« Je ne dois pas me précipiter. Mon arme principale ne marche pas avec cette dragonnette. Alors que dois-je faire ? »

Péril constat avec satisfaction que la glace qui couvait ses écailles de feu fondait petit à petit, puis se tourna vers l'Aile de Glace blessée.

« Je la tue. »

L'Aile de Ciel fondit encore sur l'intruse, griffes et crocs prêts à déchiqueter sa proie. Quelle fut sa surprise lorsque la dragonnette blanche et bleue pâle, les yeux brillants de la lueur de l'incompréhension, se tourna maladroitement pour lui asséner un coup de sa queue hérissé de pic !

Vivement, Péril exécuta un looping, évitant lestement la queue.

« Ce n'est pas une guerrière. »

L'Aile de Ciel siffla avec hargne, furieuse que l'intruse ose lui tenir tête ; elle était la dragonnette la plus dangereuse de Pyrrhia !

« Mais peut-être que cette dragonnette de Glace est plus dangereuse que toi, avec sa technique pour cracher de la glace sans en emmagasiner auparavant... »

Secouant la tête pour chasser les pensées que lui susurrait son esprit, l'Aile de Ciel fonça pour la troisième fois sur l'autre. L'Aile de Glace ne réussit pas à l'éviter à temps, et lorsqu'elles se séparèrent en hurlant de douleur, l'intruse avait le ventre couvert de cloques rougeâtres et quatre petites entrailles parallèles entre les cloques.

« Je peux te blesser !

Mais à quel prix... »

Ses griffes de la patte droite étaient couverte de glace, et sa queue était aussi rigide que de la roche, figée dans la glace.

La dragonnette de Glace était au sol, pantelante sous la douleur vive que le feu causait sur ses écailles, allongée sur une fine couche de glace. Péril se posa sur le cercle de glace, si proche de l'Aile de Glace qu'elle sentait le froid qui se dégageait d'elle, et fut surprise lorsque la glace siffla et fondit légèrement sous elle, mais sans être réellement fondu par son contact.

« Ça alors. Le froid que doit dégager cette dragonnette de Glace doit être extrême, pour que cette glace me résiste. »

— Comment fais-tu cela ? demanda l'Aile de Glace avec un air perplexe. Comment arrives-tu à cracher du feu sans ouvrir la gueule ?

« Elle n'essaye pas de m'attaquer ?

Elle a mis fin au combat... pour le moment. Si elle fait un mouvement trop brusque, ses beaux yeux noirs risqueraient d'être fondus. »

— Je suis Péril.

— Et ? Pourquoi répètes-tu toujours ton nom ?

« Ça alors ! Elle ignore qui je suis ! Comment est-ce possible ? Tous les dragons de Pyrrhia me craignent et utilisent mon nom pour menacer les dragonniers récalcitrants, comme on use du nom de Spectral. »

— Tu ne le sais pas ?

— Non, répondit laconiquement l'Aile de Glace. Et ?

— Je... Et puis d'abord, comment craches-tu de la glace sans accumuler de froid ? contra Péril en battant de la queue, agacée.

« Pourquoi je perds mon temps à parler avec cette Aile de Glace ? Je la tue, et puis ma reine sera heureuse.

Simple.

Mais pourquoi cette dragonnette me donne envie de parler avec elle ? Pourquoi ai-je l'impression qu'elle puisse me comprendre ? »

— Je suis Rhew des Ailes de Glace.

— Rwou ? essaya de prononcer Péril avec difficulté, dérouté par l'aspect chantant du prénom.

— Rhew, corrigea l'Aile de Glace. Et j'ai les écailles de glace. Un contact avec mes écailles, et de la glace se forme.

— VRAIMENT ? s'exclama l'autre.

« Non... C'est impossible.

Elle ment pour que je ne la tue pas. Un comportement de lâche.

Mais si elle disait vrai ?

Et si elle avait réellement les écailles de glace ?

Et si elle était comme moi ?

Et si elle aussi était maudite, contrainte de n'avoir aucun contact ?

Mais moi, j'ai Argil. Et si elle essayait de me le prendre ?

Non, elle ne peut pas. La glace de Fjord a blessée Argil. Elle ne pourra pas me le voler.

Elle est peut-être la seule dragonnette de Pyrrhia à pouvoir me comprendre... »

— Prouve-le, déclara finalement Péril.

Avec un soupir, Rhew regarda autours d'elle. Avisant une fleur blanche non loin, elle tendit la patte et la cueillit délicatement. Aussitôt que la fleur fut en contact avec sa patte, des cristaux de glace se formèrent et se propagèrent, jusqu'à recouvrir totalement la fleur.

« Elle dit vrai. »

Médusé, Péril ne pouvait bouger.

— Tiens, fit Rhew. Je t'ai prouvé l'existence de mes écailles de glace, alors à toi de me prouver celle de tes écailles de feu.

La dragonnette blanche et bleue pâle lui fourra la fleur glacée dans les pattes, puis regarda la fleur se consumer en quelques secondes jusqu'à n'être qu'un petit tas de cendre.

— Ça alors. Tu as dit la vérité... murmura l'Aile de Glace avec une certaine surprise.

« Me prendrait-elle pour une menteuse ?

Ce n'est pas comme si j'avais pensé la même chose à son sujet. »

— Rhew, pourquoi ne connais-tu pas mon nom ? demanda Péril, perplexe.

Toute l'animosité de la dragonnette or et rouge s'était envolée. Elle avait enfin trouvé quelqu'un comme elle, une paria sans personne.

« Et Argil ? Et Triton ?

Ce n'est pas pareil, eux n'ont pas des écailles maudites. »

— C'est une longue histoire, répondit finalement Rhew.

— Personne ne m'attend, fit avec une pointe de tristesse l'Aile de Ciel.

— Très bien.

Toutes deux s'étaient conté leurs histoires respectives, et le crépuscule tombait autours des deux nouvelles amies.

— Dormons, proposa Rhew en baillant. Il se fait tard.

— Si tu veux, répondit Péril même si elle n'était pas vraiment fatiguée. Mais demain, nous irons au palais de la reine Ruby.

— Pourquoi ?

— Pour lui demander la permission pour que tu vives ici ! s'exclama l'Aile de Ciel.

— Oh ! fit son amie, surprise. C'est... Je ne m'y attendais pas.

— C'est normal. Moi qui suis plutôt solitaire, j'en suis autant surprise. Enfin... Bonne nuit.

— Bonne nuit, répéta Rhew.