Cœur Vermeil

Chapitre 2


La nuit avait été habituellement difficile pour Edelgard. Le sommeil s'était fait rare, contrairement aux cauchemars. Levée tôt et ayant mangé seule le petit-déjeuné, La jeune femme descendait les escaliers jusqu'au rez-de-chaussée, suivie comme son ombre par deux gardes, à quelques mètres derrière elle. Mesure imposée par Hubert même au sein du monastère. Elle était passée à l'infirmerie, et avait été surprise de constater l'absence du professeur, personne ne l'avait prévenue que cette dernière avait été autorisée à sortir.

– Savez-vous où se trouve le Général Eisner ? questionna t-elle à un domestique qui passait.

– Je l'ai vue au terrain d'entraînement, votre Majesté. Dois-je la faire mander ?

– Non. Je vais m'y rendre en personne.

À peine sortie de l'infirmerie qu'elle filait au terrain d'entraînement. C'était tellement Byleth. Edelgard marcha donc jusqu'au terrain, saluée par les personnes qu'elle croisait. Il y avait déjà des jeunes recrues qui occupait la zone, frappant inlassablement les mannequins en paille et hérissant les cibles de flèches.

La jeune femme repéra directement le professeur, visiblement occupée avec un petit garçon qui ne devait pas avoir plus qu'une douzaine d'années. Byleth semblait plongée dans une importante explication, tandis que le garçon tenait une épée en bois et fixait l'un des mannequins, hochant plusieurs fois la tête. Sous les indications de son instructeur, il ajusta la position de ses jambes et de ses mains sur l'arme, puis mima du mieux qu'il pouvait un coup d'estoc. Edelgard sourit en croisant les bras, appuyant son épaule contre un épais pilier en pierre. Le regard à la fois bienveillant et sérieux de son ancien professeur en pleine instruction l'a renvoyait des années en arrière.

La présence de l'Empereur en personne fit naître une certaine ambiance sur le terrain d'entraînement. Les jeunes recrues chuchotaient entre elles tandis que certaines redoublaient d'efforts.

Suivant le regard des personnes autour d'elle, Byleth remarqua enfin Edelgard, de l'autre côté du terrain. Elle se pencha quelques instants vers le garçon, qui sembla la remercier avec un grand sourire avant de continuer à frapper le mannequin. Le professeur traversa ensuite la distance qui l'a séparait de l'Empereur, son air impassible habituel sur les traits.

– Vous enseignez aux écuyers ? lança Edelgard en se décollant du pilier.

– Il veut devenir chevalier impérial, alors je ne faisais que lui donner quelques bases, s'expliqua Byleth.

– À présent il peut se vanter d'avoir reçu des conseils de la part du Haut Général Eisner.

– Je préfère le titre de professeur, annonça platement la dénommée.

Edelgard soupira. Elle savait parfaitement que Byleth n'appréciait pas foncièrement de se faire appeler par son grade militaire, ou même par son nom de famille. Et tenter de plaisanter avec elle n'était jamais très concluant, vu qu'elle avait l'habitude de tout prendre au pied de la lettre. Un aspect de sa personnalité qu'Edelgard trouvait très attachant.

– Alors professeur, comment vous sentez-vous ? Même si vous avez été autorisée à quitter l'infirmerie, vous devriez éviter tout effort non nécessaire, s'enquit-elle.

– Je vais bien.

– Je suis sérieuse. Je ne voudrais pas que vous souffriez de complications...

En parlant de complications, dès l'instant ou Byleth avait aperçu Edelgard à l'autre bout du terrain, son cœur avait voulu sortir de son torse. Enfin, c'était comme ceci que la jeune femme l'avait ressenti. Des années avec une poitrine silencieuse, et voilà que maintenant, cette chose battante faisait des siennes, en particulier lorsque son ancienne élève était là. C'était certes déroutant, mais le sentiment en lui-même n'était pas désagréable. Le professeur avait toujours eu l'envie d'être près d'Edelgard, de s'assurer que tout allait bien pour elle, d'être là pour la rassurer sur ce chemin tortueux. Et maintenant plus que jamais. Les paroles que Dorothea avait prononcé la veille lui revinrent en mémoire. Un cœur amoureux.

