« Suis-je vraiment un monstre ? »
La question tournait en boucle sous le crâne de Péril, emplit de l'émotion intense qu'est la culpabilité. Car oui, elle culpabilisait.
« Tous ces morts. Tous ces macchabées que je laisse dans mon sillage. Vais-je un jour être autre chose qu'un monstre ? Qu'un assassin haït de toute part ?
Vais-je un jour être quelqu'un de bien ? »
Une tâche noire en contre-bas attira son attention, puis Péril remarqua d'autres tâches. Une jaune, une rose, une bleutée et enfin une verte, camouflée dans l'herbe tendre. Avec un rugissement de joie, la dragonnette fondit sur eux comme un faucon sur sa proie.
— Triton ! Tu es venu me voir ! s'exclama Péril, en vol stationnaire pour ne pas carboniser l'herbe.
L'Aile de Mer sourit, sans doute amusé par l'exubérance de son amie.
— Oui. Tu connais déjà Lune, (il désigna l'Aile de Nuit, donc Péril connaissait les pouvoirs : télépathie et voyance) Winter, (l'Aile de Glace qu'elle avait failli tuer) Qilbi, (l'Aile de Sable super-intelligent) et voici Kinkajou.
L'Aile de Pluie rose se mit parler, parler, parler :
— Salut Péril ! Moi c'est Kinkajou, et je suis la MEILLEURE AMIE de la REINE GLORIA des Ailes de Pluie et de Nuit ! C'est pas cool ça ? Et puis, J'ADORE TROP LA COULEUR DE TES ÉCAILLES ! ELLES SONT TROP BELLES ! C'est vrai que tu PEUX TOUCHER PERSONNE sans le bruler ? Et...
— Feu contre Glace,
Venin cède sa place,
La malédiction est un don,
Mais le Venin n'est pas toujours bon,
Prenez garde à la Folie,
Prenez garde au piège de l'esprit,
Car bénédiction et malédiction,
Ne sont qu'un aspect de la question.
Lune se tut tandis que Péril se demandait se qu'il se passait.
— Une prophétie ?! s'exclama Winter. Encore ?
— Au moins, fit Triton, elle est plus simple à décoder. Le feu, c'est bien sûr Péril, et la glace...
— C'est moi, déclara l'Aile de Glace. Donc Péril et moi, on doit se battre ? La dernière fois, j'ai failli mourir...
— D'accord... lâcha Péril en faisant traîner le "o", confuse. Et le venin ? C'est Qibli ?
— Non, répondit justement celui-ci. Je pense que "Feu contre Glace" veux dire "Péril contre Winter", "Venin cède sa place" deviendrait donc "Épine cède sa place", car c'est la reine des Ailes de Sable, et nous avons du venin...
— Mais nous aussi ! s'exclama l'Aile de Pluie maintenant violette. Alors je pense que ça veut dire :
"Feu contre Glace,
Péril contre Winter
Venin cède sa place,
Gloria cède sa place
La malédiction est un don,
je ne sais pas quoi
Mais le Venin n'est pas toujours bon,
Mais Gloria n'as pas toujours raison
Prenez garde à la Folie,
Faite-attention à ne pas devenir fou
Prenez garde au piège de l'esprit,
À ne pas être prisonnier dans votre tête
Car bénédiction et malédiction,
Rien compris
Ne sont qu'un aspect de la question.
On pense pas sous le bon angle."
— Mouais, lâcha Winter avec un soupir, ça ne veut rien dire. Je crois que... enfin... peut-être... la prophétie dit sans doute que...
La fin de la phrase était murmurée, inaudible pour tout le monde.
— Tu peux répéter ?
— La prophétie dit peut-être que lamalédictiondePériln'enn'estpasforcémentunecar"bénédictionetmalédictionnesontqu'unaspectdelaquestion"...
— Hein ?!
— La... la malédiction de Péril n'en n'est pas forcément une car "bénédiction et malédiction ne sont qu'un aspect de la question"... reprit Winter avec difficulté.
« Wow. Alors je fais partie d'une prophétie. C'est un choc !
