Partie II

Deux semaines s'étaient écoulées sans qu'Hinata n'ait revu Tobio. Il essayait de se persuader qu'il s'en fichait, que de toute façon personne ne faisait attention à lui et que jamais il n'aurait une vie plus mouvementée. Rester à jamais coincé dans sa vie monocorde semblait être l'unique solution.

Seul le fait qu'il était émancipé le différenciait des autres adolescents de son âge, lui permettant d'être plus autonome et plus mature qu'eux. Il ne savait pas si c'était une bonne chose, après tout, s'il n'était pas émancipé, cela signifierait que peut-être, ses parents seraient toujours de ce monde.

Néanmoins, cela l'aidait beaucoup. Il recevait une aide tous les mois et comme il n'était pas très dépensier, cela suffisait largement pour ses besoins. Il n'avait donc pas besoin de travailler pour l'instant. Il avait, certes, plus de responsabilités, mais il n'y voyait là qu'un moyen de s'occuper, afin de ne pas se perdre dans son océan d'oubli.

Il croqua dans une pomme, tandis que de sa main droite, il tenait un livre qu'il lisait lentement, savourant l'histoire qui se déroulait, retranscrite par de simples mots. Afin de combler un tant soit peu son manque d'aventures, il s'était réfugié dans les livres d'action, ceux qui lui contaient une histoire afin qu'il puisse en rêver, ceux qui lui permettaient de s'évader, d'oublier le temps d'un instant, la vie banale et sans but qu'il menait.

Qu'est-ce qu'il aimerait être à la place de tous ces héros auxquels il arrive toujours quelque chose d'incroyable. Il jalousait secrètement tous ces êtres inventés, se demandant pourquoi lui ne pouvait pas être un personnage fictif ayant une vie extraordinaire, sans aucune notion du mot « ennui », au lieu de ce jeune homme ennuyant, lambda et sans intérêt.

Il aurait tellement aimé être une autre personne. Qu'Hinata Shoyo n'existe plus. Peut-être même serait-il mieux mort, coulant des jours heureux avec ses parents, qui sait ?

Levant les yeux de son livre en sentant un regard insistant sur lui, chose à mettre dans la liste des évènements nouveaux pour lui, il croisa un regard qu'il n'avait pas pu oublier. Son cœur manqua un battement à mesure qu'il reconnaissait la personne assise en face de lui, à seulement quelques mètres.

Tobio se tenait sous un cerisier qui avait revêtu sa tenue d'hiver. Hinata ne bougea pas, préférant l'admirer de loin. Il avait cette fois-ci des habits propres, lui donnant un aspect banal. La seule chose qui ne lui permettait pas d'entrer dans cette catégorie était bien ses yeux.

D'une couleur bleu marine comme le serait une mer déchaînée, ses yeux détonaient sur le paysage sombre et monotone qui l'entourait. Ses traits semblaient constamment tirés, lui donnant un air plus âgé et mature.

Sa peau pâle, que Shoyo n'avait pas pu vraiment remarquer la dernière fois à cause du sang et de la poussière qui le recouvraient, contrastait elle aussi avec les couleurs sombres qui l'entouraient, ainsi que ses cheveux noirs comme de l'encre. Ces derniers encadraient son visage, dévoilant une mâchoire affinée sur les côtés, tout de même masculine, un nez proportionnel au reste et enfin, ses yeux en amandes bleu roi. S'il se concentrait pour affiner sa vision, il pouvait même apercevoir des reflets lagons.

Refermant son bouquin en prenant soin de marquer la page, le roux le glissa dans son sac et se leva. D'une démarche nonchalante, il rejoignit Tobio qui n'avait pas bougé d'un pouce. Alors que son apparence extérieure semblait montrer une indifférence extrême, en son propre intérieur, c'était tout autre chose.

Ce garçon l'intimidait, il ne pouvait le nier. Si bien que l'angoisse qui se tapissait au fond de son ventre, menaçant d'émerger à tout moment, lui faisait peur. Depuis sa rencontre avec ce jeune homme, Hinata était assailli d'émotions différentes qu'il n'avait jamais ressenties auparavant.

