« La priorité est d'avertir ma reine de mon existence, puis de lui jurer fidélité. »

Deux jours. Ça faisait deux jours que Rhew avait quitté sa grotte, deux jours qu'elle errait dans la banquise en alternant des vols de plus en plus long et des périodes de marche. Elle n'avait pas beaucoup mangé. Elle n'avait jamais chassé, et se rendait compte maintenant que cela la rendait dépendante d'Iceberg. Mais – coup de chance ou simple hasard ? –, elle avait trouvé un ours polaire qui ne l'avait pas remarqué avant qu'elle ne lui tombe dessus.

« Oh, comme Iceberg doit regretter de m'avoir donnée une carte ! Je sais où aller, maintenant.

Au palais de Glace. La demeure de ma reine, la reine Avalanche. »

Mais son errance prenait fin maintenant. Devant elle, majestueux, se tenait le palais de sa reine. Des dragons voletaient autours, certains tenant des pics de glace – des gardes, conclut Rhew. À pied, elle se planta devant un garde – lui-même devant une grande porte de glace massive – et déclara :

— Je dois voir la reine Avalanche de toute urgence.

Le garde plissa les yeux, méfiant, et demanda :

— De quel cercle venez-vous ?

« De quel cercle ? Qu'est-ce ? Un truc de clan qu'Iceberg aurait omit de mentionner ? »

Dans le doute, elle déclara sans montrer d'émotion, masque impassible vissé au visage :

— Cela n'a pas d'importance. Je dois voir la reine Avalanche au plus vite.

— De. Quel. Cercle. Venez. Vous ? répéta le garde comme s'il parlait à une dragonnette à peine sortie de l'œuf.

— D'aucun. Et c'est cela le problème, improvisa Rhew sans enlever sans masque d'impassibilité.

— Vraiment ? ria le garde, amusé. Ça ne se peut pas, petite. Tu as juste honte de dire que tu viens du septième cercle, hein ? Du cercle le plus bas ?

« Tiens. Le septième est le plus bas. Logiquement, le plus haut serait le premier. Alors disons... le deuxième ? »

— Oh, pauvre petite qui n'arrive pas à remonter dans le classement, se moqua un deuxième garde en prenant une voix aiguë. C'est tellement triste...

— Le deuxième, lâcha la dragonnette.

— Hein ? firent à l'unisson les deux gardes. Quoi ?

— Je. Viens. Du. Deuxième. Cercle, bourrina Rhew. Alors vous me conduisez à la reine Avalanche.

— Je... Je... balbutia le premier garde en devenant plus pâle, un exploit vu son teint. Je vais... Je vais vous conduire... jusqu'à... jusqu'à la reine tout de suite.

« Eh bien, il est beaucoup plus poli avec les personnes des hautes sphères... »

Le garde fit un signe de queue nerveux, pour ordonner l'ouverture des portes, et avança dans le vaste hall, suivi par Rhew.

« Ça alors ! Les murs !...

J'ai l'impression que des étoiles bleu pâle flottent dans les murs nus et translucides du palais. Il faudrait que je m'approche tout près pour distinguer les petits flocons de verre pris dans la glace, qui émettaient une lueur bleutée en tombant plus ou moins dru selon le temps externe. Mais j'ai une bonne vue. »

Une bifurcation à droite, puis à gauche. Et la dragonnette se retrouva dans la salle du trône, avec à ses côtés un garde.

— Votre Majesté, fit le garde, reine Avalanche des Ailes de Glace, cette dragonnette du deuxième cercle prêtant devoir vous parler d'une affaire de la plus haute importance.

Il s'inclina gracieusement puis quitta la pièce en prenant garde à bien fermer la porte.

— Menteuse, siffla la reine en lorgnant Rhew. Tu ne fais pas partie du deuxième cercle. Comment se nommait l'animus qui a créé le don de la lumière ?

« Heu... Don de lumière... Un arbre lumineux, je crois. C'était une dragonne, heu... Fissure ? Brisure ? Froidure ?

Non. Je sais. Il s'agit de... »

— Engelure, Votre Majesté. C'est Engelure qui a créé le don de lumière, répondit avec assurance la dragonnette.

— Bien, lâcha pensivement Avalanche. Qui es-tu, et de quel cercles viens-tu ? Pourquoi ne respectes-tu pas les convenances ?

— Je m'appelle Rhew, Votre Majesté. Je viens d'aucun cercle, et c'est le sujet de ma présence devant vous.

— Personne ne peut venir d'aucun cercle, déclara la grande Aile de Glace d'un ton convaincu.

— Et pourtant... soupira Rhew. Mon père m'a élevée dans une grotte loin de tout, et il était la seule personne avec qui je pouvais parler.

— J'en suis désolée, mais je n'y peux rien. Alors quelle est la raison de ta venue ici ?

— Je viens vous jurer fidélité, ma reine. Prendre une place chez les miens, déclara la dragonnette avec conviction. Et aussi... Comprendre nos us et coutumes, tel que les cercles dont j'ignore tout.

— Tout ? s'étonna la reine. Vraiment ? C'est incroyable. Il faut que je réfléchisse à ton cas. Repose-toi, petite Rhew, dans l'une des chambres d'hôtes qui remplissent mon palais.

Rhew s'inclina bien bas, comblée par cette bonne reine, et s'apprêtait à quitter la salle du trône lorsque ladite reine lui posa une dernière question :

— Quel est le nom de ton père ?

— Iceberg, Votre Majesté.

