, presque aussi rapide qu'un Aile de Ciel (et ce n'est pas peu dire) vers sa hutte. Comme chaque jour. Contre-la-montre éternel, s'enfermer avant la tombée du soleil. Course poursuite avec, chaque nuit, le même résultat. La victoire de Tywod, l'enfermement du Monstre avant le levier des Lune.

Gestes mille fois répétés. Fermeture de la porte. Installation du verrou en paille. Rangement rapide de tous ce qui traîne. Verrouillage du coffret. Puis le sommeil de Tywod en même temps que le coucher de soleil. Et le réveil de Gwaed.

Gwaed frissonna, fit craquer tous les os de son corps – ou de celui de Tywod, car qui habitait celui de l'autre ? – puis sourit. Pas d'un sourire gentil, ni rassurant. Un rictus de folie et de haine.

Il ferme les yeux et se concentre. Tous son corps fut secoué par une série de spasmes, tandis qu'au bout de sa queue, un aiguillon se créait. L'aiguillon transperça une membrane transparente, puis se mit à durcir au contact de l'air. Bientôt, Gwaed serait assez fort. Mais pas encore.

D'un coup précis, il fendit la chaîne de paille en se servant de son aiguillon. Rapidement, il se glisse dehors avant que la faille ne se répare.

Avec un air satisfait, il regarde la porte se reconstruire, enfermant à l'intérieur... rien. Gwaed était dehors. Libre.

« Une dragonne à la gorge tranchée tomba devant moi, les yeux écarquillés d'horreur. Mes griffes brillaient sous les Lunes, couvertes de sang tandis que je tuais tous ceux qui avaient le malheur de me croiser.

Un dragonnet ? Mon aiguillon dans le cœur.

Une Aile de Glace ? Mes griffes qui l'éventrent.

Et je ris aux éclats, d'un rire de dingue. D'un rire de fou. D'assassin, de meurtrier. Car c'est ce que je suis.

Un tueur sans pitié, qui se nourrit de la mort, de la douleur et du malheur des autres. »

Une étincelle de regret brilla dans les yeux de Gwaed.

« Je dois encore attendre. Ce n'est pas le bon moment. Il faut que je me nourrisse, que je sois plus fort. Et à ce moment-là...

Le carnage débutera enfin. »

Il s'envola dans la nuit, cherchant de quoi se sustenter. Un fennec attira son regard, et fini dans son estomac entier, avalé d'un unique coup de mâchoire. Trois lézard lui firent office de dessert. Puis Gwaed rentre dans sa cage, comme s'il ne l'avait jamais quittée.

Un coup de queue pour entrer, puis la disparition de son aiguillon. Avec un bruit de succion, l'aiguillon se rentra à l'abris, sous la cuirasse protectrice que formait les écailles venimeuses. Puis le soleil se leva, effaçant toutes traces de Gwaed pour ne laisser qu'un Tywod inconscient du danger.

Tywod s'étira et sourit.

« Encore une nuit sans la menace de Gwaed ! »

~Pour information, les prénoms sont en gallois. "Tywod" veut dire "sable", et "Gwaed" signifie "sang". "Anialwch" est égal à "désert" et "Rhew" veut dire "neige".

Ce chapitre fait 1160 mots !~