Partie III

Le week-end. Pour la plupart des gens, cela signifiait la fin de la semaine, pouvoir se détendre, les sorties entre amis. Pour d'autres, cela signifiait une course contre la montre, une tonne de devoirs et d'obligations, travailler le dimanche sans aucun repos.

Hinata n'avait pas la même façon de penser que tous les autres. Pour lui, le week-end ne signifiait rien. C'était seulement deux jours dans la semaine, à la différence près qu'il restait enfermé dans son logis avec son chat, à regarder la télévision ou lire des livres, avec pour seule compagnie l'ennui. Parfois il sortait, mais jamais de grandes expéditions.

C'est pourquoi en ce terne samedi après-midi, Shoyo décida de sortir. Afin de, peut-être, trouver une occupation qui l'intéresse, ce qui n'était pas une mince affaire. Peut-être irait-il s'acheter un nouveau livre, qui sait ?

Il laissa juste ses pas le guider dans des directions différentes. Il fit attention à ce qui l'entourait, sans vraiment s'émerveiller. Quelques gouttes d'eau se déposèrent sur ses cheveux et son visage, avant qu'un véritable torrent ne se déverse.

Ce n'était pas pour autant qu'Hinata rentra chez lui, au contraire. Il était exaspéré de voir tous les passants se précipiter chez eux, essayant d'échapper le plus rapidement possible à la pluie. Ses pieds s'arrêtèrent d'eux-mêmes et il leva la tête, découvrant qu'il se trouvait devant la ruelle où il avait rencontré Tobio.

Ses lèvres s'étirèrent en un mince sourire en remarquant la similitude du moment présent avec celui du passé. Il ne manquait plus que Tobio et tout aurait concordé. Il crut voir ce dernier à quelques mètres de lui. Il secoua la tête, se disant que la pluie devait altérer sa vision. Pourtant, il sentait un regard lui brûler une partie du visage. Il finit par tourner la tête. Ses yeux s'écarquillèrent d'eux-mêmes.

Tobio était bien là, adossé à une porte et l'observait. Hinata ne parvint pas à déchiffrer son regard, étant trop loin. Ils restèrent longtemps ainsi, à se dévisager, jusqu'à ce que le brun se décide à le rejoindre. Il jetait des coups d'œil furtifs autour de lui, comme s'il avait peur d'être observé.

Hinata remarqua que Tobio se tenait auparavant devant un immeuble. Long de sept étages, le bâtiment semblait vieux et tenait à peine debout. Les murs décrépis, il faisait bien pâle figure à côté de son propre immeuble. Shoyo regardait Tobio approcher, pensif.

Habitait-il ici ?

Une fois qu'il fût assez proche, le roux put identifier son expression. Tout son corps était crispé, les traits de son visage étaient tendus et son regard se faisait fuyant, presque effrayé. Shoyo fronça les sourcils. Qu'est-ce qui pouvait bien mettre Tobio dans cet état ?

« Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Le ton bourru de son interlocuteur surprit Hinata. Il ne s'attendait pas à être accueilli de la sorte, d'autant qu'il n'avait pas prévu de le voir. Visiblement, Tobio attendait une réponse. Le roux la lui fournit, hésitant, déstabilisé par le regard noir que lui lançait le brun :

« Je sais pas... je ne prévoyais pas ...

- Il faut que tu t'en ailles. »

Son ton était sans appel. Hinata en fut de plus en plus troublé. Il n'avait même plus le droit d'aller où il voulait ? Mais, alors qu'il aurait dû s'énerver, ce qui aurait été encore une fois un progrès dans la liste de ses émotions retrouvées, il se mit à fixer Tobio encore plus intensément, faisant abstraction du rideau d'eau qui tombait autour et devant eux. Ses cheveux mouillés collés sur son front, ses yeux sombres qui ne le lâchaient pas un instant, son tee-shirt qui lui collait à la peau, saillant ses muscles, son air sur le qui-vive, sa mâchoire serrée, les veines apparentes sur ses bras dont il avait relevé les manches.

Tout en lui l'appelait au désir.

Hinata ne connaissait pas cette forme d'émotion. Le trouver attirant et sexy était une première pour lui, si bien qu'il resta cloué au sol, hypnotisé. Il était dans l'incapacité de détourner son regard, Tobio accaparait toute son attention.

Un frisson se propagea dans tout son corps, comme une onde de choc, alors que Tobio lui saisissait le bras. Ce dernier ne bougeait plus, les yeux rivés aux siens. Tous deux étaient dans l'incapacité de penser. Leur peau était brûlante, ils ne sentaient plus les gouttes de pluie.

Il n'y avait qu'eux et leurs deux peaux en contact.

Hinata avait perdu la notion du temps, préférant se plonger dans les abysses profonds qu'étaient les yeux de Tobio. Il avait l'impression de tomber en chute libre, sans qu'il n'y ait de fin. Ils étaient si proches qu'il pouvait sentir son souffle chaud effleurer ses lèvres, Tobio étant légèrement penché vers lui. Les yeux mi-clos, il continuait de l'observer, attendant le prochain mouvement qu'il ferait, tel un chat sur le qui-vive. Malgré le trouble évident qu'ils exerçaient l'un sur l'autre, Tobio parut se ressaisir légèrement et dit d'une voix légèrement tremblante :

« Tu... tu devrais pas être ici.

- Pourquoi ? répondit machinalement Shoyo, fasciné. »

Son interlocuteur allait répondre, mais une voix sourde interrompit leur échange. Le charme était rompu ; Tobio lâcha immédiatement le bras d'Hinata, comme électrocuté. Il s'était de nouveau raidi en entendant cette voix chargée de colère l'appeler.