– Voudriez-vous marcher un peu avec moi, El ? proposa Byleth.

Le professeur lui sourit en tendant son bras. Prise de court par l'offre – et aussi par l'utilisation de son surnom, elle ne se lassait jamais d'entendre Byleth l'appeler ainsi – Edelgard hésita une petite seconde. Il était encore tôt, elle ne perdait rien à se promener quelques minutes.

– Avec plaisir.

L'Empereur renvoya ses gardes. Puis elle accepta timidement le bras qui lui était offert, posant sa main gantée sur la plaque d'armure que portait toujours l'ancienne mercenaire. Les deux jeunes femmes marchèrent tranquillement côte à côte, longeant les chambres pour descendre jusqu'à l'étang. L'air matinal était particulièrement agréable, frai et légèrement humide, les modestes rayons du soleil n'ayant pas encore séché la rosée nocturne. Les quelques personnes qu'elles croisèrent n'osèrent pas les déranger, passant simplement leur chemin sans s'arrêter dans leurs tâches quotidiennes. Le monastère ne réveillait lentement, bientôt il serait grouillant de vie et d'activité comme à chaque journée. Bientôt les cloches du matin allaient sonner pour les rappeler au travail.

Mais en cet instant, toute l'attention d'Edelgard n'était tournée que vers Byleth. Cette dernière arborait un léger sourire détendu, si calme et insouciant, mais également songeur, comme si elle était plongée dans des souvenirs joyeux. Et devant cette simple et pourtant rare expression, le cœur de l'Empereur sembla s'envoler. Pourquoi fallait-il qu'elle soit aussi magnifique ? Elle semblait rayonner encore plus maintenant qu'elle avait perdu ses cheveux brillants.

L'ancienne mercenaire tourna la tête en remarquant le regard appuyé.

– Ais-je quelque chose sur le visage ? murmura t-elle en portant une main à ses joues.

Oui, vous avez un merveilleux sourire, aurait pu lui répondre Edelgard. Mais au lieu de ça, elle détourna le regard en bafouillant un « non, rien », sentant une rougeur s'installer sur ses joues. Bon sang, comment le simple de fait de marcher à côté d'elle était si plaisant ? Plus elle la côtoyait, plus ses sentiments s'affolaient. En silence, Byleth se passa la main dans les cheveux, toujours le même air satisfait ravissant ses traits. Son ancienne élève l'observait désormais du coin de l'œil. Byleth était véritablement... une femme superbe. Encore plus maintenant qu'elle avait retrouvé son apparence d'antan... et que son cœur avait été libéré de l'emprise de la gemme.

Bien que le professeur gardait toujours un habituel air calme et placide, Edelgard n'avait pu s'empêcher de remarquer qu'elle semblait plus ouverte, d'une certaine manière, plus humaine. Loin de son statut de réincarnation de la Déesse, elle semblait plus... accessible. Et rien qu'avec sa présence, rien que le fait de se promener au bras de la personne occupant son cœur, l'Empereur se sentait prête à tout affronter, à marcher toujours plus loin, à aller pourfendre un autre dragon.

Arrivées près de la serre, Byleth n'avait pas décroché un mot, mais ses pensées tournaient à plein régime... elle n'avait pas imaginé que son esprit puisse brûler autant pour autre chose que résoudre un problème stratégique complexe. Quoique, si on y réfléchissait bien, l'amour c'était déployer des stratégies pour conquérir leur cœur de l'autre... non ? Ou se trompait-elle ? Sans indices, l'ancienne mercenaire tentait de se raccrocher aux choses qu'elle maîtrisait.

La coupant dans ses réflexions, un chevalier en armure s'approcha des jeunes femmes pour tendre une enveloppe à Byleth.

– Général Eisner, une lettre pour vous.

– Merci.