Jamais il ne s'était inquiété pour quelqu'un, surtout pour un inconnu. Jamais quelqu'un ne l'avait intimidé, lui qui se fichait royalement de tout et de tout le monde, c'était une première. Et surtout, jamais quelqu'un ne l'avait intrigué à ce point.

Tobio avait développé chez lui une faculté qu'il croyait perdue : la curiosité. Il l'attirait, semblant le narguer avec son expression faciale tantôt neutre, tantôt froide. Il voulait savoir la raison pour laquelle il l'avait retrouvé dans cet état. Pourquoi, alors qu'ils ne se connaissaient pas, il l'avait ramené chez lui sans aucune crainte, comme si c'était naturel. Il voulait voir d'autres émotions que l'impassibilité ou la froideur chez Tobio. Et ce qui lui faisait tellement peur, à un tel point qu'il sentait sa gorge se serrer, c'était le sentiment de vouloir faire surgir autre chose que ces deux sentiments dominants chez Tobio.

Il voulait qu'il ressente des émotions inédites avec lui et qu'il les partage seulement avec lui.

Et cela l'effrayait, littéralement. Ils ne s'étaient vus qu'une seule fois et déjà, le rouquin en était à un tel stade d'obsession qu'il ne savait plus quoi faire, ni comment réagir. Devait-il laisser les choses se faire d'elles-mêmes ou les provoquer ? Ou bien tout simplement faire demi-tour et l'ignorer ?

Mais il ne pouvait pas réfléchir plus, étant déjà arrivé à destination. Les mains dans les poches, il ne parla pas, laissant le silence perdurer. Plongé dans les yeux de Tobio, il pouvait enfin les admirer de près. Ils étaient bien d'un bleu saphir profond, avec une touche de bleu plus clair lorsqu'un faible rayon de soleil venait caresser ses iris. Il était de face, laissant le champ libre à ses propres yeux ambrés de découvrir son œil gauche. Il remarqua qu'une fine cicatrice barrait son œil verticalement. Mais c'était bien parce qu'il était observateur, seuls de fins traits dépassaient de chaque côté de son œil, masqué par sa peau claire.

La cicatrice se concentrait surtout à l'intérieur de son œil, si bien qu'il remarqua une légère différence de couleur entre les deux yeux. Le gauche avait une teinte plus claire que le droit, les rendant de ce fait légèrement vairons. Néanmoins, c'était très léger, l'un avait seulement plus de bleu ciel que l'autre, c'est tout. Hinata comprit avec stupeur qu'il ne devait voir que d'un seul œil, étant donné que l'autre n'était plus fonctionnel.

Son œil gauche était aveugle.

Dans un premier temps, il se demanda comment cela était arrivé. Au vu de la cicatrice, ce n'était pas anodin. Il fût même tenté de lui demander, mais s'abstint. En guise de bonjour, il était sûr d'avoir déjà fait mieux. Puis, il se demanda : depuis quand est-ce qu'il était devenu aussi entreprenant ? La réponse lui vint d'elle-même.

Ce n'était pas depuis quand, mais avec qui, qu'il devrait se poser la question. Et ce n'était qu'avec lui qu'il avait ce comportement, ces pensées inhabituelles à l'égard d'autrui.

Il ne voulait s'intéresser qu'à Tobio.

Réalisant que cela faisait depuis trop longtemps qu'ils se dévisageaient dans le blanc des yeux sans amorcer le moindre mouvement, Shoyo décida de s'asseoir à côté de lui, non sans garder une distance respectable. La raideur de ses épaules prouvait que Tobio n'avait pas tellement envie qu'il s'approche, de même que le regard froid qu'il n'avait de cesse de couler dans sa direction. Hinata amorça tout de même la conversation :

« Salut, hésita-t-il. »

Aucune réponse ne lui parvint. Il s'en doutait un peu, ayant deviné que le jeune homme n'était pas quelqu'un de vraiment sociable. Mais il ne se décourageait pas pour autant, sa curiosité était bien trop forte pour abandonner. C'était la première fois qu'il s'intéressait à quelqu'un, autant en profiter.