Shoyo, perdu et frustré, regarda derrière l'épaule de Tobio pour voir qui avait osé interrompre ce moment. Il ne distinguait qu'une vague silhouette semblant appartenir à un homme. Il s'approchait, le pas courroucé. Tobio attira une nouvelle fois l'attention d'Hinata en lui soufflant :

« Va-t'en ! »

Le roux n'eut pas le loisir de répondre, le nouvel arrivant était maintenant à leur hauteur, les toisant. Des cheveux noirs hirsutes, un regard encore plus froid et dur que Tobio, un teint de peau légèrement moins clair que l'adolescent, une carrure imposante. Dès le premier regard posé sur cet homme, Shoyo sut qu'il ne l'aimait pas. Quelque chose de malsain se dégageait de cet inconnu et ça ne lui plaisait pas. Malgré cela, Hinata décela une légère ressemblance avec Tobio, qui se confirma lorsqu'il prit la parole :

« Alors fils, qui est-ce ? »

Sa voix faussement mielleuse provoqua des frissons d'un autre genre à Hinata. La peur s'insinuait lentement en lui. Sans qu'il ne sache pourquoi, cet homme l'effrayait. Et apparemment, il s'agissait du père de Tobio. Comment, en un seul regard et en une seule parole, cet homme arrivait à lui provoquer des sueurs froides ?

« Personne, juste un type qui s'était paumé, grogna Tobio. »

Blessé par les propos du jeune homme, Hinata se tourna vers lui, prêt à l'incendier du regard. Mais, il s'arrêta dans son élan. Les yeux de Tobio exprimaient une détresse telle qu'elle le laissa sans voix. Il lui intimait silencieusement de partir au plus vite, comme pour le mettre en garde.

Hébété, Shoyo fit un pas en arrière, ne sachant pas quelle était la bonne décision à prendre. Il mit longtemps à comprendre que Tobio cherchait à l'éloigner de son père, mais n'en comprit pas la raison. Ce dernier le fixait toujours, les yeux plissés, méfiant. Alors, rentrant dans le jeu de Tobio, Hinata dit :

« Heu ... ouais. Merci pour les ... indications. A plus ! »

Avalant sa salive avec beaucoup de mal, Hinata fit encore un pas en arrière, avant de se détourner complètement et de se mettre à marcher dans le sens opposé à Tobio. Alors qu'il s'éloignait, le regard de Tobio lui brûlant le dos, Hinata sentit qu'il avait fait une énorme connerie.

Pourquoi se sentait-il aussi coupable de laisser Tobio seul avec son père ?


Hinata allait devenir fou, littéralement.

Après l'épisode du samedi après-midi, le roux avait passé son dimanche cloîtré dans sa chambre, sous sa couette, à fixer le mur en face de lui. Il avait été dans l'incapacité de formuler des pensées cohérentes, passant du coq à l'âne sans interruption.

Puis, il était retourné au lycée le lendemain, appréhendant le moment où il reverrait Tobio. Son image de lui sous une pluie battante qui avait éveillée son désir ne l'avait pas quittée une seule seconde, de même que le regard paniqué qu'il lui avait lancé. Les deux ne collaient pas et pourtant, Shoyo ne pouvait s'empêcher de le revoir dans ces deux situations, encore et encore.

Mais, lorsqu'il était arrivé sous le cerisier, Tobio n'était pas là. Et il savait qu'il ne viendrait pas, car il était toujours ici avant lui. Il avait alors serré les dents et avait tenté de faire comme si de rien n'était, alors qu'au fond de lui, il bouillonnait.

Que s'était-il passé lorsqu'il l'avait laissé avec son père ? Pourquoi n'était-il pas venu ? Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Allait-il l'abandonner ? Mais l'appréciait-il, après tout ? Que représentait-il pour lui ? Se souciait-il de lui, autant que lui le prenait en considération ?

Les pensées en ébullition, il était retourné chaque jour au cerisier, sans que Tobio ne se montre. Ce manège avait duré une semaine et Shoyo sentait qu'il allait bientôt craquer. Tournant en rond comme un corbeau dans sa cage, le manque l'attaquait par vague, augmentant son inquiétude et sa colère.

Une image de lui baignant dans son sang lui traversa l'esprit. Il revoyait le jour de leur rencontre, son sang tacher ses vêtements, ses rictus de douleurs qui déformaient de temps à autre son visage, l'énorme coquard qu'il avait à l'œil gauche. Toutes ces visions l'assaillaient, ses nerfs lâchaient peu à peu. N'en pouvant plus, il craqua.

Dans un cri de frustration, il envoya son poing contre le mur le plus proche.

Ce dernier se fracassa contre le plâtre, créant un grand trou dans lequel sa main resta coincée. La douleur lui parvenait, vive. Il sentait des morceaux du mur incrustés dans sa peau, tiraillant sa chair. Mais, il ne fit rien pour la stopper. Au contraire, il l'accueillit à bras ouverts.

La douleur physique l'empêchait pendant quelques secondes de penser à celle présente dans son cœur.

Un gémissement lui échappa tandis qu'il cognait son front contre le mur, le faisant glisser jusqu'à se retrouver accroupi, la main tirée vers le bas, toujours enfoncée dans le trou. Le souffle court, il peinait à reprendre sa respiration. N'ayant pas Tobio à ses côtés, c'était très difficile pour lui de se calmer.

Il essaya de penser à des choses plus gaies, en vain. Rien de vraiment joyeux n'était arrivé dans sa vie. Alors, il repensa à l'apaisement que lui prodiguait Tobio, à sa façon de parler lorsqu'il était en pleine crise d'hyperventilation. Penser à lui, lui provoquait autant d'apaisement que de colère.

