« Encore une nuit sans la menace de Gwaed ! »

Tywod s'étira, heureux de la passivité de ce qu'il considérait comme son hôte.

Parce que c'était l'Autre qui habitait son corps, il en était sûr. Lui, habiter le corps d'un autre ? Impossible. C'était Gwaed le voleur de corps.

Pas Tywod.

« La Lune de Sang approche... Je la sens vibrer dans mes écailles.

Mais quand exactement ? »

Reléguant le problème de la Lune de Sang au fond de son esprit, Tywod fit son choix.

« Je n'ai que trop tardé à jurer fidélité à ma nouvelle reine. Il est temps pour moi de le faire. »

Il poussa sa porte de paille et s'immobilisa, heureux. Le soleil baignait le désert, illuminant l'oasis et le village autour, que Tywod voyait parfaitement bien de l'immense dune où était niché sa demeure.

Le dragonnet de Sable battit des ailes et s'envola, utilisant sa queue comme balancier. En prenant garde à ne frôler personne, dragon ou animal, Tywod atterrit devant une maison comme les autres, en sable, en boue et en grès, mais pour lui reconnaissable entre toutes. Le toit en lamelle de cactus séché, les colonnades gravées de souvenir de la guerre de Succession des Ailes de Sable – pour ne pas oublier le passée et ne pas le revivre –, l'intérieur peint avec de la sève de baobabs. Tous cela était gravé dans sa mémoire, car il avait aidé Anialwch à construire, puis à décorer sa maison.

— Anialwch ! J'ai besoin d'aide ! le héla Tywod.

— J'arrive... grommela le dragon de Sable en baillant sur le "a".

Anialwch poussa le rideau de perles jaunes et de tiges de jonc, et fit face à Tywod. L'adulte lâcha encore un long bâillement puis déclara d'une voix déjà plus éveillée :

— Tywod... Tu n'en as pas marre, de te lever avec le soleil ? C'est une question rhétorique, ajouta précipitamment Anialwch en voyant le museau du dragonnet de Sable s'ouvrir pour répondre. Qu'est-ce qui t'amène ici d'aussi bonne heure ?

« Est-ce une question à laquelle je dois répondre ?

Dans le doute, mieux vaut se taire. »

Tywod ne répondit donc pas, attendant qu'Anialwch se remette à parler.

— Hé bien ? Tu n'as plus ta langue ?

Puis le dragon de Sable comprit, eu un fugace sourire et déclara :

— Cette fois, ce n'est pas une question rhétorique, Tywod. Tu dois répondre.

« Oups ! »

— Oh ! Pardon ! Et je suis là pour ton demander de l'aide. J'ai oublié comment plier ma maison, fit Tywod avec un battement de queue gêné.

— Alors tu comptes partir ? demanda Anialwch d'un air triste. Tu vas nous manquer. Enfin... Je vais t'aider, ne t'en fais pas.

Le dragonnet de Sable murmura un remerciement puis décolla à la suite de son aîné. Tous deux se posèrent sur le sable brulant et entreprirent de plier – et surtout de trouver comment plier – la maisonnette de Tywod. Puis, après une heure de tentatives ratées, d'idées foireuses et finalement de réussite, le plus jeune prit la parole :

— Anialwch, je te suis immensément reconnaissant pour ton aide. Mais je dois partir. Je n'ai que trop tardé et...

— C'est bon, coupa ledit Anialwch. Je ne vais pas tenter de te retenir ici. Mais je veux juste une réponse : où comptes-tu aller ?

— Au bastion d'Épine.

— Et pour ?

Avec un sourire amusé, le dragonnet de Sable déclara :

— Tu m'as demandé une réponse, pas deux. Mais j'y vais pour jurer fidélité à ma reine. Et pour – peut-être – parler avec la princesse Sunny, qui n'a pas d'aiguillon, comme moi.

— Merci. Et, Tywod, essaye de nous revenir en un seul morceau.

Anialwch dévoila ses dents en un sourire triste puis partit, déclarant qu'il allait annoncer la nouvelle au village.

Tywod le regarda s'envoler, puis attrapa sa maison, désormais un épais carré de paille, et décolla.

« Est-ce le bon choix ?

Me suis-je encore trompé ?

Ai-je raison de faire confiance à Anialwch ?