Son message livré, le chevalier ne s'attarda pas. L'ancienne mercenaire jeta un coup d'œil rapide à l'enveloppe, et la fourra immédiatement dans la poche de sa veste.

– Vous ne l'ouvrez pas ? s'étonna Edelgard.

Ce n'était pas dans les habitudes du professeur d'ignorer les messages ainsi. Mais Byleth se contenta de hausser les épaules.

– Oh, non. C'est sans doute une autre demande en mariage.

La jeune femme aux cheveux blancs s'arrêta net. Ça ne suffisait pas à ces nobles de la convoiter, maintenant ils voulaient également éloigner Byleth d'elle. Le fait qu'ils osent lui faire ce genre de proposition... une vague de colère lui passa sur le cœur. Ou de jalousie peut-être... mais ce n'était pas le moment ! Eldegard reprit rapidement ses émotions en main avant que son indignation ne puisse se lire trop longtemps dans ses yeux.

L'ancienne mercenaire s'était stoppée en même temps en ayant sentit la main de son ancienne élève se resserrer autour de son bras. Elle pencha la tête d'un air concerné comme si elle se demandait ce qu'elle avait fait de mal.

– De la part de qui avez-vous reçu ce genre de lettre ? interrogea Edelgard.

– Du Duc machin..., du Conte un tel. Je ne sais plus, je ne les lis pas entièrement, répondit nonchalamment Byleth.

Edelgard ne pu s'empêcher de ressentir un soulagement. Le professeur n'avait pas l'air d'y accorder beaucoup d'importance. D'ailleurs, accordait-elle de l'importance à ce genre de chose en général ? La fin de guerre avait eu pour effet de délier quelques aspirations au sein des membres de l'escadron. Mais son ancienne élève ne l'avait jamais entendue parler de mariage avec intérêt. Byleth avait cette aura si particulière, à la fois mystérieuse et chaleureuse qui mettait les gens en confiance, toujours rassurante et à l'écoute. De plus, en tant qu'héroïne de la guerre, elle pouvait littéralement partager sa vie avec la personne qu'elle choisirai.

Se remettant en marche au bord de l'étang, l'Empereur se demandait si le professeur avait quelqu'un en vue, ou même, ce genre de soucis. S'intéressait-elle à l'amour ? Ce doute – et sa retenue et ses lacunes en matière de sentiment – empêchait la jeune femme aux cheveux blancs de se confesser. N'allait-elle pas l'ennuyer ou la mettre dans une situation extrêmement gênante si elle décidait d'avouer toute la passion qu'abritait son cœur ?

– Donc... je suppose que vous n'allez pas y répondre ? voulu t-elle s'assurer après un long silence.

– Exactement. De toute façon, il vont se rétracter dès qu'il sauront que je n'ai plus d'emblème.

Edelgard soupira. Byleth avait regrettablement raison. Il était grand temps d'abandonner cet ancien système des emblèmes, source de trop de malheur. Il n'avait plus de place dans le monde qu'elle souhaitait.

– Avez-vous également reçu des propositions ? questionna à son tour le professeur.

L'Empereur hocha la tête.

– Hubert pense que former ce genre d'alliance nous octroierai des atouts non négligeables dans les conflits à venir.

– Mais ce n'est pas ce que vous voulez, devina facilement Byleth.

Silence. Si elle osait dire honnêtement toute la vérité sur cette affaire, elle exprimerait toute sa répulsion à l'idée de se marier à l'un de ces nobles, encore moins un qu'elle ne connaissait pas. Elle détestait être vue comme un genre de trophée qu'ils pourraient arborer dans les réunions mondaines.

– Dites-moi, Edelgard, continua l'ex mercenaire. Si une personne que vous aimez se déclare sincèrement à vous, mais qu'elle ne possède aucune terre, qu'elle ne vous apporte aucune richesse ni aucun prestige, est-ce que vous l'éconduiriez ?