Malgré cela, le calme l'envahit peu à peu, lui permettant de réguler sa respiration. Il remarqua à peine le sang qui coulait le long du mur blanc. Il se fichait pas mal d'avoir le propriétaire sur le dos lorsqu'il aurait découvert cela.

Une envie indescriptible d'aller rendre visite à ses parents le prit. Cela faisait vraiment longtemps qu'il n'était pas aller les voir au cimetière, n'ayant pas spécialement envie. Mais aujourd'hui, il avait besoin de se sentir proche d'eux, d'avoir l'impression qu'ils le réconfortent, même en n'étant pas présent physiquement. Il le ressentait comme un besoin vital.

Sans s'attarder d'avantage, Shoyo retira sa main du mur sans aucune délicatesse et le regretta tout de suite après, la douleur fulgurante remontant à toute vitesse sur son bras pour finir sa course jusqu'à son cerveau. Néanmoins, il ne prit pas la peine de nettoyer sa main, ni même de mettre quelque chose dessus.

Il se mit directement à courir, laissant son appartement ouvert, bien qu'il ait fermé la porte. Il se fichait complètement des conséquences que cela pouvait impliquer. Il ne voulait qu'une chose ; être enfin en paix. Accélérant, ne prenant pas en compte le sol devenu glissant à cause du verglas, Hinata n'avait qu'une seule destination en tête, un seul but.

Ignorant ses poumons en feu qui commençaient à protester, Shoyo dérapa violemment juste devant l'entrée du cimetière, tombant par terre. Il ne tint pas compte de son genou qui le picotait, ni même de sa main qui tremblait, le transperçant d'une douleur fulgurante.

Sale, son jean maintenant troué, des mèches de cheveux tombant devant ses yeux, il se déplaça rapidement dans les allées, cherchant les deux tombes qui étaient côte à côte, sans faire attention à ce qui l'entourait. Une fois devant, Hinata s'arrêta, le souffle court, le cœur battant à tout rompre, les membres tremblants, sa main commençant à s'engourdir.

Il s'approcha d'une des pierres tombales, celle de sa mère et la caressa du bout des doigts. Elle était froide, dénuée de chaleur. Le moral au plus bas et le cœur lourd, Hinata s'assit à même le sol en tailleur, ne faisant pas attention à l'herbe mouillée. Il se souvint que lors de leur enterrement, il avait demandé à une de ses tantes pourquoi on ne les brûlait pas, comme papy. Elle lui avait répondu que ses parents ne souhaitaient pas voir leurs cendres s'éparpiller dans les airs, s'éloignant les unes des autres.

Ils voulaient rester pour toujours ensemble, sans jamais être séparés.

A l'époque, Hinata n'avait pas vraiment fait attention à ce détail. Tout ce qui l'accaparait était le fait qu'il n'avait plus de famille. Mais, aujourd'hui, il comprenait leur choix. Étant resté seul trop longtemps, il savait ce que cela faisait d'être séparé de quelqu'un au point d'en souffrir. Il le vivait lui-même avec Tobio.

« Je comprends pas. »

Sa bouche s'était mise en mouvement d'elle-même. Shoyo ne voyait pas l'intérêt de saluer deux pierres. C'est pourquoi il commença directement à s'exprimer, partant du principe que ses parents devaient l'observer et être déjà au courant de sa situation. Il avait besoin d'extérioriser, de mettre des mots sur ce qu'il vivait. Faire comme s'il parlait à ses parents le rassurait.

« Comment ai-je pu m'attacher à quelqu'un à ce point-là ? C'est pas possible, je peux pas... enfin ! Dès qu'il est pas là, qu'il manque un de nos, si je puis dire, rendez-vous, je me mets dans des états pas possibles, au point que ça me fasse mal ! C'est le premier type à qui je m'intéresse, alors est-ce vraiment normal d'avoir de telles réactions ? »

Hinata bouillonnait. Au fond de lui, il avait envie de tout casser. Mais il se contentait de parler, le ton de plus en plus crescendo, jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus et qu'il explose. Ce qui sera une grande première. S'énerver pour quelqu'un était tout nouveau pour lui, ses pensées s'emmêlaient et se démêlaient sans arrêt, comme un casse-tête chinois.

« J'ai l'impression d'être une bombe et que bientôt, j'exploserai. Mais je ne sais pas de quelle manière. J'ai envie d'être avec lui, tout le temps, tout le temps. J'arrive pas à me concentrer quand je suis en cours, il n'y a que lui, lui et toujours lui. »

Il marqua un temps d'arrêt, essayant de mettre de l'ordre dans ses pensées. N'y arrivant pas, il décida de laisser son cœur parler, plutôt que sa tête. De laisser ses sentiments le guider.

« Quand je suis avec lui... je sais pas. Il m'apaise, il me fait du bien. Avec lui, j'ai l'impression de vivre quelque chose d'unique. Je m'ennuie jamais lorsqu'il est avec moi, mais c'est stupide puisqu'on se parle pas. Et pourtant... Pourtant il est le seul à avoir réussi à débloquer tous les sentiments et émotions que je croyais avoir perdu. Je ressens de nouveau la colère, la tristesse, la joie, la tranquillité, le manque et encore, je suis sûr d'en oublier plein. J'ai l'impression d'enfin vivre. Il est ... il est ... »

Hinata n'arrivait pas à mettre de mot sur ce sentiment. Il n'arrivait pas à décrire ce qu'il provoquait chez lui. Et cela augmentait un peu plus sa fureur. Il se mit à frapper du poing sur la terre dure, ravivant la douleur. Il étouffa un gémissement et se mit à ricaner, tel un fou ayant perdu la raison.