Moi, héroïne ? Impossible. Je dois sans doute être le mal dans la prophétie. Obligé.
Une surprise, deux surprises, et maintenant une troisième : Winter qui dit que je n'ai pas de malédiction. Je crois que son cerveau de glaçon ronchon a fondu.
Oui, c'est sûrement ça. »
— Alors... déclara Péril. Cette prophétie est très...
— Étrange, offrit Kinkajou.
— Intrigante, proposa Winter.
— Incompréhensible, déclara Triton.
— Indéchiffrable, compléta Qibli.
— Prophétique, trancha Lune. Mais je ne comprends pas... D'habitude, (« parce que pour toi, recevoir des prophéties, c'est habituel ? ») les mots sont accompagnés d'une vision. Or, là, pas de vision ! Juste du noir, du noir, et encore du noir.
— Du noir ? Ça ne pourrait pas être un Aile de Nuit ? demanda Kinkajou.
— Peut-être... fit Lune, indécise.
— Ou un Aile de Pluie ? embraya l'Aile de Pluie. Un SUPER-MÉCHANT Aile de Pluie ? Ça serrait probable, parce qu'on a tous du venin... Mais du coup, TOUS LES PEUPLES DE PYHRRA VONT CROIRE QU'ONT EST DES MÉCHANTS ! Et ils vont vouloir NOUS TUER ! ARG ! Et puis nan, c'est pas possible, personne n'est méchant chez nous. À part les Ailes de Nuit, enfin pas toi Lune, et Caméléon.
« Mon père biologique. Caméléon. Un Aile de Pluie, avec l'ancien parchemin de Spectral. Un traitre, qui a préféré Scarlet à moi. »
Un silence plana. Puis Triton décida de le rompre.
— Péril, je suis désolé. On devait parler tous ensembles, mais la prophétie... On doit la rapporter à nos reines respectives.
— Je sais, fit la dragonnette du Ciel, toujours en vol stationnaire. Allez-y.
Aussitôt, tous partirent à tire d'aile.
« Je m'y attendais. C'est moi qui leur ai dit de partir. Ai-je tors ?
La boucle recommence, encore et encore. Je suis toujours, invariablement seule. Sans amis. Mais qui voudrait comme amie une dragonnette folle aux écailles meurtrières ?
Pas moi.
Alors pourquoi je les blâme ? »
Péril poussa un soupir, faisant sortir de la fumée de ses naseaux, puis repartit vers sa « maison ». En chemin, elle harponna habilement un faucon d'une griffe, que la dragonnette mangea en volant paisiblement.
Un forme floue attira son attention.
Un Aile de Glace, qui grossissait, grossissait, grossissait, se rapprochant encore et encore. Péril révisa son jugement : c'est non pas un, mais une dragonnette de Glace, d'environ sept ans.
— L'Aile de Glace ! héla Péril. Tu es sur le territoire des Ailes de Ciel et de la reine Ruby ! Passe ton chemin ou tu devras te battre contre moi !
La dragonnette de Glace continua d'avancer, impassible.
— Je suis Péril !
D'habitude, tous fuyaient en entendants son nom, mais pas la dragonnette de Glace. Elle se contentait juste d'avancer, l'air perplexe.
— Tu l'auras cherché ! hurla Péril avant d'attaquer.
C'est là que tout dérapa.
Péril heurta sans façon la dragonnette de Glace, comme toujours, puis s'éloigna en attendant ses cris de douleurs. Cri de douleur étrange, comme si deux personnes criaient en même temps.
Péril se rendit compte que la deuxième voix, c'était elle, et contempla, ébahie, son aile gauche couverte de glace.
« Impossible ! Personne ne peut me faire du mal. Impossible. Personne.
Enfin, je crois ? ... »
Avec un cri de rage, la dragonnette du Ciel fondit encore sur celle de Glace.
« C'est elle, la Glace de la prophétie. Mais si je suis le Feu, « Feu contre Glace » serait notre combat actuel. Qui va être, je le crois, extrêmement difficile. »