« C'est drôle, je ne t'ai jamais vu dans ce lycée. Pourtant, tu es facilement remarquable, essaya-t-il de plaisanter. »

Cela n'eut aucun effet. Tobio demeurait impassible, ses yeux parcourant l'ensemble de la cour. Hinata se racla la gorge. Il voulait tant lui demander comment est-ce qu'il connaissait son prénom, mais il n'osait pas, de peur que le garçon n'ouvre la bouche pour lui dire de foutre le camp. Alors à la place, il demanda :

« Tu as l'air d'aller mieux, depuis la dernière fois. Enfin, d'après ce que j'en vois... »

Il ne continua pas, se traitant mentalement d'idiot. Voilà qu'il perdait ses moyens, alors même qu'il ne lui avait pas adressé la parole. Alors il se tût, se disant que ça ne servait à rien de tenter une conversation tant qu'elle était à sens unique.

Il reprit son livre, voulant continuer sa lecture là où il s'était arrêté. Mais il ne s'éloigna pas, restant à côté de Tobio qui semblait se perdre dans ce silence. Ils passèrent leur temps libre comme ça, assis l'un à côté de l'autre, sans se parler, profitant inconsciemment de la présence de chacun.


Plusieurs semaines passèrent. Ils se retrouvèrent tous les jours au même endroit, à la même heure, excepté le week-end où Hinata retrouvait son ennui glaçant. Tobio était toujours présent avant le petit rouquin. Ce dernier avait l'impression qu'il l'attendait.

Il fallait dire qu'au fil des moments qu'ils passaient ensemble, Hinata voyait un changement chez Tobio. Il ne contractait plus ses muscles dans une position de défense lorsqu'il approchait. Au contraire, il semblait détendu. Ses yeux affichaient une expression moins froide, plus tranquille. Shoyo n'irait pas jusqu'à dire qu'ils possédaient une apparence plus douce, mais il y décelait un calme apparent.

Bien qu'ils ne s'échangeaient aucune parole, Hinata commençait à se sentir de plus en plus à l'aise avec Tobio, moins intimidé. Il était heureux, car ce garçon, de par sa simple présence, arrivait à le sortir de sa vie morne, mais aussi parce que c'était la première fois qu'il se sentait aussi proche de quelqu'un.

Ils n'avaient pas besoin de parole, le silence parlait pour eux. Ils avaient appris à se comprendre d'un regard, au fur et à mesure qu'ils s'observaient. Hinata avait mémorisé de nombreux tics du corps de Tobio. Lorsqu'il semblait nerveux, il ne pouvait pas s'empêcher de passer une main dans ses cheveux, les décoiffant. Ou encore, lorsqu'il dégageait une aura sombre, il baissait volontairement la tête vers la gauche, comme s'il voulait masquer son œil infirme.

De même qu'il avait remarqué que lorsqu'il changeait de position, un léger rictus de douleur s'emparait de son visage, avant de s'évanouir aussi vite qu'il était apparu. Cela ne faisait qu'attiser un peu plus la curiosité d'Hinata. Avait-il encore des blessures ? Mais qui les lui faisait ? Peut-être se battait-il, peut-être était-ce un délinquant ? Shoyo n'en savait rien et ça le frustrait quelque peu.

Ce jour-là, à sa plus grande surprise, lorsqu'il arriva, il n'y avait personne. Cela changeait l'habitude qu'il avait pris de voir Tobio et le déboussola quelque peu. Hinata s'assit tout de même, se persuadant qu'il était seulement en retard. Alors qu'il lisait son livre tout en levant les yeux toutes les cinq minutes afin de le voir arriver, il sentait le temps s'écouler sans que Tobio ne se montre. Une étrange sensation montait en lui. Shoyo essaya de la décrypter. Il mit longtemps, mais parvint à la déchiffrer.

Il était déçu.

Il se rendit compte avec stupeur qu'il s'était attaché à lui, maintenant habitué à sa présence. Ne pas le voir à ses côtés lui provoquait un horrible manque. Comme s'il lui manquait une partie de lui-même. Cette situation lui rappela ses parents. Sans qu'il ne puisse le contrôler, une douleur vive surgie au niveau de son cœur, nouant sa gorge au passage.