« Je me suis même explosé la main, juste parce que je ne l'ai pas vu depuis une semaine. Une putain de semaine ! C'est court et pourtant, j'ai l'impression qu'il me manque quelque chose, que je suis incomplet. Et vous auriez dû voir les trois jours où il n'était pas là. Lorsque je l'ai enfin revu, j'ai fait de l'hyperventilation. Sérieusement, juste parce que je l'ai vu. Je suis tellement pathétique. »

Il rit amèrement, sa main valide serrant une touffe d'herbe, tandis qu'il essayait d'ignorer la douleur présente dans l'autre. Mais ce n'était rien comparé à la souffrance qu'il ressentait dans son cœur.

« Je me plaignais que ma vie n'était pas assez mouvementée, qu'elle manquait cruellement d'action. Maintenant, je sais plus ce que je veux. C'est débile ! J'en ai marre, y a des fois, j'aurai bien envie de vous rejoindre et de tout laisser. Pourquoi est-ce que je vis ? Qu'est-ce que j'apporte ? Rien, rien du tout. J'étudie, je sais même pas pourquoi. À quoi ça sert ? À trouver un travail ? Mais moi j'ai aucun but, ça ne m'intéresse pas de travailler ! Je ne sais même pas ce que je cherche ! Et Tobio... Tobio... j'en reviens à lui bon sang ! Pourquoi il m'a laissé ? Il veut m'abandonner lui aussi, comme vous l'avez fait ? Je vais encore être tout seul, enfermé dans cette putain de vie monocorde, à errer sans but ? C'est pour ça que vous m'avez mis au monde ? Pour me condamner à mener une vie dont j'ai pas voulu, tout ça parce que vous ne pouviez plus vivre la vôtre ? Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? Hein, qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai envie de ... j'ai envie de ... »

Il ne savait pas de quoi il avait envie. Respirant fortement, il était maintenant debout, s'étant levé lors de sa tirade. Il faisait face à ces deux pierres tombales qui représentaient les seules figures parentales qu'il n'avait jamais eu. Les membres flageolants, il voyait flou. Les larmes lui piquaient les yeux, menaçant de tomber. Mais il refusait de les laisser couler, il ne voulait pas pleurer devant deux simples pierres qui ne signifiaient strictement rien ! Sans s'en rendre compte, il souffla :

« J'ai envie de le voir. »

Se rendant compte de ce qu'il venait de dire, Shoyo ne put dire un mot de plus, choqué. Il savait qu'il avait envie de le voir, cette envie ne le quittait pas depuis le premier jour où il a disparu. Seulement, il se rendait peu à peu compte de ce que cela signifiait. Ses jambes le laissèrent tomber et il tomba à genoux. Il reprit, d'une voix tremblante :

« J'ai besoin de le voir, de savoir qu'il est avec moi. Bon sang, j'ai ... j'ai l'impression d'avoir fait une grosse connerie en le laissant avec son père ! Son père il ... il fait vraiment flipper. Je veux dire, rien qu'avec un regard... Et je l'ai laissé seul, face à lui. Pourquoi est-ce que je me sens si coupable ? »

Il se rapprocha un peu plus des pierres, comme pour ressentir leur protection. Il répéta, comme pour se convaincre lui-même que ce n'était pas une autre personne qui parlait, mais lui :

« Je veux être avec lui, maintenant. »

Il se mordit la lèvre jusqu'au sang, comme pour étouffer la brûlure présente dans son cœur. Il en avait assez que la vie l'ignore, assez qu'elle lui interdise tout accès au bonheur. Il voulait être heureux, mais ignorait quel chemin prendre pour y accéder.

« Maman, papa, qu'est-ce que j'dois faire ? gémit-il. »

Conscient qu'il n'obtiendra jamais de réponse, il resta dans la même position, à genoux, la tête baissée. Son esprit n'était que néant, un silence infini se répandait autour de lui, comme pour l'encourager à méditer. Mais il n'y arrivait pas. S'il se mettait à penser maintenant, il ne pourrait plus retenir ses larmes.

Il se sentait complètement démuni, perdu, oublié. Il ignorait ce qu'il devait faire. Se confier indirectement à ses parents lui avait permis de lâcher ce qui pesait sur son cœur, mais il ne se sentait pas apaisé pour autant. Or, dans chaque livre qu'il avait dévoré où le héros agissait comme lui, il était écrit qu'il se sentait toujours mieux après sa confession.

Mais pas lui. Lui n'était pas un héros de roman où, quoiqu'il arrive, il s'en sortirait toujours. Non, lui avait l'impression de ne plus exister. Comme s'il flottait. Mais un poids le maintenait en vie, le faisant suffoquer, lui laissant à peine assez d'espace pour respirer. C'est alors qu'il comprit.

Se confier ne suffisait pas à le délivrer de ses tourments, il lui manquait quelque chose. Il lui manquait la présence de Tobio. Lui seul parvenait à le débarrasser du poids de ses maux.

Un mal-être le prit et il se recroquevilla un peu plus sur lui-même, les bras serrés autour de ses jambes et la tête entre les genoux. Il ressemblait à un enfant perdu et sale. Un enfant de la rue, à qui l'on avait tout enlevé pour mettre les choses qui lui avaient été arrachées juste sous son nez, comme pour le narguer.