Un tourbillon d'émotion passa rapidement sur le museau d'Avalanche, vite avalés par un masque impassible.

— Iceberg... Gardes, fit-elle sans élever la voix.

Une flotte de garde entra, tous pointant leurs lances aiguisées vers le cœur de Rhew, qui s'appliqua à ne pas bouger, sauf un qui prit la parole :

— Votre Majesté ?

— Allez chercher Iceberg, mon conseiller des armes. Maintenant, ordonna l'Aile de Glace royale. Et cessez de menacer ma jeune amie, soldats.

À peine les ordres étaient sorti de la gueule d'Avalanche qu'ils étaient exécutés, sous les yeux ébahis de Rhew.

« C'est pour cela qui tous les clans nous craignent. Parce que nous sommes les meilleurs, les plus forts de Pyhrria. Nous sommes les meilleurs militaires, et aucune hésitation ne trouble nos féroces rangs. »

Le cœur de Rhew était remplit de fierté envers les siens, mais se remplit tout aussi vite d'amertume en voyant entrer Iceberg dans l'imposante salle du trône.

« Il a changé. »

Une fine chaîne en argent entourait son coup tandis que des bagues en or cliquetaient doucement sur ses griffes au rythme de ses pas. Mais le changement le plus frappant était son apparence. De terne, à la limite de négligé, Iceberg était devenu brillant, d'un blanc pur parsemés de reflets brillants.

— Votre Majesté, fit-il mielleusement en s'inclinant bien bas. Vous êtes mortellement en beauté aujourd'hui, comme toujours. Mais que puis-je faire, moi, votre humble serviteur, pour vous servir, ô Votre Majesté ?

— Répond juste à des questions simples, déclara la reine d'une voix aussi tranchante que ses griffes acérées. As-tu des dragonnets ?

— Oui, Votre Majesté. Phoque, deuxième cercle, et Poudreuse, premier cercle. Ont-t-ils fait quelque chose qui vous a outrée ? Ils seront punis, ne vous en soucier pas.

— En as-tu d'autres, Iceberg ? Et ne ment pas, ajouta-t-elle en remarquant son temps d'hésitation. Une dragonnette du nom de Rhew. Cachée dans une grotte. Ne ment pas, sinon...

— Je... Votre Majesté... Ceci est exact, mais je... j'avais... une bonne raison... motivation ?... pour le faire...

— Vraiment ? Rien ne doit m'être caché. Tu peux en payer le prix de ta vie, siffla la reine.

« De sa vie ?! »

— C'est elle, déclara précipitamment l'Aile de Glace. L'A-S-M-D dont je vous ai déjà parler.

« A-S-M-D ? Je ne comprends rien. Pourquoi Iceberg ne m'a-t-il pas appris les bases de notre culture ?

POURQUOI ? »

— L'... L'A-S-M-D ? répéta la reine en chancelant. L'Arme Secrète Mortellement Dangereuse ? C'est elle ?

— Oui, confirma Iceberg.

« Qu'est-ce que cela ? »

— Rhew, commença Avalanche, es-tu ?... As-tu les Écailles de Glace ? Le pouvoir de transformer ce que tu touches en glace ?

« Dois-je mentir ? Mentir à ma reine ?

Dois-je protéger mon secret à tout prix ?

Ou dois-je révéler la vérité à ma reine ?

Au risque d'être crainte et que plus personne n'agisse naturellement, spontanément avec moi ? »

— Oui, murmura la dragonnette, optant pour la vérité.

Impassibilité. Aucune émotion agita le beau visage ou les grands yeux de la reine à l'annonce de Rhew.

— Vraiment ? Gardes, appela Avalanche, avant d'ajouter une fois les braves soldats arrivés : tuez cette dragonnette.

« Hein ?! Mais...

Qu'ai-je fait de mal ? J'ai dit la vérité, pourtant... »

Pas le temps de réfléchir. Les gardes attaquaient, avec la même obéissance aveugle qu'admirait Rhew peut avant.

La dragonnette essaya le plus longtemps de ne toucher aucun garde, mais finit par trébucher et en toucha un dans sa chute.

— Pourquoi ? demanda Iceberg en faisant fit du combat.

Le soldat touché hurla – mélange de panique et de douleur – lorsque sa patte touchée se transforma en bloc de glace.

— Arme ou pas, c'est un monstre qui ne devrait pas exister, répondit simplement Avalanche.

Rhew se jeta – ou plutôt jeta un malheureux soldat – sur l'un des vitraux muraux de la pièce, créant une ouverture à peine assez large pour elle. La dragonnette maudite sauta hors de la salle du trône, puis créa rapidement une rampe pour le dragon qu'elle avait usé comme d'un bélier – le soldat avait les ailes transformées en glaçons géants. Une fois assurée de la survie du garde, Rhew s'enfuit loin de ce palais cruel.

Une heure s'écoula, puis une deuxième. Ce qu'elle avait précédemment voyager en deux jours, elle le faisait en deux heures. Ses ailes étaient plus fortes et plus endurantes que jamais, et elle comptait bien réussir à encore repousser ses limites.

« Selon ma carte de géographie, le royaume de Sable est le plus proche, mais je ne supporte pas la chaleur. Le royaume de Ciel est une meilleure option, même si je dois survoler l'océan. »

La dragonnette bifurqua soudain et mit cap sur les Griffes des Montagnes Nuageuses.

Une, deux, trois heures de vol sans pause. Rhew était épuisée.

« Je n'en peux plus de voler. Voler sans but.

Vais-je un jour être vue comme normale ? »