Il referma le livre, n'étant plus capable de voir correctement et appuya sa tête contre le tronc du cerisier, fermant les yeux, le visage offert au ciel recouvert d'un voile de nuages cotonneux. Une profonde tristesse le prit, comme pour lui rappeler qu'il était seul.

Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi abattu et désemparé. Il ricana légèrement lorsqu'il se dit que toute cette déferlante d'émotions négatives n'était provoquée que part un type dont il ne connaissait que le prénom et le langage du corps.

Était-ce une bonne chose de s'être attaché à lui ?

Car il ne savait pas si Tobio le prenait vraiment en considération au même titre que lui faisait attention à lui. Certes, il lui faisait ressentir des choses nouvelles ou oubliées, mais ce qu'il espérait le plus, c'était de ne pas être détruit. Il ne pourrait pas le supporter une deuxième fois.


Shoyo ne savait même pas dans quel cours il se trouvait. Cela faisait trois jours qu'une boule au ventre ne le quittait plus, l'empêchant de se concentrer. Ses pensées étaient toutes dirigées vers Tobio, qu'il n'avait pas revu durant ces trois jours. Le week-end débutera ce soir et il ne savait pas s'il allait supporter deux jours de plus sans le voir.

Cette envie d'être avec lui constamment depuis qu'il avait pris conscience qu'il tenait à lui le déroutait fortement. Était-ce parce qu'il n'avait jamais eu personne dans sa vie qu'il s'attachait en si peu de temps ? Le regard tourné vers la fenêtre, sa jambe droite bougeant frénétiquement, il ne tenait pas en place. Il voulait courir et retourner dans la ruelle où il l'avait rencontré afin de le chercher désespérément.

Soudain, le temps sembla s'arrêter, les discussions autour de lui s'évanouirent, ne laissant qu'un grand silence. L'objet de ses pensées traversait la pelouse, les mains dans les poches, la tête baissée. Hinata aurait pu reconnaître sa démarche nonchalante, ses épaules carrées, sa prestance, son charisme et ses cheveux d'un noir d'encre sublime entre mille copies.

Le roux dut se faire violence pour ne pas quitter la salle immédiatement et se ruer vers lui. Il ne savait pas comment il allait réagir une fois en face de lui. Allait-il le prendre dans ses bras ? L'ignorer pour le manque qu'il lui a fait subir ? Continuer ses habitudes comme si de rien n'était ? Après tout, ce n'était pas comme s'ils étaient amis...

Un mal de crâne menaçait de le prendre d'assaut tandis que Tobio disparaissait de sa vue. Il avait l'impression d'entendre son cœur hurler dans ses oreilles, tandis qu'il essayait de forcer la barrière de sa cage thoracique pour se précipiter vers lui.

Le reste de l'heure se passa comme une séance de torture. Hinata ne tenait pas en place, il changeait toutes les cinq minutes de posture. Plusieurs personnes le regardaient du coin de l'œil, surpris de le voir s'agiter ainsi. Lui qui était d'ordinaire calme avec constamment un regard fatigué d'ennui, le voir bouger dans tous les sens faisait naître des questions dans la tête de plus d'une personne.

Quand enfin la sonnerie se manifesta, Hinata se leva d'un bond et manqua de faire tomber sa chaise. Il détala sans prendre la peine de dire au revoir, se précipitant vers leur cerisier, priant pour qu'il soit là. Le chemin lui parut beaucoup trop long, tandis qu'il longeait les corridors et descendait les escaliers.

Un soulagement sans nom se déversa en lui alors qu'il l'apercevait, non pas assis, mais appuyé contre l'arbre, les mains dans les poches. Alors qu'il s'arrêtait à quelques mètres de lui, ses jambes se mirent à trembler et il dut s'appuyer contre une table pour ne pas tomber.

Il contempla sa main qu'il mit à hauteur de son visage. Elle tremblait violemment, comme un junkie en manque. Et lui était en manque. En manque d'une drogue bien différente de celles habituelles. Une drogue que nul autre ne pourra avoir.

Il était en manque de Tobio.