Il avait cette chose juste devant lui, mais il ne savait pas ce que c'était, ni comment l'atteindre. Tout ce dont il était sûr, c'était que cette chose était reliée à Tobio, comme une ancre qui ne le lâcherait jamais. Pourquoi, bon sang ? Pourquoi avait-il autant besoin de lui ?

« J'ai toujours cru que j'avais besoin de vous et uniquement de vous, chuchota-t-il, l'esprit vide. Je tente toujours de me rappeler le sentiment dans vos yeux lorsque vous me regardiez. Était-ce de l'affection ? De l'amour ? Je sais même plus. Je pourrai jamais le savoir, car vous êtes parti. Vous avez fait vos égoïstes en me laissant tout seul. J'arrive même pas à déterminer si je vous en veux. »

Un rire amer le secoua, avant qu'il ne reprenne :

« Depuis le temps, je me suis fait à l'idée que je finirais comme ça et pas autrement. Je vivrai seul, je mourrai seul. Je ne sais même pas ce que c'est d'aimer, ou même d'être aimé. J'ai dû connaître ça avec vous, je suppose. Mais... »

Il s'interrompit. Il laissa ses yeux vagabonder sur les deux pierres lisses en face de lui, le menton posé sur ses genoux. Le soir tombait, la façade nuageuse donnait un air sinistre à l'endroit. Bientôt, il ne verra plus à cent mètres, le cimetière vaguement éclairé par quelques lanternes. Il reprit, comme pour lui-même :

« Maintenant, j'ai réalisé que si j'avais pas rencontré Tobio cette nuit-là, j'en serais encore à m'interroger sur l'intérêt de vivre. Je serais encore persuadé de finir seul, sans personne à mes côtés. Mais avec lui, c'est différent. J'peux pas l'expliquer, mais j'arrive à apercevoir un avenir. Je... je me rends compte que je ne veux pas d'un avenir où il n'y est pas. Délirant, hein ? J'aimerais pouvoir comprendre pourquoi je me mets dans cet état. Finalement, j'abandonne. Je préfère laisser les choses venir comme elles sont. Peut-être parvenir à vivre ma vie d'une autre façon, qui sait ? »

Ses yeux mi-clos brillaient légèrement. Il avait envie d'hurler et de laisser sa peine couler librement. Mais il ne voulait pas faire ça dans la solitude. Il voulait que quelqu'un l'entende et non deux bouts de pierres qui étaient censées représenter ceux qui l'avaient élevé.

Ce qu'il ignorait, c'était que quelqu'un l'avait entendu. Quelqu'un d'aussi solitaire que lui, qui avait réussi à trouver du réconfort en sa personne. Quelqu'un qui avait autant besoin de lui.

Shoyo sentit quelque chose de chaud se poser sur le haut de son crâne. Il n'y fit pas vraiment attention, son esprit égaré parcourant un royaume de solitude et de tristesse.

« Tu ne seras plus seul. »

Cette voix le réveilla instantanément, lui prodiguant une chaleur intense qui se propagea dans le reste de son corps. Il ne connaissait qu'une seule personne qui était capable de la lui faire parvenir par une simple phrase. Ses yeux se remplirent à nouveau de larmes et il ne put les contenir, les laissant enfin couler le long de ses joues pour finir par s'écraser contre sa peau, se perdant le long de son pantalon.

Dans un élan de détresse, Hinata entoura les jambes de Tobio, les serrant de toutes ses forces contre lui, posant sa joue contre la plus proche, sentant sa main toujours positionnée sur sa tête. Il se fichait complètement du fait que Tobio ait entendu son monologue. Il ne tenait compte que de sa présence, sa chaleur et sa promesse.

Lui non plus ne le laisserait pas partir. Il avait bien trop souffert de son absence.

Son corps tremblait tellement qu'Hinata craignait de s'effondrer si jamais le brun le lâchait. Ses pleurs silencieux se faisaient de plus en plus nombreux et mouillaient le pantalon du jeune homme aux cheveux d'un noir d'encre. Ce dernier ne bougea pas pendant un temps, permettant à Shoyo d'être entièrement sûr que c'était bien lui qui le soutenait et non un mirage fondé dans le seul but de le torturer un peu plus.

Puis, il écarta gentiment le roux pour ne pas lui faire mal et s'assit. Hinata, malgré ses larmes qui lui brouillaient la vue, vit une expression de douleur se peindre sur le visage de Tobio pendant une fraction de seconde. Il se mit à l'observer plus en détails. Au fur et à mesure qu'il prenait conscience de l'état de l'adolescent, ses tremblements reprenaient, plus violents.

L'horreur, la peine, la douleur, la colère, la joie, l'inquiétude se bousculaient en lui et il laissa échapper une plainte étouffée. Il toucha du bout des doigts la joue de Tobio, réticent à l'idée de lui faire mal. Ce dernier prit sa main dans la sienne, son regard bleu roi s'accrochant aux ambres de Shoyo, leur aspect neutre disparaissant au fur et à mesure, remplacé progressivement par de la tendresse.

Un nouveau flot de larmes ravagea le visage d'Hinata, tandis qu'il faisait défiler différentes images mentalement. Il revoyait Tobio et ses rictus de douleur lorsqu'il faisait un geste précis, son œil au beurre noir, le jour catastrophique de leur rencontre, la première fois qu'il avait vu son père, ses absences répétées. Les pièces du puzzle entourant le mystère de Tobio s'emboîtèrent et Shoyo comprit.

« En réalité, tu ne te bats pas, hein ? murmura-t-il, connaissant déjà la réponse. »

Tobio ne répondit pas et saisit délicatement la tête de Shoyo, la posant sur sa clavicule, près de son cœur. Ayant peur de lui faire mal, Hinata essaya de se dégager mais Tobio résistait. Alors, il s'abandonna à ses douces caresses sur ses cheveux, essayant par tous les moyens de tarir ses larmes.