La question surprit la jeune femme aux cheveux blancs. Elle essaya de déchiffrer quelque chose sur les traits de son professeur, mais cette dernière regardait droit devant elle, l'air impassible, les yeux perdus dans une contemplation lointaine. La question était compliquée pour Edelgard, elle aurait tellement pouvoir répondre sans réfléchir que non, bien sûr que non, si une personne qu'elle aimait se déclarait, elle ne l'éconduirait pas. Mais il y avait d'autres choses à prendre en compte que ses sentiments, malheureusement. Elle avait encore besoin de s'y pencher, et aurait bien voulu demander au professeur si elle avait une personne en particulier à l'esprit, mais n'osa pas.

– Présenté comme cela, vous me faites passer pour une personne sans cœur et totalement vénale, professeur.

– Excusez-moi. Je ne voulais rien insinuer de tel.

Byleth sembla déçue de ne pas avoir de réponse. Alors qu'elles arrivaient du côté du marché, Edelgard se serra davantage contre le bras de sa partenaire. Si son professeur lui avait posé une question pareille, il devait sûrement y avoir une bonne raison, elle n'était pas du genre à parler sans réfléchir, peut-être était-elle au courant de quelque chose ? Que quelqu'un lui avait fait des confidences ?

– De plus... j'ignore si la personne que j'aime a pour projet de se déclarer, confia Edelgard dans l'espoir d'en savoir davantage.

– Oh, alors il y a bien quelqu'un que vous aimez. Puis-je savoir qui ?

Raté, Byleth ne semblait pas vouloir lâcher l'information.

– Non, vous ne pouvez pas, trancha Edelgard sans une once d'hésitation.

Le professeur tourna la tête pour observer l'air furieusement embarrassé qui rougissait les joues de son ancienne élève. Joues qui prirent une teinte écarlate lorsque ses yeux lavande rencontrèrent ceux de Byleth. Cette dernière ne put retenir un léger rire en voyant cette expression terriblement mignonne sur le visage de l'Empereur. Gênée, Edelgard détourna la tête dans la direction opposée. Dorothea avait raison, songea l'ancienne mercenaire, il n'y avait qu'à voir ce regard là pour percer les sentiments à jour. Le cœur nouvellement vivant de Byleth se mit à chanter, il était peut-être encore inexpérimenté en amour mais sa perspicacité n'était plus à prouver.

– Hé bien, si l'incertitude vous rend nerveuse, peut-être devriez-vous envisager de faire le premier pas, avisa le professeur.

Edelgard osa reporter son attention sur sa partenaire, continuant ce petit jeu de regards fuyants. Byleth lui offrit un sourire radieux comme si elle voulait l'encourager à laisser parler ses sentiments. Faire le premier pas ? Edelgard n'avait envie que d'une chose en cet instant, sauter au cou de son professeur comme une adolescente, l'a prendre dans ses bras, se lover dans la chaleur de l'être aimé. Mais elle devait se l'avouer, elle craignait beaucoup trop un rejet pour se confesser. L'amour n'avait jamais eu de place dans ses ambitions, alors maintenant que ces sentiments lui étaient tombés dessus, la jeune femme n'avait aucun plan, et de toute manière, avait-elle réellement le droit de s'accorder le privilège d'un mariage amoureux ? Comme si elle avait déjà lu les pensées, Byleth parla d'un ton plus sérieux.

– Vous avez déjà tellement souffert, El. Vous plus que quiconque méritez au moins d'être avec une personne qui vous rend heureuse, que vous aimez réellement.

Les cloches du monastère se mirent à sonner, annonçant la première heure de travail du matin. Non sans penser que le temps passait bien vite, les deux jeunes femmes se séparèrent, se rendant à leurs tâches respectives. La phrase de Byleth résonnait encore dans l'esprit de Edelgard, elle voulait y croire. L'ex mercenaire de son côté espérait réellement ne pas s'être trompée sur les sentiments d'Edelgard. Son ancienne élève souhaitait davantage que de l'amitié, n'est-ce pas ? Cet échange et les attitudes observées avaient levée le doute. Du moins... concernant les sentiments. Restait à savoir si l'Empereur les écouterait, ou si elle ferait passer son devoir en priorité.