Respirant difficilement, il sentait l'hyperventilation arriver. La sensation d'être oppressé le prit, comme s'il se trouvait dans une boite minuscule. Une douleur lui compressa la poitrine et il sentait les palpitations de son cœur s'accélérer. Sa bouche devint sèche et des vertiges se manifestèrent. Il recula, la main sur la poitrine, jusqu'à ce que son dos ne rentre en contact avec le mur froid de son lycée.

Une panique sans nom se propagea en lui, tel un poison qui venait achever sa proie. Il essaya de reprendre sa respiration, en vain. Il ne pouvait pas lutter contre l'affolement qui le prenait, l'empêchant de reprendre son souffle.

Alors qu'il se croyait mourir, sa respiration lui échappant de plus en plus, une main chaude se posa sur son épaule, le faisant sursauter. Une bouffée d'effroi le prit, accentuant sa panique. Qui était-ce ? Qu'est-ce que cette personne allait lui faire ? Il n'arrivait plus à réfléchir correctement, si bien que lorsqu'il vit le visage de Tobio devant le sien, il crut d'abord à un mirage.

« Shoyo, calme-toi, lui ordonna Tobio, sans le brusquer. »

Sa voix posée, ses mains sur ses épaules, son visage si proche du sien, son odeur lui chatouillant ses narines, ses yeux d'un bleu saphir profond soulignant son inquiétude, chose qu'Hinata n'avait jamais vu dans son regard, hypnotisèrent le roux. Il continua à lui parler doucement, l'apaisant peu à peu. Shoyo découvrait une autre facette de Tobio.

Enfin calmé, Hinata put reprendre sa respiration, s'octroyant une grande goulée d'air frais. Le brun soupira de soulagement, continuant de caresser inconsciemment l'épaule du roux. Lorsqu'il s'en rendit compte, il la retira doucement, ne faisant pas cas de cet acte. Puis, il s'installa à côté d'Hinata, qui ne réagit pas.

Ce dernier était consterné. Il s'était mis dans cet état, simplement parce qu'il avait revu Tobio après trois jours d'absences consécutives ? Il n'arrivait pas à y croire. Comment pouvait-on arriver à une telle extrémité, juste parce que quelqu'un manquait à l'appel ? Il était vraiment pathétique. Jamais le brun ne se serait mis dans cet état pour lui.

Mais, il devait avouer qu'il était plutôt surpris. Tobio lui avait porté de l'attention et au lieu de le laisser se calmer tout seul, ce que la plupart des gens aurait fait, il était venu l'aider. Avec seulement un toucher et des paroles apaisantes, il avait réussi en cinq minutes, ce que les autres auraient effectué en dix minutes.

Le pouvoir qu'exerçait Tobio sur lui l'impressionnait autant qu'il l'effrayait. Il avait peur à l'idée de ne pas pouvoir lutter contre lui. S'il était capable de se mettre dans un état pareil juste parce qu'il ne l'avait pas vu pendant trois jours, jusqu'où pourrait-il aller ?

Soudain, un détail le frappa. Il se souvint de son visage relevé vers lui, mais surtout de son œil gauche. Une forme brunâtre assombrissait ses traits. Il coula un regard vers lui, la tête toujours un peu baissée. Tobio regardait devant lui, sans s'occuper du reste. Hinata ouvrit la bouche, l'appelant timidement. Il tourna la tête vers lui, comme il l'espérait et il sentit sa gorge se nouer.

Son imagination ne lui jouait pas des tours, il avait bien remarqué cet hématome qui lui recouvrait la partie gauche de son visage. Des veines étaient visibles tandis qu'un coquard d'un violet foncé, tirant sur le noir, prenait quasiment toute la surface. Shoyo retint son souffle, mais il se souvint qu'il avait fait de l'hyperventilation i peine quelques minutes, alors il le relâcha. Il démarra la conversation, incertain quant à l'obtention d'une réponse :

« Comment tu t'es fait ça ? »

Il ignorait quelle serait sa réaction et la redoutait. Après tout, ils ne s'étaient pas parlés pendant des semaines, apprenant à se connaître seulement par le langage corporel. Il avait fallu qu'il manque d'air et fasse une crise pour qu'enfin, il lui adresse la parole.