« Pourquoi Tobio ? »

Sa voix se brisa, il continua malgré tout :

« Pourquoi tu laisses ton père te traiter ainsi ? »

Il n'obtint encore une fois aucune réponse. Il eut comme l'impression de partager sa douleur, de la faire sienne. Il avait tellement envie de le soulager de ce poids bien trop lourd à supporter. Alors il pleura pour deux.

« Si je suis venu ici, commença Tobio d'une voix basse, c'est pour voir ma mère. Enfin, ce qu'il en reste. »

Shoyo sentit l'amertume dans sa voix sans même avoir besoin de le voir. Il le laissa continuer, ne l'interrompant pas :

« Elle est morte il y a quatre ans. Elle se trouvait au mauvais moment, au mauvais endroit. Faut dire qu'on ne peut pas vraiment prévoir les braquages. C'est une mort bête, hein ? Juste deux petits cons qui voulaient se faire du fric. Des nerveux qui, dès que quelqu'un bougeait, appuyaient sur la gâchette sans même savoir viser. »

Il l'avait dit d'un ton tellement abattu et résigné qu'Hinata sentit des vibrations dans son corps. Ce dernier tremblait encore, loin de s'être remis de son surplus d'émotions. Tobio poursuivit, continuant de caresser les cheveux du roux dans un geste d'apaisement, le regard dans le vague :

« Ça a été l'élément déclencheur du changement de mon père. Il n'arrivait plus à aimer et ne parvenait qu'à rester distant. Renfermé sur lui-même. Moi aussi j'ai changé. Je me suis senti perdu, d'abord. Puis je me suis replié sur moi-même. J'ai tenté par tous les moyens de nier la réalité, de tout oublier. »

Il marqua un temps d'arrêt, stoppant aussi les mouvements sur la chevelure d'Hinata. Ce dernier n'osait pas bouger pour le regarder, de peur de le troubler dans son récit. Néanmoins, chaque mot qu'il prononçait lui déchirait un peu plus le cœur. Tobio continua, morose :

« Mais, il a fallu qu'un jour quelqu'un fasse la remarque que je ressemblais à ma mère, devant mon père. Il n'a pas pu le supporter et a rejeté la faute sur moi. Je crois que je me souviendrais toute ma vie de cette nuit-là. En même temps, je pense qu'il en avait fait exprès, histoire que j'oublie pas. Au fond, je suis sûr qu'il m'en tient pour responsable. »

Hinata ne dit rien, certain qu'il nierait tout ce qu'il pourrait dire. Mais il n'en pensait pas moins. D'un ton devenu pensif, Tobio poursuivit :

« Dans un sens, je le comprends. Je veux dire, lorsqu'on a mal, on peut faire des choses incompréhensibles. Et lui, je sais qu'il avait mal. C'est ce que mon père m'a appris, indirectement. Il aimait ma mère. Beaucoup trop même, c'est ce qui l'a perdu. Je... je sais pas comment j'aurais réagi à sa place. Moi c'était différent, j'étais plus jeune. Je vivais pas avec elle depuis vingt-cinq ans. »

Shoyo était aberré par le calme avec lequel il s'exprimait. Mais, il était conscient que ce n'était qu'une façade. A l'intérieur, Tobio devait être aussi tourmenté et détruit que lui. Cependant, la voix tremblante de son ami le surpris tout de même lorsqu'il murmura :

« J'ai peur de devenir comme lui. J'veux pas me défendre pour finir agressif et violent. Je supporterais pas de finir comme mon père. Je veux pas faire de mal aux gens que j'aime. Même s'il y en a pas beaucoup. »

Hinata se mordit la lèvre, une dernière larme s'échappant de son œil. Les yeux maintenant rouges, discordant avec l'ambre de ses iris et le roux flamboyant de ses cheveux, il observait une nuée de moustique tourner autour d'une lumière. Il se raidit lorsqu'il sentit la prise de Tobio sur son corps se faire plus légère. Ce dernier chuchota, assez fort pour que le roux l'entende :

« J'veux pas risquer de te faire du mal à toi. Même si apparemment, c'est déjà fait. Vaudrait peut-être mieux... s'éloigner. »

Dès que ses oreilles perçurent le dernier mot, Shoyo se releva d'un bond, poussant un peu trop brusquement Tobio qui ne put empêcher une grimace de douleur de déformer ses traits. Chassant la culpabilité de son esprit, il le saisit par le col, l'obligeant à se lever. Il planta ses iris colériques, où brûlait une flamme vive, dans les siennes et déclara, le ton soudain devenu dur :

« Je t'interdis de dire ça. Écoute-toi, bon sang ! Tu m'as fait la promesse de ne pas me laisser seul et tu me dis qu'on devrait s'éloigner ? C'est quoi ton problème ? Tu crois vraiment que je vais laisser faire ça, sans rien faire, sans rien dire ? »

Les saphirs de Tobio scintillèrent lorsqu'il parut comprendre le sous-entendu de Shoyo. Il retira sa main qui serrait toujours son col et, d'une voix chargée de fureur non-retenue, siffla :

« Te mêle pas de ça, Shoyo.

- C'est trop tard, tu crois pas ? Même si ça ne l'était pas, j'ai pas l'intention de te laisser seul dans ta merde. J'ai compris que je tenais trop à toi pour pouvoir te laisser t'éloigner.