Dois-je faire demi-tour ? »

Épuisé, Tywod s'allongea dans le sable chaud, regardant le crépuscule qui rafraichissait le désert. Une journée de vol vers le soleil et le bastion d'Épine l'avait vidé de ses forces. Il déplia bien vite sa maison, et se surpris à s'inquiéter.

« Ai-je bien fait de confier mes plantes à Anialwch ?

Oui, bien sûr, j'ai gravé l'emploi des plantes sur des tablettes de grès. Mais...

Et si Anialwch se trompais ? Et s'il empoisonnait Gerbille par accident ?

Je ne pourrais me le pardonner. Ne plus la voir, elle et ses adorables yeux noirs, et la savoir morte à cause de moi... »

D'un mouvement de tête, il chassa résolument ses mauvaises pensées, doutes et peurs de son esprit. Puis Tywod entra dans sa maison de paille, referma avec précaution la délicate porte, puis se roula en boule au centre ; et enfin il trouva le sommeil.

Gwaed étira son corps, heureux de la nouvelle liberté que lui offrait Tywod.

« Un parfait idiot. Si facile à berner.

Quelle facilité, de glisser dans son esprit des pensées empoisonnées !

"Me suis-je encore trompé ? Ai-je raison de faire confiance à Anialwch ?", "Et si Anialwch se trompais ? Et s'il empoisonnait Gerbille par accident ?".

Même si avant je ne le pouvais pas. Bah ! il a dû relâcher sa garde. Mais maintenant que cette faille est là, je ne compte pas te laisser la refermer, Tywod. »

Avec un bruit peu ragoûtant, l'aiguillon de Gwaed perça ses écailles avant de percer la chaîne qui fermait la porte. Libre, le monstrueux dragon vola vers la lune, rappelant à sa mémoire les souvenirs de Tywod. Une heure avant de se poser pour la nuit, Tywod avait croisé une dragonne de Sable.

Rapide comme le vent, silencieux comme un fennec, Gwaed glissa dans les airs, à la recherche de sa proie. L'Aile de Sable qu'il cherchait habitait une maison solitaire, à côté d'une minuscule oasis. Avec un rictus machiavélique, Gwaed enfonça la porte d'entrée en bois massif – chose rare car peu d'arbres bravaient le désert – et réveilla sa futur victime. Un hurlement stridant déchira le désert lorsque la dragonne de Sable aperçut Gwaed.

Le hurlement se termina en un gargouillis étouffé lorsque la dragonne tomba au sol, luttant pour respirer malgré sa gorge tranché. Les griffes ensanglantées et brillantes sous les lunes, Gwaed sourit, enivré par la puissance de sa divinité, celle à qui il avait dédié son existence. La Grande Dragonne.

Gwaed l'imaginait immense, d'au moins six queue de dragons de haut, les griffes perpétuellement tachées de sang écarlate. Son aiguillon venimeux faisait la tête du dragon de Sable, et ses dents égalaient en taille les griffes acérées de Gwaed. Trois noms désignaient sa divinité, Marwolaethau, Marwolaeth et Tywod Marwolaeth. Le premier signifier "Sable-de-la-Mort" dans la langue des dragons, le second "Décès" et le dernier "Sable de la Mort". Le dernier ne plaisait pas beaucoup à Gwaed, car il comprenait le nom de Tywod, alors il appelait sa divinité Marwolaeth.

« Ô Grande Dragonne, ô puissante Marwolaeth, je t'offre cette âme en temps que la preuve de ma foi. Je ne suis que pour toi, ô terrible Marwolaeth, et ma mort signera mon arrivée auprès de toi. Puis-je te satisfaire par cette mort sanglante. »

Puis l'Aile de Sable quitta la demeure souillé par le sang pour se poser non loin. Rapidement, avant que le sang ne coagule, il se nettoya en se roulant dans le sable pour qu'il absorbe les ruisseaux de sang qui s'écoulaient des griffes de Gwaed.

Une fois propre, le dragon prit son envol et revint à la maisonnette de paille. Encore une fois, il ouvrit la porte à l'aide de son aiguillon puis la referma. S'installant en boule contre le sol, il déploya ses sens pour deviner l'arrivée de l'aube, qui finit par arriver quelques minutes plus tard.

Tywod ouvrit délicatement la porte de sa maison, puis sortit, appréciant les douces caresses du soleil sur ses écailles. D'un mouvement peu assuré, il plia sa demeure et, après quelques tentatives échouées, fut prêt à repartir vers son destin.

« À nous deux, reine Épine. »