« Un combat, souffla Tobio, détournant le regard. »

Hinata faillit s'étouffer sous la surprise. Il avait daigné lui répondre ? D'ailleurs, il n'était pas tellement étonné par sa réponse. En fait, ce qu'il avait voulu demander par l'intermédiaire de cette question, c'était de savoir qui lui avait fait ça. Et il savait que Tobio avait su lire entre les lignes, ne souhaitant pas répondre à cette demande muette.

« J'ai l'impression que tu te bats souvent. »

Le petit roux se mordit la langue et attendit sa réaction. Il venait de lui révéler implicitement qu'il avait remarqué ses nombreuses grimaces lorsqu'il bougeait. Tobio se raidit, le regard devenu plus froid. Il ne répondit pas, laissant cette affirmation en suspens. Hinata commençait à bien le connaître et savait maintenant que lorsque quelque chose le dérangeait, il préférait se murer dans le silence.

Alors il lui sourit, doucement, avec hésitation.

Il redécouvrait le plaisir de montrer sa compréhension et sa confiance en l'extériorisant. Il ne saurait l'expliquer, mais il avait confiance en Tobio. Ce sourire lui prouvait cette hardiesse et il voulait qu'il se sente en sécurité, lui aussi. Qu'il ait confiance en lui.

Cela parut troubler Tobio, qui bougea imperceptiblement, tantôt s'éloignant d'Hinata, tantôt se rapprochant de lui. Il ne savait pas quoi faire. Personne ne lui souriait, sa froideur faisait fuir tout le monde. Il n'avait droit qu'à des regards de peur ou d'appréhension. Et il savait qu'il intimidait Hinata, au début. Il le voyait dans son regard. Et pourtant.

Pourtant il était revenu, s'était accommodé de sa présence, avait partagé le silence avec lui. Il semblait le comprendre alors même qu'il ne savait rien. Tobio avait envie d'avoir confiance en quelqu'un, mais il avait bien trop peur.

Il avait bien trop peur des représailles, si jamais son bourreau venait à découvrir l'existence de Shoyo.

« Je détruirai ton bonheur, sois-en sûr, mon garçon. » lui avait-il dit.

Et Shoyo ... Shoyo lui procurait du bonheur. Il le réconfortait un tant soit peu, en restant là, avec lui. En ne le fuyant pas. Il ne le laissait pas seul. Et ça, il avait du mal à rester indifférent. Il avait vu dans le regard du rouquin qu'il se sentait seul lui aussi. En l'acceptant dans sa vie, il lui permettait sans doute de combler quelque peu le vide en lui, tout comme il le faisait avec lui.

Alors s'il lui souriait comme ça, sans arrière-pensées, sans craintes, sans préjugés, il avait du mal à résister. Il avait envie de tout déballer sur-le-champ. Il en avait assez de tout garder pour lui et Shoyo semblait être celui qui l'écouterait, au même titre que Tobio était celui qui lui permettait de sortir de la monotonie de la vie. Même s'ils y gagnaient tous les deux, au final, n'était-ce pas Shoyo qui en souffrirait le plus ?

Si jamais il venait à l'apprendre... Non, il devait tout faire pour qu'il ne soit au courant de rien. Il ne pouvait pas... il ne pouvait prendre le risque que le jeune homme à la chevelure rousse soit blessé, autant physiquement que mentalement et de surcroît, par sa faute.

« Ça va aller pour ton œil ? »

La voix d'Hinata exprimait une nonchalance feinte. En vérité, il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet. Tobio eut un sourire amer, qui ressemblait fortement à un rictus méprisant. Puis, il répondit, d'une voix éteinte :

« J'ai connu pire. De toute façon, il ne voit plus. »

Shoyo sentait de la rancœur derrière ses paroles. Il n'ajouta rien, se contentant de regarder devant lui. Mais il ne pouvait s'empêcher de trouver cela étrange. S'était-il battu au point d'être gravement blessé et donc, de ne plus pouvoir bouger pendant trois jours ? Ou y avait-il autre chose ? Plus le temps passait et plus Hinata était sûr que Tobio cachait quelque chose.

Un pressentiment tiraillait son ventre, le prévenant que ça ne lui plairait sûrement pas.