- Parce que tu crois que c'est ce que je veux ? »

Plus le ton montait, plus la rage se lisait sur le visage de Tobio. Hinata n'avait pas peur de lui, il avait appris à ne plus être intimidé par lui. Il savait qu'il devait lui faire entendre raison avant qu'il ne le rejette totalement. Mais la phrase du brun l'informa sur la détresse que ressentait son interlocuteur.

« Je veux pas qu'il t'arrive quelque chose, je pense que là, j'y survivrais pas. Il faut que tu te barres de ma vie avant qu'il soit trop tard.

- Je reviendrais pas sur ma décision. Je m'en contrefous des dangers, tant que toi, tu n'y es pas. Ça peut paraître complètement débile mais qui sait, ça mettra peut-être plus de piment dans ma foutue vie, ironisa Shoyo.

- Prends pas ça à la légère. Putain Shoyo ! Je le redirai pas, je veux que tu te casses de ma vie et que tu te mêles plus de mes affaires.

- Non.

- Shoyo, menaça Tobio, se rapprochant de lui, le surplombant par sa taille.

- Tu comprends pas que je peux pas te laisser ?! »

Il avait craqué, face à Tobio. Il haussa encore la voix, se mettant à faire les cent pas sans pouvoir s'arrêter. Le brun lui demandait de le laisser faire et de s'éloigner, croyait-il réellement que le roux allait cautionner ça ? La fureur parcourait tous ses membres et il menaçait de tomber à chaque instant, mais il tenait bon devant la bête têtue qui lui faisait face.

« Je me suis jamais retrouvé dans une situation pareille, je sais pas comment réagir. Mais je sais au moins une chose, c'est que je risque pas de te laisser. Merde Tobio ! Peut-être que c'est clair pour toi, mais moi, je comprends rien là. Tout est mélangé, je comprends pas ce qui m'arrive. Je sais juste qu'à chaque fois que je suis avec toi, il y a quelque chose qui se produit, juste là, fit-il en désignant son cœur, n'arrêtant pas de marcher. Tu sais pas comme j'ai envie d'arracher la tête à ton père, qu'il ait une raison ou pas pour faire ça.

- Shoyo, l'appela doucement Tobio, mais le roux l'ignora.

- « Faut qu'on s'éloigne. » J't'en foutrais moi, des « faut qu'on s'éloigne », bougonna-t-il. Est-ce que tu as, une seule seconde, pensé à ce que je pouvais ressentir ? Tu crois que c'est simple d'apprendre seulement maintenant que tu te fais maltraiter, alors que j'aurais pu agir bien avant ? J'les avais remarqués, tes bleus. Et comme un con, je pensais que t'étais qu'un petit délinquant qui s'amusait à se battre. Mais quel abruti je fais, ricana-t-il, hystériquement.

- Shoyo, calme-toi.

- Non ! Tu vas pas me le refaire ! Ton truc là, avec ta voix, comment ça s'fait que t'arrives à me calmer comme ça ? Non, non, non, t'approche pas ! J'ai pas fini ! Pourquoi est-ce que c'est toi qui t'occupes de moi, alors que ça devrait être l'inverse ? J'ai même pas su voir, j'ai pas pu intervenir avant...

- Ça n'aurait rien changé, plaida Tobio, désespéré.

- Bien sûr que si ! Qu'est-ce qui se passera si un jour ça devient tellement grave, que tu finis à l'hôpital ! Hein, t'y as pensé à ça ?

- Dans ce cas-là, tu n'y pourras rien.

- On dirait que tu t'en fiches ! Mais moi, je m'en fiche pas. Ça non, je m'en fiche pas. Si tu finis à l'hosto, pire, si tu te réveilles pas, mais je vais faire comment ? Tu veux que je te dise, pourquoi j'ai fait cette foutue crise d'hyperventilation ? »

Tobio le sondait de ses yeux bleus. Il voulait s'approcher pour tenter de le calmer, mais le roux veillait à mettre une distance de sécurité entre eux. Il se doutait un peu de la réponse, mais ne voulait pas l'entendre, de peur de ne plus sentir son cœur battre. Shoyo ne lui en laissa pas le choix :

« C'est parce que je t'avais pas vu depuis trois jours. Seulement trois petits jours et j'ai bien cru que j'allais crever. Alors, tu imagines ce qu'il se passera si toi aussi tu m'abandonnes pour aller je ne sais où sans moi ? »

Hinata poussa un soupir de frustration, furieux que Tobio ne prenne même pas en compte sa propre vie. Il ne pouvait pas accepter qu'il s'éloigne si c'était pour rester dans la situation dans laquelle il se trouvait et surtout, si c'était pour l'abandonner à la solitude. Maintenant qu'il avait laissé le brun entrer dans sa vie, il ne pourrait plus la supporter.

Les poings serrés, le plus petit tentait par tous les moyens de retenir sa fureur d'éclater. Mais une violente douleur à sa main le fit revenir sur terre et il se détourna, serrant sa main meurtrit dans l'autre. Il se mordit sa lèvre tremblante, des larmes de rage et de douleur mêlées, menaçant de couler. Le silence s'installa durant plusieurs minutes. Aucun des deux n'ouvrit la bouche, jusqu'à ce que Tobio ne le fasse :

« Tu dois savoir que ma cicatrice à l'œil n'est pas une tache de naissance. »

Shoyo se tourna un peu vers lui, lui offrant son profil. Le plus grand avait-il décidé de lui faire confiance en lui dévoilant tout ça ? Mais alors, pourquoi tenait-il tant à le rejeter ? Il savait très bien se défendre seul, surtout lorsqu'un être cher était en danger. Tobio continua, sans exprimer d'émotion :

« Il disait que j'avais les mêmes yeux qu'elle. Que je méritais de ne plus voir, puisqu'elle n'avait plus la chance de le faire. Est-ce qu'il considérait que ma mère voyait à travers mes yeux ? Je sais pas. Lui sans doute la voyait à travers les miens. Ça doit être pour ça qu'il a décidé de me priver de la vue. Et encore j'ai eu de la chance, j'ai réussi à sauver l'autre. »

Shoyo ressentait de la haine envers l'homme qui osait poser la main sur Tobio. Une haine noire et sans borne qu'il n'arrivait pas à refouler. Jamais il n'avait connu pareille révulsion. Il siffla dans sa barbe :

« Ce type, je vais le-

- Hey Shoyo, c'est bon. C'est du passé maintenant, j'ai appris à vivre avec, dit doucement Tobio en s'avançant un peu.

- Tu considères tant que ça ta vie comme inférieure ? »

Touché.

Hinata venait de mettre le doigt sur le problème. Tobio baissa les yeux, n'osant plus faire un pas. Ainsi donc, son père lui avait tellement répété que c'était de sa faute, qu'il le croyait lui aussi ? Sa haine n'en fût que plus accentuée. Tobio avait beau dire qu'avant il n'était pas comme ça, c'était un monstre.

« Je le tolère pas, ça.

- Shoyo, tu-

- Non. »

Conscient que sa façon de penser n'était pas correct, mais ne pouvant s'en empêcher, Tobio recula d'un pas, le visage baissé. Il savait qu'il décevait Shoyo et ça lui broyait le cœur. La dernière chose qu'il souhaitait, c'était de lui faire du mal. Que ce soit mentalement ou physiquement, il ne voulait pas devenir comme son père.

« Si tu te fiches de ta vie, moi je la prendrais en compte pour toi. »

Hinata franchit les quelques mètres les séparant, se plantant devant Tobio. La situation s'était inversée, Tobio était le plus vulnérable tandis qu'Hinata faisait preuve d'une détermination et d'une ardeur nouvelle. Il prit instinctivement le visage du plus grand en coupe, afin qu'il ne le quitte pas des yeux et dit, en détachant bien chaque syllabe :

« Tu auras beau faire tous les efforts du monde, je m'éloignerai pas. Le mieux, ce serait que tu arrêtes de me rejeter et que tu m'acceptes tout de suite, tu crois pas ?

- Shoyo... »

Les yeux du brun brillaient à la lueur des lampes. Que quelqu'un tienne autant à lui le chamboulait. Il n'avait pas ressenti cette sensation depuis quatre ans. Il savait ce que signifiait les tourments du rouquin à son égard. Il savait pourquoi ils ne pouvaient pas rester loin l'un de l'autre trop longtemps. Mais il ne voulait pas le dire, il avait peur.

Après tout, c'était le trop plein d'amour qui avait rendu son père violent et cruel.

Il vit l'autre s'avancer encore et il se demanda comment c'était possible, avant que des lèvres ne se posent sur les siennes. C'était maladroit et leurs bouts de chairs ne s'emboîtaient pas parfaitement. Hinata exerçait une infime pression, de peur de le brusquer ou de lui faire mal. Il n'avait pas réfléchi et avait juste fait ce dont il avait envie.

Tobio gardait les yeux grands ouverts, contrastant avec ceux fermés d'Hinata. Il n'osait pas bouger. Il ne s'y était pas du tout attendu et maintenant que ça arrivait, il sentait la peur s'infiltrer en lui. Qu'est-ce qu'il faisait ? Qu'est-ce qu'il devait faire ? Il avait tellement envie de se laisser aller, de laisser les choses venir comme elles viennent.

« Je détruirai ton bonheur, sois-en sûr, mon garçon. »

Mais cette sourde menace l'en empêchait. S'il ne pouvait pas éloigner Hinata, il devait faire en sorte que cela n'aille pas plus loin. Perdu dans ses pensées, il se rendit compte que cela faisait déjà quelques minutes que la pression s'était arrêtée et que Shoyo l'observait, les yeux mi-clos, les cils cachant ses iris de feu.

Plus Tobio le contemplait et plus il ne voulait pas le repousser. Un cri de frustration resta bloqué dans sa gorge et il se mordit la lèvre, furieux contre lui-même d'être aussi faible. Il se détourna, la tête basse et s'insuffla du courage. Il tenta pendant plusieurs minutes d'ouvrir la bouche pour parler, mais elle restait scellée. Il ne devait pas céder. Il. ne. devait. pas. céder.

« Je... on peut pas, lâcha-t-il, piteusement. »

Cette simple phrase le déchirait de l'intérieur. Il avait eu beaucoup de mal à la prononcer et n'avait pu que la murmurer, n'étant pas convaincu lui-même. Bien sûr qu'ils ne pouvaient pas, c'était bien trop dangereux pour le rouquin. Mais là, là, il avait envie d'être égoïste. Il avait envie de...

Il avait envie de toucher le bonheur. Même l'effleurer, rien qu'un peu.

Il resta stoïque lorsque deux bras encerclèrent sa taille, s'empêchant de toutes ses forces de répondre à son étreinte. Hinata sentit le tumulte intérieur qui hurlait en Tobio, mais ne dit rien. Ils restèrent ainsi, pendant une durée indéterminée. Des secondes, des minutes, des heures, ils ne savaient plus. Hinata chuchota, brisant le silence du cimetière :

« Je te promets qu'un jour on pourra. »

Une unique larme roula sur la joue de Tobio.

« La famille, ce havre de sécurité, est en même temps le lieu de la violence extrême. »

-Boris Cyrulnik